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Petit traité du racisme en Amérique - Dany Laferrière

Editions Grasset - 2023

samedi 25 mars 2023 par Alice Granger

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C’est ici, écrit Dany Laferrière, une affaire de Blanc et de Noir où le Blanc concentre entre ses mains tous les pouvoirs. Il évoque dans son livre le racisme qui s’exerce contre les Noirs américains (parce que même si des Noirs ont été mis en esclavage ailleurs, ces pays ne font pas le poids en la matière, face aux Etats-Unis et ses 48 millions de Noirs), mais cette loi du plus fort qui se visibilise par ces deux couleurs, le blanc et le noir, met en lumière sur toute la planète la vérité, mais comme s’il n’y avait personne encore pour en être témoin. La vérité qu’écrit la couleur blanche dominante est celle du pas encore réellement né, pas encore bruni par le soleil, et le travail sous le soleil, par la nécessité de la part de travail de chaque humain afin de rendre vivrière la planète terre propice à la vie. Dès la première page du livre de Dany Laferrière, ceci me saute aux yeux, et fait bondir ma pensée critique. La couleur blanche est celle d’une métaphore de la peau blanche du ventre éternellement gravide qui s’est métastasé sur une planète vécue encore du point de vue du fœtus. Qui fantasme cette planète inépuisable non seulement en ressources naturelles (telles ces énergies fossiles en train de rompre les équilibres terrestres qui se sont construits sur des millions d’années et font apparaître notre planète comme en état de grossesse qui est en train de dépasser son terme, empoisonnée aussi par ses déchets toxiques) mais aussi en ressources humaines : ces Noirs (pas organisés pour la conquête comme le sont des frères fratricides dont chacun voudrait pour lui seul tout seul l’amour de la mère, et ceci est une Europe qui s’est dans son histoire fait la guerre comme nulle part ailleurs), d’abord réduits à l’esclavage puis à la domesticité, ayant contribué plus que tous les humains sur la planète à l’enrichissement industriel des Etats-Unis. Sans cette ressource humaine faite des Noirs soumis (car pas organisés pour la conquête comme les Blancs venus d’une Europe ayant cette culture de l’avidité et de la conquête en se battant sans fin sur son propre sol), qui ne peuvent pas relever la tête, le Blanc, la couleur blanche, la page encore blanche d’une vie réellement née sur la planète terre oxymorique, ne pourrait pas s’éterniser dans son fantasmatique « tout baigne » amniotique. Sur terre, où à sa naissance chaque humain est jeté et devrait savoir depuis le premier souffle que c’est une terre de partage fragile, comme sa propre vie est aussi très vulnérable, cet humain reprend le flambeau de la vie qui va vers son futur, et devrait apprendre de ceux déjà là comme des prédécesseurs compagnons passeurs, et de ceux qui ont laissé en témoignages et transmissions des traces de leurs vies, ce qu’est vivre, quelle est l’histoire de l’organisation de la vie sur terre, quelle est la situation géographique et géopolitique actuelle, quels sont les devoirs de chacun pour vivre ensemble en harmonie sur la terre de partage et comment perpétuer c’est-à-dire recréer sans cesse la qualité de notre planète unique dans l’univers à être propice à la vie et au vivant. Et pourquoi les Etats-Unis, dont témoigne Dany Laferrière ? Parce qu’ils fantasment encore un Ouest infini restant à conquérir, et que la couleur noire est toujours possible à asservir parce que ce sont des humains qui n’ont pas encore vraiment réalisé que, comme l’a dit Aimé Césaire, ils étaient les premiers-nés, ceux qui ont le sens de la réalité oxymorique de la planète et qui se sentent déjà au contact direct avec les choses du dehors, le soleil qui brûle mais aussi la beauté sensible ? Le pouvoir, dont Dany Laferrière dit que ce sont les Blancs qui le concentrent encore entre leurs mains, n’est-ce pas seulement le pouvoir fantasmatique de s’assurer cet état « tout-baigne », cet état « nanti » ? Et la colonisation ne serait-elle pas partie d’Europe, cette région plus favorisée que les autres de la terre car le climat et la géographie y étaient plus doux et équilibrés (donc résonnant avec « tout baigne »), lorsque épidémies, guerres, cataclysmes firent craindre la mort, afin de courir après cet état nanti en conquérant d’autres terres, pour éternellement nourrir le fantasme du blanc, justement, la page blanche d’une vie pas réellement née, puisque la mise en esclavage, en domestication, mais aussi ensuite au salariat, en appliquant la loi du plus fort, fait travailler ces Noirs afin que les Blancs continuent à forclore que la vie sur la planète terre oxymorique exige de chaque humain sa part de travail et de créativité, parce que le caractère vivrier de cette terre n’est pas naturel.
