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Famille - Lydie Salvayre

Editions Tristam - 2021

dimanche 4 décembre 2022 par Alice Granger

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La mère ne va plus chez le coiffeur : détail qui nous apprend qu’elle n’a personne à qui plaire. A savoir, son mari ne la voit pas vraiment. Elle n’existe pas comme un être humain femme.
Mais on dirait depuis le début que son fils, elle ne le lâche pas, parce que c’est l’arme de sa vengeance. Un fils ne peut pas sortir de son ventre. Ainsi, ce qu’elle traque dans la série télé à laquelle elle est scotchée, « Cœurs brisés », c’est Jessica la pute qui voudrait séduire le héros, le plaquer, elle veut qu’elle se casse, que le héros soit comme son fils schizophrène, restant près de sa maman, car rien « ne remplace l’amour d’une maman » lui dit-elle. Ce fils, (l’arme que sa mère programme jour après jour ?), en effet, se sent programmé comme par un ordinateur, et donc qu’il « inexiste », tandis que sa chair est à vif, saigne, comme si c’était un avortement de son être, comme s’il était « enseveli sous mes propres décombres ». Ce fils sait très bien où sont ses ennemis : ce sont les « ennemis mamans », qui se délectent de sa chair saignante. Même s’il se demande qui veut lui nuire à ce point-là, qui a immiscé le « Mal » en lui, il sait.
Et ne serait-ce pas parce qu’il comprend très tôt de quoi il s’agit qu’il ne veut plus manger en présence de son père ? Il mange dans sa chambre, comme si c’était dans le ventre de sa mère. Et ça fonctionne : le père, en rentrant, est comme fou, en voyant ce fils qui ne fait rien, qui ne se prépare pas à la vie. Son impuissance, il la dévoile en donnant des coups de pieds dans une chaise. Puis, comme si ça lui disait quelque chose à lui un homme, une mère qui empêche son garçon de sortir d’elle, il se jette sur sa femme, comme si, encore, lui-aussi voulait se dégager de son emprise, voire de sa… vengeance parce qu’elle n’est jamais regardée vraiment ? Le fils schizophrène, qui voit de loin son père gifler sa mère, ne réagit pas, mais sait déjà très bien que c’est lui, l’arme : « Un de ces jours, je vais le ».
La famille vit en autarcie, comme une scène qui zoome sur l’issue, sur la cible. Ils restent entre trois. Le fils ne parle évidemment plus qu’à sa mère. Et reste allongé presque tout le temps, nu, sur son lit. Nudité, dans l’utérus de la mère ? Cela pousse à son maximum la colère du père, comme si ce fils, c’était ce que la mère avait mis en elle pour que son mari ne puisse pas entrer en elle. Si la mère se réjouit que son fils n’aille pas dans les pas de son père, bosser à l’usine, sans doute secrètement se réjouit-elle encore plus que ce père ne puisse plus venir là où est son fil.
Ainsi divisé de lui-même, et formaté comme arme par sa mère, le fils sent « une humeur homicide » en lui, et même plus précisément qu’il « roule la vengeance au gouffre » de son cœur. Il sent que la paix ne peut revenir en lui qu’un fois l’assassinat accompli. Lydie Salvayre nous présente à merveille une chose préparée avec une logique implacable, dans le huis-clos œdipien où une haine incommensurable ne peut plus être arrêtée, à l’intérieur d’une femme.
Le fils, lui, est si fatigué d’être, parce que personne n’entend sa douleur. Sa mère lui dit qu’elle est là, ELLE, comme si c’était en effet la question en jeu, qu’elle puisse ÊTRE par-delà la forclusion de l’être humain femme, tandis qu’à la place, en elle, en sa sollicitude permanente, il y a son garçon, qui l’occupe, qu’elle rend bien visible, surtout à son mari, comme si par ce fils elle avait mis un bouchon pour que ce mari, au moins, ne puisse plus entrer en elle comme dans un moulin parce qu’il croit que le cordon ramenant à l’utérus n’est jamais coupé. Alors ce fils schizophrène, totalement divisé, coupé de lui-même, n’est-il pas bien placé pour savoir que, contrairement à ce qu’elle prétend, - qu’on ne peut pas être mieux qu’auprès de sa maman - c’est auprès d’elle que c’est le pire, elle est l’humain qui non seulement empêche qu’un autre humain entende ce fils, mais c’est elle qui ne peut pas l’entendre, puisqu’elle n’entend que l’arme de la vengeance qu’elle a fait de lui.
