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Soif - Amélie Nothomb

Editions Albin Michel, 2019

vendredi 27 septembre 2019 par Alice Granger

Amélie Nothomb est audacieuse, dans ce roman où c’est le Christ qui témoigne tandis qu’il est en train de vivre son procès, de porter la lourde croix, d’être crucifié, d’être mis au tombeau, et de ressusciter ! Cependant, le titre, « Soif », nous fait avoir l’intuition de ce qui la met vraiment en phase avec la passion du Christ, au point de pouvoir l’écrire de l’intérieur.
Je suis heureuse, et très curieuse, de lire un tel roman. Car cela fait si longtemps que moi aussi, ce dont elle parle m’intéresse ! Mais la lecture est difficile, tellement cela paraît impossible, aujourd’hui, d’entendre la question de l’incarnation, de l’amour au sens de Dieu, de la foi, et aussi du péché, ces choses qui sont évidemment au cœur de ce roman par cette soif spéciale, parce qu’elle reste soif et en le restant donne au corps une ivresse de la sensorialité partant de ce que Amélie Nothomb nomme l’écorce et qui est sous la peau, une densité de chair, et qu’elle concerne littéralement la soif de vivre, et dans quelle condition précise elle peut rester intacte, et même… ressusciter !
Lire ce roman, pour moi, revient à essayer de faire résonner la lecture avec ce dont j’ai l’intuition, et même l’intelligence, à propos de ce que c’est, l’incarnation, l’amour, la foi. Bref, comment se sentir vraiment vivant, dans ce monde où nos vies sont si anticipées, comme si nous étions en plein dans ce que c’est, le péché ?
Cette incarnation, dit le Christ alias Amélie Nothomb, est la plus grande réussite de son père, Dieu ! Et Amélie Nothomb dit que Dieu, c’est la foi. J’essaierai dans ma lecture d’entendre ça. On comprend que cette foi n’est pas donnée à tout le monde. Cette foi qui, pas plus que le sentiment amoureux, ne s’explique, quand on l’a on le sait c’est tout.
D’abord, ce roman surprend par le fait qu’Amélie Nothomb choisisse comme témoins à charge au procès de Jésus ceux-là mêmes pour lesquels il a fait des miracles ! Notamment ces mariés des noces de Cana, où il avait accompli son premier miracle, celui qu’il préfère, le changement de l’eau en très bon vin ! Ce choix est vraiment un coup de génie d’Amélie Nothomb ! Qui met la puce à l’oreille sur ce qu’est l’incarnation. Jésus dit que personne ne ressent plus l’incarnation que lui. Et pour cause… A ce mariage, il est le seul à n’avoir jamais pensé « finir » dans le mariage ! D’où un corps très différent, dont il va avoir une révélation miraculeuse, sensorielle, justement à cette occasion qui lui permet de sentir dans sa chair sa différence, qui vient de ce que sa soif, on entendra sa soif sexuelle, reste différée dans sa désaltération par cette absence de mariage qui, normalement, assigne à résidence une… poire pour la soif ! Jésus, nous le voyons en train de sentir que, à la différence de tous ces autres « normaux », il reste habité par cette pulsion sexuelle qui n’est plus « traitée », coupée par la satisfaction répétitive, dans la maison du mariage. D’où l’incarnation, la sensorialité, la chair ! Mais la notion de péché, qu’il endosse pour en sauver l’humanité, vient du fait que la révélation miraculeuse de son incarnation, il a besoin de la présence de ces autres pour la sentir avec ivresse, donc il se trouve lui aussi dans cette position si humaine d’avoir besoin de ces autres à portée de mains pour « satisfaire » sa soif de… différence, qu’il ne peut pas encore sentir de lui-même parce qu’il n’a pas encore traversé la séparation, parce que, à ce mariage, il y a encore sa mère, Marie, qui est celle qui lui signifie sa différence en lui disant « ils n’ont plus de vin », et on dirait que ce sont ces mots qui lui donnent l’ivresse, l’accès à l’écorce sous la peau, parce qu’ils concernent les circonstances de sa conception, cette autre soif qui avait jaillit. Jésus est lui aussi dans le péché, il le prend sur lui, parce que l’ivresse ne vient pas de lui-même, mais des mots de sa mère, d’une non séparation. Alors, la révélation miraculeuse de Cana à propos de la soif qui reste soif a pour