Dany Laferrière commence son petit livre terrifiant en chantonnant, pour faire entendre son témoignage de Noir, en commençant par dire qu’il ne met pas tout le monde dans le même panier, que le mots Noir ne renferme pas tous les Noirs et le mot Blanc ne renferme pas tous les Blancs, mais qu’il y a des nuances. Il témoigne que, même avec la reconnaissance dont il jouit, demeurent certains « regards obliques », ou « bribes de conversations charmantes ou acides », ou « certains silences » qui ne cessent de lui rappeler qu’il est Noir. Certaines soirées mondaines, où chacun voulait briller, lui firent brusquement, brutalement, sentir que « j’étais le seul Noir dans cette foule ». Alors, tout change, c’est la folie dans la tête ! Surgit en lui « ce sentiment d’urgence lié au fait d’exister ». Les événements, dit-il, comme dans cette Amérique survoltée, arrivent « comme une balle à la nuque, dans cette allée sombre du Bronx ». Il sait que la vérité, à propos du Noir, si elle surgit encore comme cet événement comparable à une balle dans la nuque, c’est qu’elle n’a toujours pas été entendue. D’où l’urgence vitale de son témoignage. Faire entendre d’où vient, telle une vérité profonde, cette croyance à la supériorité d’un Blanc sur un Noir. D’une fixation très archaïque. Tant que cela impose chez le Noir le sentiment d’infériorité, ça marche, la situation catastrophique s’éternise, mène dans le mur.
Alors, il faut descendre là où l’identité se forme : d’un côté « on banalise la vie de l’autre », et de l’autre, si celui qui est banalisé ose dire quelque chose à propos « du maître », c’est de sa part une insulte. C’est l’énergie même de l’esclave que le maître prend. Et, lorsque l’esclavage est aboli, le racisme prend la suite. La chaîne devient invisible lorsque, en Amérique, le Noir est passé de l’esclavage à l’usine. Bien sûr, il semble libre, mais seulement pour aller travailler, et rentrer chez lui, son salaire permettant de payer le loyer, pour plonger dans un sommeil sans rêves, et le lendemain se réveiller à l’usine. Certes Lincoln, di Dany Laferrière, a gagné, mais la situation du Noir en Amérique du Nord, si on regarde l’état actuel des choses, n’a pas vraiment beaucoup changé. L’esclave est passé d’une misère dans les chaînes à une pauvreté dans la liberté. Quelques cigarettes donnent l’illusion d’un parfum de liberté, mais pour mieux empoisonner. La question raciale est pratique : comme ça, dit Angela Davis, les ouvriers Blancs peuvent faire la guerre aux ouvriers Noirs pour le monopole d’une vie misérable, au lieu de s’unir pour se battre pour la question sociale. Et comment ça marche ? Par la mise en concurrence des ouvriers Blancs et des ouvriers Noirs ! Les Noirs étant payés trois fois moins que les Blancs vont ravir les postes aux Blancs, et ceux-ci, voyant les places de travail raflées sous leur nez par les Noirs, vont sentir le racisme enfler en eux ! Comme dit Dany Laferrière, on frappe toujours le plus proche, pas celui qui est hors de portée et a pourtant décidé de cette différence de salaire essentielle pour nourrir, aux Etats-Unis, le racisme qui a fait suite à l’esclavage. (On fait toujours pareil, la libéralisation du marché met en concurrence mondiale les travailleurs, les travailleurs étrangers moins chers venant ici rafler les postes de travail). Le racisme ordinaire change l’autre, le Noir devient un monstre, ou un cancrelas à écraser avec mépris. Et le raciste peut être un honnête citoyen qui, avant même que celui-ci lui dise ce qu’il sait faire, pense que le Noir n’est rien.
La logique du plus fort : les chiffres disent que 10% de gens venus d’ailleurs menacent l’existence même des 90%. A l’Ouest, ça semblait simple, accepté de tous, dit Dany Laferrière. Sauf qu’un beau matin, on s’aperçoit que pendant notre sommeil, des réfugiés se sont installés dans des terrains vagues autour de la ville. Des humains s’étaient mis en chemin, en migration, avaient surgi dirait Patrick Chamoiseau.
