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Portrait de Sigm. Freud, Trésors d’une correspondance - André Bolzinger
mardi 27 novembre 2012 par Alice Granger

La lecture de ce volumineux livre sur la correspondance très abondante de Freud exige du temps. Dans l’intervalle ouvert, le très riche matériau réuni par l’auteur de cet ouvrage s’installe et requiert de mettre en jeu à notre tour une oreille freudienne.

Alors nous apparaît la démarche absolument singulière d’André Bolzinger qui, après tant d’autres, revient longuement à Freud, comme s’il y avait encore tant de choses à entendre : la reconnaissance d’un prédécesseur à la recherche duquel il est allé, en choisissant les lettres plutôt que les œuvres. Comme si ce qui se disait dans des lettres était de l’association libre, par laquelle un homme bataillait pour imposer sa signature à nulle autre pareille. Comme si l’espace épistolaire déroulait une séance d’analyse unique, et laissait advenir quelqu’un de singulier, un autre à la rencontre duquel est allé André Bolzinger, comme s’il avait dû prendre le temps de le faire. Indispensable regard en arrière, vers le passé et vers cet homme qui, comme Moïse, conduisit vers la terre promise, mais n’y pénétra pas, afin ensuite de se tourner soi-même vers l’avant et enfin seulement mettre le pied sur la terre promise, sans être plus tenu par la main, l’écart d’âge ayant imposé le deuil et la solitude, l’autre illustre reste d’un autre monde, le père n’est plus là pour accompagner le fils, ils ne pénètrent pas ensemble sur la terre promise, celle de la vie en train de se vivre, un écart d’âge fait entendre le silence. Dans ce livre qui réussit à rendre Freud si vivant, si humain, avec ses mots mais aussi ses maux, son souci de faire bonne figure, la reconnaissance de cet autre illustre, une sorte de premier autre, d’autre inaugural et paradigmatique s’impose comme l’enjeu pour pouvoir soi-même advenir en tant qu’autre, unique. Comme si prendre le temps de revenir vers cet autre en lisant ce qu’il a écrit de plus personnel, des lettres, dans lesquelles jusqu’à la fin de sa vie Freud s’adresse à des interlocuteurs auxquels il parle dans les plus petits détails de sa vie en train de se vivre de tous points de vue, puis en écrivant pour restituer ce qu’il a entendu, était aussi une entreprise gémellaire, une recherche de soi-même comme autre dont le portrait se peint en marchant dans les traces en commençant par ce silence où enfin on se retrouve seul avec soi-même après avoir laissé le Moïse freudien au seuil de la terre où vivre, et où batailler soi-même pour à son tour imposer sa signature.

En ce sens, c’est aussi la signature d’André Bolzinger qui est en jeu dans ce livre. D’une signature à une autre signature. L’écart d’âge, cette impression si bien restituée par ce livre que Sigmund Freud est d’un autre monde que le nôtre après avoir vécu d’une manière si vivante du point de vue des mots, de l’activité langagière et inconsciente, afin d’imposer la signature d’un écrivain méconnu, est apaisant : l’homme illustre, pionnier, de la génération précédente, n’est pas un rival, n’est pas castrateur de toute la hauteur de son prestige, de son exceptionnalité, de son autorité, il est mort, il a déjà vécu sa vie, le successeur, celui qui reprend le flambeau de la vie, n’est plus réduit à ne pouvoir que bégayer sa propre vie, il est laissé seul, en train de mettre le pied sur la terre promise, il sera à la hauteur, il ne sera plus condamné à être forcément plus petit en se mesurant à un père si grand qui lui met l’eau à la bouche, ses mots à lui pourront sortir de sa bouche tels l’eau de la source, les détails de sa vie pourront se dire, le nouvel auteur méconnu aura sa chance pour signifier sa propre signature.

