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De guerre en guerre - Edgar Morin

Editions de l’Aube - 2023

dimanche 19 mars 2023 par Alice Granger

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Ecoutons Edgar Morin dans la part essentielle qu’il apporte à l’urgent travail de la paix dont notre planète en très grand danger a besoin pour échapper au risque ultime, en faisant résonner à travers sa très longue vie les guerres du vingtième siècle et celle du vingt-et-unième.
Il le martèle : la guerre du Bien comporte le Mal en elle. La preuve : pendant la Seconde guerre mondiale, la guerre contre le nazisme et ses massacres racistes de millions de Juifs et tant d’autres crimes, était juste, mais les aviations alliées, dont les américaines, du haut de 3000 mètres d’altitude, ont tué des centaines de milliers de civils. C’est avec l’invasion de l’Ukraine qu’Edgar Morin a vraiment senti monter en lui « la barbarie des bombardements accomplie au nom de la civilisation contre la barbarie nazie ». Les générations d’aujourd’hui s’horrifient à juste titre, écrit-il, de voir les images de maisons ukrainiennes éventrées et de civils assassinés. Mais à lui cela rappelle les destructions et les massacres encore beaucoup plus massifs commis par les Alliés et les Américains, détruisant par exemples des villes allemandes et leurs populations civiles « du haut de trois mille mètres d’altitude », ce qu’il voit comme aussi des « crimes de guerre systémiques ». Il fut un témoin oculaire que les Alliés aussi pouvaient commettre des viols et des tueries de civils. Puis, dit-il, comme nous avons occulté la barbarie des bombardements américains, nous avons ensuite aussi occulté celle du stalinisme. Lui-même crut que l’URSS allait vers un avenir radieux.
Il tient à mettre en lumière l’hystérie en jeu dans la guerre. Par exemple, lors de la Première Guerre mondiale, la haine de l’ennemi et de sa totale criminalisation déferlait, les points de vue et les communiqués ignorant totalement le point de vue de l’ennemi. Et l’atrocité de la guerre des tranchées était occultée. Puis il souligne les mensonges de guerre toujours présents, le pire d’entre eux étant d’attribuer ses propres crimes à l’ennemi. Par exemple, Staline fit massacrer des milliers de Polonais, mais l’URSS l’attribua aux nazis. Gorbatchev rétablit la vérité. Toute guerre favorise ces mensonges, et c’est encore vrai dans la guerre en Ukraine : si Poutine profère d’énormes mensonges, l’Ukraine aussi a menti en disant que c’était la Russie qui avait fait exploser un missile ukrainien (en réalité lancé par erreur par l’Ukraine), mensonge qui aurait pu entraîner les Occidentaux dans la guerre.
Toute guerre criminalise l’ensemble du peuple ennemi, comme s’il était coupable des crimes de ses dirigeants. Pendant la Seconde Guerre mondiale, tandis qu’il était en Résistance, Edgar Morin témoigne que jamais, dans ses tracts clandestins antinazis, jamais il n’a été antiallemands ou antiboches. Hélas, la propagande de guerre, menée à la fois par les officiels et les médias, fait perdre la lucidité, la haine déferle. Cela incite des soldats en guerre qui, habités par la haine de l’ennemi, vont assassiner lâchement des civils, ou bien sont entraînés à l’ivresse de la conquête d’un village, aux viols, vols, etc. Bref, l’hystérie de guerre démultiplie les crimes de guerre. Toute guerre « comporte en elle une criminalité qui déborde l’action strictement militaire ». Ceci, dit-il, est dû au fait que, même en temps de paix, « la connaissance compartimentée et décontextualisée est prédominante ». En temps de guerre, cette connaissance décontextualisée des situations vire aux crimes de guerre !