Dany Laferrière veut montrer que les visages ont une influence sur les paysages, et aussi que les paysages finissent par modeler leurs visages. C’est en faisant donc des gros plans sur ces visages, et des panoramiques sur ces paysages qu’il veut faire le récit de ces Noirs qui diront « leur malaise d’être pris malgré eux dans une situation où dès la conception… leur avenir était joué ». Parfois, certains réussissent à convertir le mauvais sort en destin ! C’est ainsi qu’il a rencontré ces destins. Il rencontre par exemple à Paris Harriet Tubman, dont le travail consistait à faire passer des esclaves du Sud esclavagiste au Nord libre, prenant des risques énormes à travers la forêt, poursuivie par les chiens et les chasseurs de têtes. Elle n’a jamais perdu un seul fugitif. Sa réussite vient de ce qu’elle connaissait parfaitement le sol, les paysages successifs, et bien sûr les étoiles. Elle avait inventé la route du ciel. Puis il évoque Frederik Douglass, qui a à peu près le même âge qu’elle, qui est né en 1818. Comme elle, il n’a jamais baissé les bras. Fils d’esclave et esclave lui-même, ayant eu une enfance terrible, séparé enfant de sa famille car acheté par un couple. D’abord, la femme, qui n’avait pas idée de ce qu’était l’esclavage, lui fit une vie douce, jusqu’à lui donner des leçons d’écriture. Le maître était entré dans une colère folle à cause de ces leçons d’écriture, parce qu’un esclave devait, pour sa soumission, rester dans « la noirceur de l’ignorance », il fallait fixer des frontières à son esprit. Le maitre explique à sa femme que ce garçon noir esclave est leur seule richesse, tout l’édifice socio-économique de leur famille reposait sur lui, et c’était pour cela qu’il devait rester ignorant. Tout s’écroula pour le jeune esclave, qui comprit combien la lecture est, pour les Blancs, la chose la plus dangereuse au monde si elle tombe aux mains des Noirs. Ainsi, il devint le plus grand orateur du XIXe siècle américain. Et l’Amérique eut besoin de lui pour lui demander d’arracher à Haïti la concession d’une partie de son territoire, pour en faire la base militaire qui deviendra Guantanamo. Douglass n’a compris que des années plus tard que les Etats-Unis s’étaient servis de lui, exploitant l’affection que les Haïtiens avaient pour lui, pour tenter de violer le territoire haïtien.
A plusieurs reprises dans son livre, Dany Laferrière fait résonner la cause des Noirs avec celle des femmes. Par exemple, comme lorsqu’une femme dit non, un homme doit s’arrêter, lorsqu’un Noir dit qu’il étouffe, celui qui l’étouffe doit s’arrêter aussi. Un policier, devant les caméras, pendant dix minutes, a exposé la mort de manière pornographique. Mais Dany Laferrière veut espérer. Et il pense que certains policiers, en voyant cette scène, vomissent. Il faut, dit-il, « redresser ce corps de métier qui semble avoir perdu une part de sa fierté », car la police ne doit pas être un danger public. Dany Laferrière écrit que dans l’expérience de la lutte au corps à corps contre ceux qui n’arrêtent pas lorsqu’on leur dit d’arrêter, les femmes, connaissant bien mieux cette réalité, permettraient de bien mieux de comprendre la situation.
Regardant longuement une jeune fille blonde, il lui revient en mémoire qu’il fut un temps « où c’était suffisant pour qu’il soit fouetté jusqu’au sang », et s’il ajoute que cela a érotisé toute son après-midi, c’était parce que « l’esclave réglait la question du désir ». Et les femmes noires se plaignent que lorsque les hommes du ghetto deviennent des stars (rap, basket), ils se dépêchent de s’afficher avec des femmes mannequins blondes et anorexiques, dont le seul talent est de savoir marcher sur un podium ! Ces hommes ne reviennent au ghetto que lorsqu’ils ont été ruinés. Un jour de fête, un vieux Noir peut aussi voir une jeune fille noire qui enlace un jeune homme Blanc !