Comme si une nouvelle signature ne pouvait s’écrire vraiment qu’à travers une histoire de fillicide (devant la grandeur illustre du père, le fils ne peut que bégayer sa vie, alors même que la vie de son père lui donne l’eau à la bouche mais ne peut pas le conduire plus loin que voir depuis une colline la terre où vivre) qui se renverse en parricide (le fils met en veilleuse sa propre vie pour se mettre à l’écoute de la vie de son père dans les plus petits détails, une vie très riche, incomparable, qui effectivement met l’eau à la bouche avec ce foisonnement de langues à Vienne, cette éclosion intellectuelle des débuts de la psychanalyse, mais en même temps une vie si humaine, avec ses hauts et ses bas, ses difficultés, ses drames, ses cachotteries, ses secrets, ses impasses, ses déceptions, ses ruptures, ses soucis de santé qui affectent son corps jusqu’à aboutir au cancer de la mâchoire, ses manques récurrents d’argent, sa douleur lorsqu’il faut s’exiler : en fin de compte, cette illustre figure paternelle ressort si humaine dans sa signature qu’elle chute de son piédestal, la figure filiale peut faire aussi bien et de manière différente, l’écart d’âge tombe à pic puisqu’il met en acte le parricide, le prédécesseur qui déjà par son humanité attestée par une multitude de petits détails redescend à taille moins castratrice va disparaître, et le successeur n’entend plus que le bruit fin du silence qui signe une solitude d’où une signature nouvelle va pouvoir sans bégayer s’écrire). Ce qui se dit par-delà tant de cachotteries inhérentes à l’inconscient, à travers un travail qui restitue la vie si humaine et singulière d’un homme illustre qui fut un pionnier, une sorte de Moïse sortant d’Egypte des êtres soumis à la servitude pour en faire le peuple de la parole, c’est la mise en acte inconsciente d’un parricide qui s’effectue par la traversée d’un fillicide.

C’est-à-dire que par le prétexte d’un retour à Freud par ses lettres, le fils accepte avec humilité de faire silence, de ne plus tenter de bégayer en voulant être à la hauteur de ce père qui lui met l’eau à la bouche, le fils joue le jeu et se met en situation d’être envahi du plaisir de découvrir la signature de cet écrivain méconnu. Mais ce silence, cette acceptation de ne plus s’obstiner à bégayer afin d’être aussi bien que le prédécesseur, cette identification à l’oreille freudienne qui se laisse comme le Président Schreber féconder par les mots et les détails de la vie de cet autre comparable à un dieu, cet envahissement infini par l’œuvre épistolaire pléthorique, est une cachotterie en acte ! Il effectue un parricide, d’abord en faisant apparaître l’homme illustre dans toute son humanité, avec ses mots et ses maux, ses problèmes, ses douleurs, ses joies et ses deuils : c’est un homme comme un autre, et alors, pour celui qui est en position de fils dans cette démarche, ce n’est plus la vie et la parole du prédécesseur illustre qui lui mettent l’eau à la bouche sans pouvoir mettre vraiment le pied sur la terre qui pourtant lui est promise, mais sa propre vie à vivre, à mettre en acte, dans un amour de soi qui jaillit d’un silence, d’un deuil, d’un parricide signé. Ne serait-ce pas la mise en acte d’un parricide réussi qui promeut une nouvelle signature sur la base de la signature d’un prédécesseur reconnu comme écrivain et qui, étant d’un autre monde que celui d’aujourd’hui, peut alors comme on dit des morts auxquels les vivants ont rendu l’hommage qu’il leur fallait, rejoindre le repos éternel et la paix.

Car la phrase de ce livre qui dit que Sigmund Freud est un homme d’un autre monde même s’il reste si actuel, si vivant, est très significative. Dans l’aujourd’hui de notre monde, et sur notre terre promise, il n’est plus là, et le bruit d’un silence fin en atteste, l’oreille freudienne l’a bien saisi ! Place à la nouvelle signature ! Celle qui signe ce livre : André Bolzinger ! Sinon, pourquoi revenir à Freud encore une fois ? Tout le matériau épistolaire de Sigmund Freud permet un transfert magistral, et c’est quelque chose de très personnel sans doute que l’auteur, André Bolzinger, peut mettre en acte. Son choix des lettres plutôt que de l’œuvre lui permet de mettre en relief l’humanité de Freud, donc de réduire à taille humaine le personnage impressionnant que l’œuvre pionnière du découvreur de l’inconscient érige : c’est donc finalement un homme comme un autre, il a beau prendre soin de son apparence, lui aussi a de petits soucis hypocondriaques, il parle avec les maux de son corps, jusqu’à ce cancer qui le diminue, qui affecte sa possibilité de… parler ! La mise en acte réalisée par ce livre rend castration pour castration, tout en accomplissant la mission qu’un vivant doit à un mort pour qu’il s’en aille apaisé dans la vie éternelle, cette reconnaissance d’un écrivain méconnu, d’une signature.

