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Récitatif - Toni Morrison

Editions Christian Bourgois, 2022

mardi 18 octobre 2022 par Alice Granger

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Deux filles de huit ans se retrouvèrent ensemble, pendant quatre mois, dans un foyer d’accueil, parce que leurs mères respectives ne pouvaient pas s’occuper d’elles. Ce qui les rassemblait dans une même expérience d’enfants prises en charge en foyer était une mère qui les avait abandonnées, l’une parce qu’elle était malade, l’autre parce qu’elle allait danser toute la nuit en laissant seule sa fille. Tout de suite, cette expérience de séparation, cette douleur qui vibre aussi avec celle de ces femmes, silencieuses, dont l’une semble vouloir oublier quelque chose en dansant et l’autre sombrer dans une non-existence sans retour, les deux filles de huit ans en refoulèrent la blessure : le foyer, ce n’était pas si dure que ça, puisqu’elles avaient un dortoir entier pour elles toutes seules, changeant de lit chaque nuit.
Cette mêmeté de l’expérience de l’abandon par leur mère paraît faire passer au second plan l’existence d’une différence raciale entre les deux filles, qui se dit par le fait que les autres filles du foyer nomme le couple qu’elles font « poivre et sel ». Comme c’est Twyla qui dit « je » dans cette nouvelle, dès le début, on est tenté de penser que c’est elle qui est la Noire, comme l’auteur, Toni Morrison. Mais qui est la Noire, qui est la Blanche, on ne le sait jamais. Sauf que l’auteur donne de petits indices. Par exemple, c’est Roberta, et non pas Twyla, qui, le premier jour, se sent très dérangée à l’idée d’être coincée en ce lieu inconnu avec une fille d’une race différente. Comme si Toni Morrison, avec génie, avançait l’air de rien la question raciale comme le moyen saisi par l’une des deux, bien sûr on imagine que c’est la Blanche, de refouler sa douleur provoquée par le fait d’avoir une mère pas comme les autres, une mère dégradée, déchue de son identité de mère aux yeux de la société puisqu’on lui a enlevé son enfant, en trouvant une autre petite fille, pourtant précipitée dans la même galère, voire honte sociale, qu’elle, qui est dans une situation inférieure à la sienne, à cause de sa peau noire. Donc, dès le premier jour, Roberta pense à ce que sa mère lui avait dit, à savoir que ceux de l’autre race sentaient mauvais. En se demandant si c’est vrai, est-elle secrètement en train de voir l’autre fille arrivée en même temps qu’elle comme une inférieure depuis toujours, elle. Dans une honte pire que la sienne. Son regard raciste, dont elle n’a pas vraiment conscience mais qui appartient aux Blancs dont on imagine qu’elle fait, là, toujours partie, elle n’en a pas été chassée, la rabaisse à une couleur infâmante de peau, tandis qu’elle-même se rehausse, et ainsi soigne un peu sa blessure.
Mais tout de suite, comme pour nous faire oublier ce que pourtant elle a un instant fait apparaître, Toni Morrison fait surgir de l’humanité entre ces deux filles, comme plus forte que le racisme : l’empathie qui naît du même abandon en ce foyer, le degré zéro de la reconnaissance qu’elles sont quelqu’un, qu’il y a de la chaleur humaine. Mais immédiatement, la dimension raciale se remontre par une constatation que font les deux petites filles à leur arrivée, mais avec les couleurs de la mixité « sociale » : dans ce foyer, les enfants accueillis peuvent être Noirs, Blancs, et même Coréens. Comme si leur commune situation d’abandon pouvait rendre aléatoire la couleur de la peau, la race. Et, aussitôt, la blessure d’une situation qui place les pensionnaires en infériorité par rapport aux enfants « normaux », comme « noircis », est inversée par un côté positif du foyer : ici, on mange au moins correctement, on ne souffre pas de manquer de nourriture, comme avant, avec leurs mères déficientes. Certes les deux petites filles de huit ans sont bousculées par les grandes, et même insultées, mais, comme si l’union faisait leur force, aucune des deux ne se fait victime, donc aucune des deux ne se plaint à l’autre. La douleur, la « noirceur » de leur état d’abandonnées, est aussi occultée par le verger. Qui fait tellement rêver Twyla, surtout, et peut-être ainsi Toni Morrison nous fait-elle entrevoir que c’est cette petite fille qui est la plus douée pour la vie, d’où une clef discrète pour que, plus tard, nous comprenions le comportement de Roberta, elle était à cause de sa mère malade moins douée pour la vie. Dans le verger, Twyla est émerveillée par les fleurs de pommiers, comme si elle oubliait qu’elle était