Akira Mizubayashi
Emmanuel Ruben
 Virgile
Xavier de Moulins
 Sojourner Truth
Laocratia Lakka
Laurine Roux
Dieudonné Gnammankou
Dany Laferrière
Jean-Jacques Schuhl

22 ans !

Accueil > LITTERATURE > Ne suis-je pas une femme ? - Sojourner Truth

Ne suis-je pas une femme ? - Sojourner Truth

Préface de Pap Ndiaye - Editions Payot, 2021

lundi 20 juin 2022 par Alice Granger

Pour imprimer


Laissons d’abord Pap Ndiaye nous présenter, dans sa longue préface, cette femme noire exceptionnelle, née dans l’Etat de New York donc au Nord, en 1797, qui a réussi à devenir l’une des trois femmes noires les plus puissantes des Etats-Unis, en luttant non seulement contre l’esclavage, mais surtout, dans le sillage même de cette lutte, elle a conduit la bataille militante pour les droits des femmes ! En France, son grand récit, son témoignage inestimable d’esclave femme, publié aux Etats-Unis au XIXe siècle, est resté méconnu !
Son nom de naissance est Isabella Baumfree. Elle n’est devenue Sojourner Truth que beaucoup plus tard, en 1843, en voyageant pour renaître, d’où « Sojourner », que l’on peut traduire, dit Pap Ndiaye, en « voyageur » ou « migrant » ou « résident de passage », et « Truth » c’est-à-dire « la vérité » !
Elle est née, raconte Pap Ndiaye, avec « les premières années de la jeune République américaine », dans l’Etat de New York peuplé de colons hollandais. Elle parla d’abord le néerlandais, elle n’apprit l’anglais que beaucoup plus tard et toujours avec l’accent néerlandais ! Donc elle ne parla jamais cette langue avec l’accent des esclaves du Sud ! Dans l’Etat de New York, l’esclavage resta légal jusqu’en 1827 (tandis que dans le Sud des Etats-Unis, il fallut une guerre civile pour l’éradiquer). On a sous-estimé l’esclavage du Nord des Etats-Unis, par rapport à celui du Sud ! C’est pour cela que les mémoires de Sojourner Truth sont si originales !
Les enfants des esclaves étaient vendus par leurs maîtres, ils connaissaient tous très tôt la douleur de la séparation ! Vendue à l’âge de huit ans à une famille anglophone de la région, la future Sojourner Truth ne connaissait rien aux ordres et ne parlait pas anglais ! Son corps conserva toujours les traces des coups de fouet ! De revente en revente, elle fut finalement vendue en 1810 à Sir Dumont, et elle y resta seize ans ! Ayant des endurances physiques hors du commun, étant de grande taille, elle pouvait accomplir les mêmes tâches physiques que les hommes, et même plus qu’eux ! Tôt, elle sentit donc que, esclave, elle avait la même valeur travail qu’un homme ! C’est la base de sa révolte féminine future ! De manière discrète, elle témoigne de violences sexuelles, y compris de la part de sa maîtresse ! Mais sa lutte ne sera pas à ce niveau-là. Là-aussi, le fouet. Mais elle manifesta toujours de l’attachement pour ce maître plus humain ! En 1915, elle se maria avec un autre de ses esclaves. Son maître lui avait promis qu’il l’émanciperait un an avant l’abolition définitive de l’esclavage dans l’Etat de New York en 1827, mais il renia ses promesses ! Il obligea les enfants de ce couple d’esclaves à servir sans rémunération même après 1827 ! C’est pour cela que, quelques mois avant le 4 juillet 1827, date officielle de l’abolition de l’esclavage, la future Sojourner Truth se rebella pour la première fois, et s’enfuit avec la plus jeune de ses filles. Elle se réfugia chez une famille abolitioniste. Sa chance fut qu’à ce moment-là, il y eut un renouveau religieux, et elle entendit vraiment ce Dieu qui ordonnait à la femme d’être libre ! Elle se rebella alors contre la vente comme esclave d’un de ses fils, par son ancien maître ! Elle réclama par une procédure judiciaire le retour de son fils ! Elle gagna, partit vivre à New York avec lui, travaillant comme domestique dans une famille méthodiste très religieuse. Elle fut très influencée par cette famille abolitionniste, et c’est sur cette base qu’elle commença à se faire connaître grâce à ses discours qui rivalisaient avec ceux des prêcheurs ! Même s’il la violenta, et s’il était à la tête d’une secte, elle fut fascinée par le prophète Mathias, sans doute parce que ces conditions si difficiles lui ouvraient quand même des possibilités qui étaient sans prix pour elle, en particulier une scène pour qu’elle s’incarne avec sa parole témoignage semblable à un coup de tonnerre !