D’ailleurs, écrire que c’est un écrivain « méconnu » vaut peut-être un aveu : l’auteur de ce livre qui, au comble de la cachotterie inconsciente, se donne pour mission consciente de faire reconnaître un écrivain méconnu, donc que personne jusque-là n’aurait vraiment reconnu, n’avouerait-il pas que c’est lui qui le méconnaissait ? Plus exactement, il méconnaissait son désir parricide, cette mise en acte inconsciente d’élimination de celui qui lui mettait l’eau à la bouche, afin de ne plus être lui-même méconnu ! Ce n’était plus lui, l’illustre pionnier, qui devait lui mettre l’eau à la bouche, lui donner la becquée de mots et de paroles pas vraiment prononçables, mais l’amour et le plaisir de sa propre vie à vivre avec ses hauts et ses bas, ses secrets et ses joies, ses surprises et ses douleurs, ses deuils et ses couleurs, ses mots et ses maux, ses jeux de mots, ses équivoques. Mise en acte inconsciente, par ce livre, d’un basculement qui effectue une délivrance de la libido par voie de transfert s’effectuant par la lecture des lettres qui permet à un psychanalyste de poursuivre son analyse : d’abord le plaisir (par exemple d’écrire en lisant) semble suscité par une figure paternelle impressionnante faisant venir dans une bousculade les mots à la bouche par imitation, mais ensuite, lorsque cette figure est réduite à une taille humaine, telle une figure du Commandeur destituée, ce plaisir peut venir de la mise en acte d’un amour et d’une estime de soi-même, cet auteur méconnu qu’on est et qui peut parler sans bégayer les paroles d’un autre mais se mettre en acte soi-même de manière personnelle et biographique. En renvoyant, en replaçant le pionnier impressionnant mais si humain dans son autre monde, celui d’avant, pas celui de maintenant, celui où l’acte de parole se met en jeu. La mortalité humaine fait que la mise en acte du parricide exonère celui qui l’accomplit de la culpabilité. Celui qui a disparu a vécu une longue vie, riche de paroles, il est mort à son heure. Le parricide n’est pas coupable. Il était juste coupable de prendre avec plaisir dans sa bouche les paroles du pionnier, et non pas de faire venir dans sa bouche avec plaisir les siennes, dans un dire dont il ne sait jamais tout.

On pourrait dire que chacun des personnages qui ont compté pour Sigmund Freud sont à l’œuvre de manière personnelle dans l’écriture de ce volumineux livre d’André Bolzinger : par exemple Moïse tel que Freud l’a lu, qui emmène vers la terre promise des gens qu’il délivre de la servitude en Egypte mais n’entre jamais avec eux sur cette terre qu’il voit depuis sa colline ; mais aussi le Président Schreber tel une femme fécondée par dieu et qui sent tellement ses nerfs c’est-à-dire son inconscient entre soma et psyché ; mais aussi Charcot qui par le biais de l’hystérie met Freud devant l’inconscient (mot utilisé par Charcot) comme mise en acte de quelque chose resté bloqué dans l’enfance et qui met en acte de la libido, mais dont il s’agit de se libérer comme d’un objet intrus ; mais aussi d’Aristote dont la logique causale vaut aussi pour la logique inconsciente qui met en acte un désir à partir d’un agent causal qui est intérieur et non pas extérieur ce qui exclut la passivité, la sentimentalité, l’inconscient mettant en acte quelque chose de très personnel, ignoré, refoulé, mais très actif, en utilisant par transfert quelque chose d’actuel qui a remis le feu à quelque chose de très ancien qui en profite pour se jouer à nouveau, cette logique d’Aristote devenue logique de l’inconscient excluant la position passive, celle de victime, mais mettant au premier plan cette mise en acte d’un désir qui ne rate jamais une occasion pour s’accomplir, à travers cachotteries, déplacements, jeux de mots, équivoques, exploitant toute la richesse du langage et de la parole ; et puis aussi la situation géopolitique qu’a connue Freud après la Grande Guerre, et qui a entraîné le déclin de Vienne, Freud ayant dû se sentir comme Moïse privé de pouvoir vraiment mettre le pied sur cette terre promise qu’il avait aperçue pourtant et montré de loin à tant de gens qu’il avait sortis de la servitude : ce constat d’impasse, d’isolement, de perte intense, de privation d’un territoire de vie polyphonique, d’une Babel de langues, peut aussi être celui de qui se sent méconnu, de celui qui ne peut faire entendre sa langue parmi une Pentecôte d’autres langues, ceci peut-être dans un monde colonisé par le dollar de cette Amérique que connut Freud et qu’il n’aima pas vraiment et qui a inauguré un traitement de masse des humains ; et tant d’autres personnages qui apparaissent au fil de l’œuvre épistolaire de Freud, Goethe bien sûr, qui a été pour Freud le lien avec Aristote, mais aussi Shakespeare, avec Hamlet, etc. Freud a toujours cherché dans ses écrivains préférés la trace biographique, attestant d’une signature. Il s’est toujours intéressé plus à l’énonciation qu’à l’énoncé, plus à ces petits détails, à la voix, aux affects accompagnant les paroles, aux bizarreries, aux cachotteries, aux tenues vestimentaires y compris la sienne, aux bijoux des dames par exemple à l’Opéra de Paris, par lesquels l’inconscient se met en acte, toujours pour une raison sexuelle, au sens large, c’est-à-dire les mille et une manières que le plaisir trouve pour s’accomplir au quotidien, par exemple dans l’image de soi. Y compris le plaisir de lire, lorsque l’énonciation laisse entendre à une oreille freudienne un sens caché dans l’énoncé…