dans un foyer. Mais immédiatement, le retour du négatif : c’est dans ce verger paradisiaque qu’est tombée Maggie, l’employée de cuisine handicapée et muette. On ne sait pas si elle a été poussée, en tout cas les grandes se sont moquées d’elle. Les deux petites filles n’ont rien fait pour venir relever cette handicapée qui ne pouvait pas appeler à l’aide, et qui se trouvait en situation pire encore que celle des Noirs, elle n’était personne. Elle était vieille, travaillait dur, avait un bonnet ridicule. Roberta et Twyla unies pour ne pas entendre l’appel à l’aide muet de cette handicapée. Comme si elle était dans une situation pire que la leur, et que ça faisait du bien à leur sentiment de déchéance. Déplaçant sur la ridicule muette les coups du sort, l’abandonnant, en effet, dans ce verger, ne la relevant pas, n’entendant pas ses cris puisqu’elle était muette. Ceci en phase avec leurs mères respectives, qui n’étaient pas là pour entendre les pleurs de leurs filles, comme si celles-ci étaient muettes pour leurs mères !
Mais les deux filles ne peuvent jamais être tranquilles, dans leur précaire installation. Elles constatent qu’elles sont les seules à avoir été abandonnées par leurs mères, les autres filles sont là parce que leurs parents sont morts, et sûrement au ciel. D’où le sentiment d’une noirceur à laquelle une couche a été rajoutée. Heureusement, elles refoulent, superficiellement, on s’en rendra compte beaucoup plus tard, leur blessure, en s’entendant très bien. En étant unies. Chaleur humaine.
Pourtant, toujours Toni Morrison souffle le chaud et le froid. Car le même jour où Maggie est tombée, en quelque sorte est tombé aussi, mais entre les deux filles, une différence concernant leurs mères respectives, venues leur rendre visite. Twyla a rêvé que les deux mères sympathiseraient. Les deux filles descendent au rez-de-chaussée, et au-passage, Toni Morrison met dans la bouche de Twyla des mots racistes - si c’est elle, la Noire, alors elle-aussi peut-être raciste à l’endroit d’humains différents -, à propos des « pédales » présentes dans la foule venue ce jour-là au foyer dans le but de trouver des domestiques parmi les pensionnaires, les accusant de vouloir trouver « de la compagnie » avec le prétexte de l’adoption. Puis Twyla, apercevant sa mère, en a honte devant le regard des autres, en la voyant vêtue de manière si voyante, pantalon vert détestable, et lorsqu’elle s’est précipitée sur elle en l’appelant « mon bébé », elle l’aurait tuée, tout en voulant rester enfouie dans sa fourrure. Elle intériorise tout le racisme que les autres ont pour sa mère, et en même temps, les jours heureux vécus avec elle font qu’elle trouve qu’elle a une jolie mère, même si elle la laissait seule pour aller danser. Toni Morrison nous montre donc dans Twyla une humanité qui est plus forte que le regard raciste sur sa mère qu’elle-aussi intériorise en ayant honte. Cette mère déficiente ne l’est pas totalement, peut-être n’est-elle que différente, aimant danser, se montrant à sa fille comme une femme aimant la vie. Pourtant, lorsque Roberta lui présente sa mère, immense et portant une Bible serrée sur sa poitrine comme lui redonnant une bonne image sociale par la religion, la sienne redevient une simplette dont avoir honte, aux yeux de Twyla. La différence raciale reprend le dessus, comme la possibilité pour Roberta de se sentir moins noircie en enfonçant sa camarade à travers sa mère. La mère de Roberta, comme incarnant le racisme, mais jamais nommé par Toni Morrison, prend sa fille par la main, mère et fille s’éloignant rapidement comme de l’infamie représentée par le couple Twyla et sa mère, que tout le monde alors regarde. La honte est maximale pour Twyla, qui réalise que le racisme est aussi dans ce foyer, et même que les vraies orphelines, celles dont les parents sont morts, ont un air de supériorité qu’elle n’avait pas remarqué jusque-là. Roberta aussi marque sa supériorité sur elle, puisque sa mère a apporté plein de bonnes choses à manger, et la sienne, rien. Heureusement, il y a le verger, où les deux filles peuvent se retrouver, où elles respirent le parfum des fleurs de pommiers. Cette humanité entre elles deux, lorsque Roberta la première se prépare à quitter le foyer, fait qu’à l’idée qu’elle va manquer, Twyla se sent mourir. Alors qu’elle a vécu avec elle quelque chose d’oxymorique, chaleur humaine de deux filles vivant le même abandon par leur mère, mais aussi la cruauté de ne pas avoir en réalité la même mère, lorsque celles-ci se montrent, et qu’il y en a une qui fait honte à sa fille devant tout le foyer.