Avec la guerre en Ukraine, Edgar Morin voit « une réapparition encore locale et réduite d’une nouvelle guerre mondiale », avec déjà « d’innombrables crimes de guerre », de part et d’autre, même s’ils sont systématiques de la part de l’envahisseur. Il est inquiet notamment par la haine répandue par la propagande russe qui fait des Ukrainiens des nazis, en généralisant abusivement « la collaboration très concrète du mouvement indépendantiste ukrainien de Stepan Bandera » qui fut responsable de tueries massives de Juifs pendant l’occupation allemande de l’Ukraine. La haine de guerre a déjà eu pour conséquence que la littérature russe (Dostoïevski, Soljenitsyne, Tolstoï, Poutchine, etc,) est prohibée, ainsi que la musique de compositeurs russes, tandis que les liens nombreux, matrimoniaux ou amicaux, entre Russes et Ukrainiens, sont-ils détruits à jamais. Edgar Morin regrette que les médias français ne fassent jamais mentions de la contextualisation du conflit, ne donnant que des informations d’origine ukrainienne. La propagande de guerre nous fait haïr la Russie et aimer de manière inconditionnelle tout ce qui est ukrainien. En occultant le contexte, dont la guerre ininterrompue depuis 2014 entre l’Ukraine et les provinces russophones, mais aussi le rôle des Etats-Unis dont, « qu’il faudra bien un jour examiner en historiens ». En France, c’est tout en restant en paix, sans courir de risque mortel, que « par Ukrainiens interposés », nous sommes « des va-t-en-guerre jusqu’au-boutistes ».
Si Edgar Morin a tellement à cœur d’essayer de contextualiser historiquement cette guerre nouvelle, qui, dit-il, ne ressemble à aucune autre, c’est parce qu’il a l’expérience, dans sa très longue vie, des radicalisations qui ont déclenché les pires atrocités de guerre. Ainsi, pendant la Seconde Guerre mondiale, la décision d’extermination de tous les Juifs du continent fut prise en janvier 1942, « après la première défaite allemande devant Moscou et l’entrée en guerre des Etats-Unis contre l’Allemagne ». Hitler entrevit une défaite possible, et il décida d’éliminer le « risque » que les Juifs gagne la guerre. Dès le début de la guerre, l’Allemagne et les Etats-Unis voulurent produire des armes de destruction massive. Ce n’est qu’après la victoire sur l’Allemagne que les Etats-Unis eurent l’arme nucléaire, qu’ils lancèrent sur les deux villes japonaises. Camus, seul, souligna « l’horrible importance historique de ce gigantesque massacre ». La radicalisation propre à la guerre froide suscita la généralisation de l’arme nucléaire dans le monde. Puis Edgar Morin, en matière de radicalisation, étudie la guerre d’Algérie, celle de Yougoslavie, puis il aborde le conflit israélo-palestinien. Il écrit que, malgré une extrême radicalisation, ce conflit aurait pu trouver une solution sous la pression des Etats-Unis, lorsque Arafat et Clinton se serrèrent la main, mais l’assassinat de Rabin par un fanatique israélien , puis la colonisation accrue de la Cisjordanie, les répressions contre les Palestiniens, les révoltes et les attentats des Palestiniens, puis l’abandon de la cause palestiniennes par les Etats arabes , tout cela a abouti à l’intégration de la Cisjordanie à Israël, et « la perte de tout espoir palestinien à parvenir à l’indépendance ». Bref, Edgar Morin dit qu’il craint la radicalisation de la guerre en Ukraine, et qu’elle dégénère en guerre mondiale. Déchaînement de haine de l’agresseur contre l’agressé, mais aussi vice-versa. Despotisme exacerbé de Poutine, rejet de la langue russe parlée par les Ukrainiens et surtout de la culture russe. Puis, en septembre 2022, Poutine a redéfini cette guerre, disant que c’était une guerre contre l’Occident. Zelensky refuse absolument de négocier avec Poutine. Les Etats-Unis visent à libérer l’Ukraine, mais également à affaiblir durablement la Russie. Edgar Morin s’inquiète du fait que nos médias français ne parlent que du seul impérialisme russe cherchant à reconstituer la Grande Russie, et occulte l’autre impérialisme, qui intervient partout sur le globe, même en contrevenant aux conventions internationales.