Découvrons l’autoportrait de Freud qu’André Bolzinger a su brillamment assembler à partir de la mosaïque de lettres, et regardons venir vers nous un homme dans son humanité, en lequel chacun de nous peut se reconnaître puisqu’il n’est pas seulement l’illustre inventeur de la psychanalyse mais aussi un personnage avec ses failles, ses bizarreries, en quelque sorte sa logique inconsciente en acte au fil de ses lettres lui interdit de s’imposer en chef qui dominerait tout le monde de son savoir. Voici un homme à l’oreille polyvalente, qui lit le français dans le texte, qui n’a pas jamais d’allégeance à la pensée unique, et qui, avant de connaître la notoriété, a connu des années de travail solitaire. On le voit bien dans sa solitude. Il ne se voit pas en chef. Il a dû attendre longtemps avant de pouvoir épouser Martha. Ce qu’il désire, cet homme, n’est jamais à portée de la main ! Il rêve de se hisser à la hauteur de Charcot, mais pas sur le même terrain évidemment, lui ce sera avec les enfants, puisque Charcot c’est avec les adultes… pas question de rivaliser avec le père… mais s’inspirer de lui en allant inventer ailleurs, en mieux bien sûr, en l’imitant. Dans l’isolement de Vienne, la bonne impression que Flieb a de lui lui donne confiance : nous voyons un Freud débutant dans sa fragilité, qui a besoin d’un regard valorisant sur lui. D’ailleurs, pendant vingt-cinq ans, il veillera à avoir des soutiens amicaux, un tiers lui est toujours indispensable. Souvent, ses lettres font part de ses malaises corporels, migraines, troubles cardiaques, sautes d’humeurs. On dirait qu’il y a toujours quelque chose qui se met en travers, que ce n’est jamais ça… et qu’en même temps le corps a toujours quelque chose à dire, de manière autonome, et à contretemps… Il espère que Jung sera son continuateur, puis s’aperçoit qu’il le voit en concurrent. Pour Freud, le lien du fils au père est inaltérable, d’autant plus que le nom « Freud » signifie « joie », et en effet le père Jakob Freud est un gai luron. Mais avec Jung, ce n’est pas la joie, mais la rupture… Il n’y a pas la transmission de la joie de vivre, cette joie qui jaillit de la mise en acte de cette logique de l’inconscient entre corps et psyché, âme, nerfs. Cette joie lorsque la pulsion sexuelle exploite tous les aspects érotisés de la vie quotidienne et de la culture, par exemple le charme d’une bévue, le bonheur d’une trouvaille, la douceur d’une présence animale etc. On dirait que lorsqu’il est nommé Herr Professor et que le ton de ses lettres change, Freud se sent plus en force pour transmettre cette joie qui jaillit de la mise en acte de la logique aristotélicienne inconsciente. La transmission du père « loustic », jovial, en train de vivre sa vie, passe chez le Herr Professor par le « lust », mot ambigu pour nommer la pulsion sexuelle, qui est toujours en train de se mettre en acte entre le corps et le psychique, utilisant la parole, les mots et leurs jeux, le langage, le corps lui-même qui est parlant. Le Herr Professor ne veut transmettre en vérité qu’une seule chose, qu’il a lui-même reçue de son père, c’est-à-dire cette joie qui résulte de la mise en acte depuis l’intérieur de soi-même d’une logique qui vise une satisfaction sexuelle au sens large et qui actualise un corps glorieux, lequel corps proteste par mille maux et symptômes lorsque ce n’est pas possible pour des raisons névrotiques ou autres.