conséquence qu’il va oser aborder le procès qui est peut-être comme un processus intérieur de sevrage pour se soustraire à son besoin des autres pour connaître l’ivresse de sa différence (mis en scène par l’accusation des miraculés qui auraient bien compris que ces miracles, c’était lui-même qui en était le secret bénéficiaire), et il va porter le poids de la croix, de faire une croix sur la satisfaction immédiate, à portée de mains, afin de sentir la tension extrême de cette soif qui n’a plus rien pour l’éteindre, et combien l’incarnation, la chair, a à voir avec la séparation, avec l’éloignement de l’objet vu comme naturel et allant de soi de satisfaction. Pour les humains ( et ne serait-ce pas ça le péché, le fait que rien ne manque ?), cet objet de satisfaction est conçu à portée de mains, comme la femme dans le mariage, et comme donné par la mère dans le ventre par cordon ombilical ou ensuite le lait du sein, et dans le cas de Jésus par le fait qu’il s’est aperçu que sa différence faisait de l’effet sur les autres en attisant leur curiosité à son égard, qui a un effet de miracle sur ces vies paralysées, ou même mortes, mais par ricochet c’est lui le vrai bénéficiaire, qui s’enivre de cette curiosité. En portant la croix que c’est de faire la croix sur cette sorte de dépendance étrange qu’il a par rapport à l’effet que sa différence fait sur les autres, comme un miracle qui les tire de leur mortelle vie répétitive, il arrive à s’anéantir comme ce jour des noces, et enfin à sortir du péché, à basculer en passant par le tombeau de l’autre côté, où il sent de l’intérieur de lui-même sa soif de vivre qui reste ouverte, qui sort, ressuscite, n’a plus besoin de situations pour qu’elle se révèle à lui. Tout s’est accompli, c’est-à-dire son sevrage par rapport à son besoin, ce péché, d’un public de normaux habités du péché qu’est l’addiction à une poire à portée de mains pour la soif tout de suite à faire mourir, son besoin étant celui d’un choc de la différence, réitérant peut-être le choc sexuel du Dieu lorsqu’il a vu Marie l’adolescente… Choc de sa liberté à lui, face aux autres… Son sevrage, c’est l’accomplissement de sa non soif d’un public assoiffé de manière spectaculaire et voyeuriste de cette différence incarnée, de son corps scandaleux parce que libre, et alors Marie et Madeleine peuvent le descendre de la croix et le mettre au tombeau. La mère et l’amante constate ensemble le corps sans soif du Christ, sans pulsion sexuelle le faisant palpiter. Donc, cela figure la libération des femmes, dans le sillage, puisque celles-ci n’ont plus pour seule perspective d’être réduites à la forme que leur donnent les hommes afin qu’elles se soumettent à l’usage sexuel domestique qui est destiné au coup d’arrêt de la tension sexuelle. Amélie Nothomb a saisi de manière géniale, et sans doute parce qu’elle en sait long à propos de l’incarnation qui est directement liée au fait de différer la satisfaction de… la soif jusqu’à arriver à la pure soif de la soif, cette pulsion de vie, cette soif de vivre qui n’est plus cadrée, plus mise au tombeau, par une sorte d’assignation à résidence que constitue le couple réduit à l’espace domestique. C’est cette soif de vivre jaillissant d’elle-même qui est la résurrection. Et Madeleine, qui est la première à voir le Christ ressuscité, le sait parce qu’elle sent en elle-même cette soif de vivre qui lui donne un corps différent, incarné, juste parce qu’elle réalise ce que le Christ lui a offert en disant non au mariage entre eux, et même au fait qu’elle la femme serait, à portée de mains, un traitement facile à la tension sexuelle, comme une sorte de retour répétitif au giron. Le Christ, tandis qu’il sort ressuscité du tombeau, où il avait été mis par Marie et Madeleine justement, qui l’avaient descendu de la croix avec son corps qui s’était abandonné, qui avait entre ces mains de femmes refoulé la tension sexuelle comme pour marquer qu’aucune soif ne le ramenait en arrière dans leur giron et que celui-ci c’était le tombeau, offre la soif de vivre à cette femme, Madeleine, la liberté, la vie en tant qu’être humain séparé par la naissance et