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Une semaine de vacances, Christine Angot

Editions Flammarion, 2012

vendredi 14 septembre 2012 par Alice Granger

On pourrait croire qu’avec ce texte qu’elle nomme roman, Christine Angot revient, cette fois-ci dans les détails, froidement, et dans le huis-clos de la semaine de vacances, sur l’inceste dont elle a été « victime » de la part de son père. Pourtant, quelque chose est radicalement différent par rapport au roman dont le titre est « L’inceste » !

Dans le roman « L’inceste », très bizarrement, et comme par hasard, une partie importante de l’écriture est dédiée à une relation homosexuelle avec une femme, et l’auteure nous dit que le test concernant l’homosexualité féminine est positif à cent pour cent, si je me souviens bien. C’est très curieux comme le roman qui, par son titre, voudrait crier aux lecteurs de toute la planète qu’une jeune adolescente a un père qui a mis la main sur elle, s’est emparé totalement de son corps, de ses orifices, bouche, vagin, anus, en propriétaire pervers, commence d’abord par exposer, d’une manière passionnelle qui fait affleurer une sorte d’addiction, son corps de fille entre les mains d’une femme, presque à son corps défendant puisque son goût pour les pratiques érotiques auxquelles l’invite son amie ne s’éveille pas franchement car il frise parfois le dégoût. Et, en surplomb de cette relation homosexuelle, bizarrement racontée avant l’inceste imposé par le père, il y a la mère, et sa fille qui est son collier en or, il y a cette prise en mains de la fille par cette mère, il y a ce corps de petite fille poupée de la mère, jusqu’à ce jour de l’adolescence où cette mère la conduit au père. Cela fait sérieusement réfléchir sur ce que disent les psys sur l’inceste, et plus particulièrement sur ce qu’écrit Aldo Naouri : l’inceste, pour le garçon comme pour la fille, c’est toujours avec la mère, et relève du « rien ne manque », d’un corps en son entier auquel une instance ne fait rien manquer, ce qui fait que ce corps reste totalement en mains, en de bonnes mains, zones érogènes y compris même si cela semble en toute innocence, même si la mère s’intéresse aux orifices de sa fille (ou de son garçon) pour la bonne cause. Elle est le côté du bien. L’autre côté, celui du père, qui va aussi s’emparer du corps et du cerveau de sa fille, à partir du moment où la mère l’a conduite à lui, serait-il alors le côté du mal total ?

Dans ce roman, « Une semaine de vacances », il s’agit toujours de mains et de sexe en érection qui les prolongent, de paroles paternelles assujettissant totalement la fille, il s’agit d’un désir incontrôlable de s’emparer du corps de l’adolescente, en particulier de tous ses orifices, bouche, vagin, anus, et des zones érogènes nouvelles tandis qu’elle est en train de devenir femme. Le père étant l’initiateur absolu transformant la petite fille en femme, celui qui la déflorerait, la ferait advenir au plaisir sexuel ainsi qu’à un statut très éduqué. Tout en subissant d’une manière étrangement docile, et presque en silence, cette jeune fille n’exige qu’une chose : que son père ne la déflore pas. La sodomie, à laquelle elle résiste pendant presque tout le séjour, semble s’écrire comme une sorte de défloration qui se serait effectuée dans le dos de l’adolescente, mettant en relief le fait que, par-delà sa résistance, elle a laissé son corps totalement entre les mains de son père, dans son lit. Avec cette question : comment cette jeune fille vit-elle son corps, pour le laisser si docile entre des mains ? Et pour être encore plus traumatisée par le départ soudain de son père, qui abrège les vacances et la met dans le train, que par ses actes ? Comment vit-elle son corps, si, d’une certaine manière, elle ne comprend pas le sens des actes que son père commet sur elle en lui promettant l’accès au plaisir, ce qui déclenche la colère de ce père, et la fin précipitée des vacances ? Comment vit-elle son corps si, au lieu de se réjouir du départ de ce père incestueux, et de son corps libéré, elle regrette tellement la fin précipitée de cette violente, anormale, monstrueuse idylle ?