Mais le fils résiste à l’initiation par le père à cette joie, c’est le drame oedipien dont Freud a la révélation sur l’Acropole, où il se sent supérieur à lui. En effet, la logique inconsciente, qui met en acte la pulsion sexuelle, est toujours supérieure, du point de vue de cette joie qu’elle suscite en arrivant à satisfaction par mille voies détournées, au plaisir que le père donnerait à un fils passif. Le fils oedipien, découvrant la joie par la mise en acte autonome de sa propre logique, tue son père, c’est-à-dire l’élimine en tant qu’agent extérieur de son plaisir. Il découvre que son plaisir et sa joie résultent d’une mise en acte à l’intérieur de lui-même, que ça part toujours de lui, que l’agent est au cœur de lui-même. Alors, il se rappelle l’enfance étriquée, le père reprochant à son fils qu’il achète trop de livres. Puis il prend conscience que sa propre logique inconsciente comporte des ratés, autrement dit qu’elle est marquée par des « tares » névrotiques qui sont des legs familiaux, qui dévient la satisfaction sexuelle, qui font que la maturation psychique s’est enrayée. Freud, reconnaissant qu’il est lesté d’une convenable hérédité nerveuse, s’en libère du même coup, en affirmant qu’on n’est pas obligé d’accepter la totalité du legs familial… Le voilà qui renonce à des fixations anciennes… Ce n’est pas lui qui, comme Rank, penserait qu’on ne se remet jamais du traumatisme de la naissance, c’est-à-dire de la perte de l’enveloppe placentaire, bien au contraire, dans son désaccord avec lui on entend que la coupure du cordon ombilical est plutôt une délivrance, une reconnaissance de cette logique inconsciente, de cette mise en acte qui part du cœur du corps avec un cerveau aux commandes, avec ses neurones. Par ce désaccord avec Rank à propos du traumatisme de la naissance, on entend Freud se désynchroniser absolument, par son corps et son cerveau, de toute tutelle extérieure qui pourrait se prévaloir du lien matriciel. Parler du traumatisme comme la chose d’où tout part revient à faire de la chose perdue la chose qui reste dominante. Or, pour Freud, tout se met en acte par cette logique qui est à l’intérieur de soi et qui n’est absolument pas assujettie à une chose extérieure qui resterait dominante par l’inscription d’un traumatisme. Au contraire, Freud nous fait entendre sa « joie », justement, à découvrir en lui-même cette logique en acte qui est libre, ce qui signifie l’oubli radical du statut relié, dépendant, ce qui reste dans le corps et dans les traces mnésiques ce n’est pas la chose extérieure qui serait dominante jusque dans l’inscription d’un traumatisme, mais déjà dans cette expérience originaire matricielle c’est toujours cette mise en acte libidinale qui compte, c’est à partir de cette inscription, de cette écriture de plaisir, que l’être humain nouveau prend la main de manière logique, cherchant à reproduire l’expérience originaire par tous les moyens. Depuis le temps originaire, c’est toujours du fond de lui-même que l’être humain va chercher à retrouver la même joie du corps, ce n’est jamais quelque chose d’extérieur qui est le véritable agent, qui a la main, même par rapport à un corps qui semble dépendant, prématuré. C’est ça, la grande leçon de Freud ! On peut certes se tromper dans cette mise en acte d’une logique qui vise la joie à la fois psychique et corporelle, on peut être resté fixé à des modes de satisfaction infantiles, à des objets intrus qui nous ont retenus, interceptés, paralysés, mais le pouvoir sur nous, notre corps, notre cerveau, n’est jamais extérieur. L’intrus qui revient par déplacement et transfert sur des personnes actuelles qui sont de la même série que la personne du passé à laquelle le névrosé est resté fixé, qui aurait tous les pouvoirs, y compris de nous donner cette joie, c’est toujours soi qui croit qu’il a le pouvoir parce que la trace mnésique est très forte, qui l’utilise à tort pour la mise en acte, sans s’apercevoir que sur terre il y a une infinité d’autres possibilités capables de relancer cette mise en acte logique inconsciente, à travers la parole, le langage, le corps parlant.