En 1830, New York est la capitale de l’abolitionisme, même si les Noirs y sont encore discriminés et violentés. La future Sojourner, absorbée par la secte du prophète, n’est pas encore vraiment une militante, elle est une campagnarde illettrée, son fils lui donne du souci avec ses larcins !
Mais, le premier juin 1943, l’Esprit Saint lui dit de quitter New York pour renaître en Sojourner Truth ! Il faut dire que, d’une part, elle avait gagné deux fois au tribunal, en 1828 et en 1835, et que, d’autre part, des prêcheurs avaient prophétisé la fin du monde en1843 ! Sojourner intégra un groupe de prêcheurs itinérants appelant les fidèles à se repentir avant la fin des temps ! Mais elle faisait cela de manière différente, singulière : contrairement aux autres, elle ne créait pas la panique générale, tout au contraire, elle invitait au calme, à la réflexion et à la prière ! Elle s’éloigna donc de ces prêcheurs, et rejoignit une communauté religieuse dont la vie spirituelle était intense, mais couplée avec le travail agricole et artisanal, qui permettait de vivre chichement du travail, donc. Nous sentons déjà frémir l’idée d’être indépendante par son travail ! Cette communauté œuvrait pour l’abolitionisme mais aussi pour le droit des femmes ! Sojourner Truth rencontra Frederick Douglas qui venait d’écrire son autobiographie, et qui, tout en étant condescendant avec elle, lui reconnut une stature intellectuelle, une énergie incroyable, du charisme, ainsi qu’une éloquence très singulière, se fondant sur le bon sens et la vivacité d’esprit ! Sojourner aussi, s’inspirant de Frederick Douglas, dicta sa propre autobiographie ! Et ce texte est très novateur, puisqu’il prône la réconciliation avec les esclavagistes, ce qui tranche d’avec les récits d’autres esclaves. Ce sont les droits d’auteurs qui vont lui permettre d’acheter une maison ! A partir de là, même si son engagement religieux reste présent, elle devient vraiment abolitionniste, participant à des meetings, où ses discours se distinguent, témoignant de son expérience d’esclave noire plutôt que de politique. Ainsi, elle touche son public, parle aux cœurs ! Elle va de ville en ville parler, témoigner, et aussi vendre son livre ! Acquérant de la notoriété ! C’est celle-ci qui lui vaut d’être invitée à la Convention annuelle pour le droit des femmes de l’Ohio, en 1851 ! Trois ans avant, la Convention avait réclamé les droits civiques pour les femmes équivalents à ceux des hommes, en tant que citoyennes des Etats-Unis ! Le premier féminisme américain prend son essor ! Parmi les militantes, il y a quelques Africaines Américaines, faisant valoir leurs exigences de genre humain auprès des hommes noirs, et de race auprès des femmes blanches, et entendant s’attaquer à la marginalisation des Noirs libres ! Mais cette Convention est animée par des femmes blanches, à la vie confortable, pas à l’écoute des demandes des femmes ouvrières noires, ni des questions liées à la race ! Ceci n’avait pas de place dans ces réunions féministes ! C’est pour cela que des femmes noires furent les bienvenues, à condition de ne s’exprimer qu’en tant que femmes ! On ne s’attendait pas à l’énergie, la détermination, le courage de Sojourner Truth ! C’est là qu’elle aurait prononcé la fameuse phrase « Et ne suis-je pas une femme ? » ! En tout cas, son discours évoqua la puissance physique d’une femme, qui faisait voler en éclats sa supposée faiblesse, et lui permettait d’avancer qu’elle avait les mêmes droits que les hommes !