Mais Edgar Morin est particulièrement attentif aux surprises de l’inattendu. Les événements majeurs du siècle dernier, et de ce siècle, sont inattendus, dit-il. Entre autres, déclenchement de la Première Guerre mondiale à partir d’un attentat à Sarajevo, crise économique mondiale de 1929, révolution de la Russie tsariste amenant au pouvoir en 1917 le parti bolchevik, le fascisme en Italie, l’accession au pouvoir en Allemagne d’un petit parti extrémiste que tout le monde jugeait sans avenir en Allemagne, le putsch militaire en Espagne en 1936, le pacte germano-soviétique en 1939 alors que l’URSS et l’Allemagne étaient des ennemis mortels, attaque japonaise inattendue en 1941 sur Pearl Harbour qui fit entrer en guerre les Etats-Unis, utilisation imprévue de la bombe nucléaire au Japon. Et, poursuit Edgar Morin, si était prévisible la mainmise de l’URSS sur les nations qu’elle libérait des nazis pour les asservir au stalinisme, inattendue était par exemple l’affaire des fusées de Cuba en 1962. Le rapport de Khrouchtchev, en 1956, dénonçant les crimes de Staline, était aussi inattendu. Idem la libéralisation de l’URSS par Gorbatchev en 1989. Et puis encore, les terroristes islamiques d’Al-Qaïda qui ont été aidés par les Etats-Unis contre l’URSS en Afghanistan, qui ensuite ont détruit en 2001 les tours jumelles du World State Center à New York. Et ensuite, le déchainement mondial du califat islamique. Puis la découverte de la dégradation de la biosphère dès 1972, mais qui n’a réveillé les consciences qu’en 2002. Et, au cours de quatre-vingts années, Edgar Morin a pu observer que les actions pouvaient se retourner contre leurs auteurs. Par exemple, le choix d’Hitler d’envahir l’URSS a abouti à sa défaite et à son suicide, la perestroïka réformiste de Gorbatchev a conduit à la décomposition de l’URSS et à la décision de Poutine de conquérir et d’asservir l’Ukraine.
Il souligne combien il était impensable de prévoir que le développement économique des Trente Glorieuses, conduisant à la société de consommation, allait ébranler les bases même de notre civilisation, et que le développement techno-économique conduirait à un sous-développement éthico-politique et à de gigantesques crises planétaires. Ceci pour souligner combien dans les esprits des gouvernants et des gouvernés régnaient l’erreur et l’illusion. Les politiques et les économistes étaient sûres que le néolibéralisme produirait une croissance continue, et ce règne d’une pensée mécaniste fut incapable de prévoir la complexité des phénomènes. La société de la connaissance, croyant posséder les moyens du savoir, fut en réalité plongée dans l’aveuglement. Entre autres, l’aveuglement au fait que depuis 1945, avec la prolifération des armes nucléaires, nous sommes entrés dans la crise « de l’humanité n’arrivant pas à accéder à l’Humanité ».
Dans le contexte de cette crise gravissime, est survenu l’invasion de l’Ukraine. Et, souligne-t-il, s’y retrouvent les mêmes erreurs et crimes que dans les guerres antérieures ! En plus de la même absence de conscience de l’inattendu, de l’imprévu, de l’erreur, de l’illusion faisant que les humains sont les jouets de l’histoire, des inattendus nouveaux sont apparus. Pour cette raison, Edgar Morin a tellement eu à cœur de rappeler que toute guerre comporte de la criminalité, du manichéisme, de la propagande unilatérale, de l’hystérie belliqueuse, de l’espionnage, du mensonge, et la fabrication d’armes de plus en plus mortelles. A la lumière de cela il entreprend, dans le cas de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, de concevoir à la fois ce qui est simple (opposition entre démocratie occidentale et despotisme russe) et ce qui est complexe, c’est-à-dire le contexte historique et géopolitique.
