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Lumières de Pointe-Noire, Alain Mabanckou

Editions du Seuil, collection Fiction&Cie, 2013

jeudi 17 janvier 2013 par Alice Granger

Lorsque Alain Mabanckou revient au pays de son enfance, le Congo, après vingt-trois ans d’absence, le cercle ne se referme pas, c’est plutôt le pas d’une spirale qui s’inscrit.

Ce livre, qui se présente à première vue comme le récit des retrouvailles de la terre d’enfance, me semble plutôt le livre du départ définitif, de l’écriture de l’œuvre du temps pendant la longue absence : maman Pauline est morte, peu de temps après papa Roger le père adoptif est mort aussi, la maison n’est plus pareille. Alain Mabanckou est venu constater les effets du temps. Il est en visite, il ne dort pas là où il dormait jusqu’à son départ mais à l’Institut français du Congo à Pointe-Noire. Ecrivain, il est l’invité de ce centre culturel français. Jusque sur la terre natale, il habite une extension de la terre française, cet Institut. Il est là pour des conférences, et en profite pour revoir les siens, il est celui qui vient d’Amérique et d’Europe, il donne de l’argent comme s’il donnait un peu de l’ailleurs où il vit. Il n’est pas venu exprès, les activités de l’écrivain qu’il est devenu ont donné l’occasion de revoir ses proches, de sentir l’absence de ceux qui sont morts, de constater que le temps a changé la maison, le paysage, la sécheresse a imprimé sa tragédie.

« Un gamin va naître jadis » : naître, c’est se séparer de sa matrice définitivement pour aller vers la vie en train de se vivre. En se réappropriant le texte d’une vie originaire désormais coupée de la vie d’aujourd’hui, mais qui imprime la singularité de ce « gamin » né. Ce texte ancien imprime la qualité et la singularité en chaque acte de la vie d’aujourd’hui. On imagine qu’Alain Mabanckou, souvent à son insu, dans les rencontres d’aujourd’hui, va « privilégier » les personnes en lesquelles les qualités de personnages d’autrefois vont miraculeusement se retrouver, et que lui-même va s’incorporer ces qualités-là dans ses actes, rétablissant le lien inter-générationnel avec les ancêtres. Ce retour tardif n’est-il pas aussi la prise de conscience d’une appropriation des qualités singulières des personnages d’autrefois et de la signature du statut du corps pour quelqu’un qui a grandi au Congo dans cette famille-là ? Alors, il repart avec ce corps et ce cerveau où se sont imprimées les leçons transmises en acte par ces ancêtres, de telle manière qu’ainsi constitué par ces qualités d’autrefois qui ont donné une certaine signature à la jouissance de la vie ailleurs il emmène avec lui les vivants qui ont veillé sur ses jeunes années.

Lorsqu’il est parti étudier le droit dans la ville de Nantes, en France, sans doute n’avait-il pas conscience que c’était un départ définitif. Qu’il avait laissé tout cela. Et d’abord sa mère. Il n’avait pas conscience que partir était depuis toujours bien plus fort que rester auprès de cette mère qu’il aimait tant, auprès de ce père adoptif papa Roger qui lui apportait chaque semaine une pomme de l’hôtel où il travaillait et qui appartenait à une Française. Cette pomme qu’il lui tendait chaque semaine, dans laquelle il croquait, n’était-ce pas déjà le fruit de l’ailleurs ? Idem les journaux français qu’il rapportait aussi de cet hôtel ? Le goût de l’ailleurs, de la France et de l’Amérique, se développa dans l’enfance comme plus fort que l’attachement à la mère, à la famille, à la terre d’Afrique. Goût acidulé de l’ailleurs qui saisit corps et cerveau, et fait que le temps de l’enfance reste comme un texte singulier écrit dans sa mémoire et dans l’inconscient, qu’il ne retrouvera plus vraiment dehors à l’identique même lors des retrouvailles. Le lieu n’eût pas le pouvoir de le garder, même s’il y fut heureux, on pourrait même dire surtout s’il y a été heureux. Avant papa Roger qui lui tendait cette pomme succulente telle une tentation irrésistible, comme s’il pouvait déjà y lire son avenir et son destin, il y eut déjà ce père biologique : il partit avant même la naissance de son fils. La jeune mère d’Alain Mabanckou ne put rien faire pour garder cet homme, elle dut s’incliner devant son départ, de même qu’avant elle dut accepter la mort de deux filles : le départ de son fils n’était-il pas déjà implicite ? N’avait-elle pas, cette mère, déjà anticipé le temps du départ définitif ? Alain n’allait-il pas la quitter définitivement, s’en aller ailleurs comme son père, cet invisible de toujours ? En tout cas, tout se passe dans l’évocation de cette enfance comme si le garçon avait pu bénéficier d’un cocon originaire très généreux et jamais possessif jusqu’à ce que cette matrice n’ait plus lieu d’être, jusqu’à ce que la faim d’autre chose l’en détache, jusqu’à ce que sa mère elle-même l’abandonne à la vie ailleurs. C’était mieux que la mort des deux filles, restées en deçà. Le garçon, lui, va au-delà, ailleurs, en Europe, en Amérique.