Le grand-père de Dany Laferrière lui a dit que la Constitution était le premier livre qui racontait la véritable histoire des Noirs, et plus tard en effet il découvrit les lois raciales américaines, trois amendements qui sont une bibliothèque : en 1865, le treizième amendement abolit l’esclavage, en 1868, le quatorzième amendement accorde la citoyenneté à toute personne née aux Etats-Unis où naturalisée en interdisant toute restriction de ce droit (sinon les Noirs risquaient de ne pas bénéficier de ce droit, d’où le côté vicieux de l’amendement, le Noir ayant eu besoin d’être nommé « Noir américain)), en 1870, le quinzième amendement garantit le droit de vote aux anciens esclaves. En fait, Dany Laferrière souligne que les Noirs Américains ne sont dans cette Constitution que par des amendements, donc ne pouvant pas être des héritiers légaux, seuls les Blancs ayant ce statut. D’où le sang qui n’arrête pas de couler.
C’est Rousseau, en 1762, dans son « Contrat social », écrit Dany Laferrière, qui a donné les mots pour la contestation de la situation des Noirs. Rousseau, dit-il, dévoile le jeu des puissants en dénonçant l’obsession de la loi, et écrit que le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître s’il ne transforme sa force en droit, et l’obéissance en devoir. Rousseau, souligne Laferrière, a dit il y a deux siècles et demi ce qu’on ose à peine penser aujourd’hui tellement on ne sait plus penser. Et pourquoi ne sait-on plus penser ? Et bien, parce qu’on est devenu propriétaire ! Alors, il ne suffit plus d’être riche, il faut le rester ! La question du nanti !
Le mot « nègre » n’a pas le même sens dans la bouche d’un raciste américain et dans celle d’un Haïtien : en Haïti, les gens s’appellent « nègres » entre eux, ils sont chez eux, indépendants, et leur histoire fait qu’en ce lieu, le mot change de sens.
En 1866, le Ku Klux Klan fait son apparition, mais est une organisation illégale, puisque le Noir est un citoyen américain protégé par la loi. Plus tard, cette organisation sème la terreur par le lynchage, en faisant partir une rumeur, par exemple le viol d’une jeune fille blanche, balançant des détails salaces enflammant l’esprit des hommes, qui partent à la recherche de l’accusé. Immédiatement, le Sud est comme en état de guerre, et pas un instant un seul des hommes ne pensera que cet accusé par rumeur est innocent. Dany Laferrière réfléchit sur l’importance du viol, et très vite comprend qu’en vérité le Noir excite autant l’homme Blanc que la femme Blanche, mais que pour les hommes Blancs l’homosexualité avec un Noir reste encore taboue. Donc, l’homme Blanc a tout transposé sur la femme blanche, pour refouler son homosexualité, tout en se sentant excité en voyant le noir des corps se détachant de la blancheur du coton. Le fouet, avec ces fantasmes, devient un long et souple pénis qui provoque des hurlements en cascade lorsqu’il frappe le dos d’un esclave attaché à un arbre. Même des enfants Blancs assistaient aux lynchages, d’où tout jeunes ils vont considérer allant de soi le meurtre d’un Noir. Tandis que le corps d’un Blanc est inviolable. L’exploitation économique du Noir vient de là, avec ce zeste sous-jacent de plaisir sadomasochiste.
Le livre « La case de l’oncle Tom », best-seller du dix-neuvième siècle, est écrit par une femme blanche, qui est différente, et arrive dans l’histoire de l’esclavage. Harriet Beecher Stowe, née en 1811 et morte en 1896. Elle est féministe, abolitionniste, humaniste, elle entreprend de saborder la richesse basée sur l’exploitation des Noirs, s’attaque à tout le monde mais principalement à l’esclavage. Dany Laferrière a été si ému, lorsqu’à dix ans, en Haïti où la guerre pour l’indépendance était terminée depuis 1804, il avait lu ce livre en ayant l’impression qu’en ce vieil oncle Tom il avait un ami. Cette femme d’exception, qu’Abraham Lincoln rencontra, dont il s’inspira, avait « provoqué une émotion qui a soulevé le Nord des Etats-Unis contre le Sud drapé dans sa noirceur ». Le livre, longtemps encensé en 1850-1860, fut honni par les jeunes Noirs affamés de vengeance, en 1960. Dany Laferrière le voit en Oncle Tolérance en petit monsieur subalterne qui cherche en vain un maître à qui offrir son allégeance, mais ne rencontre que d’étranges individus dans les champs de coton, et alors il « tire des flèches empoisonnées sur tous ceux qui portent encore le rêve de liberté ». Dany Laferrière fait résonner ce livre avec celui de Margaret Mitchell (1900-1949), « Autant en emporte le vent », best-seller écrit du point de vue du maître. Elle écrivit ce livre pour défendre sa famille blanche et sa classe sociale, présentant comme naturel l’état des choses de l’esclavage. Pourtant, Harriet Beecher Stowe avait prouvé un siècle plus tôt en plein esclavage qu’il était possible de dépasser ces tabous.