abandonné à sa vie singulière entièrement à créer, inventer, découvrir, non pas retomber sans cesse dans des ornières toutes tracées ! C’est le cadeau d’amour du Christ à Madeleine, c’est-à-dire la foi que sa soif de vivre demeure intacte ! Véronique aussi, en venant essuyer la sueur sur le visage du Christ souffrant sur la croix, vient déjà le remercier parce qu’il fait la croix sur la résolution immédiate de sa soif, entendue sexuelle, elle lui sait gré de la chance révolutionnaire qui s’ouvre à elle en même temps qu’elle sent sa soif de vivre dont la naissance et l’épanouissement fou n’est pas tout de suite violée par son assignation à résidence comme objet sexuel qui irait de soi pour une sexualité masculine parce qu’elle aurait la même, en magique coïncidence ! Jésus était né parce que son père, devant Marie, avait découvert sa propre soif divine de vivre, s’échappant de la normalité du mariage, mais ce Dieu ne s’est pas incarné, puisqu’il avait assouvi cette soif sexuelle de vie avec la jeune femme à laquelle l’ange Gabriel a annoncé qu’elle serait mère du fils de Dieu. Jésus est le fruit d’un amour hors mariage, d’une soif de vivre divine qui avait jailli à l’improviste juste en voyant apparaître une jeune adolescente, Marie, se révélant dans sa liberté scandaleuse, existant le temps d’un éclair d’elle-même, rose sans pourquoi c’est-à-dire encore détachée du cadre du mariage, immaculée. Voilà ce que le choix d’Amélie Nothomb de commencer par le miracle des noces de Cana m’inspire comme lecture, une lecture libre ! Alors, merci à elle ! Merci à son sens profond, personnel, de ce qu’est l’incarnation, l’amour, la foi, et la perspective de femmes de pouvoir enfin être elles-mêmes. C’est un roman qui abrite, en germe, quelque chose d’absolument révolutionnaire, parce que cette passion du Christ est celle d’un basculement définitif du côté où la pulsion sexuelle des hommes n’est plus traitée, à la maison comme dans un giron domestiqué, par le fait que les femmes y sont assignées à résidence dans une fête obligée du mariage qui serait pour le couple la plus belle des fins, mais en réalité un tombeau pour la soif de vivre ! Avant cette passion du Christ - qui connaît le péché si humain de cette révélation que c’est la curiosité des autres à son égard, spécialement lorsqu’ils souffrent dans une impasse de la vie qui peut être paralysante ou mortelle, qui lui donne une conscience ivre de son incarnation qui vient de la différenciation de la satisfaction parce que lui n’a aucun goût pour une vie déjà socialement anticipée donc arrêtant la soif de vivre dans la pure répétition - le basculement retombe toujours en arrière, fait revenir à la maison, au trou qui fait remonter le temps en annulant la séparation de la naissance ! Le basculement de l’autre côté, qui est la résurrection, lorsqu’est accompli le fait que la soif reste soif, libère du même coup les femmes de l’assignation maritale à résidence puisqu’elles ne sont plus la forme de l’objet assouvissant cette soif ! Alors elles sont séparées, libres de vivre leur vie inconnue, habitées par la soif de vivre, elles sortent enfin de leur dormition, de leur soumission. L’incarnation est le miracle d’une pulsion sexuelle se révélant la pulsion de vie elle-même ! Si la soif reste soif ! Si la sexualité n’est pas un besoin, mais une création, la plus haute et belle des créations humaines dit Octavio Paz ! Et cette création est impossible sans la séparation, sans sentir enfin avec son corps, ce que c’est, cette séparation de la naissance, cette sensation charnelle dont plus rien à portée de mains ne satisfait la tension, le désir, selon la logique du cordon ombilical, qui est que quelque chose tout autour est déjà là pour satisfaire, donc qui donne la mort avant même la vie née, puisque l’être humain n’a même pas besoin d’inventer, de s’aventurer dans la vie, de mettre à l’épreuve de son désir les choses merveilleuses et inquiétantes qu’il découvre dans le monde inconnu, toujours nouveau, où « je serai ce que je serai » ! Bien sûr, c’est une lecture du roman qui fait germer ce qui y est génialement semé ! J’invente en lisant.