Sojourner Truth n’a pas été la seule à associer la domination des femmes à celle de la race noire. Mais elle l’a fait en fascinant son public par son originalité, en touchant les cœurs, en parlant clairement, d’une voix forte, allant droit aux faits, insistant sur le fait que, comme les hommes, elle était une femme de peine, tout à fait à la hauteur de leurs forces ! Tandis qu’elle savait exploiter sa connaissance de la Bible de manière très judicieuse, elle avait beaucoup d’humour, et ainsi, elle inventait un spectacle qui eut de plus en plus de retentissement ! Ses discours l’introduisirent de manière régulière dans les Conventions aussi bien féministes qu’abolitionistes ! Cette notoriété grandissante profita à la vente de son livre, lui permettant de régler ses dettes et d’acheter sa maison !
La romancière qui avait écrit « La case de l’oncle Tom », grande bourgeoise vivant dans le luxe, fut admirative de la capacité de Sojourner Truth à s’adresser aux foules, tout en l’appelant « L’Africaine », ou « L’Egytienne », la « Libyenne » !
Ses discours, au fil des années, vont au-delà de l’esclavage, s’intéressent aux questions raciales plus larges, qu’elle aborde en s’appuyant sur la Bible, se demandant pourquoi les Blancs n’aiment pas les Noirs, et comment payer la dette due aux anciens esclaves. Ses questions, feignant d’être naïves, osent apostropher un auditoire blanc, avec beaucoup d’humour !
Sa notoriété augmenta fortement à la veille de la guerre de Sécession. Elle militait par ses discours pour l’aide aux esclaves en fuite, pour mobiliser la lutte contre le Sud esclavagiste ! Fidèle à sa foi et à la Bible, elle voulait l’égalité de tous les enfants de Dieu, quelle que soit la couleur de la peau ! A Washington, elle rencontra le président Lincoln ! Et ensuite, encore deux autres présidents américains, car s’ils n’étaient plus esclaves, les Noirs n’avaient pas encore une égalité de droits avec les Blancs, ni l’égalité des conditions de vie ! Sojourner Truth comprit bien sûr que cette question si complexe, elle ne la verrait pas résolue de son vivant !
Après l’abolition de l’esclavage, elle se concentra vraiment sur le suffrage des femmes ! Les militantes suffragistes espéraient que l’attention publique allait se tourner vers le droit des femmes ! Les militantes féministes blanches, dépitées de voir des hommes noirs passer avant elles, pour leurs droits civiques, se détournèrent de la cause noire ! C’était la fin de l’alliance d’avant-guerre entre les femmes et les hommes noirs. Et c’est là que l’incroyable singularité de Sojourner Truth s’est imposée ! D’une part, elle réclamait le droit de vote pour les femmes noires, et donc était bien une suffragiste ! Et d’autre part, elle osait aborder la question du salaire égal à celui des hommes noirs pour les femmes noires, souvent affectées au travail domestique, ce que les suffragistes blanches et bourgeoises n’abordaient jamais ! Elle fit apparaître la divergence entre les suffragistes blanches et les suffragistes noires !
Forte du pouvoir de son éloquence incroyable, elle s’impliqua aussi dans la question spécifique des Africains Américains qui vivaient de manière précaire, alors que des terres étaient disponibles à l’Ouest, telle la Terre promise aux anciens esclaves ! Alors, à partir de 1879, des dizaines de milliers d’Africains Américains se sont établis au Kansas, échappant ainsi à un Sud où d’anciens esclavagistes cherchaient à rétablir l’esclavage ! C’est son dernier combat, avant de mourir en 1883.