Un artiste, juste par une photo prise par Gordon Parks (1912-2006), sur laquelle apparaît l’affiche d’un rouge spectaculaire où est marqué « Colored entrance », montre qu’il y avait des lieux réservés aux Blancs et d’autres aux Noirs. Sur la photo, derrière une femme noire en robe jersey bleue, très élégante avec sa fille, il y a une femme blanche portant une robe rouge, qui marche vers le parking. La photo nous dit que la femme noire si élégante se trouve dans un quartier réservé aux Blancs, et qu’elle ne pourra pas entrer dans le parking par la même porte, mais par une autre porte réservée aux Noirs. Noirs et Blancs ne doivent jamais se rencontrer, sur un pied d’égalité.
Une autre femme blanche, en 1939, tandis que la ségrégation raciale se déchaîne aux Etats-Unis et touche les arts, Eleanor Roosevelt, l’épouse du président, prend le parti d’une immense chanteuse noire, Marian Andersen, et crée un énorme scandale en l’invitant à chanter au pied de la statue de Lincoln, devant un public de 75000 personnes de toutes couleurs de peau et toutes classes sociales !
Dans son livre, Dany Laferrière fait entrer, à partir des années 1960, comme après une longue hibernation, Martin Luther King, qui veut un changement radical, et Baldwin, qui veut la guerre, Angela Devis.
Il souligne : même si un Noir réussit, il devra passer sa vie à remercier chaque Blanc qu’il croise sur son chemin. Puis il réalise que rien n’empêche ce Noir de penser que le Blanc qu’il croise dans la rue lui doit sa réussite ! Parce qu’en prédécesseur ou compagnon ou premier-né sur la terre commune, il lui a transmis quelque chose, a ensemencé une idée, a fait naître en lui une flamme vitale, de l’énergie de sursaut.
En 1960, un boxeur américain gagne la médaille d’or aux Jeux olympiques de Rome, et imagine que cela le place au-dessus du racisme. D’une part, il ignore que le « tais-toi et cogne » qu’on lui ordonne est en phase avec le « sois belle et tais-toi » que les hommes disent aux femmes. Mais, même si sa victoire fait entrer l’Amérique dans une nouvelle ère, lorsque, rentré aux Etats-Unis, il veut aller la fêter dans un bar, il est jeté dehors à coups de pied parce qu’il se trouve dans la partie réservée aux Blancs. Alors, il se mettra à boxer contre le racisme, et sa rage, écrit Dany Laferrière, « fera de lui le plus invincible des boxeurs de son temps ».
En 1953, Ralph Ellison publie un gros roman, « Un enfant du pays », sur la solitude et la terreur de ne pas exister des Noirs qui ont pourtant tout donné à la société. On les envoie mourir à la guerre, mais on passe à côté d’eux en les ignorant, et on les écoute chanter comme s’ils étaient des oiseaux en cage ! Elle a écrit comme un cri. Mais ce cri de l’Homme invisible reste encore inaudible, constate Dany Laferrière.
Lors de la protestation contre la guerre au Vietnam, les campus de Californie étaient en feu, mais il s’agissait surtout de faire sauter l’hypocrisie sexuelle des années 1950. C’était une jeunesse blanche qui protestait, des étudiants socialement plus élevés que les policiers, ceux-ci faisant très attention, ils savaient bien qu’ils seraient leurs futurs patrons ! En miroir, au poste de police, les policiers, avant de le tabasser comme un « negro », vérifiaient d’abord que le Noir qu’ils avaient arrêté n’était pas un fils de diplomate africain.
Nina Simone voulait jouer de la musique classique, sa couleur de peau lui a infligé « la blessure originelle », elle a été contrainte au renoncement, et alors toujours aujourd’hui sa voix vrille l’estomac, retourne le cœur.
