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Tout autre, François Meyronnis

Editions Gallimard, collection L’Infini, 2012

jeudi 10 janvier 2013 par Alice Granger

« Donner tort de toutes mes forces à ces hommes qui devenaient des serfs », avec leur « petite morale utilitaire ». « Prendre parti contre eux et pour le langage ». « Singulier, en quête d’autres singuliers, je n’ai rien à voir avec l’individu concocté par l’universalisme. » Car comment ne pas dépérir là où s’estompe le sens de toute parole ? s’écrie François Meyronnis. Au commencement est la parole, non pas la fabrication industrielle de la vie, non pas son traitement de masse ! Le livre de Meyronnis convoque le lecteur, l’attaque, le secoue, en fait le personnage de son roman auquel il pose cette question de vie et de mort : « comment sortir de ce micmac ? »

Depuis toujours, François Meyronnis refuse. Face à un extérieur qui organise la gestion des humains, pour faire gagner le calcul et le chiffre, dans une guerre non dite qui éternise la catastrophe nazie, il ne collabore pas, mais s’en tient à son geste de rupture, de détachement. Il est l’un des rares écrivains à écrire avec ses mots, son corps, son cerveau, la coupure du cordon ombilical, alors même que notre monde marchand planétarisé éternise une logique du placenta et du cordon de la bourse, dictant tout aux hommes reliés. L’aventure humaine née commence par cette rupture logique, par ce chaos, par ce désert, par ce néant, par cette perte, par cette non faim, par cette sensation si nouvelle de liberté, par ces expériences corporelles et cérébrales qui s’impriment en traces, en représentations psychiques, en plaisir, en apaisement et sont à l’origine d’une mise en acte rythmique incessante, d’une nomination. Pour l’être né, détaché, la vie n’est pas dictée par l’extérieur qui lui veut du bien et lui programme tout sans dire quels bénéfices il en tire, elle se met en acte depuis l’intérieur du corps, depuis le cerveau, les neurones, et sur la bases rythmique d’expériences originaires. Face à l’enfer d’être relié, d’être devancé, d’être colonisé, d’être exaucé avant d’avoir pu désirer, la rupture, le retrait, le désir de solitude, quelle joie de sentir un corps libre, non touché, non approprié par la société anticipatrice ! Le retrait, la rupture, l’intervalle béant, la solitude, rendent possible de nommer. L’extérieur s’émerveille de lumière, de couleurs, de mouvements, de musique, de chants, de mots, nommer c’est comme faire les premiers pas sur une terre dont je suis le découvreur, personne ne me vole cette éclosion des choses qui rime poétiquement avec le rythme du corps et sa vie pulsionnelle. La parole, celle qui est au commencement, telle l’inconscient qui est entre le soma et la psyché, construit un pont entre les expériences originaires qui ont laissé des représentions dans le cerveau, et la terre de la vie où de nouvelles expériences vont se reproduire, avec cette satisfaction pulsionnelle du corps, cet instrument de musique qui vibre, qui alterne tension pulsionnelle et apaisement. La parole, et la nomination, cela permet à l’être qui parle à partir des traces de ses expériences, à partir du roman intérieur en cours de sa vie et non pas le traitement de masse que lui promet la planète marchandisée, de partir à la recherche des objets de son désir, de fêter des retrouvailles, ceci n’étant possible qu’à partir du détachement, de la perte, dans une perspective rythmique des expériences, à partir d’une sorte de texte inconscient très singulier auquel l’aujourd’hui est sans cesse confronté. Dans une sorte d’ecceité scotienne, c’est toujours l’être singulier qui décide si ce qui lui arrive est de qualité, très loin de la quantité. Et non pas l’extérieur colonisateur qui décide de ce qui est bien, bon, et surtout rentable.

Le texte si fort, si rare, de François Meyronnis, part à la recherche de prochains, de lecteurs qui seraient comme lui singuliers, non addicts au traitement de masse, qui se reconnaîtraient personnages de son roman, qui se laisseraient entraîner dans l’acte de rébellion en vue d’un monde différent. Une sorte de miracle dans le marécage d’aujourd’hui. Une sorte de sevrage possible. Un détachement inattendu. Une résistance silencieuse qui se révèle à la lecture. Un désir incoercible de se retrouver en soi, de ne plus accepter d’être mort-né. Le solitaire François Meyronnis a su reconnaître quelques prochains, par exemple Yannick Haennel, Philippe Sollers, mais aussi des prédécesseurs. En le lisant, nous entendons son désir que la vie singulière compte, qu’elle ne soit pas quelconque et vite effacée même de son vivant. Sa vie et son écriture sont une guerre pour que la vie humaine ne soit pas interchangeable, mais au contraire que chacune ait sa singularité, que celle-ci reste vive par-delà la mort, il milite pour que chacun d’entre nous se batte pour être quelqu’un, afin de ne pas être jeté dans la grande fosse du traitement de masse des humains où personne ne fait nombre, où seul le chiffre, ce que ça rapporte, compte.