Pap Ndiaye souligne à quel point Sojourner Truth posa sans jamais les opposer les unes aux autres ou en retenir une en écartant les autres les questions féministes, abolitionnistes, antiracistes, et de classe sociale, juste en témoignant de son expérience personnelle et non pas en théorisant, et en exploitant son extraordinaire connaissance de la Bible. Il ajoute que le féminisme de Sojourner Truth se distingue quand même du féminisme contemporain en ce sens qu’aujourd’hui le religieux n’y est plus, et que les rapports de classe sont analysés dans une perspective marxiste. Mais sa détermination exceptionnelle et sa parole si vivante vibre toujours au cœur du féminisme d’aujourd’hui !
Maintenant, écoutons-la, écoutons sa langue exceptionnelle ! Elle apparaît, dans son premier discours de 1851 qui a été transcrit, comme si elle parlait une langue inconnue, frappant par son énergie ! Elle est une esclave affranchie à la silhouette puissante, impressionnante, elle est pleine de conviction et de détermination ! D’emblée, en s’adressant au président de la Convention, tout en étant très simple, elle déclare : « Je suis les droits des femmes ! J’ai autant de muscles que n’importe quel homme, et je peux abattre autant de travail que lui » ! D’un coup, elle s’avance comme un être humain qui n’est pas une mineure par sa force physique, qui peut avoir son indépendance par le travail ! Voilà l’égalité des sexes qui se fait par l’entrée dans la visibilité, habitant une parole déterminée et vivante, d’un être humain femme à égalité avec l’être humain homme dans l’accomplissement du travail (on sent que pour elle, le fait de vivre sur la planète terre accueillante au vivant exige en écho le travail) ! Egalité des sexes dont elle dit qu’elle a entendu parler, et nous sentons entre les lignes qu’elle ne peut s’inscrire que par l’indépendance par le travail, afin d’être « aussi forte que n’importe quel homme sur terre » ! Elle n’est pas le sexe faible ! Puis, dans ce même discours inaugural, elle utilise l’humour à propos d’intelligence, en feignant d’admettre que celle d’une femme est moindre que celle d’un homme, mais que, alors, l’homme doit aussi admettre que la femme a sa propre intelligence, et ne plus « avoir peur de nous donner nos droits de crainte que nous en prenions trop » ! Elle est forte ! Et la voilà qui se moque de la peur de la castration des hommes face à un fantasme immémorial de toute-puissance des femmes : « Les pauvres hommes m’ont l’air d’être en pleine confusion, et je ne sais pas quoi faire pour eux. Allons, les enfants, si vous avez les droits de la femme, donnez-les-lui et vous vous sentirez mieux ! Vous aurez vos propres droits, et elles ne vous feront plus toutes ces histoires ». Sa flèche va en plein dans le mille lorsqu’elle s’adresse aux « enfants » qui sont encore dans les hommes ! Et alors, elle évoque la Bible, dit qu’elle a entendu dire que c’était « Eve qui avait poussé l’homme à pécher » ! Et elle propose : « Eh bien, si la femme a mis le monde sens dessus dessous, donnez-lui sa chance de le remettre à l’endroit » ! Et elle évoque Jésus qui n’a pas repoussé Marie-Madeleine, puis Lazare qui ressuscite ! Et elle rappelle que Jésus, il est venu par Dieu, mais c’est la femme qui l’a porté ! Comme si ça vibrait avec ses dires juste avant, c’est-à-dire que si les hommes reconnaissaient les droits de la femme, eux-aussi se sentiraient mieux ! C’est-à-dire cesseraient d’être des petits garçons apeurés qui, dans leur enfance, ont tous fantasmé leur mère toute-puissante puisqu’ayant la capacité de faire les enfants y compris les garçons, donc castratrices pour ces garçons (Elisabeth Badinter, Françoise Héritier) ? Mais la voyant apparaître comme un être humain qui fait sa part sur la planète terre de travail, exactement comme un être humain homme, donc luttant comme lui contre la vulnérabilité humaine, ça chasserait cette peur de la castration derrière la fanfaronnade virile ? Et elle évoque encore la question de ce travail écrasant, cet esclavage, à propos de l’homme, comme si la mise en esclavage des hommes noirs par des hommes blancs était la résistance des hommes les plus forts, selon la loi animale du plus fort, à la nécessité vitale du travail, sur une planète terre certes propice au vivant, mais requérant que chaque humain fasse sa part de travail créateur pour la rendre nourricière aux humains, comme si restait en eux la croyance que cette mère toute-puissante faisait à elle-seule tout le travail, aux yeux du nourrisson vulnérable ! Elle dit : « Mais l’homme est en mauvaise posture : il a déjà le pauvre esclave sur le dos, la femme est en train de lui tomber dessus, et le voilà pris entre le faucon et la buse » ! Pour une illettrée, elle est forte !