Le titre, « Une semaine de vacances », annonce ce qui est devenu banal pour les enfants de couple séparé, l’enfant va chez son père pour les vacances. Mais là, tandis que la mère est totalement absente du récit, par les paroles du père qui ne se prive de parler ni de sa femme ni de ses jeunes maîtresses, et par les rares paroles de la fille, on soupçonne une vacance de la prise en mains, regardée normale par la société, d’une fille par sa mère. Comme si cette adolescente se sentait en vacance des mains de sa mère sur elle, des mains de l’enfance jusqu’aux mains de sollicitude lorsque les soins sont moins corporels. C’est totalement absent de ce récit, mais on a du mal à croire que cette mère ne sache pas comment est cet homme, si libre dans sa sexualité, et si libre dans sa conjugalité. Si bien que cette jeune adolescente nous semble vivre son corps comme s’abandonnant aux mains, au désir, bref à une sorte d’écriture violemment sexuelle, ce corps étant, plus que passif, quasiment une page blanche se laissant noircir par le sexe érigé de cet homme imprimant en guise de mots, de phrases, des zones érogènes sur le corps de sa fille pour la faire femme, sans aucun interdit. Pour la faire devenir femme comme sa mère l’est devenue ? Si cette adolescente accepte cette écriture érogène (tout en la refoulant par la froideur, la distance, afin d’éloigner la sensation de culpabilité, l’anormalité de la chose, la folie), cet éveil de plaisir au niveau sa bouche, de ses seins, de sa vulve, de son vagin, de son anus, par la plume qu’est le sexe, la bouche, les doigts, la parole de son père, elle se sépare des mains et de la sollicitude maternelle, elle se sèvre de son attachement de petite fille à sa mère en advenant au même corps de femme qu’elle, retrouvant une symbiose nouvelle. Recevant aussi de son père la leçon initiatrice sur la manière dont son corps de femme a le pouvoir sur un corps d’homme, car si cet homme qu’est son père a d’abord un pouvoir violent sur son corps à elle, le corollaire est le pouvoir du corps de femme sur lui… La mère a conduite sa fille à son père au moment où elle allait devenir femme, et ce n’est certainement pas un détail anodin. On pourrait se demander si le déclic n’a pas été, de la part de la mère, cette fulgurance d’une mêmeté de corps entre mère et fille, en train d’avenir, une sorte de symbiose folle, de confusion.

Or, lorsque l’adolescente dit de manière répétitive à son père que, pour preuve d’amour, puisqu’il lui dit qu’il l’aime, il faudrait qu’il n’y ait rien de physique entre eux, il faudrait qu’il soit capable de se retenir, ne dirait-on pas qu’elle lui demande d’être comme sa mère, qui ne la touche plus que par sa sollicitude totale, l’ayant toujours en mains mais par l’intermédiaire d’actes et d’objets matériels par lesquels elle continue à ne manquer de rien, comme dans une matrice. Or, ce père fait toujours violemment effraction, et ne se plie pas à l’injonction de sa fille. Par contre, dans cette description si froide, si précise, si cette fille semble très absente du point de vue des paroles, de ce qu’elle vit, de ce qu’elle sent, de ce qu’elle pense, il est frappant de constater à quel point son corps se laisse être à la disposition de son père, totalement obéissant, absolument là dans le huis-clos des vacances, dans cette chambre de la maison louée, en Isère. Elle ne fait quasiment rien pour le soustraire, comme si c’était son corps de toujours, son corps abandonné à des mains, voire à une matrice.