On ne peut pas, dit-il, isoler la guerre entre un envahisseur et un envahi des antécédents et contextes historiques et géopolitiques, et, surtout, des relations entre les Etats-Unis et la Russie. Si les Etats-Unis sont une puissance démocratique depuis leur naissance et la Russie une puissance despotique depuis la Moscovie (sauf la parenthèse de Gorbatchev), Edgar Morin met en lumière que ces deux puissances ont en commun une colonisation qui n’est pas celle de terres lointaines, mais « par extension de leur propre territoire en continuité territoriale », jusqu’au Pacifique-Ouest pour les Etats-Unis et jusqu’au Pacifique-Est pour la Russie. Celle-ci a asservi avec beaucoup de brutalité les peuples sibériens. Les Etats-Unis, de leur côté, se sont emparés des terres indigènes de leur continent, ils exterminèrent les nations autochtones, pratiquèrent l’esclavage massifs des Noirs jusqu’en 1865, et aujourd’hui encore les Afro-Américains ont un statu inférieur. Si les Etats-Unis ont une constitution exemplaire, garantissant les libertés civiques, ils sont cependant intervenus dans les coups d’Etats au Guatemala, Chili, Argentine, etc. et leur armée a ravagé le Viêt-Nam, envahi l’Irak au mépris du droit international. La Russie, quant à elle, a maintenu le servage jusqu’en 1861, mais n’a pas pratiqué d’extermination des peuples, ni l’esclavage, mais n’a jamais accédé à la démocratie et ses libertés civiques. D’un côté, la Russie tenait sous protectorat dur la Pologne, Tchécoslovaquie, Roumanie, Bulgarie, plus des bases militaires dans divers continents, une relation privilégiée avec la Chine, le Viêt-Nam. Sous Gorbatchev, ces protectorats est-européens et les pays baltes se sont émancipés, tandis qu’Eltsine voulut une nation russe indépendante, d’où la dislocation de l’empire soviétique, dont l’Ukraine, qui se libéra (et la Biélorussie, Arménie, Géorgie, etc.). La Russie, après l’URSS, est redevenue une puissance impériale, avec des bases politiques, économiques voire militaires, dans de nombreux Etats. Mais il faut voir que les Etats-Unis, de leur côté, ont des bases sur toute la planète, contrôlant directement ou indirectement les nations occidentales et des nations asiatiques, africaines. S’ils détiennent encore une supériorité technique et économique, celle-ci est menacée à la fois par la Chine et le retour en puissance de la Russie. Et voilà !
Alors, Edgar Morin met en lumière la dialectique des relations des Etats-Unis et de la Russie. C’est au nom de la « maison commune », la Terre des humains, que Gorbatchev voulut la fin de la guerre froide. Sauf qu’il échoua économiquement, et dut accepter la dissolution de l’Union soviétique par Eltsine. Il avait aussi accepté la réunification de l’Allemagne, mais en échange, les Etats-Unis acceptèrent de ne pas élargir pas l’Otan. Commença une dialectique infernale où chacun des deux se sentit menacé et se fit menaçant. Ce sont toujours les Etats-Unis qui ont écarté les voies de coopération. Les deux guerres de Tchétchénie menées par la Russie pour conserver ce territoire ont poussé la Pologne, la Hongrie, la Tchéquie, à demander leur admission dans l’Otan. Donc, un élargissement de l’Otan vers la Russie, ainsi que des bases militaires américaines en Alaska et en Sibérie, lors de la guerre d’Afghanistan. Voilà pourquoi la Russie se dit encerclée par l’Otan. Mais les Américains, en bombardant la Serbie, inquiétèrent aussi la Russie. Et l’offensive « préventive » américaine de l’Irak en 2003, qui était aussi contraire au droit international que l’invasion de l’Ukraine par la Russie, a suscité les critiques de Poutine. Les Etats-Unis, à leur tour, furent très critiques lors de l’intervention militaire très violente de la Russie en Syrie, qui sauva Bachad, et réintégra le Moyen-Orient dans la rivalité entre les Etats-Unis et la Russie.