« Ma parole vient d’ailleurs, même lorsqu’elle parle du monde. » Cet ailleurs, qui évoque cet inconscient qui refuse d’être n’importe qui mais constitue un être déjà singulier par ses expériences, par son corps vivant, par une exigence rythmique pulsionnelle qui l’habite, qui tranche radicalement d’avec ce présent qui voudrait le rattraper par un cordon (de la bourse…), trace un soi inviolable, non colonisable, intraitable. Sa parole va se mettre au service de ce corps, de son économie pulsionnelle. Rien à voir avec un extérieur qui prétend faire faire l’économie d’une véritable recherche de la qualité, de la retrouvaille.

Dès les premières phrases, Meyronnis se présente comme quelqu’un qui ne ressemble pas, un irrégulier : bref, c’est quelqu’un ! Et il dérange ceux qui ont renoncé à être quelqu’un, ceux qui ont préféré être produits en série quitte à être morts-vivants, aussitôt renoués au cordon du traitement de masse industriel dès qu’ils sont détachés du placenta matriciel. Meyronnis, c’est quelqu’un qui sent de manière très vive le caractère mortifère des normes admises, qui a toujours fui la ruche. Nécessité de rester singulier. Question de vie et de mort. « Dès la tout enfance, je vais vers une mise à mort sociale. » Il n’est pas enfant dans n’importe quelle société : c’est la France qui, depuis l’après-guerre, s’industrialise, et, donc, propose à ses habitants de plus en plus une norme de masse, industrielle, où l’être humain voit en quelque sorte un placenta symbolique chargé de produits de consommation et de bons préceptes pour bien éveiller proposer une re-connection comme jamais. Un monde où l’on croit que l’horreur nazie est loin ! Alors que la colonisation des cerveaux humains par la société marchande, dans le sillage de l’Amérique venue sauver l ‘Europe, est une guerre aussi destructrice, mais invisible. Dans cette France qui n’en finit pas de se réjouir, des années et des années après, de la paix retrouvée, l’invasion par les choses, les prêts-à-jouir et les prêts-à-penser, semble sans douleur coloniser les cerveaux, prendre les commandes du dedans des humains, et très peu s’en aperçoivent… Meyronnis si, et quelques autres ! Instinctivement, il ne peut renoncer à sa liberté, et, surtout, à cet événement sans lequel un être humain ne peut être quelqu’un, à nul autre pareil : la coupure du cordon ombilical, le fait de ne plus dépendre d’une entité nourricière qui décide de tout apport ! A partir de cette coupure définitive, plus aucune entité nourricière ne peut prétendre décider de ce qu’elle fournit pour le bien de l’être qui mourrait sans elle ! C’est l’être né qui part à la recherche de ce dont sa vie a besoin, et qui en reconnaît au quart de tour la qualité, sa parole étant l’entremetteuse entre l’intérieur de soi et l’extérieur qui est tout sauf un placenta, puisque nous ne sommes plus dans une même logique. L’extérieur ne tient sa lumière, ses couleurs, ses sons, ses événements, et ses habitants que de l’admission d’un chaos originaire, que d’une destruction d’une logique placentaire. Aucun extérieur ne peut tromper en se présentant dans une logique placentaire, puisque cette logique-là ne fonctionne plus.

Meyronnis fait partie de ces rares écrivains qui font revenir le temps de la coupure, du chaos, du changement de logique. Il semble n’en avoir jamais fini, vivant comme un paria, moqué, parce que, effectivement, le monde actuel est une forclusion de la coupure du cordon ombilical, ce monde n’en finit pas de voir ses habitants reliés comme jamais, programmés, formatés, gavés, distraits, totalement anticipés par la science et l’industrie, jamais la brisure du moule qui préside à l’avènement du symbole, ce moule brisé, n’arrive plus à s’inscrire.

