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Légende - Philippe Sollers

Editions Gallimard, 2021

lundi 19 avril 2021 par Alice Granger

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Sollers écoute le silence. C’est à 12 ans qu’il s’est construit, lentement, sa logique de silence. « Elle s’applique à tout, je me tais et ils parlent, j’écoute ce qu’ils ne disent pas dans ce qu’ils disent, et c’est bouleversant de bêtise… Leur code n’est pas difficile à percer… Elle est sans fond, donc d’une liberté sans égale. J’attrape une information au vol, elle débouche immédiatement sur toutes ses ramifications… La logique du silence est musicale » !
Un choc de silence fort : un appel à rester attentif, en passager de l’espace-temps à quatre dimensions, dont les points sont des événements. Qui surgissent.
Un après-midi, le mot « laurier » se présente à lui. Il entend dans ce mot « L’or y est », peut-être l’âge d’or de l’enfance, l’âge poétique proche du monde sensible où chaque chose est événement. « Dès que nous sommes entrés dans l’éveil, chaque signe et chaque phénomène se découvre comme unique. Je fonde le temps d’une présence, puisque je suis ici et maintenant ». Le mot « laurier » amène Daphné, la lycéenne grand amour de jeunesse de Philippe Sollers. Pour échapper à la passion d’Apollon frère jumeau d’Artémis, dans la mythologie grecque, la nymphe solitaire, après avoir adressé une prière à son père le fleuve, se métamorphose en un arbre, le laurier ! C’est extraordinaire comme la poésie est rappelée à Apollon, dieu de la poésie, du chant et de la musique, par cette transformation de Daphné en laurier ! Elle lui dit qu’elle aussi s’enracine dans une vie sensible poétique, qu’elle aussi s’incarne par ses sens qui sont, justement, attentifs aux choses, à leurs événements, elle aussi écoute le silence. Daphné, la lycéenne, qui a 13 ans et lui 15, connaît, évidemment, comme si elle y avait grandi en poésie, les routes secrètes, les sous-bois. Il y a une communauté de bourgeoisie, de milieu, entre eux. Ils passent des moments de cinglés. Puis il l’a oubliée. Cela évoque le poème de René Char, dans « L’avant-monde », où, en allant dans l’enfance chaque année à la cueillette des mimosas, il voyait passer une jeune fille très odorante aux bras chargés de fleurs, qu’il sentait qu’il devait laisser passer, la laisser à sa vie enracinée dans l’expérience poétique. « Les tribus primitives, pour les initiations des adolescents, utilisaient un langage spécial, dit ‘de la forêt’. C’est un code que seuls les élus connaissent. Le ‘désennui’ est ce genre de code, contraire à tous les usages sociaux. Daphné, dans ses expériences féminines, le possède à fond, et je suis son exception, le mâle bizarre qui méritait qu’on lui révèle le mot de passe du continent noir ». Le tableau de Poussin, « Apollon amoureux de Daphné », est pour Sollers l’éclaircie même ! A Delphes, la Pythie rendait ses oracles en mangeant des feuilles de lauriers.
Dans le chapitre « Ironie » du roman, Daphné, qui regarde tout avec ironie, de très près, « est la femme d’aujourd’hui, dans toute sa liberté conquise. Elle est mariée à une femme, sa petite fille charmante a été obtenue par PMA, et sera élevée dans la stricte observance égalitaire du nouveau monde condamné à périr… Qu’importe que le Groenland fonde ? Vive le Temps enfin retrouvé ! Vive la vie ! ». L’amitié qui est restée entre eux est un partage d’ironie ! Ils sont des enfants l’un pour l’autre ! « Dans la phase terminale de la planète, l’être humain vit de plus en plus dans des paradoxes » ! Plus la mort est proche, moins elle fait peur. Mais heureusement, la vie de Sollers est paradoxale ! Il a plusieurs adresses, des identités multiples, des amis différents dans tous les milieux, des femmes incompatibles mais très sûres ! « Daphné me sauve, elle a trouvé en moi une anomalie qui l’arrange ». « La nouvelle religion est proclamée ‘nous-toutes’. Comment échapper à l’Eglise Nous-Toutes ? Avec Daphné, unique » ! Daphné « compose », et « Quelle joie de découvrir que l’Etre est justement ce qui est » ! Elle « aime son ennemi principal qui l’a transformée en laurier… A quoi bon un homme qui ne serait pas un dieu ? »
Comment trouver sans chercher ? Picasso se servait de tout ce qu’il avait sous la main, et son inspiration était immédiate !