Déjà pour Freud, l’écart d’âge (André Bolzinger souligne que c’est un thème majeur des lettres) est apaisant, comme s’il rendait possible la réalisation parricide de la pulsion de mort en chassant la culpabilité : Charcot a l’âge du père de Sigmund Freud, il n’est déjà plus tout à fait du même monde que Freud, comme Moïse il ne fait que lui montrer la terre promise, il ne sera plus là, en concurrent dominateur, sur cette terre de la vie. Cependant, Freud confie au Dr Breuer, qui a comme par hasard 14 ans de plus que lui, que non seulement il ne s’est jamais senti jeune dans sa jeunesse, mais qu’il n’arrive pas vraiment à se sentir vieillir. Se sentir jeune : par la reconnaissance que la mise en acte logique s’effectue en soi et non pas par un agent extérieur, ce qui destitue le père rival à imiter dans une procédure oedipienne, alors la logique pulsionnelle éclôt et permet de se sentir vivant en ayant en quelque sorte joyeusement la main, ce qui constitue un parricide. Freud aurait-il eu quelques difficultés dans cette appropriation logique de soi-même, restant trop sous l’emprise de figures paternelles illustres ? Revenant à Freud par ce livre qui nous le montre à taille humaine, André Bolzinger nous montre en direct la procédure parricide par laquelle une nouvelle signature éclôt en procédant d’une ancienne illustre mais castrée de sa dimension dominante. Se sentir vieux : justement, en tant que personnage illustre, inventeur, pionnier, délivrant de la servitude en conduisant à une terre promise, se sentir être la cible d’une mise en acte parricide de la part de successeurs en train de se réapproprier leur logique inconsciente, dans la joie de se reconnaître acteurs de leur vie. Freud sans doute est resté le père dominateur, le père fascinant, le père vénéré, par conséquent y a-t-il eu, de son vivant, un seul successeur traversé par le fillicide qui soit arrivé sur la terre promise en abandonnant à ses portes le guide, renversant le fillicide en parricide libérateur ? L’écart d’âge, pour Freud comme pour André Bolzinger qui l’a aussi mis au cœur de sa démarche scripturale, touche au plus près la procédure oedipienne du fillicide renversé en parricide par laquelle la logique inconsciente s’épanouit enfin comme une mise en acte dont la causalité est toujours en soi, excluant une position passive. La grande découverte freudienne, c’est justement ça : que l’être parlant n’est pas entre les mains de quelqu’un d’autre, passivement et sentimentalement, mais qu’il est l’acteur inconscient d’une mise en acte pulsionnelle et langagière qui exploite à l’infini les occasions présentes de joie et de plaisir, dans le meilleur des cas en se désaliénant de fixations anciennes de couleur oedipienne c’est-à-dire liées à papa qui assure maman, cette mère paradigme d’un agent extérieur de plaisir dont on aurait été séparé de manière traumatique, cette falsification de la mise en acte logique qui ne part jamais de dehors mais de ce dedans entre le corps et la psyché, à partir de traces mnésiques inconscientes non liées aux stimulis extérieurs mais traces de plaisir, qualité et non pas quantité. Freud écrit qu’il est allé de l’avant trop vite, sous-estimant la capacité des gens à comprendre la psychanalyse : comprendre cette logique singulière, jamais de masse, requiert du temps, une capacité d’écoute de soi-même, qui est aussi le temps de se désaliéner de figures fortes de l’enfance et d’aujourd’hui en sentant le pouvoir infanticide qui se camoufle dans l’ascendance de personnages de relief sur soi. Lorsqu’un personnage de relief part trop vite en avant sûr d’emmener dans son sillage ceux qui se sentent libérés de leur servitude, jouissant plus de son prestige que de la capacité de ses suivants de l’imiter dans le même mouvement d’éclosion libératoire de leur logique singulière, il s’impatiente, il ne patiente pas le temps que ces jeunes autres s’entendent eux-mêmes à partir du silence et soient capables de se libérer de fixations anciennes qui se sont transférées sur des personnages actuels mis en série avec les anciens. Freud est peut-être resté fixé à sa passion de Moïse, personnage qui permet à un peuple esclave de sortir de l’état de servitude, ancrant donc son pouvoir à lui plus sur l’état de servitude de ses suiveurs que sur leur capacité logique inconsciente à parler leur singularité. Lorsque quelqu’un d’ambitieux se pose en libérateur, c’est toujours sur le postulat qu’il existe un peuple d’êtres passifs qui croient au principe d’un plaisir donné par le dehors selon un modèle matriciel et qui ont besoin d’un personnage illustre qui seul va contrebalancer le pouvoir aliénant sentimental. Lorsque Moïse peste contre les adorateurs du veau d’or, il est hypocrite : ceux qui désirent s’en sortir, couper le cordon ombilical, sont aussi ceux qui y croit, au cordon ombilical non coupé, à cette dépendance à une chose extérieure pourvoyeuse de plaisir et de satisfaction de besoin.

