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L’Aleph - Jorge Luis Borges

Editions L’Imaginaire/Gallimard

lundi 27 avril 2020 par Alice Granger

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Dante n’est jamais nommé dans ce texte de Borges, mais le nom de la femme aimée, qui vient de mourir, en 1929, Beatriz Viterbo, indique que la Divine Comédie l’inspire.
Lorsqu’elle était en vie, la passion que le narrateur avait pour elle resta imaginaire. Mais sa mort lui permet de se « consacrer à sa mémoire ». Comme si l’univers restait inchangé autour de sa mémoire, le point par où elle avait disparue laissant tout son univers dans sa maison comme pénétrable, avec tous ses objets à l’intérieur, l’imagination étant libre de tout s’approprier, à l’infini. Il contemple les nombreux portraits de Beatriz lorsque, à chaque anniversaire de sa mort, il revient dans cette maison saluer son père et son cousin germain Carlos Argentinos Daneri ( ce nom aussi, Daneri, semble commencer par des lettres de Dante et finir par des lettres de Alighieri), et il étudie longuement, dans la pénombre du salon qui évoque l’intimité de Beatriz, les nombreux objets, s’arrêtant à chacun des détails. Comme s’il était libre d’aimer Beatriz elle-même à travers ses objets presqu’en voyeur qui n’a plus peur d’être découvert, mieux que lorsqu’elle était vivante, et que curieusement elle sembla avoir été une femme interdite, impossible à toucher. Et plus tard l’histoire de l’escalier interdit mettra la puce à l’oreille, ainsi que la chute dans cet escalier, comme on dit tomber amoureux mais que c’est interdit avec cette fille-là, consanguine... Chaque 30 avril, il ne manque jamais de venir dans la maison.
Tout d’abord, il faut préciser que 1929, date de la mort de Beatriz, est aussi l’année de l’accident de Borges, dont il est question par exemple dans son texte « Sud », et qu’après, Borges n’a plus du tout écrit pareil. Cette transformation de l’écriture s’entend aussi dans « Aleph » !
C’est seulement en 1934 que, revenant à cette maison pour l’anniversaire de la mort de Beatriz, restant à dîner, il recueille les confidences du cousin germain de Beatriz, Daneri. Tout de suite, on sent dans la description de Beatriz quelque chose qui s’altère, lorsqu’il utilise un oxymore pour évoquer sa démarche, c’était une « sorte de gracieuse gaucherie », elle était « très légèrement voûtée ». Le cousin aussi subit cette altération, cette attaque, ce jugement. Si Carlos Argentinos Daneri (on sent à la fois l’émigré italien, comme il y avait beaucoup en Argentine, et l’Argentin gaucho important pour Borges) « est rose, fort, il a les cheveux blancs et les traits distingués », par contre il « occupe je ne sais quelle fonction subalterne dans une bibliothèque médiocre des quartiers sud… l’s italien et l’exubérante gesticulation italienne survivait chez lui ». Le narrateur se sent supérieur par rapport à ce subalterne ! Mais ce personnage peut représenter aussi le Borges qui occupait aussi un poste de bibliothécaire dans la périphérie de Buenos Aires, d’où un jugement qui s’attaque aussi à son propre passé de poète, et notamment à cette « activité mentale » qui, chez Daneri, « est continue ». Comme Beatriz, ce cousin germain a « de belles grandes mains et effilées ». On se demande pourquoi… On sent tout de suite une proximité consanguine. Tandis que le narrateur fit boire à ce cousin de nombreux verres de ce cognac qu’il avait apporté, celui-ci se mit à défendre l’homme moderne, dans un style très pompeux. Cela semble aussi, en miroir, un jugement au poète que fut d’abord Borges lui-même, baroque et pompeux également, avant sa mutation qui a fait suite à l’accident, au choc à la tête. Le cousin lit un de ses poèmes, qui pourrait ressembler à ceux qu’écrivait Borges avant 1929. Le jugement de Borges narrateur et personnage qui va plus tard se nommer, est : « Je compris que le travail du poète n’était pas dans la poésie ; il était dans l’invention de motifs pour rendre la poésie admirable ». Borges se démarque de la poésie qui s’écrivait à cette époque, notamment celle de son beau-frère, qui appartenait au mouvement ultraïste, ressemblant au surréalisme, qu’en rentrant de Genève et s’arrêtant en Espagne, Borges avait approché. A noter, donc, ce beau-frère, qui inspire le personnage de Daneri, et qu’il a dans le nez on se demande pourquoi… Il critique cette poésie, qui fut aussi sa tentation, baroque, avec beaucoup de métaphores, alors qu’il a largué les amarres, son accident ayant conduit à une mutation de son écriture. Donc, ce Daneri dont il fait la satire, outre qu’il ressemble à son beau-frère poète, est aussi un Borges du passé. C’est un narrateur qui est supérieur au bibliothécaire subalterne. C’est un mouvement d’écartement qui atteint aussi Beatriz, dont la vision est de moins en moins sentimentale.