Par ailleurs, nous devinons un vrai plaisir, pour cette adolescente, à être initiée par ce père qui a un haut niveau intellectuel, éducatif, qui ne manque jamais une occasion, lorsqu’ils vont à des restaurants parfaitement choisis, ou lorsqu’ils visitent ou se promènent, de l’éveiller, l’éduquer, afin qu’elle advienne à un statut d’elle-même très châtié, très cultivé, très éduqué, très exigeant. Une fille à l’image de son père. Qui l’aurait totalement refaite corps et cerveau supérieur. Un père Pygmalion sexuel et intellectuel. Afin que Galatée prenne plaisir à être d’une part une partenaire sexuelle éveillée des hommes, et d’autre part une partenaire intellectuelle raffinée. Ce père la prend en mains corps et cerveau ! Même si, sexuellement, cela provoque une telle sensation de culpabilité, on imagine, que la fille éloigne ces actes par une distanciation, une froideur qui la fait apparaître à côté de son corps, presque spectatrice. Et que ce refoulement va jusqu’à l’accusation, le dévoilement dévastateur, vengeur.

Ce père, qui s’empare sexuellement de sa fille comme si elle était une de ses étudiantes de Sciences-Po, ne se reconnaissant aucun interdit concernant son corps, ce qui peut profondément choquer, est par ailleurs extrêmement attentif à l’éveil intellectuel de sa fille, l’initiant aux merveilles des langues par exemple, donnant l’impression de la tirer d’une sorte de maintien dans un statut non vraiment éduqué dans sa vie avec sa mère. Il n’y a pas, dans ce récit froid, violent, répétitif jusqu’à l’ennui, que les actes commis par un père sur le corps de sa fille dont il ne s’interdit pas l’accès, que l’exposition dans les moindres détails de ses goûts sexuels, de ses fantaisies, il y a aussi sa volonté de faire de sa fille une femme intellectuellement éveillée, cultivée, et exigeante en ce qui concerne une qualité de pensée, de parole, d’observation, une qualité sensorielle aussi. Un père qui l’ouvre aux merveilles sensorielles et intellectuelles du monde, des paroles, des langues. Il se produit une sorte de révolution en même temps que sont accomplis ces actes à première vue terriblement incestueux, que nous lectrices voudrions fuir afin que notre corps ne soit pas prisonnier de mains, quelles qu’elles soient : l’inceste le plus violent, décrit avec les termes les plus précis, les plus implacables, les plus crus, tourne imperceptiblement vers autre chose, vers une sorte de naissance de la jeune fille à un monde éduqué, cultivé, sensuel, subtil, vers l’élancement vers la vie d’une jeune femme éveillée, au corps se détachant des mains. C’est très paradoxal.