Plein d’anecdotes se sont mises à circuler à propos de « cette étrange et magnifique créature qui était à la fois une merveille et un mystère ». C’était une époque où peu de femmes osaient prendre la parole en public. Dix ans après son premier discours, elle en fit un autre à la Convention. De son recoin, Sojourner se redressa lentement, alors que jusque-là elle avait à peine levé la tête. Comme ayant d’instinct le sens de l’événement qu’elle incarnait, elle « s’avança lentement et solennellement vers l’estrade, puis elle posa sa vieille capeline à ses pieds et ses grands yeux éloquents sur moi » (c’est Harriet Beecher Strowe, auteur de « La case de l’oncle Tom » qui en témoigna.). Le silence se fit, les yeux se fixèrent sur cette femme d’un mètre quatre-vingt « évoquant une Amazone », qui se tenait la tête droite et les yeux fixés au ciel, « comme perdue dans un rêve » ! Sa voix sembla atteindre chaque oreille ! Et elle attaqua, comme s’adressant à « mes enfants » ! Et, témoignant d’avoir entendu tellement de raffut, elle dit que tout ce bruit, c’était parce que quelque chose s’était mis de travers ! Elle enchaîna aussitôt, elle qui était une femme noire qui venait du Nord des Etats-Unis : « je me dis qu’entre les Nègres du Sud et les femmes du Nord, tous autant qu’ils sont à parler de leurs droits, les hommes blancs ne vont pas tarder à se retrouver en mauvaise posture » ! Or, ce qui l’interpella en plein discours, c’était un petit homme en noir, un pasteur, qui avait dit qu’une « femme a besoin qu’on l’aide à monter en voiture, et qu’il faut la soulever pour sauter les flaques, et qu’il faut lui offrir la meilleure place partout » ! Alors, elle se présenta absolument différente de ce portrait de la femme qui venait d’être fait ! Elle était une femme dont le travail était à égalité avec celui d’un homme, elle était indépendante, n’avait besoin ni d’aide ni d’être installée ! Elle le prouvait en habitant d’elle-même, par sa parole extraordinaire et révolutionnaire, l’espace de cet événement ! Personne ne l’avait prise par la main, ne l’avait installée dans cette prise de parole ! Elle se présentait ayant travaillé comme un homme, du temps de son esclavage, ayant comme l’esclave homme noir reçu des coups de fouet, et en temps que femme esclave elle avait mis au monde treize enfants, la plupart vendus comme esclaves ! Et elle évoqua son intelligence, ce « truc… dans la tête », qui en effet l’a poussée non seulement à oser prendre tranquillement la parole, mais à avoir un sens extraordinaire de l’événement qu’elle incarnait, de l’effet coup de tonnerre de son audace, de la force s’exprimant par son corps ! Elle feignit alors, comme en jouant, de se demander ce que cette intelligence, ce « truc », vient faire « avec les droits des femmes ou les droits des Nègres » ! Sa parole fut un vrai coup de tonnerre parce qu’elle avait eu l’intelligence de sa force d’incarnation, d’audace, et elle fut longuement applaudie ! Avant de retourner dans son coin après avoir produit son effet, ce coup de tonnerre, elle enveloppa tous ceux qui l’écoutaient de son regard, ce dont témoigne celle qui a écrit « La case de l’oncle Tom » ainsi : « Elle nous avait prises dans ses grands bras puissants et nous avait fait franchir le marécage de la difficulté, retournant l’assemblée en notre faveur », c’est-à-dire en faveur des femmes ! L’écrivaine fut frappée par l’influence magique de sa parole, comme elle n’en avait encore jamais entendu ! On se rua vers elle pour serrer la main « de la glorieuse mère » !