Dans le salon de l’appartement qu’il occupe à l’Institut français, il y a le portrait d’une femme au regard éteint. Ce regard le dérange, il a eu envie de décrocher le tableau, il lui a tourné le dos. Ce regard éteint le titille. Jusqu’à ce que, après un rêve, le jour de son départ, il reconnaisse sa mère dans cette femme du tableau, et qu’enfin elle lui sourit. Alain Mabanckou est revenu en tant qu’écrivain invité dans son pays natal pour enfin s’apercevoir que sa mère aussi a désiré son départ. Qu’il parte dans sa vie à lui. Donc qu’il laisse ses enveloppes d’enfance comme une matrice qui ne sert plus à rien. Et en conserve gravé en lui un texte aussi inoubliable qu’inconscient. Il n’est pas allé au cimetière, sur la tombe de sa mère et sur celle de son père adoptif : le texte, il l’a en lui. Rien d’aujourd’hui ne peut le modifier, ne peut rajouter quelque chose. C’est un texte achevé. C’était un autre temps. C’est ce livre.

Alain Mabanckou fait un très joli récit sur son double animal. Il a dix ans, tonton Matété l’emmène en brousse pour la première fois, pour chasser, malgré l’hostilité de sa mère et l’indignation de la grand-mère. Le grand-père, lui, est d’accord, il n’arrivera rien au garçon, dit-il, et puis, il est temps qu’il y aille, ensuite ce sera trop tard. « Je n’ai pas oublié cette escapade nocturne dont je revins, porté sur les épaules de mon oncle, les jambes mitraillées d’écorchures et de piqûres d’insectes sur le visage. » Près d’une rivière qui roucoule entre les rochers, alors que l’oncle lui intime l’ordre de faire le silence le plus absolu, s’abreuvent un cerf et une biche. Le garçon croit que son oncle va en profiter pour tirer. Mais au contraire, le voici qui se met à genoux, psalmodie des paroles inintelligibles tandis que les deux bêtes l’observent tranquillement de loin. Dans la prière de son oncle, le garçon reconnaît les noms de membres de sa famille. A la fin, comme si l’oncle avait égrené tous les noms, la biche et le cerf s’en vont. Sur le chemin du retour, l’oncle tue deux petits animaux, pour justifier la chasse. La nuit, le garçon rêve aux deux animaux, le mâle a une tête humaine, la biche est un peu à l’écart. Il a l’impression qu’ils prononcent son nom. Soudain, il voit un faon, qui lui ressemble. Très intrigué par son rêve, le garçon court en parler à son oncle. C’est alors que celui-ci lui révèle que ce faon est son double animal, que le cerf est le double de son grand-père Moukiba Grégoire, et que la biche est le double de sa grand-mère Henriette N’Soko. Avant d’aller en brousse, il faut toujours aller saluer son double, et surtout ne pas les tuer, sinon ceux dont ils sont les doubles vont mourir. « Quand tu grandiras, quelle que soit la brousse dans laquelle tu entreras, dis-toi que les esprits y logent, et respecte aussi bien la faune que la flore, y compris les objets qui te paraissent sans intérêt comme un champignon ou un pauvre ver de terre qui tente de regagner le bord d’une rivière. » Quelle leçon ! L’oncle est soulagé d’apprendre que son neveu n’a jamais mangé du cerf ou de la biche : il aurait mangé sa grand-mère ou son grand-père ! Avant de partir, l’oncle venu revoir Alain Mabanckou à l’Institut français lui demande quelque chose à aller offrir au double dans la brousse, afin que le faon qui vit encore continue de bénir son double devenu écrivain : ce sera un peu de son urine recueillie dans une éprouvette…

Les souvenirs reviennent au gré de l’écriture de ce livre. Par exemple papa Roger qui se bat avec Marcel qu’il croit être l’amant de sa femme, maman Pauline. Mais celle-ci lui démontre qu’il s’est laissé emporter par la suspicion. Une rue entière de Pointe-Noire est re-nommée rue de Louboulou, parce qu’elle est presque entièrement habitée par des membres de la famille de maman Pauline. La séance de la photographie est très drôle : elle a été prise en 1970, le jeune Alain était venu rejoindre ses parents dans un bar, et sa mère s’improvise metteur en scène. « Attendez, monsieur, on n’est pas prêts ! Chassez d’abord les mouches qui tournoient autour de la table !… C’est moi qui vous dirait quand il faudra appuyer sur le bouton de l’appareil ! » Bigre ! Maman Pauline a été metteur en scène de l’enfance d’Alain Mabanckou ! « Surtout toi, Roger, quand on te photographie tu es toujours crispé comme un escargot qui ne sait pas où aller !… Et toi, mon petit, arrange-toi bien ! Tiens-toi droit comme un pionnier vaillant, un enfant fier d’être au milieu de son papa et de sa maman ! » Voilà qui résume parfaitement l’enfance de ce garçon ! Une mère metteur en scène d’un enveloppement incroyable pour ce garçon ! La photo qui en résulte, qui est dans le livre, montre cette mère, une jolie femme qui prend toute la place, à côté d’elle papa Roger et le jeune garçon sont serrés l’un contre l’autre pour maintenir l’équilibre sinon elle les ferait tomber… L’épaule droite de la mère semble écraser son garçon. Comme si elle voulait le virer pour qu’il aille vivre sa vie ?