Par ailleurs, ce père, offrant des photos de ses deux enfants légitimes, une fille et un garçon, à cette fille illégitime mais reconnue dont à première vue il abuse sexuellement, lui dit qu’il n’a aucun désir sexuel pour sa fille légitime. C’est un détail important du récit de Christine Angot. Qu’est-ce qu’il y a de différent entre la fille légitime, que ce père ne désire pas, et la fille illégitime dont ce père s’empare corps et cerveau ? C’est que, si j’ai bien suivi l’histoire, ce père n’a pas connu cette fille-là lorsqu’elle était bébé, puis petite fille. Le premier contact se fait lorsqu’elle est adolescente, lorsque son corps est en train de devenir celui d’une femme. Quelque chose, entre eux, ne s’est écrit ni pour la fille ni pour le père, alors que cela s’est écrit entre le père légitime et sa fille légitime. Et si ce père était en train de rattraper le temps perdu en s’emparant de sa fille illégitime reconnue ? Dans notre société, où les pères maternent leurs bébés comme les mères, prodiguant des soins à leurs corps, à leurs orifices, tout en ayant eux-mêmes sans doute grand plaisir à le faire même si à première vue il n’y a rien de sexuel dans cette affaire, le petit corps et ses zones érogènes est entièrement entre les mains expertes. Et n’avez-vous jamais vu avec quelle précision des pères pouvaient vérifier que la vulve de leur petite fille était bien nettoyée… Et avec quelle gourmandise ils peuvent embrasser sur la bouche leur bébé fille ? Le corps de l’adolescente, dans le récit de Christine Angot, ne serait-il pas, pour reprendre l’histoire depuis le début, dans la situation d’un bébé fille dont le corps serait objet d’une sollicitude initiatrice de la part du père, sauf que cela se passe à l’âge adolescent et donc que le sexe s’y met ? Ne dirait-on pas qu’à son insu, c’est son corps de bébé que l’adolescente abandonne aux mains de ce père, qui a alors tous les droits, la dimension érotique n’étant sûrement pas absente au début de la vie, même si ce serait tellement innocent. Le père, à la suite de la mère, en toute innocence bien sûr, veut faire du bien au petit corps. Il est persuadé qu’il est légitimement l’initiateur du corps du bébé au plaisir de la vie. Les actes, décalés dans le temps pour cause de retard énorme dans les premiers contacts du père et de sa fille illégitime reconnue, paraissent alors insoutenables, pervers, violents. Mais ne le sont-ils pas aussi lorsqu’ils se produisent en début de vie, en toute innocence ? Sous prétexte de soins, et en toute innocence puisqu’il n’y a apparemment rien de sexuel, des mains de père s’attardent à saturer le corps du bébé, en étant l’éveilleur, à la suite de la mère, des zones érotiques de celui-ci. Est-ce qu’il ne lui prendrait pas sa fleur, par hasard ? Une chose est la découverte de sa sensualité par le bébé, depuis l’intérieur de son corps, par ses cinq sens, et tout autre chose est l’initiation par une mains mise sur ce corps qui court-circuite l’expérience du bébé, qui la devance, qui impose, qui sature. Et ce corps de fille, dans le récit de Christine Angot, nous apparaît tellement docile, se laissant être initié de l’extérieur, subissant la violence des actes incestueux, comme si l’éveil sensoriel, sensuel, ne venait pas de l’intérieur de son corps à elle, mais devait être saturé de l’extérieur.

Personne comme Christine Angot ne réussit à écrire de manière aussi précise ces choses scandaleuses qu’il faudrait refouler dans le huis-clos des familles et qui, là, dans le huis-clos de la semaine de vacances, échappe au refoulement. Par ce récit, nous comprenons de manière fulgurante quel est le sens de la vraie littérature.

Alice Granger Guitard



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Messages

  • La vraie littérature...
    Ah le sale petit secret tant honni par Deleuze. Le fond de commerce d’Angot, le plaisir des névrosés qui s’en pourlèchent !
    La vraie littérature ! J’en rigole encore.

  • Bien sûr, c’est un livre sur la domination, et l’homme semble tout commander, imposer, à l’adolescente, sans se soucier de ce qu’elle veut, en se tenant là, sans se défendre, sans résister, sans s’enfuir. Mais ce qui n’est pas dit dans le livre, c’est qu’elle est là pour que cet homme soit son père, un père dans la norme de notre société contemporaine. Semblant tellement entre les mains de l’homme, elle est en vérité en train d’attendre qu’enfin il soit ce père-là, et que sa vie à elle soit normalisée. Afin qu’elle soit une fille entre maman et papa, comme dans une famille normale. Elle attend un père qui la paterne, à l’image de la mère qui la materne, comme s’il devait reprendre le flambeau. Elle attend sans rien dire, et c’est pour cela que ce n’est pas dit dans le texte. Et peut-être est-ce cela qu’elle lui dit à la fin, et qui suscite une fin anticipée des vacances. Mais cet homme ne veut pas être ce père, il est absolument sourd à cette demande implicite, silencieuse, de la jeune fille. Il fait comme si elle était une de ses étudiantes, et qu’elle aimait ou allait aimer une aventure sexuelle avec un homme plus âgé qui l’initierait, lui ferait faire la découverte de son corps en découvrant en même temps le corps sexué d’un homme passant à l’acte. Or, cet homme, depuis que la fille est née, n’a jamais été père. Comment peut-on imaginer que la loi de 1972, rendant possible qu’un homme reconnaisse son enfant adultérin, change quelque chose au fait que cet homme jusque-là ne se sentait absolument pas père de cette fille adultérine ? Peut-on croire que le fait qu’il ne puisse pas donner son nom à son enfant adultérin empêcherait un homme de se sentir dans le rôle de père ? Il peut très bien être dans le rôle même si la loi l’empêche de le légitimer. En quoi le fait de reconnaître sa fille en 1972, parce que la loi rend cela possible, va-t-il changer quelque chose chez cet homme qui, jusque-là, ne s’était jamais manifesté père ? Comme si la loi pouvait le forcer à accomplir un acte de normalisation de son statut hors famille légitime ?