L’Ukraine, dès la fin du vingtième siècle, a oscillé, de manière incertaine, entre des élections souvent pro-occidentales, mais parfois prorusses. A cause de sa situation géopolitique et son importance économique, elle était vue comme une prise capitale pour la Russie mais aussi un bouclier, les Etats-Unis voulant aussi faire d’elle ce bouclier. Dans ce contexte, la révolution pro-occidentale de Maidan a éclaté, d’où l’annexion par la Russie de la Crimée et d’une partie du Donbass, ainsi que le début d’une guerre interne entre les séparatistes et le pouvoir ukrainien.
Alors, Edgar Morin zoome pour nous sur l’Ukraine, et son histoire complexe. C’est une nation, dit-il, qui a la même origine que la Russie, mais l’histoire l’a dépecée entre la Pologne, l’Empire autrichien, puis elle fut intégrée à la Russie tsariste. Dans la foulée de la révolution d’octobre, elle a conquis son indépendance, puis fut conquise par les bolcheviks et incorporée à l’URSS, tout en gardant sa culture. Ses terres riches furent objet de kolkhozification, il y eut beaucoup de déportations dans les goulags, la famine éclata, d’où un énorme ressentiment à l’égard de la Russie, expliquant que lorsque les nazis arrivèrent, ils furent applaudis. De plus, le mouvement indépendantiste ukrainien qui s’était exilé en Allemagne se lia au pouvoir nazi sous la direction de Bandara, et participa à l’invasion de l’Ukraine, à son occupation, par la Wehrmacht, participant au massacre des Juifs. Edgar Morin souligne que l’on comprend ainsi que les volontaires étrangers s’engageant en 2022 pour l’Ukraine soient de deux types, l’un pour l’idéal démocratique, l’autre pour l’idéal fasciste. L’Ukraine est indépendante depuis 1991, elle est très riche en céréales, ressources minières et industrielles (la Russie tsariste l’avait industrialisée au XIXe siècle, puis l’Union soviétique développa l’industrie lourde, nucléaire). L’Ukraine indépendante a donc profité de cet héritage russe. Si la Russie est l’agresseur qui veut se l’approprier, les Etats-Unis sont les inspirateurs de la politique et de l’économie de l’Ukraine, ainsi que pour le renseignement. La situation géopolitique de l’Ukraine ainsi que son patrimoine économique font que l’Ukraine est une proie d’importance aussi bien pour la Russie (rêve de reconstituer l’empire slave) que pour les Etats-Unis (installation de l’Otan aux frontières occidentales de la Russie). Edgar Morin veut nous montrer combien cette Ukraine est l’enjeu de deux volontés impériales, l’une voulant sauvegarder sa domination sur le monde slave, l’autre qui veut l’intégrer à l’Occident et ainsi enlever à la Russie son titre de superpuissance mondiale, et, l’affaiblissant durablement, éliminer l’un des obstacles au maintien de son hégémonie planétaire, l’autre étant la Chine.
