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Et le souffle devient signe - François Cheng

Editions L’Iconoclaste, éditions de 2014

mardi 4 août 2020 par Alice Granger

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La calligraphie, pour François Cheng, a été « une fermentation progressive ». C’est un art qui engage « tous les niveaux de l’être ». Qu’il faut intérioriser avec patience pendant des décennies ! Ce livre est un autoportrait à l’encre et au pinceau, qui vient du plus profond de lui-même. Le texte semble traduire l’écriture calligraphique. Laissons-nous, en lisant, être imprégnés par cette pensée chinoise si ancienne, jusqu’à nous sentir faire partie de l’Univers des vivants, comme au matin du monde.
C’est en exil, alors que pendant presque vingt ans il a été un homme sans parole, avant de réussir à maîtriser le français, et que sur tous les plans il était un homme en perdition, que « comme au matin du monde » la calligraphie lui a permis de se réenraciner dans l’être, avec souvent l’ivresse de renommer les choses à neuf ! Réapprenant littéralement à vivre. La calligraphie est une écriture, en effet, qui a de la physionomie, de l’énergie, de l’ossature, de la chair, du sang dans ses artères, comme l’écrit Su Shi !
François Cheng est un homme qui est sans cesse en quête, sur un chemin aride, et cette calligraphie l’a aidé à se restituer mentalement. Il explique que pour un Chinois, le papier est un espace vital, un Univers où il se meut.
Aux heures de désarroi et de solitude, par cet art de vie, il réussissait à créer un état de communion, à capter le vrai et le beau, à entrer dans la grande rythmique universelle. Pulvérisant l’absurde.
La calligraphie est liée à l’histoire chinoise. C’est d’abord quelques traits gravés sur les écailles de tortue, les os des buffles, les flancs des vases sacrés. Ce n’est pas un simple support pour la langue parlée, c’est un système idéographique qui a déterminé la manière chinoise de penser, de sentir, d’accéder aux arcanes de la vie. C’est un chant visuel vieux de quatre mille ans, qui met en signe une cosmologie singulière. A partir de l’idée du Souffle, les premiers penseurs « ont proposé une conception unitaire et organique de la Création où tout se tient et se relie ». L’homme fait partie du réseau des vivants, son destin est lié à celui de l’Univers, il est un participant actif de la Création, « il se recrée en permanence, à chaque instant, comme pour la première fois ». Laotseu parle d’une « Création en marche », le Tao, ou « La Voie ».
Pour un Chinois, le Vide est nécessaire au plein, car sans lui le Souffle ne pourrait pas circuler, se régénérer. L’état de non-être est une dimension vitale pour l’être. Le Souffle, né du Deux, est à la fois être et non-être, esprit et matière, et il est toujours en action. Pour « Le Tao », le Tao d’Origine engendre l’Un / L’Un engendre le Deux/ Le Deux engendre le Trois/ Le Trois produit les Dix mille êtres/ Les Dix milles êtres s’adossent au Yin/Et embrassent sur leur poitrine le Yang / L’Harmonie naît au Souffle du Vide médian. C’est du Vide suprême que naît le Souffle primordial., qui engendre les Souffles vitaux que sont le Yin et le Yang. Nous comprenons qu’ainsi, lorsque François Cheng a été arraché à son milieu familier par l’exil, il a réussi à se réenraciner dans l’être à partir de ce Vide suprême ! Et que le Souffle fut en action comme si c’était la première fois.
François Cheng explique que dans la culture chinoise, le Vide est très important, elle ne s’appuie jamais sur l’achèvement par le plein. Que ce soit pour peindre, calligraphier, se soigner, il faut toujours entrer en relation avec le Souffle ! L’homme, selon le taoïsme, peut écouter par l’oreille de la chair les bruits du monde, mais c’est seulement par l’oreille du Souffle qu’il participe de la transformation universelle, en entrant en résonance avec la pulsation du monde !
L’écriture chinoise cherche à capter le rapport secret entre les choses, et d’établir des relations entre l’homme et l’univers vivant par un vaste réseau de signes. Un idéogramme est une unité vivante. Il traduit visuellement les multiples aspects de la vie, que ce soit des attitudes, des tensions, l’harmonie des contraires, par un jeu complexe de vide et de plein, de rupture et d’équilibre. Le calligraphe « ressuscite toute la puissance imaginaire des signes, il établit un trait d’union entre l’esprit humain et le monde charnel ». Pour lui, l’acte de signifier et l’acte de vivre est la même chose. Un idéogramme est une unité vivante, qui est exécutée sans retouche ! Qui a à chaque fois son rythme singulier. Et nous ne sommes que traces des signes. Il faut laisser croître un bambou en soi, avant de le dessiner. C’est comme une interprétation musicale. Une musique de l’âme. Une sensibilité cachée qui se donne libre cours. Le calligraphe exercé saura trouver le juste équilibre entre tension et relâchement. Afin que le Souffle parte du diaphragme et arrive à la main. La respiration accompagnant le trait de bout en bout. L’homme qui calligraphie se sent traversé par un élan vital qui le porte en avant de lui. Il peut même atteindre le ravissement. Calligraphiant, il est partie prenante d’une tradition, donc jamais seul !