Avec Jung, le fait même de le nommer fils aîné et successeur, de la part de Freud, signe déjà l’échec de la transmission. La logique de la nomination n’a rien à voir avec le fait d’être nommé par une figure paternelle, bien au contraire. Le nom, inconnu, imprononçable, se nomme lui-même au rythme pulsionnel de la mise en acte logique. C’est toujours le successeur, le junior, qui découvre un beau jour que lui-aussi a un nom, comme le senior a un nom, ce nom qui s’impose en parlant, en se manifestant vivant et singulier, unique. Freud, en adoptant Jung comme fils aîné, se rend-il compte qu’il désactive chez ce junior l’énergie sexuelle qui seule peut faire qu’en bataillant à travers la parole et le langage celui-ci se sentira vivant de manière autonome, libre, non pas en étant nommé, reconnu. Il le prive de la joie et de la fierté de cette conquête, alors même que la démarche de Jung, en venant à Freud, est celle de quelqu’un qui veut être un chercheur indépendant, déchargé des taches administratives d’un fonctionnaire. De sorte que, à partir de ces prémisses, pour Jung c’est en apparence assez facile, il n’a pas besoin de tuer le père, il est déjà reconnu, il n’a pas de nom à imposer de manière vivante, Freud accomplit un fillicide, et s’étonne après que ce fils adoptif n’expose qu’une version édulcorée des écrits freudiens, dans laquelle, comme par hasard, le sexuel n’a plus la première place. En vérité, c’est Freud lui-même, en le nommant, qui a accompli cet acte castrateur, et Jung ne se rend pas compte que la pulsion sexuelle en lui n’a pas besoin de se mettre en acte, la figure paternelle a tué le fils en le nommant, et celui-ci poursuit avec ce nom sans se rendre compte qu’il signifie un fillicide. Freud est amer, le lien amical est rompu… Mais la vraie transmission est-elle une affaire d’amitié ? Freud veut-il être aimé comme lui-même aimait son père ? En tout cas, il considère le Dr Jones comme faisant partie de la famille. Là-aussi, c’est lui qui reconnaît. L’acte de reconnaissance peut-il être autre chose que la reconnaissance par soi-même d’un nom qu’on ne connaît pas mais qui se manifeste par une force active de vie, par une parole qui est un acte de nomination imposant une singularité ?