La victime noire a la nuque cassée, un ton plaintif, et si personne ne prend sa défense, c’est que le système repose sur ses épaules. En effet, le Noir est le paradigme par excellence de la ressource humaine nécessaire aux Blancs pour rester dans un monde métaphoriquement encore la matrice d’où ils ne sont pas vraiment nés. La victime noire ne pratique pas la loi du talion, elle ne traquera pas le maître pour se venger, ce qu’elle veut, c’est prendre sa place, refaire ce qu’il a fait. Prenant ce maître comme tuteur ? Mais Aimé Césaire a réussi à revenir au pays natal !
Aux Etats-Unis, écrit Dany Laferrière, la situation des Noirs est pour eux si prenante qu’ils n’ont aucune marge pour voir les autres. Si l’Américain blanc voyage beaucoup, l’Américain noir non, et ne le fera que s’il sait à l’avance que là-bas, il trouvera une forte communauté noire, lui permettant d’éviter les quartiers Blancs. Même intellectuellement, son univers est fermé. Le Blanc ne lit un écrivain noir que s’il a une notoriété internationale. Mais les musiciens noirs voyagent beaucoup, sauf qu’ils ne sortent pas de leur hôtel. Parmi eux, Miles Davis, un écorché vif, qui plane très haut par sa musique juste pour prendre sa revanche sur les Blancs qui le regardent de haut. Il joue comme s’il n’avait jamais quitté sa plantation. Sa façon à lui de militer en disant qu’un artiste, qu’un poète, ne perd jamais le lien direct aux choses sensibles, est fidèle à une logique des sensations.
Dany Laferrière a l’oreille pour entendre le silence que les Blancs ont acheté. Leurs maisons en banlieue de Boston, avec le chauffeur qui habite à part, les chiens qui n’aboient pas, etc. L’impression d’un monde parallèle, où la question n’est plus de savoir si vous êtes Noir ou Blanc, quelle est votre race, mais si vous êtes riche. Et si vous êtes riche, ça s’entend par le silence, là où vous habitez. Vous êtes dans votre matrice très confortable, tout baigne pour vous, l’argent, c’est votre placenta inépuisable. Vous n’avez encore jamais été jeté, comme à la naissance, dans le monde terrestre et l’accès direct aux choses sensibles (qui, pendant la gestation, est barré par le corps de la mère).
Paris était la ville préférée des artistes noirs américains. Car si les Français ont été des colonisateurs, chaque Noir américain sait qu’il y est le bienvenu. « Il est un Américain et il n’est pas blanc ». C’est très rare. C’est à Paris qu’en 1956 s’étaient retrouvés Richard Wright, James Baldwin, Chester Himes. Avec Wright, le lecteur blanc découvre un monde qu’il ignorait, et le lecteur noir est « aspiré par cet univers qu’il ne connaît que trop bien ». Le lecteur sent immédiatement qu’il est un écrivain honnête. Baldwin, lui, est un séducteur, tandis que Chester Himes est un sentimental.
Eldridge Cleaver, dont la voix est presque aussi forte que celle de Baldwin, pensa que l’homosexualité de celui-ci desservait sa cause. Il a attaqué Baldwin du haut de sa virilité. Mais c’est lui qui a dû céder. Voulant virilement attaquer le système, jusqu’à devenir hystérique, c’est lui qui a dû mettre un genou à terre. Il ne pouvait supporter qu’un Blanc se dise supérieur à lui, et, sentant sa fierté d’homme se détraquer, il écrivait pour se sauver. Il a senti venir la mort violente.
Dany Laferrière fait arriver devant nous deux femmes noires, devenues octogénaires, qui ont lutté jusqu’au bout contre le racisme, même au sein de leur mouvement : Maya Angelou et Toni Morrison. « Elles ont échappé à ces crétins en survolant la place publique sur les ailes de l’alphabet ». Ces crétins, c’étaient les suprémacistes blancs, le Ku Klux Klan. Maya Angelou est devenue la poète nationale, et Toni Morrison la seule femme noire prix Nobel de littérature. Maya Angelou n’a jamais accepté d’être vue en victime, elle sait où elle va, elle est allée en Afrique où elle a vu plusieurs pays prendre leur indépendance, elle croise Malcolm X au Ghana, va travailler avec lui en rentrant aux Etats-Unis, et après sa mort, elle va rencontrer Martin Luther King, le président Obama lui remettra la médaille présidentielle pour la liberté. Toni Morrison s’intéresse à tout ce qui se passe autour d’elle, elle n’oublie jamais comment ont été ses débuts, sa famille n’était pas riche, mais elle a réussi à faire de bonnes études, fréquentant une grande université noire, elle est très sérieuse, elle élève seule ses deux enfants, elle écrit et son écriture concerne toujours la question identitaire. Ce n’est qu’avec « Beloved » qu’elle accède à la notoriété, en 1988, et obtient le Nobel cinq ans plus tard.