« Une puissance, en moi, résistait. » Meyronnis, déjà face à ses maîtresses d’école, résiste au grand traitement de masse qui commence après-guerre pour uniformiser l’être humain. Son cerveau, son organisation intime, disent non. C’est ça que l’industrialisation de la vie nie : le fait d’être né, d’avoir un corps non dépendant, non englobé, et d’avoir à vivre avec le dehors, y trouver de quoi renouveler des expériences de qualité dont un texte intérieur absolument singulier est seul capable de juger. Ce que « je » désire ne peut correspondre à un produit manufacturé ! Le goût pour telle nuance très spécifique de couleur, un silence très spécial que je suis seule à reconnaître, un chant d’oiseau à l’aube, bref chacun à un texte très personnel qui s’est imprimé très tôt, en confrontation duquel toutes les choses produites en nombre vont paraître grossières, de la nourriture pour cochons qui se précipitent. Dès les premières ligne de ce livre, nous voyons François Meyronnis résister, fuir, déserter : il ne peut accepter d’être relié, d’être normé, au risque d’être rejeté, de ne pas réussir. Sa vérité, celle d’un être singulier qui n’est plus relié parce qu’il est né, celle d’un vivant qui doit lui-même aller à la recherche de ce qui, avant, venait de ce qui l’englobait mais par rapport auquel déjà in-utero il se désaccordait en bougeant à contre-rythme des stimulus matriciels. Sur ce front, il a très tôt joué une partie décisive. Rebelle à la numération. C’est lui qui nomme, non pas les produits nombreux qui s’additionnent, se soustraient, colonisent ou se font désirer en manquant. A l’école, il transforme en ronron la parole enseignante. Indifférent plutôt que hostile. Il sent instinctivement qu’en résistant, il empêche son intelligence de s’asphyxier. Cette intelligence qui ne peut s’élancer qu’à partir d’une coupure de l’état relié, qui se développe par ce changement radical de logique, par ce saut vers la terre naissante, vers la lumière, vers le radicalement autre et nouveau.

L’orthophoniste qui doit le rééduquer s’avère de son côté, elle donne aux lettres une tournure subversive. Gorgée d’un son, une lettre agite l’espace, le fait vibrer, et, sans doute, fait du corps un instrument de musique. C’est le corps qui parle, fait sortir le son, et ainsi se présente au dehors qui l’invite à faire nombre. L’orthophoniste invite le nouveau-venu à se faire entendre avec ses lettres-son, le corps fait vibrer l’espace, il joue avec sur plein de registres sonores. Il y a beaucoup de sensualité dans ces scènes d’apprentissage. Les lettres, avec leurs sons différents, modulent le corps, en font sortir la voix. Avec ces sons, un jeu et non pas un raccordement totalitaire se fait avec celle qui apprend les lettres, celle qui n’est pas toujours là, celle en l’absence de laquelle il pourra ensuite encore et encore renouveler ce qu’il a appris, dire ces lettres avec son corps, plaisir des sons, de la voix, et de signifier par elle sa vie singulière à d’autres êtres singuliers. Cet instrument de musique sur le bureau de l’orthophoniste : un rhombe de sorcière, avec lequel il tire un son continu. Une institutrice n’aurait jamais pensé à lui faire sentir la proximité des lettres avec l’instrument de musique, ni à rapprocher cet instrument de musique du corps qui produit les sons et surtout la voix. L’institutrice en reste à l’aspect utilitaire de l’apprentissage des lettres, très loin de ce sexuel, comme diraient les psychanalystes, qui marque chaque acte, question de plaisir, de satisfaction, de désir, d’apaisement, d’une sorte de rythme incessant par lequel le corps vivant passe de la tension pulsionnelle au repos. Comment l’enfant peut-il apprendre les lettres, et la parole, si on ne lui laisse pas toucher à l’enjeu de tout acte humain, à savoir cet effet de plaisir qui passe par le corps et le cerveau, par exemple par ces vibrations singulières que suscite chacune des lettres lorsque le corps, des poumons à ses corps vocales, à sa bouche, à ses lèvres, aux oreilles, les prononce et les entend, lorsque, aussi, il les fait entendre, suscitant chez l’autre en face d’autres sons ? Désormais, on s’en tient à l’utilitaire ! S’en tenir, d’abord, aux corps musiciens, joueurs, ça part de là, ça se met toujours en acte comme ça, du corps et du cerveau. Ce n’est pas traité du dehors, et selon une norme, un programme, et selon un savoir et une science sur ce qui est bien, pour tous, la même chose pour tous. Non, chaque acte humain est singulier, ne pouvant être anticipé par le dehors. Importe le texte intérieur qui distingue cette singularité.

« A sept ans, donc, pressentiment de ce fait existentiel que je n’ai aucune solidarité avec l’ordre du monde. » Il n’est pas soumis à la logique d’un relié ! Le chaos a détruit cette logique. La parole a opéré une dissociation radicale. Même in utero, le corps, à partir des traces mnésiques qu’il a déjà, suscite de lui-même la reproduction d’expériences vécues dont il garde traces, texte : bientôt, il n’attendra pas que la mise en mouvement, le stimulus, vienne de l’instance matricielle qui l’entoure et dont il dépend, il prendra l’initiative du mouvement depuis son cerveau, son corps se retournera à contre-rythme de la mère. Désolidarisation.