Les années passent, et on a l’impression qu’avec une certaine réussite sociale, les mois en foyer sont oubliés, ainsi que la douleur qui jouait un jeu cruel avec le racisme. Twyla n’a pas un mauvais boulot. Elle adore l’endroit lorsque le soleil dépasse les collines derrière le restaurant. Elle est sensible aux choses, à la beauté, elle est douée pour la vie, c’est la trace d’une mère qui était aimante par-delà le fait qu’elle aimait danser toute la nuit. Soudain, apparaît Roberta. Tandis qu’elle-même, par honte et par douleur, n’a plus jamais parlé de ce foyer, elle projette cette honte sur Roberta, s’attendant à ce qu’elle fasse mine de ne pas la reconnaître, pour ne pas voir revenir le cauchemar. Aussitôt, la discrimination, le noircissement à son détriment, fait retour, parce qu’elle ne peut s’empêcher de comparer l’allure de Roberta, témoignant de sa réussite sociale supérieure à la sienne bien que tapante, chevelure en pétard, ensemble dos nu et short, bracelet, rouge à lèvres, avec ses cheveux informes à elle, ses chevilles épaisses, ses collants grossiers. Racisme contre les Noirs déplacé sur l’apparence, sur un racisme de classe sociale. Roberta et son compagnon sont en route pour voir Hendrix ! Roberta traite son amie de foyer de connasse, parce qu’elle ne connaît pas Hendrix ! Twyla se sent être refoulée comme quelqu’un qui n’est personne. Tellement est douloureux en elle l’expérience de la discrimination, dont pourtant on ignore si elle est liée à la couleur de la peau. Alors, elle dégaine en demandant à Roberta des nouvelles de sa mère ! Puisque cette mère aussi avait abandonné sa fille, et peut-être même l’abandon était-il plus douloureux pour une Blanche que pour une Noire, car ayant moins l’expérience de la discrimination, sachant moins se débrouiller avec les situations cruellement oxymoriques ! Roberta a alors avalé son sourire !