Freud lui-même a du mal à sortir d’Egypte, il fait lui-aussi partie de ce peuple de la servitude. Il collectionne les statuettes antiques qu’il emmène jusqu’en exil à Londres. C’est-à-dire que le huis-clos familial n’est jamais vraiment rompu, avec ces objets familiers qui ont pris l’apparence de statuettes du passé, et Freud qui tout au long de sa vie joue le soutien familial de ses sœurs, de sa belle-sœur, de ses enfants, manquant souvent d’argent pour le faire, inquiet à l’idée de ne pas pouvoir. Sa femme elle-même, Martha, fait partie de ce huis-clos, puisque sa sœur Anna est mariée avec le frère de Freud. Et Anna, la fille de Freud, restera toujours avec lui, devenant une sorte d’Antigone conduisant son père jusqu’à son tombeau. C’est fou comme le découvreur de la psychanalyse reste fixé, et comme les personnages familiaux, ainsi que les amis (et Freud se sent isolé lorsque la guerre et ses conséquences, ou lorsque l’éloignement ou la mort l’en privent), ont un aspect de doudou. Et c’est incroyable aussi comme cet homme de langage, sans cesse à l’écoute de cette parole en train de faire des histoires, des cachotteries, des jeux de mots, une écoute dans le sillage de la tradition juive ashkénaze du witz qui est un art de dégager une vérité qui se dérobe à l’exactitude, comme cet homme qui tient à transmettre à d’autres cette sorte de science nouvelle (qui s’élance dans le sillage de la neurologie, Sigmund Freud ayant beaucoup appris à la Salpétrière de cette activité des nerfs qui se fait à la frontière entre le corps et le psychique, ceci toujours selon cette logique causale d’Aristote), laisse pourtant son corps se mettre en travers, comme au premier plan. Alors, ce corps tellement parlant embête l’homme de la théorie, des mots sont alors des maux, la colite, les troubles cardiaques, la neurasthénie, et en fin de compte le cancer de la mâchoire. Freud nomme ses misères corporelles le pauvre Konrad, jusqu’à ce que le cancer soit nommé… Lui qui parlait du corps intrus ! De ce corps étranger à enlever ! C’est incroyable comme ses suiveurs ont plus écouté ses mots que ses maux, de sorte que Freud semble n’avoir jamais eu de vrai « chirurgien » de l’inconscient pour extraire ce corps étranger qui devient malin. Ses suiveurs, bénéficiant de la notoriété de Freud à la manière de mineurs qui bénéficient de la lumière mise sur le majeur, ont écouté ses mots parce qu’ils pouvaient s’en servir pour leurs ambitions dans cette nouvelle science de la parole, mais ils ont peu écouté d’une oreille freudienne ces maux qui ramenaient à taille très humaine le grand homme.

Le huis-clos familial que Freud n’a jamais vraiment quitté s’est trouvé redoublé par l’isolement de Vienne dans la suite catastrophique de la Grande Guerre. De sorte qu’il y a un avant et un après. La Vienne cosmopolite d’avant-guerre, si vivante, fait office d’âge d’or, de paradis d’enfance, dont la disparition installe une nostalgie durable et propice à la neurasthénie. Le corps de Freud n’est pas si joyeux que ça, au contraire c’est le corps écrit d’une histoire certes longue mais souffrante, douloureuse. Un corps qui va finir dans le vase d’une princesse Bonaparte… On oublie souvent la Bérézina lorsqu’on évoque le conquérant Napoléon, personnage très important pour Freud qui se définit comme un aventurier, un conquérant audacieux et tenace, mû par la curiosité, entendant ne jamais soumettre le singulier au collectif.

Pfister fut le seul collègue qui n’hésita pas à contredire Freud, à soutenir une confrontation frontale. Mais il est dubitatif sur cette position de Freud qui est proche de celle des Lumières au XVIIIe siècle.

Ce livre est foisonnant de détails que l’auteur a écoutés d’une oreille freudienne, ce qui fait l’effet à ses lecteurs d’une ouverture large de porte sur la vie de Freud, cet homme singulier qu’en effet nous méconnaissions dans sa dimension humaine parce que nous étions focalisés sur un nom célèbre, alors qu’un nom en acte, c’est autre chose. Ce livre a déplacé notre curiosité des textes théoriques vers un autre texte, très personnel et passionnant. Un article n’a pas à rendre compte de tout, mais juste à essayer d’entendre le sens d’une démarche d’écriture. En fin de compte, ce que ce livre défend et promeut, c’est l’humanité de chacun de nous. Et nous sommes là au plus près de la mise en acte rythmique de la logique de l’inconscient, en même temps que nous découvrons un aspect très méconnu de la neurologie, du fonctionnement des neurones, et donc du langage. Voici un livre à lire absolument ! Les lecteurs y entendront la signature d’un écrivain qu’on ne connaît pas encore beaucoup, mais on se dit que parfois la notoriété nuit à l’oreille freudienne !

Alice Granger Guitard



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