En vacances en Toscane, il ne sait plus dans quel sens se mettre dans le lit, dans la nuit, le désarroi est immense, « j’ai le sentiment d’une perdition abyssale ». « Découverte terrifiante d’un trou d’être ». Trou de la chute, de la naissance… « impression d’être soustrait à ce qui est »… Expérience d’un saut d’une logique à une autre. « suspendu en l’air, trituré par les vents de la peur. » Pour pouvoir faire ce genre d’expérience, très jeune, il faut vraiment avoir une mère qui ne l’évite pas, qui laisse advenir l’effraction, le trou. Qui ne craint pas d’être trouée, de ne pas être pour lui un dedans éternel. « … le trou m’a recraché, me rendant de plain-pied avec l’envers. Initié, en somme. » Le corps de l’enfant, la mère avec son corps ne peut en symbiose porter ses expériences : l’enfant est jeté dans sa solitude de corps détaché.

Garçon inenseignable. Guerre avec la prof de mathématique. Conseil de discipline après les vacances ? Elle ne rentre jamais de vacances, victime d’un accident…

Meyronnis n’est pas comme les autres, il entend cela toute son enfance. Ne niant pas que tout parte « d’une défaillance dans ce qui me singularise. » C’est vrai que pour lui, la nécessité vitale de se détacher, de se singulariser, donne un pouvoir énorme à un monde qui veut rétablir avec lui une logique de dépendance, de normalisation. Sa résistance qui n’en finit pas le fait s’éterniser au voisinage de ce qu’il repousse, donc il reconnaît à cette instance le pouvoir de totaliser ce qu’il craint par-dessus tout. Il reste dans une position de résistance, de refus, de cassure. Comme s’il devait se faire reconnaître comme celui qui imprime cet événement de coupure, ce saut d’une logique à une autre logique. Mais aussi comme si quelque chose dans le passé n’était pas encore arrivé à son accomplissement et à la reconnaissance qui s’ensuit. Dans certaines familles, quelqu’un n’a pas pu faire événement et date par un acte inédit et révolutionnaire car il y a eu un empêchement, une forclusion, alors cet acte à conclure insiste dans les générations ultérieures, jusqu’à ce qu’un descendant réussisse à mener à bien la mission. Ce descendant plus sensible qu’un autre ne peut se sentir libre qu’une fois qu’il a accompli au nom de l’ancêtre (qui ne le laisse pas en paix et ne s’apaise pas lui-même) la mission qu’on n’avait pas versée à son compte. Un descendant qui est donc resté en arrière, ailleurs. Sa guerre est d’abord celle d’aïeux. Des êtres qui s’étaient singularisés, mais qu’on ne reconnut pas en tant que tels. Insistance d’un texte à faire arriver à destination. Des êtres qui, loin en arrière, s’étaient attaqués à un ordre établi, avaient voulu foutre en l’air cet ordre, et dont le message est que chaque génération doit à son tour mettre en acte la même rébellion, d’où ce lien aujourd’hui si inexistant entre les morts et les vivants. Ce qui insiste au fil des générations, c’est le résultat de ces actes de rébellion, de destruction : c’est le chaos et le néant pour qu’advienne quelque chose de nouveau. Dans une vie humaine, il n’y a qu’un seul événement révolutionnaire, c’est ce saut d’une logique à une autre logique qu’opère la destruction de l’état relié du temps fœtal ! Chaque événement se ressent de cet événement-là. Du chaos et du néant qui atteste de ce saut d’une logique dépendante à une logique libre, au temps de la parole. L’écriture de Meyronnis semble n’en plus finir de ne pas trouver de traces de cet événement dans le monde d’aujourd’hui, malheureusement, comme si aucun prédécesseur n’avaient pu y laisser des traces par la transformation de ce monde. Au contraire, ce monde est de plus en plus marqué par la forclusion de cet événement qui, pourtant, devrait structurer chaque être né. Meyronnis nous paraît frappé depuis toujours du fait que les prédécesseurs ont échoué à inscrire cet événement structurel dans l’organisation du monde extérieur. Alors, en cours d’écriture, il va retrouver des prédécesseurs, des aïeux, qui étaient pourtant passés à l’acte, cet acte double étant resté en souffrance. Dans cette écriture si singulière, Meyronnis nous semble de plus en plus frappé par le fait que ce monde extérieur n’est en rien organisé en fonction d’un être humain né séparé, autonome, libre de ses actes, faisant partir de lui-même, de sa mémoire, de ses désirs, ces actes qui se combinent avec les situations extérieures. Le monde d’aujourd’hui est falsification du statut réel de l’être humain né. Cet écrivain