La calligraphie peut être aussi bien rigoureuse que déchaînée. En tout cas, pour François Cheng, elle est à chaque fois l’effort pour atteindre « une réalisation vraie et personnelle ». C’est une pratique signifiante. Ce n’est pas un art décoratif. Elle est saveur et chant, créant un espace de communion. C’est une prière intérieure. Une quête spirituelle. « Chaque jour, il faut repartir de la feuille blanche, retourner sous terre, plonger dans les racines de l’être. Je prends cette discipline comme une ascèse et un bonheur ». C’est une invitation à partager la saveur de l’instant. La calligraphie, nous confie François Cheng, « est un sismographe de notre vérité intérieure ». Elle fait se rejoindre « la pulsion de l’homme et la pulsation du monde ».
François Cheng raconte si finement ce souvenir d’enfance, les nuits de pleine lune, dans la montagne. Ces heures de pur bonheur. Et il évoque ce poème qui « contient la totalité d’une passion humaine », la lumière de la lune devenant celle d’un cœur qui brûle. Alors que l’Occident célèbre souvent le soleil, la Chine chante la lune, chaque nuit la nature étant travaillée par ses influx, et elle détermine le rythme des marées. Elle est pour les Chinois une présence chère.
Un calligraphe trace un poème comme le violoniste joue une partition, le sens du rythme primant. Le tracé requiert un élan interne. C’est un art proche du battement de cœur !
Fidèle à Laotseu, François Cheng s’efforce de revenir perpétuellement à l’état originel, pour rejoindre les souffles vitaux, au contraire de s’attacher à la chair ou à la substance ! Car la création est un processus continu. Le trait s’élance du Vide avec la légèreté d’un abandon confiant !
Au cours de longs mois de maladie, c’est dans le noir de ses paupières qu’il composa ses calligraphies. Pour ses retrouvailles avec l’encre et le papier, et avec la vie, les deux premiers caractères qu’il a tracés au pinceau furent « herbes » et « fleurs » ! Car « les herbes poussaient toujours à l’infini, en avant de moi » ! L’être d’encre respirait toujours ! Toujours dans un état de transe, d’ivresse, mais restant sous contrôle et sous tension.
Très beau, ce poème à propos de la rencontre ! « C’est au terme d’une transformation de soi et de cette initiation à ‘l’ouvert’ de la Vie que le miracle de la rencontre humaine peut advenir : un échange désintéressé et tendu vers le haut… Ce qui naît entre les êtres – et entre les signes – engendre un nouvel espace où l’aller et le retour sont synonymes de l’infini ».
Souvent, les fleurs du cœur s’ouvrent avec fureur, ont envie de se déchaîner pour expulser l’énergie vitale, la jubilation, par de l’encre éclaboussée ! Mais l’authentique expressivité ne se disperse pas. C’est comme de la danse. Le danseur se concentre sur lui-même, sentant en même tems instinctivement l’autre, s’ajustant à lui, par d’infimes décalages. De même, le calligraphe danse avec les caractères.
François Cheng nous fait sentir, dans le rythme de son pinceau, cette ivresse qui affleure toujours, cette eau vive qui surgit du sol, s’enfonce sous la tavelure de mousse, jaillit de nouveau, dans cet état où le corps cède à l’attraction terrestre.
Des poèmes chinois anciens sont des chants populaires où tout un peuple vivait au rythme du temps cyclique, « plein de gratitude pour une terre qui ne trahissait pas ». Et le poète Guanzi écrivait : « Ce n’est pas le manque de richesse qui est à redouter sous le ciel, C’est l’absence de partage » !
Le caractère « merveilleux » se compose de deux éléments voulant dire « filles à l’âge tendre ».
Le « Tao », « La Voie », notion fondamentale de la pensée chinoise, est « cette gigantesque marche en avant de la Vie » ! Nous sommes sans cesse en devenir ! Toujours avec de l’inattendu, des surprises !
Le calligraphe ressent de manière instinctive la dynamique du vivant ! Toute œuvre doit être l’image du Souffle primordial qui jaillit à partir du Vide originel.
Il faut faire corps avec l’univers des vivants. Transcender la dichotomie entre sujet et objet, dépasser le sentiment de solitude et de fragilité, et éprouver une sorte de plénitude, notre essence n’étant pas différente de celle des autres éléments du vivant. La pensée chinoise appréhende l’Univers vivant par des entités complémentaires, le Vide et le Plein, le Yin et le Yang, le Ciel et la Terre, et a des couples privilégiés, tels que montagne-eau, fleur-oiseau, rocher-arbre. Par exemple, voici deux entités terrestres duales et complémentaires, la montagne incarnant le principe Yang, et l’eau le principe Yin. Sans relief et dénivelé, l’eau ne pourrait pas s’écouler, et sans l’eau la montagne s’assécherait.
Le calligraphe traque le vrai et le beau, relie ses pulsions à la pulsation du monde, et c’est pourquoi il doit prêter l’oreille à tout ce qui se murmure au-dehors et en lui, et alors ses gestes épousent la voix du cœur et, spectateur, il entend le chant qui jaillit d’entre les traits.

François Cheng nous a invités à faire quelques premiers pas avec lui dans cette gigantesque marche en avant de la vie qu’est le « Tao » ! Nous avons beaucoup à apprendre et à gagner, dans cette rencontre avec la pensée chinoise !



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