    Ce livre laisse entendre entre les lignes un grand désir de normalisation d’une part chez cette adolescente, mais aussi chez la mère de celle-ci, qui l’a laissée chez cet homme. L’attente qu’elle a de ce père, qui la fait rester, subir, c’est aussi celle de sa mère, il s’agit du père tel que la mère en a parlé à sa fille. Un père conforme, qui confirme et fait perdurer le maternage de la mère, qui emmène sa fille pour qu’elle se cultive, s’enrichisse, connaisse le monde, un père qui ferait le mieux pour sa fille, qui anticiperait ce qui doit l’éveiller, la former, l’éduquer. Rien d’une fille abandonnée à sa vie, qui s’éveille surtout de l’intérieur d’elle-même, dans une rencontre de l’extérieur, mais au contraire une sorte de saturation par ce qu’offriraient mère et père capables de devancer les expériences, comme s’ils savaient mieux que la vie en train de se vivre ce dont a besoin cette fille. La mère et la fille, elles ne veulent pas que le nom Angot domine si facilement le nom Swchartz, elles veulent que le nom Angot s’épouse avec le nom Swchartz pour que la fille soit dans la matrice de la normalité.

    Or, la fille se retrouve avec un homme qui ne correspond pas du tout à ce qu’il est dans la parole de la mère. C’est un homme qui a au moins deux vies. Il a une vie familiale normale, avec deux enfants, une vie dont la logique est celle de la reproduction, de la procréation, et une autre vie, en dehors, intellectuelle et sexuelle, très libre, où il a des relations avec des femmes qui ne s’inscrivent pas dans la logique de la reproduction, qui ne l’enferment pas dans le rôle du père. D’ailleurs, sa femme légitime est aussi libre d’avoir sa vie sexuelle, elle a des amants, nous l’apprenons dans le texte. C’est-à-dire que c’est un homme pour lequel la logique de la reproduction, qui se cantonne dans la normalité d’une famille légitime où chacun assume son rôle, n’est pas la seule logique, et même que la logique n’est pas toute. Il y a une vie en dehors. Il ne s’en prive pas. Les corps sexués s’échappent de la logique de la procréation, aussi bien pour un homme que pour une femme. Sa femme légitime s’en échappe aussi. Cet homme semble voir advenir dans ce temps différent de celui de la reproduction des femmes en train de s’approprier ou de se réapproprier une sorte de sensualité par toutes les zones érogènes, qui doivent s’éclore. Cet homme distingue deux sortes de temps qui n’ont rien à voir entre eux. On est dans un premier temps très choqué de la manière dont il s’empare du corps de l’adolescente dont on ne sait pas au début que c’est sa fille, et puis on pourrait se demander s’il n’y a pas dans cette manière de la toucher partout une sorte de désir qu’elle s’éveille elle-même, de l’intérieur, comme une fleur qui s’épanouirait. On pourrait se demander s’il n’aurait pas ce désir fou qu’elle intègre un corps différent, bref qu’elle s’échappe du temps et de la logique de la procréation où elle est retenue en tant que fille de maman et peut-être de papa si enfin il dit oui. Cela paraît des actes répétés de domination, presque de viol, mais en même temps, on en arrive à se demander s’il ne veut pas aussi l’initier à un autre statut du corps, sensuel et sexué, que celui qui est retenu dans la logique de la famille normale qui prendrait soin de lui dans une autre forme de domination, celle qui s’érige sur de la vulnérabilité, sur un corps du besoin. Il y a une logique terriblement dominante dans cette injonction si normale de prendre soin de la fille, en maman et papa, afin que rien ne lui manque.