Si l’Ukraine s’est beaucoup occidentalisée, si l’antijudaïsme populaire s’est atténué, de même qu’en Russie l’économie a profité aux oligarques, la corruption s’y est répandue. Depuis l’Indépendance, il y a eu alternance de gouvernements pro-russes, et pro-occidentaux, de présidents russophiles et de présidents pro-Occident. Le conflit capital, insiste Edgar Morin, est surtout celui entre impérialisme américain et impérialisme russe. La révolution de Maidan a renversé le président pro-russe, mais a déclenché la sécession des régions russophones du Donbass et l’annexion de la Crimée par la Russie. Les accords de Minsk de 2015 n’ont été respectés ni par la Russie ni par l’Ukraine. La guerre permanente a fait des dizaines de milliers de morts jusqu’en 2022. Donc, écrit Edgar Morin, logiquement tout conduisait à la situation explosive. L’élection de Zelensky, candidat anti-parti, en 2019, Juif et comédien, dérange parce qu’il s’attaque à la corruption, mais aussi parce que la révolution de Maidan avait réveillé le banderisme (Bandera, le nazisme), et le régiment Azov en fait partie. Le pouvoir ukrainien, dans cette guerre en Ukraine, est forcé de faire feu de tout bois, et donc utilise aussi ce régiment ennemi acharné de la Russie, mais ne s’identifie pas à lui. Mais reste en Ukraine une complaisance au banderisme nazi, et « une hystérie hypernationaliste antirusse qui a prohibé la langue, la littérature, la musique russes ».
Depuis 2014, l’Ukraine s’est réarmée, avec l’aide technique, informatique, ainsi que pour le renseignement, des Etats-Unis, qui en tirent une prise de possession économique. Sous l’emprise américaine qui vise l’affaiblissement durable de la Russie, on peut supposer, écrit Edgar Morin, que le président Zelensky, qui dans un premier temps voulait une solution diplomatique, veut maintenant la « victoire ». Poutine avait cru l’Ukraine affaiblie et divisée avec ce président comédien, et surtout il avait noté que le président Biden n’envisagerait plus une guerre lointaine : alors il a décidé d’envahir l’Ukraine. Donc, si dans cette guerre, Poutine en est bien l’auteur, elle est le résultat d’un processus de radicalisation réciproque. Poutine a cru l’Europe affaiblie, « féminisée ». Mais cette invasion a semé la crainte d’une hégémonie russe sur l’Europe du Nord, et donc le soutien de l’Europe à l’Ukraine !
En résumé, dit Edgar Morin, il y a trois guerres en une, en Ukraine. La guerre interne entre pouvoir ukrainien et province séparatiste ; la guerre russo-ukrainienne ; et une guerre politico-économique internationalisée antirusse de l’Occident animée par les Etats-Unis. C’était, dit-il, prévisible depuis 2014, ainsi qu’il l’avait vu, et pour une fois le prévisible s’est réalisé ! Mais les développements internes et internationaux comportent, eux, de l’inattendu, et c’est un danger énorme ! Au lieu d’une opération militaire localisée, il s’agit d’une opération devenant ouvertement un affrontement entre Russie et Occident. L’imprévu est arrivé avec la contre-offensive ukrainienne que Poutine avait sous-estimée. Si la situation est incertaine, il est improbable que la Russie puisse occuper toute l’Ukraine, et que l’Ukraine puise envahir la Russie. On ne peut pas vraiment évaluer dans quelle mesure les sanctions économiques infligées à la Russie frappent son économie. Par contre, ces sanctions se retournent contre les sanctionneurs, ainsi que, totalement, contre l’Afrique et les pays pauvres dépendants à la fois de l’Ouest et de l’Est. L’inquiétude est croissante à propos de l’escalade qui se poursuit. L’intensification de la guerre internationale à l’intérieur même de l’Ukraine va-t-elle déborder sur l’Europe, et hors d’elle, le danger nucléaire étant là ? En fait « nous sommes entrés dans une conjoncture mondiale aggravée ». C’est une crise mondiale nouvelle qui s’est ouverte : les conséquences sont économiques avec le blocage et la raréfaction des matières premières et les céréales ainsi que des produits alimentaires, l’inflation, mais surtout la crise des démocraties et « la généralisation des régimes néo-autoritaires et de société de soumission », la domination américaine et occidentale ayant rétréci tandis que la Russie et la Chine font bloc face aux Etats-Unis et que l’Asie, l’Afrique, l’Amérique du Sud restent neutres, attentistes.