Le mot « laurier » poursuit Sollers, il se dit qu’il lui cache autre chose que Daphné ! Alors, dans un rêve, « laurier » n’est plus « L’or y est » mais « Laure y est » ! Et là, apparaît Laure, la plus spéciale des tantes de Sollers. Il parle d’elle dans son roman « Femmes », dans « une description détaillée de voyeurisme érotique réciproque ».
J’aime beaucoup ce passage du roman, qui dit que la fête du nouveau commencement s’appelle « Le Remerciement » ! « On remercie le dernier dieu d’avoir un corps doué de pensée, et la pensée elle-même de pouvoir penser. On remercie pour de toutes petites choses, le poudroiement des détails, les couleurs, les sons, les odeurs ». On dirait un remerciement pour chaque matin qui est toujours un premier jour naissant, où chaque chose est un événement, un point qui est tous les événements à venir et qui les contient tous ! « Le Remerciement est une nouvelle année tous les jours, une ‘parousie’ ». Le verbe grec ευχαριστώ, remercier, faire plaisir, rendre grâce, s’entend dans le mot « eucharistie » ! Et Philippe Sollers dit que l’homme du Tao est partout chez lui en restant ailleurs. Le taoïste du XXI e siècle sait passer inaperçu, qui reste un sauvage sous ses dehors policés. Sa concentration est extrême au cœur du naufrage ! Le taoïsme est un art de l’oubli profond, pour effacer un surcroit inutile de mémoire. « Vous décrochez, vous faites le vide, vous vous réveillez » ! S’il est hypermnésique pour tout ce qui l’intéresse vraiment, « il a parfois la sensation d’étouffer dans une prolifération de détails » ! Il y a bien un roman de la vie, un roman de l’Etre !
« La grande poésie est un signal de mort pour les mères, et il ne faut pas s’étonner qu’elle ait disparu ». Et, à propos de Rimbaud, si la rigidité de sa mère est archivée, « son père reste très énigmatique… sa mort prématurée a beaucoup affecté Rimbaud » !
Le grand stratège chinois Sunzi, dans son « Art de la guerre », dit que l’agent « préservé » n’éveille jamais le moindre soupçon, et c’est « le plus précieux des agents, parce qu’il sait toujours quoi ‘trouver’ ». Et, écrit Sollers, pour comprendre et appliquer la logique chinoise, « il faut avoir gardé une âme d’enfant » ! L’un de ses stratagèmes est que « Rien n’est plus caché que le plus apparent » ! Et « faire du bruit à l’est, pour attaquer à l’ouest » !
Confucius fait l’éloge de Sollers : « Celui qui sait réchauffer l’ancien pour comprendre le nouveau mérite d’être considéré comme un maître » ! Que Sollers récrit en : « Celui qui sait trouver le nouveau dans le cœur brûlant de l’ancien peut être considéré comme au-dessus des lois ». Et le bon stratège peut dire de son adversaire, « Je sais tout de lui parce qu’il ignore tout de moi ». Et il actualise en : « Je sais tout d’elle, puisqu’elle ne sait rien de moi ».
Bref, drôle d’identité que celle de Philippe Sollers ! Homme sans âge apparent, installé au soleil, au bord de l’eau, dans le jardin d’une île de l’Atlantique, dans la position dite « s’asseoir dans l’oubli », c’est-à-dire désentravé physiquement et mentalement, il voit, écoute, observe, est attentif à chaque détail, aux arbres, aux fleurs, aux oiseaux, mouettes, hirondelles, aux papillons. Il écrit que très peu d’humains « savent reconnaître un dieu ou une déesse dans une hirondelle ou un moineau ». Pourtant, ils sont l’incarnation de l’amour scotiste que donne la nature sensible, la terre vivante, accueillante à une variété infinie de vivants, si elle n’est pas pillée, déséquilibrée, usurpée, par des humains fanfarons qui ne voient pas leurs morts arriver ! Pour Philippe Sollers, et quelques autres, « L’âge d’or n’est ni passé ni futur, il est là, dans la profondeur du bois » ! Et oui !
Heureusement, il a été conçu dans l’ancien monde, « et je me félicite de ce hasard, dû au malentendu abyssal entre les sexes », et non pas au temps de la nouvelle Trinité Technique qui peut s’écrire « Au nom des Mères, des filles, et du Corps Médical » ! « Mes parents étaient des sortes de saints. Ils n’ont rien fait pour me dissimuler qu’ils avaient fait le tour de la question reproductive et sexuelle. Ma mère était joyeuse, et parlait gaiement avec une ironie incessante ». Alors qu’il avait dix ans, son père lui avait dit : « La vie, quelle connerie ! » Lorsque la paternité tombe dessus sur Sollers, on dirait qu’il hurle comme Borges : « La paternité et les miroirs sont abominables ! » Il écrit en effet : « Je suis mort en devenant père, et le choc a été aussi inattendu que violent. Je n’avais pas envie d’endosser cette identité, c’est clair » ! Mais soudain, il a été renversé ! Ce fut une initiation soudaine ! Il a enregistré pour lui des tas de poèmes, lui a fait visiter presque toutes les églises de Paris, lui a fait écouter très tôt la musique. Il l’a beaucoup accompagné dans ses ennuis neurologiques, pas vraiment diagnostiqués, proches de l’épilepsie, toujours main dans la main. Parce qu’il s’isolait beaucoup pour écrire, ce fils disait de lui : « Papa est comme Dieu, il existe mais ne répond pas » ! Cela peut arriver même que jamais il ne réponde, hormis par le silence !

Alice Granger Guitard



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