Plus tard, Twyla semble être intégrée. Elle a un mari confortable comme une pantoufle, dont elle aime bien la grande famille, des gens qui ont toujours connu un chez-soi. Sa douleur à elle, liée à l’expérience d’un foyer, à une famille inexistente puisque sa mère l’oubliait pour aller danser, Toni Morrison ne la fait transparaître que par cette notation : sa belle-mère fait des bocaux de gelée et de concombres, elle achète du beurre. Cela semble anodin, dans le texte, mais cela fait résonner terriblement ce que n’a pas vécu Twyla dans son enfance. Qui n’en parle jamais. Alors qu’ils habitent dans une petite ville où la moitié de la population vit d’aides sociales, la famille de son mari a d’abord vécu dans une sorte de paradis. Puis cela avait subitement changé. Les vieilles maisons, squattées, ont été rachetées et rénovées, un centre commercial a vu le jour, c’est devenu un endroit riche, et Twyla elle-même s’est laissé allée à la tentation de la consommation. C’est alors qu’a ressurgi Roberta, dans les allées du supermarché, faisant revenir le critère racial masqué dans l’inégalité de classe sociale ! Ce qu’il y a dans son caddie témoigne de sa réussite, de même que sa main couverte de diamants, et sa robe élégante. Comment est-elle devenue cette femme semblable à celles qui habitent cette ville de médecins, de cadres d’IBM, qui croient que le monde leur appartient. Mais, lorsque Roberta lui demande elle est heureuse, Twyla a l’intuition qu’en elle il y a une faille par-delà la réussite sociale, la limousine avec chauffeur. Et resurgit brièvement entre elles la même complicité qu’il y avait vingt ans, au foyer. Twyla essaie de comprendre pourquoi elles étaient contentes de se revoir, et pas l’autre fois. Toni Morrison prend soin de dire : une Blanche et une Noire qui se retrouvent. Et elle nous laisse dans l’ignorance, on ne sait pas si c’est la Noire qui est heureuse la première de retrouver la Blanche, ou si c’est l’inverse. Le flou demeure sur laquelle a la douleur en elle la plus forte, et qui semble y être pour quelque chose dans le jeu de la discrimination raciale revenant sans cesse. Elles sont là, ensemble, deux filles qui savaient ce que personne d’autre ne savait, c’est-à-dire comment ne pas poser des questions (qui toucherait au cœur la douleur), et comment croire ce qu’il fallait croire, c’est-à-dire ne jamais montrer la différence qui ferait surgir la discrimination. On devine que l’une et l’autre font la même chose, ne jamais parler du foyer, et de leur mère qui les a abandonnées.
Puis soudain, comme pour se retrouver dans une normalité (blanche ?) après s’être laissée aller à quelque chose d’empathique, voire sentimental, avec Twyla, Roberta évoque Maggie, qui était tombée dans le verger, et qu’elles n’avaient pas secourue tandis que les grandes se moquaient de l’handicapée. Elles-mêmes infériorisées par leurs mères responsables de leur mise en foyer, elles avaient été insensibles à quelqu’un qui n’était personne encore plus qu’elles. Roberta dégaine, dit qu’elle n’était pas tombée, que c’étaient les grandes qui l’avaient fait tomber. Et qu’elle, elle s’était enfuie, elle ne pouvait pas danser dans ce verger. Comme pour dire qu’elle, elle n’était pas complice, elle n’était pas de cette « race » capable de ça ! Twyla, bizarrement, ne se souvient pas de cet épisode. Puis à son tour, Twyla, se sentant avoir été traitée de manière qui évoque le racisme, demande à Roberta pourquoi l’autre fois elle avait feint de ne pas la reconnaître, alors que les Noirs et les Blancs, cela n’était plus un problème, ils voyageaient ensemble, les Noirs étaient très aimables avec les Blancs. Roberta élude, dit que cette fois elles restent en contact. Puis elles se donnent des nouvelles de leurs mères respectives, l’une étant toujours malade et l’autre allant toujours danser, comme pour retrouver l’humanité qui les avait unies jadis, au foyer. Pourtant, maintenant, Twyla a vraiment l’impression que Roberta a foutu la pagaille dans son passé avec cette histoire de Maggie. Comme si Maggie était le nom attestant de sa noirceur ? Comme si on devait comprendre où était la noirceur ?