Ensuite, Sojourner Truth avance parce que sa parole lui a ouvert la porte. Elle a rencontré Harriet Beecher Stowe, et elle prononce un discours, en 1853, à la Convention des droits de la femme, à New York, donc au Nord des Etats-Unis ! Elle annonce d’emblée qu’elle vient voir quel est l’esprit des gens d’ici, parce que son rôle, c’est de mettre en avant le spirituel ! Elle ose se moquer de ceux qui n’ont qu’une âme d’oie ou de serpent ! Et elle affirme avec audace qu’elle se sent chez elle ici ! Si elle vient à la rencontre de ceux qu’elle espère être des citoyens de New York (elle utilise l’humour pour faire entendre le doute sur le fait qu’ils soient devenus vraiment des citoyens !), c’est qu’elle est elle-même citoyenne de cet Etat de New York où elle est née, où elle a été esclave ! Quel sens de l’événement victorieux, ce retour ! Et elle rappelle à ceux d’ici qu’elle, elle est allée un peu partout regarder et observer, et qu’elle connaît des choses sur les droits des femmes ! Par ses paroles, elle veut que ça continue de bouger, et donner la chair de poule, en s’incarnant avec tant de force, de détermination, d’énergie : une femme de couleur se lève « pour parler de différentes choses et des droits de la femme. Nous avons été tellement rabaissées que personne ne pensait que nous pourrions relever la tête ; mais à présent nous avons été piétinées assez longtemps ; nous allons nous relever et me voici » ! Puis elle assure : « je ne veux la mort d’aucun homme, je me désole seulement de leur voir l’esprit aussi étroit » ! Elle est déterminée, personne ne pourra l’empêcher, empêcher les femmes qui, dans son sillage, vont relever la tête, mettant en avant le spirituel, comme Sojourner Truth est en effet spirituelle lorsqu’elle parle ! Elle s’adresse en particulier à ces fils et ces filles qui montrent du doigt leur mère, sifflent et crachent sur la femme âgée qui s’avance, en mettant en lumière surtout à quel point ils n’ont pas été élevés proprement, ne sachant pas faire autre chose que siffler comme des serpents et des oies ! Et elle témoigne qu’elle est venue dire deux ou trois choses sur les droits de la femme ! C’est juste pour ça qu’elle s’est avancée, on pourrait dire qu’elle s’est incarnée avec une telle présence ! Et elle assure qu’elle est parmi eux pour veiller et que, de temps en temps, elle se lèvera, s’avancera « pour vous dire où est la nuit » ! Quelle époustouflante intelligence !
Son discours de 1863, dans le Michigan où elle vient de s’installer commença comme une voix claire et distincte qui s’éleva du haut d’un escalier ! Toujours, cet art incroyable de l’entrée en scène surprise, coup de tonnerre ! Lorsqu’on sut qu’il s’agissait de Sojourner Truth, l’effet fut électrique ! Alors, elle déclara que c’était l’Esprit de Dieu qui « lui avait dit de saisir cette occasion de parler à tant d’enfants assemblés de ce grand péché qu’est le préjugé contre les gens de couleur » ! Elle souligna que c’est un même Dieu qui a fait la peau blanche et la peau noire ! Nombreux furent ceux dont les yeux se sont remplis de larmes ! Personne ne voulait être éloigné du Royaume des Cieux… !