Lors d’une rencontre dans un salon-bar qui « peut être comparé aux plus sélects de Flores », Daneri lui lit son très pompeux poème, qui contient le mot « laiteux », tandis qu’ils boivent un verre de lait, mais le cousin germain de Beatrix préfère finalement « lactaire », ou « lactescent », bref le narrateur se moque de tout ce « fatras pédantesque ». Il voit venir Daneri, qui, il en est sûr, va lui demander d’écrire une préface, pour être consacré par un homme de lettres connu, donc au passage Borges se présente comme un écrivain supérieur. Mais non, Daneri a en vue, pour cette préface, un autre écrivain que connaît le narrateur et que celui-ci pourrait lui présenter, au prestige obtenu dans beaucoup de cercles, et qui « avait toujours passé de bons moments avec Beatriz » ! Voilà comment Beatriz commence à chuter ! Elle a passé ces bons moments… Daneri veut donc que le narrateur le mette en relation avec l’écrivain au prestige reconnu ! Mais, ensuite, ce cousin, qui était le personnage avec lequel il pouvait évoquer Beatriz et exciter ainsi son imagination, fit silence. D’où un sentiment de rancune, et peut-être la sensation de la disparition de Beatriz, devenant un objet introuvable.
Mais, après des mois, Daneri appelle, et sa voix est très agitée ! C’est que la maison de ses parents, qui était aussi celle habitée par Beatriz sa cousine germaine, allait être démolie ! D’où sa douleur, qui se propage au narrateur, car « il s’agissait d’une maison qui, pour moi, ne cessait de parler de Beatriz ». C’est-à-dire que non seulement le point de disparition de Beatriz commençait à devenir un objet du désir introuvable, mais son univers, avec tous ses portraits, ses objets, allait être détruit ! Le poème de Daneri, qui entre en résonance avec le Borges poète dans le temps d’avant l’accident, dont on imagine que sa poésie chantait sa muse, comment pourra-t-il se terminer, alors que la maison lui était indispensable pour inspirer son imagination ? Et alors, se produit un transfert ! Car ce n’est plus parce que cette maison garde les traces de Beatriz, d’une empreinte familiale, d’une matrice commune aux deux cousins germains, qu’elle est indispensable au poème, mais parce que, « dans un angle de la cave il y avait un Aleph » ! Qui est « l’un des points de l’espace qui contient tous les points ». Soudain, il concentre tout l’intérêt, tandis que Beatriz s’en va dans l’oubli !
Cet Aleph se trouve sous la salle à manger. Daneri en revendique la propriété : « il est à moi ; je l’ai découvert quand j’étais petit, avant d’aller à l’école. L’escalier de la cave est raide, mes oncles m’avaient défendu d’y descendre, mais quelqu’un dit qu’il y avait tout un monde ». Les oncles suggèrent que parmi eux, il y avait le père de Beatriz… ! Et que l’interdit visait autre chose… Interdit de la relation incestueuse. Et pourtant, il y avait là tout un monde… ! Daneri avait compris « monde », mais ce « quelqu’un » avait parlé d’une malle ! Dans le récit que fait Daneri de sa descente à la cave, il y a celui de la chute de Borges dans un escalier, qui provoqua son traumatisme crânien et la mutation de son écriture ! Daneri a roulé, tandis qu’il descendait secrètement l’escalier interdit. Cela semble un acte interdit. Lorsqu’il a rouvert les yeux, il a vu l’Aleph ! C’est-à-dire « le lieu où se trouvent, sans se confondre, tous les lieux de l’univers, vus de tous les angles » ! En bravant l’interdit ! Evidemment, il n’a parlé à personne de sa découverte ! Il n’allait pas parler d’un acte interdit ! Mais qui n’avait en vérité été accompli que pour l’écriture, plus tard, du poème ! Donc, voilà déjà l’écartement, la chute, puisque l’acte interdit ne vaut que parce qu’il va aboutir à un poème. Beatriz la cousine, après l’initiation, tombe dans l’oubli, au profit du poème ! « L’enfant ne pouvait pas comprendre que ce privilège lui avait été accordé pour que l’homme burinât un jour le poème » ! Comme si, par le poème chantant cela, il allait pouvoir éterniser comme unique au monde cet objet interdit qu’il avait pu s’approprier ! Comme si ce point de chute allait par le poème s’étendre à tous les lieux du monde par l’admiration suscitée par le poème ! La peur de Daneri, c’est de perdre cet Aleph avec la destruction de la maison, et il espère que l’avocat qu’il va prendre « prouvera que mon Aleph est inaliénable » ! Le narrateur Borges fait alors remarquer que la cave était sombre… Mais, rétorque Daneri, en songeant peut-être à toutes ces lumières que de par le monde son poème va faire s’allumer par l’admiration, si « tous les lieux de la terre sont dans l’Aleph, il y aura aussi toutes les lampes, toutes les sources de lumière ». Cela entre aussi en résonance avec une universalité qu’il suppose entre hommes de la terre pour l’attirance de cet escalier interdit, la vision de l’Aleph qui, en un point de chute, ouvre tous les lieux de l’univers !