scrute le monde, en lui résistant de toutes ses forces, jusqu’à espérer y voir un prédécesseur qui aurait réussi à lui présenter ce monde en adéquation avec son statut de parlant, de né, de séparé. Il y a une logique dans tout ça : si vraiment je suis né, je suis dans une série infinie de nés, je suis du nombre des nés, nombre infini, et le monde où ils vivent s’organise à partir de la coupure, ce n’est pas un monde pour dépendants. C’est pour cela qu’on décèle dans ce texte une telle espérance d’un monde autre, et de prédécesseurs et prochains qui ne se vivent pas comme des assistés, comme des formatés. Meyronnis a un tel désir de rencontrer dans ce monde des personnes, d’autrefois ou d’aujourd’hui, qui s’imposent en responsables de la mise en branle d’une autre logique pour ce monde du dehors ! Des militants de la parole, des guerriers qui n’ont pas peur de leur parole et qui développent un art de la guerre qui vise la paix entre humains libres, nés, qui se sont rebellés contre l’état relié et ses assureurs. D’une certaine manière, Meyronnis n’en finit pas d’être frappé par le fait que personne n’a jusqu’à ce jour réussi à imprimer dans l’organisation du monde extérieur l’événement structurant de toute vie humaine née, comme si cet acte n’avait jamais été fini, comme si la nouvelle de la fin de l’état de gestation n’était pas encore arrivée, pas encore imposée, avec tout le charivari biblique que cela impliquerait ! Meyronnis, depuis sa réserve, depuis sa retraite asociale, comme sur le bord de la route, est encore en train d’attendre que le prédécesseur finisse son acte fondateur, afin que le monde terrestre ne le voit plus, lui le descendant, comme un éternel relié à son placenta, à sa matrice. Meyronnis n’en finit pas de souffrir du retard de son ascendant à imprimer dans le monde terrestre le changement de logique qui devrait l’y attendre puisqu’il est né. Il ne cesse de se demander pourquoi ce n’est pas déjà fait, déjà imprimé, déjà organisé en conséquence avant lui, pourquoi c’est lui, de toute la force de son refus, qui est obligé de mettre en acte ce charivari, ce tohu-bohu originaire d’où commence la nomination. Il met le doigt sur un défaut d’enchaînement de la lignée humaine afin que chacun puisse se compter du nombre des nés. Comment serait-ce possible si avant lui il n’y avait pas vraiment des nés dont l’organisation du monde terrestre attesterait de l’œuvre en cours. Le monde terrestre, c’est vraiment catastrophique, ne comporte aucune trace que des hommes y auraient œuvré et vécu en nés donc en séparés par rapport à l’état foetal. Au contraire, tout semble y être fait pour rassurer les humains, ils sont toujours branchés, dépendants, devancés. Meyronnis finit par apercevoir dans le lointain passé deux ancêtres qui avaient mis en acte quelque chose contre l’ordre établi. Il se reconnaît alors d’une lignée vraiment humaine ! Quelle joie discrète que d’apercevoir des aïeux qui ne furent pas dupes, et qui au risque de leur vie frappèrent afin que le changement de logique s’imprime et s’effectue. Deux aïeux qui osèrent ! Lorsque, dans ce texte qui devient une sorte de roman fondateur, Meyronnis réussit à nommer ces deux aïeux, on entend en lui une sorte de jubilation, de la joie à les voir à retardement venir finir leur coup dans le monde d’aujourd’hui afin qu’il ne soit plus un monde faux, infantilisant, un monde de morts-nés. Jusque-là, c’est étonnant comme Meyronnis, se tenant dans sa retraite, sa réserve, son désert, met en scène ce mort-né ! Voyant arriver ses deux aïeux en face de lui, en train d’accomplir un acte révolutionnaire dans l’organisation du monde terrestre, l’auteur jusque-là asocial comprend ce que veut dire la lignée humaine. Pour que lui-même advienne au statut d’un né, il faut qu’avant lui il y en ait déjà. Or, jusqu’à ces deux aïeux qu’il retrouve, certes il rencontre quelques rares êtres singuliers comme lui qui sont plutôt campés dans un acte de résistance à un monde invivable, mais jamais il n’avait encore eu affaire à des « quelqu’un » qui osèrent frapper l’instance de pouvoir qui perpétuait l’ordre et la logique ancienne. Dans ce texte qui vire au roman fondateur, Meyronnis retrouve une sorte d’acte fondateur parricide qui cherche à faire s’effondrer un ordre ancien fondamentalement incestueux, il les a, ces deux personnages qui osèrent chacun à leur manière tenter de détruire l’instance qui faisait tenir l’ordre ancien où la dépendance devait perdurer.