A un congrès féministe du 1867, à New York, elle est accueillie par des exclamations, mais tout de suite, elle fait surgir sa différence ! Elle dit qu’elle vient d’un autre endroit : le pays des esclaves ! Bien sûr, poursuit-elle, l’esclavage est désormais détruit en partie, et c’est une chance formidable, mais il reste encore les racines. Ce sont elles qu’il faut détruire, pour que les esclaves soient vraiment libres ! Rappelant encore une fois que son corps est capable de produire le même travail que celui d’un homme, pourquoi alors les hommes de couleur obtiennent leurs droits, mais pas un mot sur les femmes de couleur ! La conséquence, dit-elle, est celle-là : « vous verrez que les hommes de couleur seront les maîtres des femmes, et ça n’ira pas mieux qu’avant. Je suis donc d’avis de faire avancer les choses pendant que tout est encore en ébullition » ! Il ne faut pas laisser retomber l’agitation ! Les femmes blanches, à ses yeux, ont été plus malignes que les femmes noires, qui ne savent rien, si bien qu’elles vont faire la lessive, et pendant ce temps les hommes noirs restent oisifs, se pavanent dans les rues, et lorsqu’ils rentrent à la maison, prennent tout l’argent gagné par leurs femmes, et ils hurlent si le repas n’est pas fait ! Elle, qui a l’âge d’être la mère du monde, veut vraiment que les femmes obtiennent leurs droits ! Le peu de temps qu’il lui reste, elle veut encore aider à briser les chaînes, elle ne veut pas que les femmes aient comme elle autant travaillé qu’un homme mais qu’elles n’aient guère été payées ! Un discours qui résonne encore avec le travail domestique qui reste toujours, aujourd’hui, accompli en grande partie par les femmes ! Ainsi que les différences de salaires, à son époque, entre les hommes et les femmes noirs travaillant aux champs, différences qui sont toujours là dans notre société aussi ! Elle insiste sur ce droit des femmes, afin qu’elles n’aient pas à aller quémander de l’argent aux hommes, réduites à la dépendance, tandis que les hommes (noirs) se conduisent avec elles comme des propriétaires d’esclaves, comme si elles leur appartenaient ! Puis elle feint de compatir sur le sort de ces hommes, face à des femmes noires (et blanches…) exigeant leurs droits : en effet, d’avoir si longtemps tenu les rênes (comme si elles étaient des chevaux de trait ?), c’est dur pour eux de les abandonner, c’est comme un coup de poignard ! Mais, leur dit-elle avec ironie, vous « vous sentirez mieux quand la blessure sera refermée » ! Elle en veut alors plus ! Le même droit de vote que les hommes noirs ont obtenu ! Puis elle se met à chanter « We are going home », là où le repos sera possible, et elle a l’intention d’y arriver, elle ne veut pas s’arrêter en si bon chemin vers cet endroit splendide, et compte y retrouver les autres femmes ! Elle entend avoir les mêmes droits que le citoyen blanc a pour l’aider « à faire son chemin dans le monde » ! C’est, dit-elle à un autre congrès, le moment pour les femmes noires d’entrer dans la danse, puisque c’est le moment d’une grande ébullition « sur le fait que les hommes de couleur obtiennent leurs droits » ! Et elle s’attaque à l’homme, qui prétend qu’une femme abrite sept diables en elle ! Mais les hommes, eux, réplique-t-elle du tac au tac, ils en ont une légion, et ces diables habitent le porc qu’il y a dans l’homme. Le porc, l’animal le plus égoïste, si égoïste « qu’il possède les droits des femmes et les siens aussi, et pourtant il ne veut pas donner leurs droits aux femmes. Il les garde tous pour lui ». Incroyable comme elle explique que les droits des femmes n’est pas seulement une affaire d’abolition de l’esclavage, mais aussi d’une mutation des hommes ! Or, elle le dit encore et encore, et spécialement aux hommes (noirs, mais aussi blancs), si les femmes ont la force physique d’arracher