Tout est donc déjà dans ce mariage où Jésus va avec sa mère, Marie. Amélie Nothomb nous fait entendre combien le mariage, et cette fête, ce n’est pas quelque chose qui l’intéresse, ni ne le concerne. Jamais il ne se mariera, même si sa mère en a un peu le désir. C’est que Jésus est très différent. Il n’est pas né d’un mariage. Marie sa mère adolescente n’était pas installée, la situation était ouverte, elle avait un statut de femme encore très différent, elle fut, je l’imagine en lisant et en réfléchissant à ce qu’est l’incarnation, une femme qui ressuscita la soif d’un homme par ailleurs ayant sous la main une femme qui faisait disparaître sa soif. Une bouffée de vie ! Elle fut celle qui, par effraction, réveilla quelque chose de divin chez un homme qui ne savait pas qu’il lui restait cette soif autre, libre, d’où Jésus fils de Dieu. L’indice fulgurant d’une femme vivant par elle-même, par exception, et non pas entièrement définie dès l’adolescence par le mariage. Jésus est donc lui-aussi dans une autre histoire, restant ouverte, ne se fermant pas sur ce mariage. Il incarne une histoire scandaleuse. Une liberté qui met en danger l’organisation sociale normale, où chacun est à sa place. Jésus est dans cet état d’esprit, lorsqu’il vient à ce mariage entraîné par sa mère, qui semble exhiber cette pierre de scandale qu’est ce fils, ce fils de Dieu, cet enfant d’une révélation de soif divine. Marie aussi est très provocante, en amenant ce fils différent à une fête si normale ! Il n’a pas soif de cette sorte de fin en soi, le mariage, qui est aussi une fin pour la pulsion sexuelle, puisqu’elle a sous la main ce qu’il faut pour sa soif. Sa vie reste ouverte, reste soif de vivre, de ne pas s’engouffrer dans cette finalité du mariage, mais il semble ne pas encore l’avoir réalisé. C’est à ce mariage que sa chance se révèle à lui, et c’est une ivresse divine qu’il n’avait pas anticipée, qui ne lui vient que tandis qu’il s’anéantit en présence de ces normaux, c’est-à-dire qu’il entre en lui-même au plus profond de ce qui le différencie d’eux, de ce qui le fait larguer les amarres, et il sent que cette ivresse part de dessous la peau, de l’écorce, de la sensorialité ! Le mariage, c’est pour ces mariés de Cana comme avoir tout bu le vin, un vin pas de très bonne qualité. Ils ont tout bu du vin de la soif de vivre qu’ils avaient avant cette finalité qui débouche tout de suite sur la reproduction de la vie, donc sur la génération d’après et sur la répétition non pas la découverte. C’est pour cela que c’est Marie qui dit à son fils qu’ils n’ont plus de vin. Elle sait bien que Jésus, qui ne veut pas finir dans le mariage, lui, la soif de vivre il la conserve intacte tandis que pour Dieu le père ce fut face à l’adolescente Marie juste un jaillissement qui ne s’incarna pas puisque la satisfaction la fit disparaître en même temps que sa révélation. Jésus a la révélation de son incarnation dans la situation de ce mariage auquel il ne se soumettra jamais, cette sensorialité charnelle du corps qui n’est plus circonscrite par le huis-clos d’une vie totalement prévisible, alors que sa vie à lui reste ouverte, et que l’amour fou avec Madeleine n’a pas d’autre finalité que lui-même. Le péché, c’est-à-dire un lien de dépendance, c’est au sein de ces convives qui n’ont plus de vin, qui n’ont pas d’autre soif de vivre que cette vie finissant dans le mariage, qu’il se révèle comme le concernant au plus haut point puisque ce sont eux qui déclenchent le miracle ! Devant une sensation de mélancolie qui se dégage de la fête parce que la normalité du lendemain et pour l’éternité montre déjà son visage, Jésus décide de montrer autre chose qui est lui-même, le miracle d’une vie qui garde sa soif intacte juste par le fait qu’elle s’anéantit, qu’elle se rétracte absolument par rapport à cette satisfaction totale que serait ce destin normal signifié par le mariage, avec une femme attitrée pour… la soif. Il s’anéantit, comme un retrait total en lui-même pour s’abstraire de tout cet environnement humain réuni par le mariage, et connaît l’ivresse de la soif de vivre qui n’est pas cadrée immédiatement par la satisfaction se répétant à l’identique, qui reste soif, désir qui demeure désir, comme le dit René Char ! Peut-être Jésus, si sensible car si incarné, perçoit-il la mort de la soif de vivre au cœur de cette fête, la chute, la banalité, la perspective de la routine, et alors, cet homme célibataire décide-t-il de trancher en s’incarnant dans son ivresse de vivre comme sans pourquoi, ouverte ? Les trois jarres d’eau (la trinité père fils et esprit) qu’il a fait apporter, symbolisant son célibat, qu’il ne boira pas le vin médiocre du mariage, c’est alors le miracle d’un très bon vin, la sensation miraculeuse que, par contagion, les convives perçoivent. Cette sensation de rester dans l’ivresse d’une vie ouverte, où les sens, qui sont dans cette écorce sous la peau, que Jésus découvre, éclosent au contact du monde qui n’est pas fermé par le huis-clos signifié par le mariage. Juste en repoussant cette finalité, cette soif, que l’on peut entendre comme sexuelle, qui