Le narrateur Borges veut voir immédiatement cet Aleph, tout en pensant que Daneri et fou, de même que tous les Viterbo, ce nom de famille commun à Beatriz et son cousin, d’où un mal consanguin, pour ne pas dire incestueux dans la promiscuité d’une maison familiale ! Soudain, Beatriz chute de son trône : « il y avait en elle des négligences, des distractions, des dédains, de véritables cruautés qui peut-être demandaient une explication pathologique » !
Le narrateur arrive à la maison. Sur le piano, il y a encore le grand portrait de Beatriz, comme par hasard « gauchement peint », et « plus irréel qu’anachronique » ! Dans « un élan désespéré de tendresse », le narrateur se précipite pour lui dire « Beatriz à jamais perdue, c’est moi, Borges » ! Pour la première fois, le narrateur se nomme : Borges ! Au moment où Beatriz est perdue, le nom de l’auteur s’écrit ! C’est alors qu’arrive Daneri, et qu’il fait boire à Borges un « petit verre de ce pseudo-cognac », et ensuite « tu te fourreras dans la cave » ! Daneri lui explique la position inconfortable qu’il doit prendre pour descendre, le « décubitus dorsal », l’obscurité, l’immobilité, et « une certaine accommodation de l’œil » ! Il devra se coucher sur le pavé, et regarder fixement la dix-neuvième marche de « l’escalier opportun ». Cette marche dix-neuf est-elle en relation avec l’accident de Borges, lorsque sa tête heurta quelque chose, peut-être dans l’obscurité ? En tout cas, Daneri ouvre la trappe (de la mémoire ?), et le laisse, bien sûr, seul ! Et « d’ici peu tu pourras engager un dialogue avec ‘toutes’ les images de Beatriz ». On ne peut pas dire que le narrateur est bien installé, en position de voyeur d’on ne sait quoi se situant sur la dix-neuvième marche ! « L’oreiller est médiocre », et ce qu’il étale sur le sol est sa « vieille carcasse » ! Daneri referme la trappe et s’en va, et le narrateur, laissé dans une obscurité totale à part une petite fente de lumière, croit qu’il est en grand danger d’être enfermé par un fou, après avoir bu un poison, ce mauvais cognac. Cette histoire d’escalier interdit, d’avoir bu à quelque chose, danger d’une ivresse addictive dont il ne reviendrait pas… Mais soudain, en ouvrant les yeux, « je vis l’Aleph » ! Arrivé à ce point ineffable de son récit, l’écrivain est désespéré, car le langage, avec son alphabet fini, ne peut « transmettre aux autres l’Aleph infini que ma craintive mémoire embrasse à peine ». C’est plus facile pour les mystiques, par exemple les Perses qui expriment la divinité par un oiseau qui est tous les oiseaux, Alanus ab Insulis qui parle d’une sphère dont le centre est partout et la circonférence nulle part, il y a l’idée que dans un point, il y a l’éternité ou un univers total, etc. Le problème central est insoluble, tel l’énumération d’un ensemble infini. Ce que voient ses yeux est simultané, alors que le récit ne peut être que successif. Le langage ne peut dire dans le successif la simultanéité. Outrepasser l’humain ne peut pas se signifier par les mots (Jacqueline Risset) ! En bas de la dix-neuvième marche, il voit « une petite sphère aux couleurs chatoyantes, qui répandait un éclat presque insupportable » ! L’échec du narrateur à décrire la femme aimée, ou ce qu’il en a vu, se déplace à l’échec de Daneri à faire un bon poème, et au narrateur qui n’arrive pas vraiment à décrire l’Aleph ! L’écrivain ne peut pas en tirer son génie littéraire. De plus, cet Aleph est unique puisqu’il enferme l’univers entier. La vision de la sphère colorée évoque celle de Pascal. Est-ce la vision de la mort vécue ? Vision à l’instant de l’accident, entrant