Cette mère, bien sûr, ne veut pas que la psychiatre en sache trop, et en cela, elle est d’accord avec son mari, il faut que ça reste dans le… giron de la famille. Le fils pense qu’à travers la psychiatre qui le lui prescrit, cet Haldol qui fait de lui un cadavre animé, c’est en réalité sa mère qui la lui deale ! Pour qu’il soit un… toutou. Pour que ce soit, cet Haldol, halte à la douleur qu’il crie ? Mais souffrance, dit ce fils. Tandis que pour elle, il est sa chair, le fruit de ses entrailles, sa bite portative, bref ce qui la travaille, la questionne, la fait… ÊTRE coûte que coûte. Ainsi, c’est l’amour de sa maman. Dans son organe intérieur en pleine fonction. Mais quel rabat-choix ce fils, jamais content quand elle lui a fait un si bon gâteau ! Lui, il pense que même la TV est complice, lui viole son cerveau ! Peu importe pour cette mère que son fils ait le cœur brisé, l’âme brisée. Il sent en sa chair les ruines en Tchétchénie qu’il voit à la télé.
Le père est de plus en plus dingue, de voir son fils occuper toute la place, à la maison, près de sa mère, au lieu d’aller bosser, tandis que lui, ça fait des années qu’il n’a plus de « rapports » sexuels avec elle, on s’en doute, puisqu’elle a mis un bouchon, et le fils, juste à la pensée de se voir englouti dans sa chatte, il éprouve une indicible horreur. Le père crie sur son fils, qui fait sa crise, et vite l’Haldol, crie encore plus fort la mère, qui veut un fils toutou, et elle a l’autorisation de la psychiatre pour augmenter les doses. Il pense qu’elle lui a broyé les roustons, et pas seulement, tout son être est manipulé.
La série télé adorée par la mère, qui chaque jour hurle à l’idée qu’une petite salope puisse mettre le grappin sur son héros, comme s’il était le fils qu’elle voulait absolument garder en son giron, elle semble aussi faite pour pousser à bout le schizophrène, parce que ça a évidemment un écho dingue en lui, ce désir de femme de mettre le grappin sur lui, même diviser son moi, prendre les commandes dans sa tête. Epouvanté, se regardant dans le miroir, il a l’impression que son âme sort par ses yeux.
Bien sûr, à propos du père, le fils est le confident de sa mère : pourquoi l’a-t-elle épousé ? Alors que, question boulot, ce n’est pas une flèche, c’est un mou, ce n’est pas lui qui lui offrira un palais, un royaume, une belle vitrine, pour paiement de s’être bougé le cul. Et voilà, castré comme ça par sa femme, il n’y a plus que la bouteille. Le fils qui entend sa mère dézinguer son père a l’impression qu’elle chie aussi sur sa dépouille à lui, son fils. Il a bien compris. Il y en a un qui la débarrassera de l’autre. Et dans la série télé, elle crie bien fort, (pour que ça entre dans le crâne du fils ?) que la garce a réussi à avoir le héros, dont on devine qu’il est plein aux as (lui ! pas comme son mari à elle ?), comme la belle-sœur qui a épousé un pharmacien, le gros lot quoi !
Le fils n’en peut plus, il voudrait que sa mère ferme son cloaque. Parce qu’aucun mari ne ferme la percée en avant d’une maman vers son enfant chéri. Mère qui joue à être aux petits soins, avec son fils, le bichonnant, lui préparant de bons petits plats, comme s’ils lui étaient livrés par cordon ombilical. Lui n’est pas dupe, « je m’éloigne de moi… Comment me rencontrer ? ». Dans son enfer, il cherche désespérément la porte. Ses cris dérangent les voisins, qui commencent à dire que les parents sont maltraitants, c’est-à-dire… la mère ! Maltraitance spéciale, derrière son ‘tout devoir au fils de ses entrailles’ ? Il a tout ce qu’un jeune désire, question électronique, en plus d’être nourri comme au restau ! Elle oublie de rajouter qu’il a un couteau dans le cœur, pense le fils. Et oui, c’est l’arme ! Il est l’arme ! Arme téléguidée par la truie aux pouvoirs infinis qu’est sa mère.
Puis le drame est arrivé. Le père repose dans une urne funéraire, tandis que le fils est interné en psychiatrie dans un service fermé. La mère est en dépression. Sur le conseil de son docteur, elle a acheté… un chien, Pompon. Voilà, c’est le pompon, un chien qui la suit parfaitement, comme le fils a parfaitement exécuté ce qu’elle avait programmé, et elle est débarrassée des deux, le père et le fils.
La démonstration de Lydie Salvayre, dans ce petit texte millimétré, est extraordinaire !

Alice Granger



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