est satisfaite dans le cadre d’un couple donc à peine ressentie immédiatement disparue, mais dans le cas de Jésus elle demeure soif. Mais bien sûr, d’une part c’est très incommode, cette soif de vivre qui reste ouverte, et d’autre part elle dérange socialement. Les mariés et leurs convives ne peuvent pas vraiment comprendre Jésus, puisqu’ils sont pour le mariage, ils auraient juste voulu pouvoir boire le bon vin, cette soif de vivre, mais au début, c’est-à-dire en se mariant. La soif de vivre de Jésus fut contagieuse, miraculeuse, fit disparaître la mélancolie qui s’était invitée à cette fête, j’imagine, il était l’invité différent qui, juste par son incarnation, sa façon d’être plus vivant, peut-être parce que tout le monde savait qu’il ne voulait pas se marier et qu’il était scandaleux d’être né hors mariage même si Joseph avait tout arrangé, avait apporté autre chose à cette fête, avait révélé à chacun, au plus secret de chaque humain, le désir de ressusciter de cette belle fin, bref de s’échapper, tout en ne le pouvant pas. D’où le miracle de Cana, mais une ivresse que la présence seule de Jésus avait provoquée, et que personne ne pouvait de l’intérieur de lui-même retrouver, car personne comme lui n’avait compris que c’était de laisser la soif rester soif, bref ne pas se marier, ne pas avoir immédiatement sous la main de quoi la satisfaire, qui réalisait l’incarnation, cette chair se sentant elle-même, en situation de solitude et de séparation. D’où la présence intense de Jésus. Les autres miracles, c’est pareil. Les miraculés sont insatisfaits parce qu’ils ont senti en eux-mêmes le miracle par contagion, par la présence inouïe de la soif de vivre de Jésus mais se manifestant paradoxalement en faisant la croix sur l’assouvissement et en portant la croix du désir qui demeure désir ! Contagion par la proximité de ce corps incarné scandaleusement libre qui échappe à tous formatages de la vie, pulsion sexuelle en proximité avec la pulsion de vie, qui n’est pas arrêtée, qui est donc comme une sorte de croix à porter. Parce que cette histoire de condamnation, de chemin de croix, de mise au tombeau, et de résurrection, ne faut-il pas l’entendre de manière symbolique ? Jésus, en refusant la voie de la normalisation, qui est avant tout sexuelle, porte sa croix, c’est-à-dire tout le poids que c’est, ce choix de différer la satisfaction du désir, qui fait sentir le poids du corps, mais aussi le fait d’être séparé ? Amélie Nothomb fait si bien remarquer que pour sentir la légèreté, il faut d’abord avoir senti le poids ! C’est dur, pesant, le choix de différer le traitement de la soif, de basculer le long de ce chemin de croix vers le choix de laisser le désir ouvert, et donc sentir la séparation, l’abandon de la poire pour la soif, de laisser tomber cet objet de satisfaction à portée de mains, et de laisser advenir la vision d’une femme autre, qui n’est plus vue comme celle qui satisfait le désir en se mettant par mariage sous la main, mais qui, à travers Véronique qui essuie la sueur sur son visage tandis qu’il ploie sous le poids de la croix, semble par son visage transfiguré déjà le remercier parce que par son sacrifice il lui permet d’exister autrement que dans une forme qui la soumet à l’homme afin d’être là pour faire disparaître sa soif, sexuelle. Il s’agit d’un basculement vers la soif de vivre qui semble libérer aussi la femme, et c’est l’apparition de Véronique qui en est l’annonce ! Quant à Marie la mère, et Madeleine, comme par hasard ce sont elles qui le descendent de la croix et le portent au tombeau, comme si cet acte était leur conscience que la femme c’est la mort, comme l’écrit Philippe Sollers, si elles se prêtent au traitement de la pulsion sexuelle des hommes comme si ce n’était qu’un besoin à satisfaire tout de suite et de manière répétitive, ordinaire, et on n’en parle plus. Coupure du cordon ombilical, et aussi coupure d’avec la femme qui fut là pour sa soif. Lorsque Jésus dit que tout est accompli, cela veut dire que la séparation s’est accomplie. Que tout a basculé vers une ivresse légère de vie qui jaillit de la solitude, qui est cette résurrection. Le Christ sort du tombeau. Qui est peut-être le symbole d’un giron, du lieu attitré pour faire finir la pulsion sexuelle et de vie ! Gardant vivante cette pulsion sexuelle, qui est pulsion de vie, soif de vivre, c’est l’énergie pour sortir du tombeau, et comme par hasard, c’est Madeleine qui la première le voit ressuscité !

Amélie Nothomb évoque cette « liesse de Cana, l’innocence de notre bonheur à boire ce vin venu de nulle part, la pureté de cette première ivresse ». Et elle ajoute : « Celle-ci ne vaut que partagée » ! Parce que Jésus n’en a eu la révélation miraculeuse que parce que les convives de cette noce lui ont fourni la situation exacte où il a pu sentir que son incarnation à lui se séparait d’eux.
L’amour, c’est donc la même chose que la libération de la soif de vivre, cette résurrection !
Amélie Nothomb fait dire au Christ : « Avant l’incarnation, je n’avais pas de poids ». Et elle poursuit : « il faut peser pour connaître la légèreté » !