En effet, dans son livre, bientôt François Meyronnis nous conduit à deux de ses ancêtres, l’un de la lignée maternelle, l’autre de la lignée paternelle. Non sans s’être d’abord inventé une origine sarde, qui n’est biographiquement pas vraie. Il s’invente venant de la Sardaigne montagneuse, sauvage. Il s’écarte par cette île difficile du sentimentalisme glauque des attaches familiales, comme si tout cela s’était détruit, avait dévalé avec l’avalanche placentaire. La Sardaigne : c’est ainsi qu’il nomme un endroit originaire devenu inaccessible, montagneux, une métaphore judicieuse et poétique du pays matriciel qui fut produit au temps de la gestation mais n’est à proprement parler ni de la mère ni du père, puisque c’est quelque chose qui disparaît avec la naissance, un pays où n’ont vécu ni la mère ni le père. La métaphore de la Sardaigne est donc extraordinaire ! Ecrire, je suis Sarde, cela signifie que Meyronnis est originaire d’une île, au temps de sa gestation, qui n’est ni celle de sa mère ni celle de son père, mais juste la sienne à lui. Entre sa mère et lui, en ce temps d’avant la naissance, il y a ce tissu d’une île montagneuse qui fut produit juste pour lui et pour un temps compté. Meyronnis souligne le caractère étranger de cette île sauvage, la Sardaigne, par rapport à sa mère et son père. Il est d’ailleurs, une origine différente de la leur, et là, dans cette île sauvage, ses expériences originaires ne sont pas celles de ses parents. Processus de singularisation.

L’auteur tient à souligner que ses deux aïeux, ce n’est pas par une transmission familiale, orale, qu’il s’aperçoit de leur existence. On a envie de dire : il a cherché leurs traces dans le monde terrestre d’aujourd’hui, et les a d’abord retrouvés en négatif, par le manque d’acte imprimé dans l’organisation du monde d’aujourd’hui, par la question lancinante : pourquoi, avant moi, personne n’a bataillé pour détruire cette logique de dépendance, pourquoi au contraire on dirait qu’il y a un gardien de cette logique de dépendance, un gardien qu’il eût fallu éliminer par acte parricide sur un… évêque, par exemple. Peut-être est-ce pour cela que Meyronnis écrit : « Mon affaire a été violente dès le début . » Le détachement ombilical est forcément violent, c’est un anéantissement, et cet axe du néant est vraiment structurant !

Et voilà ! Des actes que je lis comme parricides auraient, s’ils avaient réussi, précipité l’avènement d’une autre logique. Si le garant de l’ordre ancien avait été tué ! Une sorte de père retenant morts-nés ses enfants en les maintenant dans la dépendance, en leur faisant, via le discours scientifique et mercantile, un monde pour leur bien où ils ne manqueraient de rien mais surtout où gavés éveillés ils obéiraient à jamais. Un père de morts-nés heureux de l’être dans leur semblance de vie tout anticipée, assureur de matrice monde ! Ce qui touche Meyronnis remonte bien avant sa naissance, et remonte à plusieurs siècles. Des actes commis il y a plusieurs siècles « peuvent encore jeter de vifs éclats en nous… il suffit qu’une existence s’ouvre à la scintillation qu’ils allumèrent en elle. » Quels actes allument cette scintillation en une existence qui s’ouvre ? Actes au pluriel ! Un acte parricide qui détruit l’instance paternelle qui assure un statut matriciel, un temps de dépendance, et si cette instance est tuée, alors le monde matriciel s’anéantit, deux actes de destruction se suivent. Une existence, celle du né, s’ouvre à la scintillation. A la lumière. « Quant à moi, dès l’âge de neuf, dix ans, cette ouverture était effective. » La meilleure façon de prendre de la distance avec la société, c’est, écrit Meyronnis, « de jeter un pont avec ses ancêtres ». Certains d’entre eux peuvent-ils offrir des enseignements cachés à quelqu’un « qui s’est toujours senti un hors-la-loi » ? Hors-la-loi ? Quelle loi, sinon celle de l’interdit de l’inceste, c’est-à-dire l’interdit du rien-ne-manque de l’état branché fœtal perpétué dehors ? Se nommant hors-la-loi, Meyronnis va très loin ! Il résiste à la loi de l’inceste, qu’il ne faut pas du tout comprendre comme coucher avec sa mère, mais plutôt une loi qui oblige à rester relié, comme si le cordon ombilical persistait dans la logique de notre société si anticipatrice sous couvert de discours scientifique, sachant tout ce qu’il faut faire et produire pour les besoins et le bien des humains et avant qu’ils demandent et parlent tout est déjà là.