    Ne faudrait-il pas remonter à l’idylle entre cet homme et la mère de l’adolescente. La biographie de Christine Angot nous dit que cet homme a déclaré d’emblée qu’il ne voulait pas l’épouser. Cette idylle se situait dans une logique non familiale, non de reproduction, l’homme était en dehors de sa famille, il s’agissait de la vie libre et sexuée des corps. Et là peut-être le malentendu, qui va perdurer. La biographie nous dit qu’ils ont désiré faire un enfant. Ce sont les paroles de la mère. Pas celles du père. En tout cas, si la fille n’a connu son père qu’une fois adolescente, on peut se demander si cet homme a vraiment désiré un enfant. Sans avoir envie de le voir jusqu’à ce que cet enfant, une fille, atteigne l’âge de 13 ans ? 13 ans après, c’est sur l’initiative de cette mère que l’homme reconnaît sa fille, et la rencontre. Des rencontres qui ne sont pas celles attendues, normales. Comme si le nom Angot signifiait, dans cette histoire, qu’il y a une vie des corps et des cerveaux hors de la logique de la reproduction.

    Ce texte qui dit les faits eux-mêmes, les actes crus, dominateurs, ainsi que la domination intellectuelle puisque l’homme est très cultivé, très élégant, ce sont des paroles qui tuent, qui pourraient faire imploser le cerveau de l’homme, s’il était encore vivant, tellement c’est accablant, tellement il n’y a rien pour le défendre même juridiquement, ceci du point de vue de la fonction du père dans notre société. Il y a des civilisations où l’oncle, ou le père doivent déflorer la fille avant le mariage, cela fait partie du rituel. Par l’écriture de ces faits objectifs, avérés, Christaine Angot, dont le nom Angot est devenu célèbre surtout avec le roman « L’inceste », devient la dominante. Et elle est elle-même portée par le discours dominant de la normalité, où le père doit être un rôle bien propre, bien dans la ligne du rôle maternel. Le nom Angot se retourne contre cet homme, et devient par la célébrité et l’écriture un nom de guerre. L’autre vie de cet homme, celle qui s’échappe librement de la logique de la reproduction, celle qui voit les corps dégagés éclorent et s’épanouir tels des fleurs à la sensualité et à la sexualité, doit être bousillée par ce récit d’actes si pervers, que chaque lecteur devrait condamner. Mais est-ce aussi simple, condamner cet homme ? Et la fille, ne reste-t-elle pas comme en deçà de son corps, étrangement froide et absente dans ces actes qui s’emparent d’elle, parce qu’elle est prise dans un discours maternel où son corps est celui d’une fille maternée et qui devrait être paternée ? Alors que, au comble du malentendu, et sans rien pour le défendre, cet homme s’adresse à un autre corps, celui qui échappe aux mains qui veulent prendre soin de lui et éclôt à la sensualité, depuis l’intérieur ? Corps de fille qui n’arrive pas à s’épanouir de lui-même, à devenir fleur, mais reste dominé par le discours maternel qui, au comble de la normalisation, croirait pouvoir mettre au pas le père, comme s’il n’y avait plus rien en dehors.

    Alice Granger Guitard

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