Et Amélie Nothomb précise : « Ce que j’appelle l’écorce est physique. Y avoir accès suppose l’anéantissement momentané de l’esprit. »
Ensuite, Jésus aima moins ses miracles, écrit Amélie Nothomb. A cause de l’attente des gens. Alors que la révélation du miracle de l’ivresse, aux noces de Cana, Jésus l’avait eue après que les mots de sa mère l’aient fait plonger en sa différence, donc n’avait pas du tout été une attente de la part de ce « public » ! Amélie Nothomb fait dire à Jésus que « Ma connaissance du temps ne diffère pas de celle de mon destin : je sais Τι et j’ignore Πώς ». C’est-à-dire que Jésus sait qu’est-ce que c’est, et il ignore comment !
Jésus sait que son destin, c’est de mourir. Au sens peut-être de sevrage de sa jouissance de cette curiosité spéciale dont il est l’objet, lui le fils scandaleux, de la part des humains qui, du fond de leurs impasses, souffrances, sentent très bien qu’il habite une flamme qui n’est pas de leur monde. Il sait qu’il doit mourir à son besoin de cette curiosité sur lui, ce péché qu’il a de se sentir dépendant de ces regards sur lui, peut-être pour percer le secret de sa conception.
L’histoire des figues est géniale. Jésus aimait tellement mordre dans les figues chaudes de soleil, et on le comprend, c’est si délicieux ! Mais un jour, il n’a pas su supporter de manquer, d’attendre la saison où elles seraient mûres, et il a maudit le figuier qui ne lui offrait que des figues non mûres. Alors le figuier n’a plus porté de fruits ! Là encore, la question si importante de l’attente, du manque qui fait sentir la sensorialité du corps qui s’incarne dans sa solitude, et l’amour de ce qui s’offre ensuite en jouant sur les cordes de ces sens dans l’écorce.
Aux noces de Cana, après que Marie lui ait fait comprendre qu’il était temps de faire des prodiges, alors qu’ils « n’ont plus de vin » : « Je me suis anéanti. J’ai su que le pouvoir logeait juste sous la peau et qu’on y accédait en abolissant sa pensée. J’ai donné la parole à ce que, désormais, j’appellerai l’écorce et je ne sais pas ce qui s’est passé. Pendant un temps insurmontable, j’ai cessé d’exister. » On l’imagine comme sur une scène. Les regards sur lui. Et là, il rentre dans son corps, il est le manque, le gouffre de la soif, il se sèvre, et alors, il découvre l’écorce, et en est ébloui. « La première fois que l’on fait quelque chose qui est à ce point au-dessus de soi, on oublie aussitôt la démesure de l’effort, on ne retient que l’émerveillement du résultat ». Revenant de son anéantissement en lui-même, Jésus voit les convives s’extasier, dire que c’est « le meilleur vin que l’on ait bu dans ce pays ». Il est là comme le figuier chargé de figues bien mûres que, par contagion, les convives peuvent manger. Mais en prison, attendant son chemin de croix et sa crucifixion, il se sent être figuier stérile ! Comme s’il sentait le manque du public si curieux de sa différence, qui par son voyeurisme, lui faisait de l’intérieur, et dans l’ivresse, se charger de fruits délicieux pour satisfaire leur avidité à la fois jalouse et haineuse parce qu’eux n’avaient aucune chance d’être comme lui. Et c’est pour cela qu’Amélie Nothomb a cette idée de génie de faire dire à Jésus qu’il n’a pas choisi par hasard non seulement une terre politiquement déchirée, mais qu’il lui fallait « une terre de haute soif » ! Et les convives assoiffés par le destin de finir dans le mariage figurent cette terre de haute soif ! Tandis que Madeleine, elle, qui a vécu l’amour fou avec Jésus hors de la finalité du mariage est son « gobelet d’eau » !
« Je ne le répéterai jamais assez : avoir un corps, c’est ce qui peut arriver de mieux ».
A propos de soif, Amélie Nothomb souligne qu’on « peut étancher la soif et pourtant le mot étanchement n’existe pas » ! Tout est dit ! Et éprouver la soif, c’est devenir mystique ! Porter à ses lèvres un gobelet d’eau, c’est Dieu, dit-elle. C’est « un instant d’amour absolu et d’émerveillement sans bornes… Je suis venu enseigner cet élan, rien d’autre. » Il s’agit du gobelet d’eau pour la soif de vivre, inextinguible, qui fait se sentir vivant !
« La bonne nouvelle, c’est que l’extrême soif est une transe mystique idéale ». Dieu, c’est l’amour qu’on éprouve à l’instant précis pour la gorgée d’eau ! Et le Christ, c’est « celui qui arrive à éprouver cet amour pour tout ce qui existe ».