Mais Toni Morrison nous fait attendre, dans son jeu pour nous faire deviner qui est la Noire. Des conflits raciaux éclatent, lorsque la mixité raciale des écoles est votée. Twyla a l’impression qu’un énorme oiseau à la voix perçante est constamment braqué sur elle. Son fils Joseph doit être transféré dans un autre collège, pour que se fasse la mixité sociale des élèves ! Mais près de cette école, des femmes manifestent. Des mères, qui ne sont pas d’accord pour que leurs enfants de riches soient avec des enfants de classes sociales inférieures et surtout avec des enfants noirs ! Elles passent pour de vraies mères défendant les intérêts de leurs enfants de sang d’abord, et sans doute cela vibre-t-il avec les deux mères déficientes de jadis. Parmi ces mères qui manifestent en disant que leurs enfants ne veulent pas partir, ne veulent pas une situation scolaire de mixité raciale, il y a Roberta, comme si à cette place, elle disait que contrairement à sa mère malade, elle, elle est une bonne mère, à la hauteur de ce qu’aurait dû être une mère blanche. Twyla n’est pas dérangée que son fils aille dans une autre école – indice pour nous dire qu’elle, une Noire, est heureuse que cette mixité raciale existe enfin ? Elle s’écrie que ces mères contre la mixité sont dans cet endroit comme si le lieu leur appartenait. Prise à partie par ces mères, Twyla constate que Roberta ne fait pas un geste pour l’aider, comme jadis Maggie n’avait pas été aidée. Roberta, à nouveau, comme rassurée que sa camarade soit infériorisée, discriminée, lui balance le coup de grâce : elle est la petite fille qui, jadis, avait donné des coups de pieds à la vieille dame noire muette, Maggie, et elle a le culot de la traiter de sectaire. Twyla est abasourdie ! Maggie n’était pas noire, dans son souvenir, seulement handicapée. Roberta soutient le contraire, et même que toutes les deux, elles lui ont donné des coups de pied. L’affrontement semble installé entre les deux anciennes pensionnaires du foyer. Twyla fait une pancarte pour défendre le droit des enfants (donc la mixité sociale et raciale), puisque Roberta est du côté des mères défendant le droit des mères « normales » (à ne pas changer leurs enfants d’école pour le motif de la mixité raciale). Pendant six semaines, ça va mal, et le fils de Twyla ne va dans aucune école, comme si c’était lui qui était discriminé.
Le temps passant, Twyla ne pense plus beaucoup aux coups de pieds donnés jadis à Maggie, mais que Roberta lui ait dit qu’elle était noire, si. Comme si Toni Morrison, par la perplexité de Twyla, avançait pour nous confirmer que c’est elle, la Noire, et pourtant, elle aurait donné des coups de pieds à une Noire, donc un comportement aussi raciste que celui d’une Blanche envers les Noirs ! Mais Twyla est sûre qu’elle n’a pas donné de coups de pieds, et que Roberta le sait ! Elle reconnait juste qu’elle avait eu envie de le faire ! Pourquoi ? Parce que Maggie incarnait sa mère sourde et muette, qui dansait, et n’entendait pas sa fille pleurer la nuit. Maggie par terre, renversée par les grandes, ne pouvait pas hurler : comme Twyla petite fille, la nuit, ne pouvait pas le faire, puisque sa mère absente ne pouvait pas l’entendre.
Un soir de Noël, allant acheter un sapin, Twyla entre dans un restaurant et se trouve nez à nez avec Roberta, dans sa robe argentée et son manteau de fourrure. Et là, Roberta éprouve étrangement le besoin de rétablir la vérité. Elle n’est plus sûre que Maggie était noire. Mais elle révèle un détail important : Maggie avait été élevée dans le même établissement où était sa mère. Donc, il y avait une connexion entre Maggie et la mère de Roberta, comme Twyla en avait déjà trouvé une avec sa propre mère. Maggie entrait en résonance avec les deux mères ! Roberta l’admet, aucune des deux ne lui avait donné des coups de pieds, seules les grandes l’avaient fait. Mais Roberta, comme Twyla, aurait voulu le faire. Comme pour s’attaquer à leurs mères, qui les avaient abandonnées au foyer. Elles se souviennent combien, à huit ans, elles étaient seules, apeurées ! Elles en voulaient à leurs mères pour cet abandon. On ignore finalement quelle était la couleur de la peau de Maggie, de même que celle de Roberta et de Twyla. Puisque désormais, à travers même le jeu cruel de la discrimination raciale sous-jacente de jadis qui avait fait retour à l’âge adulte, la même douleur de ces deux filles, celle d’avoir une mère les ayant abandonnées dans un foyer où elles se sentirent « noircies » par rapport aux enfants orphelins qui avaient eu de beaux parents partis au ciel, a réussi à se dire. Finalement, Roberta, lorsqu’elle a compris que sa douleur cherchait à noircir la mère de Twyla pour mieux blanchir la sienne plus grande et insupportable, que la noirceur était celle du choc frontal avec l’abandon, retrouve cette humanité qui les avait liées, jadis, toujours aussi précieuse !
Toni Morrison est toujours aussi remarquable, dans l’unique nouvelle qu’elle a écrite.

Alice Granger



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