« Avant tout, je veux dire que rien de mes ancêtres ne m’a été transmis ; personne, autour de moi, n’y attachait la moindre importance, ni même ne les connaissait. Une charpie de rumeurs, pas plus. » Le désir d’en savoir plus a surgi du plus profond de son cerveau. Quelques paroles de vieilles tantes. Des paroles gelées. « Tirant leur origine à la fois de Corse et de Toscane, ces paroles nécessitaient des oreilles un peu spéciales. » Des oreilles qui entendent encore que d’autres ont vécu avant lui ? Désormais, dans l’interchangeabilité ambiante, les vies d’avant sont effacées très vite, pas de traces, pas de paroles qui restent, pas de transmission, que des has been… Des déchets. Là, Meyronnis, au contraire, sent vivement que des vies ont vécues avant lui, et qu’elles perdurent dans le temps. Peut-on trouver du sens à sa propre vie, tenir à sa singularité, si au préalable d’autres singularités ne se sont pas imposées à nous, si vivantes, si batailleuses ? D’où vient l’estime de soi ? Si les jeunes voient leurs aînés comme des has been, comment leur serait-il possible d’avoir de l’estime pour eux-mêmes, ils ne seront que de futurs déchets ! Meyronnis, en retrouvant la trace de ses ancêtres si batailleurs met en relief la nécessité pour chaque descendant qu’avant lui des ascendants se soientt imposés s’aimant eux-mêmes, se comptant pour quelque chose déjà par la rébellion, s’inventant leur vie, se singularisant par leurs actes, et ne se contentant sûrement pas de n’être que des sujets bien obéissants dans le meilleur des mondes faits pour eux ! Meyronnis met le doigt dans la plaie : on ne peut s’aimer soi-même et s’engager dans la bataille incroyable de la vie que si quelqu’un nous a enseigné par sa propre vie qu’il n’a jamais rien délégué à un pouvoir extérieur, qu’il s’est rebellé contre toute anticipation, qu’il ne s’est pas laissé être parlé mais a parlé lui-même. Le secret de l’estime de soi ? Transmis par un ancêtre dont les actes ont nourri sa propre estime de lui-même, non pas ce sentiment de culpabilité qui naît d’être passif, relié, dicté, mort-né derrière tant de distractions et d’obéissance.

D’abord, l’ancêtre de la lignée paternelle, qui vient de Corse. En 1563, un noblaillon est en train de conspirer avec la Toscane où il envoie des lettres, contre les autorités génoises. Voici un ancêtre qui veut anéantir quelque chose, un pouvoir incarné par les autorités génoises. Mais le comploteur, Ferrante delle Muracciole, ancêtre de Meyronnis, est démasqué. Au passage de Fulmirato : un nom qui signifie « foudroyé, fulminé. » Il est arrêté, mais libéré par ses partisans. De cette péripétie découle une rébellion. On sent que Meyronnis voudrait par son écriture susciter une semblable rébellion contre des autorités… Le comploteur reste en retrait, c’est celui qui l’a libéré qui est le chef. Au col de Vizzavona, les Génois dépêchent un grand nombres de soldats pour réduire la rébellion. On coupe les châtaigniers, on met le feu aux maisons, ce qui provoque la colère des habitants qui se rangent du côté des rebelles. L’acte qu’on pourrait qualifier de parricide puisqu’il s’attaque à l’autorité fait boule de neige. Ce n’est qu’en 1567 que Gènes vient à bout de la révolte, au lieu-dit Belzébuth. En 1568, ont lit dans une étude publiée par un parent, un abbé Muracciole, que Ferrante fait l’objet d’un pardon solennel de la part de Gènes, et il est exempté de l’exil à perpétuité. Il est rétablit dans ses biens, qu’on lui avait confisqués. Pardon contre vœu de fidélité de la part du comploteur… Une rébellion qui, finalement, aboutit à renforcer… les autorité génoises… Le chef, celui qui avait délivré le comploteur arrêté, lui, est décapité. Apparemment, le double du comploteur est tué, par l’autorité ! Sauf que, curieusement, le comploteur qui met en acte un renversement de l’autorité est rétabli : comme si l’autorité génoise l’admettait comme quelqu’un !