en résonance avec un autre choc, avant ? Borges l’écrivain, pour tenter de parler de l’objet inconcevable car jusque-là caché et ne ressemblant à rien de connu comme si c’était le plus secret de la femme aimée, accumule une infinité de choses sans ordre, la « mer populeuse », « les foules d’Amérique », « des grappes », des déserts avec leurs grains de sable, et « une femme que je n’oublierai pas, le corps altier, je vis un cancer à la poitrine », « les survivants d’une bataille envoyant une carte postale », « toutes les fourmis qu’il y a sur la terre », « des lettres obscènes, incroyables, précises, que Beatriz avaient adressées » à Daneri, et alors « les restes atroces de ce qui délicieusement avaient été Beatriz Viterbo », « la circulation de mon sang obscur, l’engrenage de l’amour et la transformation de la mort, je vis l’Aleph… je vis mon visage et mes viscères, je vis ton visage, j’eus le vertige et je pleurai, car mes yeux avaient vu cet objet secret et conjectural, dont les hommes usurpent le nom, mais qu’aucun homme n’a regardé : l’inconcevable univers ». Tout cet univers, cette énumération qui ne peut pas énumérer un ensemble infini, est contenu dans ce point de focalisation absolu de Borges, comme une sphère matricielle infini, et en même temps, c’est une expérience de mort, corps putréfié de Beatriz et viscères du narrateur comme s’il avait approché la mort lors de l’accident, et que cela se superposait avec l’amour fixé sur Beatriz, et tout cela se décomposant en apprenant la liaison entre Beatriz et son cousin germain Daneri. L’écrivain a vu l’Aleph vraiment sous tous les angles, et c’est bancal, cela ne va pas, parce qu’il voit la terre sur l’Aleph, mais aussi, l’Aleph sur la terre, comme si c’était une scène primitive difficile à comprendre pour un enfant. Et il dit que les hommes usurpent le nom de l’objet secret mais qu’aucun homme ne l’a regardé, qui est l’inconcevable univers. Cela rappelle ce que dit Octavio Paz dans « Le labyrinthe de la solitude », que la femme n’existe que par la forme que les hommes lui donnent, cette usurpation de l’objet secret, tandis que l’être humain femme, ils ne peuvent le concevoir, et la femme libre n’existe pas encore, d’où l’inconcevable univers où elle existerait. Cet Aleph semble alors l’inconcevable d’un monde où elle existerait, point qui contiendrait l’univers nouveau infini. Pour le moment, aucun homme n’a vraiment regardé la femme qui existerait d’elle-même. Cet être humain femme, le narrateur n’en a eu l’intuition que parce que cet amour est resté romanesque, mais lorsqu’il voit les lettres obscènes que Beatriz a écrites à son cousin et amant, elle se décompose, car lui, c’est une femme distante qui était son Aleph, pas encore nommé comme tel, mais déjà un point qui contenait l’univers infini, pour lui, puisque par l’amour tout de sa vie était rattaché à elle.
Alors, réalisant que les hommes usurpent le nom de cet objet secret, que là au contraire c’est un inconcevable univers qui reste inconnu, il ressent « une vénération infinie, une pitié infinie ». Daneri réapparaît, sa voix est joviale, et il semble se moquer, à propos de cette révélation qu’il lui doit (celle de la liaison avec Beatriz qui fait tomber celle-ci de son trône, ou bien que les hommes usurpent le nom de l’objet secret mais n’arrivent jamais à regarder cet univers inconcevable ?) ! « Quel observatoire formidable, mon cher Borges ! » A nouveau, le nom de l’écrivain Borges ! Etrangement, ce nom, Borges, se précise, tandis que les hommes ne peuvent plus, depuis cette révélation, usurper le nom de l’objet secret !