Dans sa cellule, Jésus décide que sa soif va rester soif, et il ne boit pas l’eau que lui a laissée le geôlier. D’où la croix comme faire la croix sur l’étanchement de la soif, et en porter le poids de manière très douloureuse. « L’incarnation suppose de trimballer ce bagage de chair avec soi. » Il va endurer cette souffrance infinie.
Madeleine est la femme qui l’écoute à un degré inégalé. La dernière nuit ensemble, elle lui avait dit : « Dormons d’amour fou » ! Laissons la soif demeurer soif…
La couronne d’épines, le chemin de croix, la flagellation, tout cela est public. La passion du Christ est en relation avec ces épines de la curiosité sur lui, l’homme différent. Elle est à la hauteur de son attachement à cette curiosité voyeuriste sur lui, tandis qu’il porte la croix de sa différence, qu’il fait une croix par exemple à propos des femmes. « Ils n’ont qu’un seul regard, celui de l’avidité. Ils ne veulent pas perdre une miette du spectacle. » Cela fait partie de la passion du Christ, de son « péché », il endosse le péché du monde par son péché à lui, se mettre au centre de cette avidité qui lui ouvre la scène pour sa différence qui va jusqu’à faire la croix sur toute la normalité de ceux qui viennent au spectacle en particulier sur les femmes. « La totalité de mon énergie est réquisitionnée par ma charge » ! C’est lourd, de faire une croix, de la porter, et de se laisser voir en train de faire une croix, ce scandale qui… laisse les femmes abandonnées à elles-mêmes, c’est-à-dire d’être enfin libres d’être elles-mêmes ! « Ne pas tomber. C’est interdit ». Cela sonne comme ne pas céder à la tentation… « Ce qui me permet de continuer, c’est cette voix que j’identifie à celle de l’écorce et qui murmure en permanence : ‘Accepte.’ » Bien sûr, la mère, Marie, assiste au supplice. Elle est mère, et n’y peut rien. C’est ça qui est important. Il est en train de se séparer.
Les yeux de Véronique : « il y a ces grands yeux purs qui me regardent, je n’ai plus de passé ni d’avenir, le monde est parfait… C’est ça le coup de foudre ». Entre un être humain homme et un être humain femme ? Au travers de cette séparation qui les unit ? « C’est fou ce qu’une voix d’inconnue peut être belle » ! « Les filles de Jérusalem se pressent autour de moi, en pleurs. » Les femmes, afin de pouvoir être elles-mêmes, ont tout à gagner de ce Christ qui fait une croix sur l’apaisement de cette soif… qui porte sa croix, qui est en chemin vers la soif qui ne sera plus que soif de vivre !
Clouté à sa croix, le Christ est tout à sa douleur. Il commence à éprouver « une très mystérieuse joie » ! C’est alors que la soif se rappelle à lui, comme une botte secrète. « On n’apprend des vérités si fortes qu’en ayant soif, qu’en éprouvant l’amour et en mourant », ce qui nécessite d’avoir un corps ! Ce que Dieu le père n’a pas.
Jésus s’échappe de la douleur par la soif, qu’il explore, qui est un voyage qui conduit à la source. L’eau alors jaillit, « elle m’aime comme aime la source élue… que ta soif te comble et jamais ne s’étanche puisque ce mot n’existe dans aucune langue » ! C’est la soif qui mène à l’amour.
Jésus se rend compte qu’il y a en lui la haine de soi, et se demande comment il a pu l’attraper. En fait il s’est haï dès qu’il a su à quoi il était voué, c’est-à-dire endosser le péché du monde. C’est-à-dire toute cette histoire de miracles, de sa différence ayant par contagion des effets sur les autres mais plus encore se révélant à lui en situation d’être l’étranger qui sort ces autres de leurs impasses, mais suscite aussi leur haine, car il ne peut faire qu’ils retombent dans leur vie sans soif de vivre ! Jésus a de la haine pour lui-même qui se prêtait à ce jeu si humain, faisant de l’effet sur les autres… Alors qu’il aurait dû s’engager seul dans ce voyage de la soif jusqu’à la source, la soif de vivre. Qui après la résurrection trouve Madeleine qui a la capacité de saisir ce qu’est cette résurrection. « Je suis né innocent, quelque chose a été gâché, j’ignore comment. » Le Christ sent qu’il doit devenir son propre ami, et qu’il se pardonne. Car en effet ne pas se pardonner ce serait encore de rester, de manière négative et douloureuse, dans le péché, en étant son propre spectateur ! Il se pardonne parce qu’il n’est pas masochiste, il n’a pas de volupté dans l’horreur qu’il éprouve. Se pardonner exige juste l’élan du cœur, et d’aimer son prochain comme lui-même. C’est-à-dire que c’est avec la générosité qu’il peut tourner la page. Il n’en reste pas à cette avidité sur lui, à être l’objet du spectacle et à se haïr pour ça. Non, il tourne la page, c’est-à-dire se tourne vers son prochain, qu’il commence à voir non pas comme celui sur qui sa différence fait effet, mais comme quelqu’un qui vit par lui-même. Il commence à se voir autrement que celui qui se « sacrifie pour le bien de tous ».