Puis, l’ancêtre de la lignée maternelle, en Toscane. Ces aïeux sont gibelins, favorables à la dynastie souabe. Dans la famille de sa mère, on ne criait pas sur les toits qu’un des ancêtres avait tué un évêque dont il avait la garde ! Acte impardonnable, sacrilège ! C’était au XIIIe siècle, lorsqu’il y avait encore un parti souabe en Toscane. Il était d’un lignage gibelin, mais on ne connaît ni son nom ni celui de l’évêque. Mais, un après-midi, Meyronnis découvre le nom de son ancêtre dans… La Divine Comédie de Dante, au chant 12 de L’Enfer ! Immense baignoire sanglante où les âmes violentes sont mises à bouillir… Des centaures les transpercent de leurs flèches… Pour Dante, lui-même exilé de Florence, lié aux gibelins par le partage de l’exil, celui qui a tué l’évêque reste le plus inexpiable des ennemis. Mais Dante choisit de ne rien dire de l’affaire. Meyronnis n’en trouve le récit que dans une note milanaise de la Divina Commedia comportant un sérieux appareil critique. C’est ainsi que, parmi les notes, il trouve la piste du vieux crime familial, ainsi que le nom de l’ancêtre qui l’a commis : Riniero Pazzo. Annales de la Toscane : sur une route du Val d’Arno, une ambassade conduite par un évêque se dirige vers Viterbe où l’attend le pape. Cette ambassade traverse des terres qui sont sous la juridiction de Riniero. Le seigneur du lieu et ses gens attaquent le convoi et tue l’évêque. Le pape et la ville de Florence lancent les foudres contre Riniero, qui résiste longtemps dans ses châteaux, avant d’être tué. Mais, se demande Meyronnis, pourquoi a-t-il commis ce crime comme l’autorité ecclésiastique ? Des sources expliquent que cet évêque était mandaté auprès du pape par le roi de Castille pour arranger l’élection de l’Espagnol au trône des empereurs gibelins, ce qui était inacceptable pour Riniero. Celui-ci, de même que l’ancêtre Ferrante, exclut l’acquiescement, écrit Meyronnis. Dans son nom, Pazzo signifiant Fou, une autorité se laisse entendre, entremêlée à la folie et s’agrippant au sceptre de l’évêque, du pape. Chacun des deux ancêtres réfractent, chacun à sa manière, en des lieux et des temps différents, « des ondes ténébreuses qui s’apparentent ».

Ces deux ancêtres expriment un foyer d’influence laissé derrière eux par leurs actes. Au fond, peu importe que l’autorité attaquée soit ou non détruite, c’est l’acte de rébellion qui importe et qui influence dans le descendant la même rébellion, la même réfraction, le fait de ne pas rester passif devant des décisions extérieures, le fait de dire par des actes ce qu’on en pense, le fait de chercher à imprimer une déviation de ce qui était prévu. « Un geste, disent les kabbalistes, a des répercussions dans les mondes visibles et invisibles. » Un geste qui ne laisse pas faire, qui incise un branle-bas, qui force ceux qui ont le pouvoir à craindre des paroles, à sentir des regards critiques, des mises en question, des attaques possibles.

Meyronnis insiste : l’initiative pour retrouver les actes, les noms des deux ancêtres, vient de lui. Il se rend alors compte que les deux entités accompagnent depuis son plus jeune âge la plus furtive de ses pensées. Sa pensée implique toujours un écart Rinero et un écart Ferrante, quelque chose comme une petite embardée, une déviation légère, parce que les gens de bien, tel l’évêque d’autrefois, ou l’autorité génoise, il ne les aime pas. Il n’aime pas ces figures de l’ordre établi, qui impliquent une subordination, de n’avoir rien à dire de ce qu’elles décident et font : alors, dans ses deux ancêtres qui osent défier ces figures de bien, il reconnaît son propre désir d’embardée, la tartufferie lui semble horripilante, on sent la rage parricide. « Un élan vers la dissidence, à la racine, dissuade toute mise en conformité. » Les premiers déviants, ses deux ancêtres, lui ouvrent le chemin. Mais bien sûr, leurs actes ne valent que pour eux, à chacun de mettre en jeu sa propre dissidence ! D’attaquer la figure d’autorité afin qu’elle cesse de décider de tout. « Ce que j’ai à comprendre débute par le crime. » Un parricide symbolique. Afin d’apercevoir mieux que d’autre la destruction à l’œuvre dans ce monde du chiffre, de la rentabilité, du traitement de masse. Ce sont de nouveaux évêques et leurs magouilles qu’il y a à abattre juste en ne restant pas ahuris devant eux… « … il n’est pas impossible de pénétrer au cœur de la lutte, où, soudain, il n’y a plus de malfaisance… » Voilà le formidable message de ce livre ! Qui invite le lecteur à l’acte de rébellion structurant !

Alice Granger Guitard



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