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Rue du Regard - Jean Frémon
jeudi 8 mars 2012 par Jean-Paul Gavard-Perret

EUREKA
Jean Frémon, Rue du Regard, P.O.L., Paris. 284 pages, 16 E.

Jean Frémon publie sans conteste un des livres majeurs de l’année. Hélas pour son auteur il a de fortes chances (si l’on peut dire…) de passer inaperçu : le sujet n’est pas a priori « main-street »… L’écrivain propose sa promenade et sa rêverie plastiques et poétiques. Se tissent des considérations personnelles (très pudiques), des anecdotes significatives. Toutes font preuve d’une connaissance parfaite de l’histoire des arts. Frémon peint avec des mots, « image » ses récits. Et ce non seulement avec aisance et limpidité d’écriture mais surtout une élégance rarissime. Elle ferait passer jusqu’aux « Petits traités » d’un des orfèvres de la langue (Pascal Quignard) pour une œuvre pataude.

Il y a un côté bateau ivre dans « Rue du regard ». Le livre est structuré selon des portraits imaginaires et/ou réels. Comme le prouvent l’évocation d’un Beckett pris entre un poisson rouge et un perroquet (et par Buster Keaton en coda), celle de Picasso visité par le diable ou encore celle de Hockney en touriste plus averti que Stendhal lui-même. Pour autant sous la légèreté apparente de la « fantaisie » (au sens italien du terme) se cache la plus intelligente histoire de faiseurs d’images. Portraits et doubles sont plus vrais que les « natures » évoquées.

Sous un agencement apparemment (mais l’apparence est ici trompeuse) décousu se recrée une charpente des plus solides. Elle tient à la thématique : à savoir la passion des images. Elle unit tous les personnages conviés à la danse et la cavalcade. Frémon les évoque avec une forme de fragilité subtile et surtout avec une grâce extrêmement pointue, féline qui frise la perfection.

L’auteur rappelle – au fil de ses apologues – que regarder c’est d’abord arrêter le regard. Le regard se prépare. Il faut le silence des yeux, l’ironie de la perception optique. Il faut être là simplement devant un espace pour qu’il devienne territoire réceptif mais pas forcément « conquis ». Seul le regard peut l’être. Dès lors il s’agit de « se mettre en état de ». A perte de vue dans la surface afin de se perdre dans des fonds et des abîmes délicieux auxquels Frémon accorde une ampleur de vue.
Les fragments deviennent une série de fenêtres inédites. Elles donnent aux œuvres un apport et un retournement des images elles-mêmes. La mentalisation poétique proposée par l’écriture possède un effet de corps. Ce ne sont plus des noms qui sont cités : des êtres sont convoqués pour le délice de l’entendement du lecteur : celui de Beckett ou Keaton déjà cités, celui de Raphaël ou de Mondrian.

La littérature telle que la conçoit Frémon devient le geste qui ouvre l’air et l’aire des images. Dans leur air commun il fait le tri par ses choix afin que les aires capitales remontent à la tête. Si bien que chaque fragment provoque une " re-présentation " (le tiret est important). Elle renouvelle sans cesse la vue. Il s’agit de lâcher le reflet pour la présence. L’objet pour la lumière. Bref la peinture jaillit ici tel un murmure flottant.
Un chemin d’air. Il faut s’y jeter. Prendre le reflet de la lune pour traverser un fleuve. On ne risque pas de s’y noyer car le poète apprend la respiration afin de le franchir. Et la force du livre tient à sa capacité à pousser des tiges ou des à-plats sans couleurs trop vivaces. La griserie du tracé qui va toujours d’un trait (nous aimons trop cette substance visuelle que nous mangeons des yeux), Frémon la brise, la casse avec aisance afin de faire saillir des lumières inédites, intercalées, tendres, drôles, incisives.

L’écriture et l’art ne sont plus ici comme le jour et la nuit. Certes l’un ne va pas sans l’autre mais voir l’un n’efface plus l’autre. Une lumière d’aube reste présente chez l’auteur. Sa sensibilité ne cesse de se baigner dans un lit d’élan. Il sait aller à la pulsation directe des images. Elles deviennent le système nerveux du regard de l’écrivain. La langue pénétrée par l’énergie de la peinture encaisse sa présence. Et la fixité brusquement se renverse, déborde.

« Rue du Regard » est à ce titre non seulement un livre d’esthète c’est un livre rare et phosphorescent. Répétons-le, pour cause de son sujet, une telle « Rue » risque d’être trop peu fréquentée. Le livre va s’adresser à quelques « happy few ». On le regrette. On aimerait que le cercle de ceux qui vivront le temps de quelques heures une relation heureuse en baignant dans la peinture, la poésie et de la vie soit le plus large possible.

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