Qu’est-ce qui fait durer cette affaire raciale, se demande encore et encore Dany Laferrière. L’économie ? Mais quoi d’autre encore. Cette histoire de penser que quelqu’un nous est inférieur ! Alors que ces Noirs chantent et dansent au soleil, comme pour dire qu’ils sont déjà dehors sur terre, au soleil, et au contact direct des choses sensibles terrestres et humaines, les Blancs sont persuadés que leur sort à eux est meilleur !
De nos jours, dit-il, chacun cherche à exposer quelque chose de sale à propos de son voisin, à trouver « le point noir » permettant de le détruire juste parce que sa réussite est une insulte pour celui qui a une vie médiocre. Dany Laferrière se demande si la pollution morale que nous diffusons de plus en plus dans l’air en contaminant la nature ne fera pas réagir celle-ci, qui lancera un scud dans le paysage, tel un virus inconnu.
Quelqu’un soutient qu’il n’est pas raciste, mais est déboussolé de voir sa petite-fille sortir avec un Noir.
Le racisme est différent de la peur de l’autre, il ne se rend jamais compte qu’il vous a blessé. Les termes pour remettre à sa place un Noir sont toujours plus condescendants, pour lui faire comprendre « qu’on ne l’avait jamais placé à l’endroit où il croyait être », c’est-à-dire né sur terre, accueilli par la terre de partage, déjà au contact des choses sensibles terrestres. Les Blancs remettent « dedans » ces Noirs, ils doivent non pas vivre sur terre, mais revenir comme ressources humaines produisant un placenta métaphorique pour Blancs. Noirs et Blancs vivent dans deux vies parallèles.
C’est de la bêtise que d’imaginer qu’un artiste noir ne doit parler que de sa condition raciale. Non pas de poésie, de science des sensations.
Tony Laferrière s’étonne : « Pourquoi on continue à tuer quand les malheurs depuis un temps ne cessent de nous tomber dessus ? On nage dans l’angoisse devant un virus qui tue aveuglément de son côté. Cette guerre continue ses ravages et traîne en longueur. Tous les personnages sont encore sur la scène et ce sont les mêmes qu’on rencontre dans toutes les guerres ». Mais peut-être est-ce parce que les Blancs ne sont pas encore réellement nés sur la planète terre, les Noirs, dans leur inconscient (et dans leur sillage la ressource humaine que sont les humains mis au travail salarial), restant dans cette plantation-placenta pour les maîtres du monde, d’où une planète terre dont les puissants se disputent l’hégémonie sur les territoires, aveugles qu’ils sont au fait que notre oasis propice au vivant semble de plus en plus en état de grossesse dépassée, épuisée, empoisonnée par les déchets, et comme se rebellant par les cataclysmes pour faire entendre ce crime commis par l’humanité contre la vie ! Dany la ferrière dit que l’on « peut encore rattraper les choses simplement en évitant d’ajouter au malheur déjà existant ». Il évoque Internet, et la technologie qui abrutit, fait par exemple acheter des vêtements de marque hors de prix, alors que les mères habitant le Bronx ou Harlem gagnent une misère. « On tient la vie des autres au bout des doigts », dit-il.
Dany Laferrière a écrit ce livre pour « remettre de la chair et de la douleur dans cette tragédie qu’est le racisme », montrer que lorsqu’on tue un Noir, ce n’est pas un concept, mais un être humain. Il a voulu parler au nom de ces humains dont la peau est noire. Ecrire des livres peut faire trembler les systèmes, les pouvoirs, les instances supérieures, comme Mandelstam avait fait trembler Staline. « L’autorité du livre se fait en complicité avec le lecteur ». Martin Luther King, qui a voulu parler avec force à toute l’Amérique, pas seulement aux Noirs, a lancé au monde entier, tel un vieux cri qu’on lance depuis la nuit des temps à la manière d’une bouteille à la mer avec le message SOS dedans, « I have a dream ».
Alice Granger



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