Il y a dans la voix de Borges une étonnante indifférence, un détachement ! Et, tout en remerciant Daneri pour « l’hospitalité » dans la cave, il refuse de parler avec lui de l’Aleph. Puisque c’est un objet inconcevable ! Il conseille aussi à Daneri de s’éloigner de cette maison qui va être démolie ! Ce symbole de la maison familiale, tel le lieu incestueux habité par les deux cousins germains, va partir en poussière. Dans la rue, Borges a vraiment l’impression de revenir d’ailleurs, qui dure quelques nuits d’insomnie. Pour laisser cet ailleurs disparaître, comme la maison se démolissait ?
Un Post-scriptum de 1953 rajouté au texte indique que six mois après la démolition de la maison, Daneri a reçu, pour son poème publié, le Second Prix National de Littérature, et donc pas le premier, mais que l’ouvrage de Borges, « Les cartes du tricheur », n’a obtenu aucun prix ! Sans doute parce que, en Argentine, la nouvelle écriture de Borges est difficile, alors que celle du rival Daneri imaginé dans ce texte est dans l’ère du temps, sa plume fortunée n’étant plus émoussée par l’Aleph.
Borges veut ajouter deux remarques, à propos de l’Aleph, qui a changé son écriture. D’abord, son nom « est celui de la première lettre de l’alphabet de la langue sacrée », et dans la Cabale, elle « signifie le En Soph, la divinité illimitée et pure ». Et on dit « qu’elle a la forme d’un homme qui montre le ciel et la terre, afin d’indiquer que le monde inférieur est le miroir et la carte du supérieur ». C ‘est « le symbole des nombres transfinis, dans lesquels le tout n’est pas plus grand que l’une des parties ». Borges le narrateur arrive à la conclusion que l’Aleph de Daneri était un faux Aleph ! Parce qu’un capitaine, en 1867, consul britannique au Brésil, découvrit dans une bibliothèque un manuscrit qui traitait d’un miroir d’Orient sur lequel se reflétait l’univers entier ! Donc un Aleph ! Et d’autres miroirs ! Borges se demande s’il l’a vraiment vu, tandis qu’avec les années, les traits de Beatriz s’altèrent et s’oublient. Comme s’il laissait s’en aller une forme ? Tandis qu’il devient aveugle ? L’Aleph n’est à personne. Celui qui était dans la cave de la maison de Beatrix était un faux. Cette histoire d’amour incestueux entre deux cousins germains, dans cette maison, est très intéressante dans ce texte de Borges, puisqu’il lie ce faux Aleph à cette promiscuité de la maison familiale où une cousine est pour son cousin l’initiatrice, qui lui donne l’impression qu’il a vu en un point l’univers infini, et en même temps c’est un escalier qui fait tomber dans l’interdit. Aleph faux, et une mutation de l’écriture pour l’écrivain Borges, tandis qu’il a réalisé que le premier amour, si proche de l’enfance, garde une empreinte incestueuse. D’ailleurs, il est question dans ce texte du beau-frère de Borges, qui est un poète connu que, comme par hasard, il critique peut-être parce qu’il ressemble trop au poète qu’il était lui-même avant l’accident et le changement de son écriture, en tout cas une sorte de rivalité entre eux s’entend, et peut-être la sœur de Borges n’y est-elle pas pour rien ? Le véritable Aleph, en tout cas, ne peut pas se concevoir lié à une femme aimée qui a quelque chose à voir avec un amour incestueux, un sentiment entre garçon et fille dont les conditions d’éveil sont excitées par l’endogamie de milieu, cette maison. Ce que dit Octavio Paz lorsqu’il souligne que dans l’enfance et l’adolescence, la sexualité est inutilement excitée, et qu’elle n’est pas réellement possible si jeune, et n’étant pas d’essence incestueuse. D’où cet Aleph qui reste inconnu, et qui apparaît ça et là, mais jamais comme l’unique Aleph qui existerait. C’est comme l’idée, chère à Borges, qu’une œuvre, telle le « Don Quichotte » de Cervantès, est toujours à écrire, comme l’œuvre d’un nombre infini d’auteurs. L’Aleph, c’est pareil, on dirait que ce que nous dit Borges, c’est que là où on s’en approche le plus, c’est lorsqu’on s’éloigne de l’incestueux, de la forme que les hommes donnent aux femmes en les empêchant d’exister vraiment en tant qu’êtres humains libres, comme les hommes sont des êtres humains libres.

Alice Granger Guitard



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