des souches, elles peuvent voter ! En 1867, elle rappelle encore qu’elle n’a pas été une esclave du Sud des Etats-Unis, mais du Nord, de l’Etat de New York ! Esclave de la barbarie de New York, où ce congrès a lieu ! Désormais, vu la foule dans les meetings, et toutes ces femmes anti-esclavagistes, elle dit avec humour que ça s’annonce bien, que les gens ont l’air de plus se soucier les uns des autres, et surtout les femmes ont pu parler, lancer même des flèches, et personne (aucun homme ?) n’en a été fâché, où bien, ajoute-t-elle en riant, il ne l’a pas fait savoir ! Toujours son humour ! Elle évoque toutes ces scènes où, pendant quarante ans, elle a mené son combat anti-esclavagiste, et surtout, encore en cours, celui pour les droits des femmes ! Elle ne veut pas que ce combat-là traîne ! Comme ce serait bon, si elle-même pouvait aller voter ! Mais elle ne connaîtra jamais ce droit ! Alors même qu’elle paie l’impôt chaque année, impôt pour les routes, l’école, etc., qu’elle a sa maison ! Puis ses piques, c’est par l’humour qu’elles passent le mieux, et par le rire : « Mais je crois que, quand les femmes pourront voter, beaucoup d’hommes auront du mal à aller jusqu’au bureau de vote. J’imagine que dans cette ville, par moments, il y a un danger pour leur vie » ! Elle ne veut pas mourir avant d’avoir fait ça, fait gagner le droit des femmes ! Puis elle veut chanter, et elle souligne que sa chanson, c’est pour eux les hommes comme une langue inconnue ! Ils ne l’ont pas comprise de la bonne façon, cette chanson, dit-elle ! Avec une intelligence fulgurante, elle ajoute que c’est de la poésie, qu’ils n’ont pas compris sa chanson comme de la poésie, qu’elle est poète, que certes elle ne peut pas lire la poésie, puisqu’elle ne sait pas lire (mais sait lire dans les gens), mais elle peut en faire !
Et elle veut que cette chanson poétique, les éditeurs la rendent proprement !
Lorsqu’elle a été émancipée, elle a commencé à vivre, dit-elle. Elle a rattrapé le temps perdu. Lorsqu’elle était esclave, elle haïssait les Blancs. Mais, à force de demander à Dieu de l’aider, un jour cela arriva ! Ce fut le jour où elle eut de meilleurs maîtres ! Ses plaies ont guéri. Arriva peu à peu le temps où elle se dit, je vais aimer tout le monde, les Blancs aussi ! « Et depuis lors, cet amour a continué et m’a gardé parmi les Blancs ». Puis ce fut l’émancipation. En 1871, à Washington, elle découvre que les gens de couleurs vivent ici aux frais du gouvernement ! Elle a l’idée que les Etats-Unis leur donnent des terres, il y en a de disponibles à l’Ouest, afin qu’ils n’aient plus besoin d’être dépendants de subventions, ce qui est un avilissement, un rabaissement ! Dans l’Ouest, ils pourront s’enrichir, se débrouiller seuls, devenir un peuple parmi les Blancs ! Puis, encore un trait d’humour : « quand il est question de travail ici, on en voit qui se dépêchent de filer » ! Alors que pour elle, la capacité de travailler est la base pour l’indépendance, pour l’égalité, c’est un acte de création ! En allant à l’Ouest, les gens de couleur libérés à Washington, ayant des terres à travailler, deviendront des citoyens utiles parce que justement en position de gagner eux-mêmes leur vie, non pas rester dépendants des aides du gouvernement ! Elle conclut en disant que la vérité est puissante et triomphera !
Quelle femme ! Sa parole poétique est toujours d’actualité, ainsi que ses combats !

Alice Granger



Livres du même auteur
et autres lectures...



Et si vous restiez avec nous, il y a tant de choses à lire

Copyright e-litterature.net
toute reproduction ne peut se faire sans l'autorisation de l'auteur de la Note ET lien avec Exigence: Littérature

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Se connecter
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.


©e-litterature.net - ACCUEIL