Il n’a plus le pouvoir de l’écorce. Car l’excès de douleur lui barre la route. Et la réflexion l’empêche de se pardonner. Il est le spectateur de lui-même. Il faut qu’il fasse le vide dans sa tête. Et alors, il se pardonne. Il est. Il sera ce qu’il sera. Il ne se verra plus par le détour du regard des autres sur sa différence. Il sera ce qu’il sera. « Je viens de me sauver et donc de sauver tout ce qui est » ! Il a cessé de se torturer dans sa tête. C’est gagné. Alors : « J’ai soif. » Son identité véritable. Il est sauvé puisqu’il peut encore trouver son bonheur dans une gorgée d’eau. Sa foi est intacte ! J’ai soif, c’est la seule parole qui compte ! « Je regrette néanmoins que nul n’explore l’infini de la soif, la pureté de cet élan, l’âpre noblesse qui est la nôtre à l’instant où nous l’éprouvons ». « L’amour de Dieu, c’est l’eau qui n’étanche jamais. Plus on en boit, plus on a soif. Enfin une jouissance qui ne diminue pas le désir » ! Soif de vivre, que rien n’étanche ! Il faut attendre un peu. « Il y a tant à découvrir dans la soif » ! Sur le Golgotha, la seule eau qu’il peut juste sucer est l’eau vinaigrée qu’un soldat lui présente imbibant une éponge. C’est un délice.
Madeleine, évidemment, est devant lui tandis qu’il meurt ! Sa dernière pensée est : « J’ai soif » ! Pour ainsi dire, Madeleine est cette soif qui reste soif ! En fait, il part avec son amour de Madeleine, c’est-à-dire qu’elle devient elle-même, elle peut l’être, et c’est ça l’amour qu’ils partagent. Mort c’est-à-dire que c’est accompli, il a fait basculer de l’autre côté, du côté où elle reste soif de vivre, cette soif, en laissant Madeleine libre, le Christ garde l’accès à l’écorce.
Tandis que Marie et Madeleine le déposent de la croix, il remarque que sa mère a rajeunie, que comme pour la Pietà de Saint Pierre de Rome elle a l’air d’avoir seize ans. Il voit la femme devenir elle-même, et recommençant autrement l’histoire, non soumise à la forme donnée par les hommes, cette histoire symbolisée par les noces de Cana ! Et il note : « Je pourrais être son père » ! Dans ce nouveau commencement ! Dante écrit : « Vierge mère, et fille de son fils » !
Et alors, Jésus ne cesse pas d’être ! D’une autre manière ! C’est le mystère d’une présence au monde. Où il sera ce qu’il sera. Jésus, dit Amélie Nothomb si bien, c’est « quelqu’un de présent pour de vrai » ! Génial ! Et, ajoute-t-elle, « cela ne court pas les rues » ! « L’assoiffé est d’une telle présence que c’en est gênant » ! Assoiffé de vie bien sûr. « Moi, je sens que je suis là » ! Et pourtant, il est tout à fait mort à la vie d’avant ! Même dans le tombeau, son cœur explose déjà de réjouissance ! Il s’est levé, a dansé ! Et « j’ai connu l’infini » ! Et il est sorti ! Il a débuté la vie éternelle ! Il n’a plus envie de se manifester aux autres. « J’avais envie de paix ». Il est juste un levier. Il aspire à la contagion, la plus considérable des puissances !
Il s’agit d’une autre manière d’aimer, écrit Amélie Nothomb. « Tout se passe comme si les morts étaient devenus des lecteurs : le rapport qu’ils entretiennent avec l’univers s’apparente à la lecture… cela exige la solitude » ! Ces morts à la vie d’avant le basculement ont une capacité infinie d’accueillir le nouveau, en ce sens oui ils sont lecteurs.
Et Amélie Nothomb se demande : « Quelle est cette lecture qui nous occupe quand nous avons trépassé ? Le livre se constitue en fonction de notre désir, c’est lui qui suscite le texte. Nous sommes dans cette situation luxueuse d’être au même instant l’auteur et le lecteur : un écrivain qui créerait pour son propre enchantement. »
« On voit sa vie comme une œuvre d’art ».
Alice Granger Guitard



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