Et alors, face à cette crise mondiale nouvelle si inquiétante ? Edgar Morin s’alarme que, notamment en Europe, et les nations les plus exposées, si peu de voix s’élèvent pour le travail de la paix, pour parler de cessez-le-feu, de négociations, pour promouvoir une politique de paix, et nous entendons à travers ses mots presque l’urgence de réinventer la politique, à un niveau européen et international. Si peu de voix montrent que le jusqu’au-boutisme à la fois russe et américain mène à l’abîme, et pire même, souligne-t-il, les médias d’Occident sont « capitulards ». Or, pour la capitulation, il faut qu’une armée soit « irrémédiablement vaincue » comme l’armée française en 1940. Ce n’est pas cette situation en Ukraine, où « il demeure un relatif équilibre des forces », et c’est cet équilibre, écrit-il, qui est propice à un compromis, alors même que « les conditions subjectives de haine réciproque vont dans le sens d’une intensification et d’une aggravation du conflit ». C’est parce que cette aggravation, cet abîme, ce risque de troisième guerre mondiale bien pire que les précédentes, ce désastre humain et terrestre, font courir le risque ultime que le sursaut des humains unissant leur énergie de vie et de paix doit engager le travail de la paix, les négociations. L’équilibre des forces est propice à une paix qui ne laisse pas la bombe à retardement qu’est l’humiliation par exemple du côté de la Russie. Edgar Morin apporte des arguments montrant que Poutine « est assez réaliste pour savoir faire marche arrière. Il a déjà fait marche arrière en Géorgie, se contentant de quelques miettes ; il a fait marche arrière en abandonnant la conquête de Kiev et en se rabattant sur le Donbass et une partie du littoral ». Il ajoute que c’est démesuré d’hitlériser et de staliniser Poutine, même s’il est l’héritier du tsarisme et du stalinisme, car il n’est ni le tsar ni Staline. D’autre part, l’Occident a bien négocié avec des despotes tels Staline et Mao, et maintenant il négocie avec Xi Jinping. Edgar Morin insiste : « Poutine est un despote capable de réalisme ». Et d’autre part, si un coup d’Etat en Russie l’éliminait, le plus probable serait que cela amènerait au pouvoir des hyper-belliqueux et des ultras-incendiaires. Pour lui, les conditions de la paix sont claires, à savoir la reconnaissance de l’indépendance de l’Ukraine et même son intégration à l’Union européenne, et en contrepartie « la région séparatiste du Donbass ne saurait revenir sous une souveraineté ukrainienne où sa population russophone serait opprimée et réprimée ». Cette contrepartie pourrait « être soumise à un référendum sous contrôle international, ou bien reconnue pour ce qu’elle est : historiquement russifiée ». Mais comme cette région a une importance économique très grande pour l’Ukraine, pour son industrie, il faudrait « un condominium ukraino-russe ». Quant à la Crimée, ayant été dans son histoire plus russifiée qu’ukrainisée (comportant 84% de Russes), pour Edgar Morin, la logique voudrait qu’elle revienne à la Russie. Il souligne combien, entre adversaires de forces égales, tout est négociable, à condition bien sûr qu’ils soient appuyés par des Etats (sous-entendus l’Europe mais surtout les Etats-Unis, et enfin les parties du monde qui jusque-là sont restées neutres) qui « comprennent la nécessité et l’urgence de la paix ». Les conséquences si lourdes de cette guerre, ce sont celles que subissent les populations, les humains, l’humanité, la crise des civilisations, de la pensée. Il rappelle que si, en 2017, il y avait sur terre 80 millions d’humains au bord de la famine (ce qui était énorme, sans émouvoir plus que ça les pays riches), actuellement ils sont 345 millions d’humains. Ne sommes-nous pas arrivés au choc frontal de ce dont, en 2002, Jacques Chirac était le voyant tentant désespérément de susciter le sursaut mondial, à savoir un vingt-et-unième siècle où l’humanité commet le crime contre la vie, pas seulement pour le désastre climatique mais aussi parce que le travail de la paix est bloqué ?
Alice Granger



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