Grand-mère Hélène, en réalité tante d’Alain Mabanckou, marchait autrefois pieds nus et s’arrêtait devant chaque parcelle pour offrir des légumes, des fruits, du manioc. Elle semblait née édentés, vieille, elle ignorait son âge. Grand-mère Hélène allait vers tous ceux qui portait le masque du désespoir, pour leur apporter le réconfort. Bien qu’ayant une douzaine d’enfants sous son toit, elle était toujours en train de se préoccuper des autres enfants. En réalité, elle ne s’était pas faite à la vie citadine, et, en nourrissant les enfants, en s’occupant des gens désespérés, elle réinventait son village vivant. Elle, la paysanne propriétaire de vastes plantations dans son coin natal, avait été éduquée à partager avec les autres habitants. Elle s’était faite l’œil protecteur des habitants de la rue Louboulou. Elle préparait de la nourriture dans une grande marmite, et les gamins qui passaient par là se faisaient harponner par elle qui leur collait une assiette bien pleine sur les genoux. C’était formidable pour les gloutons, et une fois l’estomac bien rempli, il fallait roter, sinon, deuxième assiette ! Dans son village, si l’invité ne rotait pas, son visage s’assombrissait… Les gamins qui n’avaient pas d’appétit avaient cru lui échapper en faisant un détour ! Mais elle avait compris, et surgissait devant eux avec la marmite fumante ! Et ils avaient droit à trois assiettes pleines ! Ah ! ces mères africaines ! Mais grand-mère Hélène avait ancrée en elle la peur des Blancs, tout en ayant pour eux une déférence absolue. Elle était certaine que quelques jours avant sa disparition, une femme blanche viendrait l’embrasser sur le front, ce serait le signal pour aller dans le blanc au-delà. Alain Mabanckou, lors de ce retour, vient la voir, accompagné de sa compagne, une femme blanche. Tout le monde dit que Grand-mère Hélène ne reconnaît plus personne, qu’elle ne le reconnaîtra pas. Mais elle : « c’est toi qui est là ? » Elle cite maman Pauline, papa Roger, les oncles Albert Moukika et René Mabanckou, elle a parfaitement reconnu son neveu. Elle dit que, contrairement à maman Pauline et papa Roger, elle, elle a eu la chance de le revoir avant de partir. Soudain, elle voit l’ombre derrière lui, elle s’agite, elle veut la chasser. Mais lorsque Alain Mabanckou lui explique que c’est sa compagne, et qu’elle est blanche, Grand-mère Hélène sourit, heureuse, c’est elle qu’elle attendait ! D’une certaine manière, le pays des Blancs, pays de l’ailleurs, avait aussi signifié à maman Pauline qu’elle ne reverrait pas son fils, que de ce blanc viendrait sa mort sans le revoir.

Les premières pages de ce beau livre évoque maman Pauline, qui se débrouillait pour ne jamais montrer ses soucis et ses difficultés à son fils. Elle faisait des prières à un épouvantail, laissait à manger la nuit dans deux assiettes destinées aux deux filles mortes. Une femme si habitée de la présence de ses deux filles disparues qu’on imagine qu’elle est un peu restée en arrière, avec elles, et que, par conséquent, elle fera tout pour que son fils puisse partir vers sa vie, ailleurs, après une enfance enveloppée d’amour tissé aussi bien par la mère que par ceux qu’elle semble mettre en scène autour de lui, tontons, tantes, grands-parents, deuxième femme de papa Roger, enfants de Roger avec sa deuxième femme. Bref, c’est de ce cocon familial chaleureux et peuplé, rempli de paroles, de récits, de croyances, de personnages forts, qu’est sorti l’écrivain Mabanckou, emportant son texte avec lui. Ces personnages partent avec lui, ils restent vivants dans le texte. Il les présente aux lecteurs occidentaux.

L’écriture de ce beau texte sur un retour au pays d’enfance guérit sans doute, j’imagine, un obscur sentiment de culpabilité. Devoir de mémoire pour ne pas se sentir ingrat, afin de pouvoir oublier et vivre aujourd’hui, ailleurs. Le texte d’autrefois revient depuis l’oubli rythmer avec la vie d’aujourd’hui, il lui revient sans doute de pouvoir juger de la qualité en chaque acte.

Comme Alain Mabanckou, nous avons quitté la terre de notre enfance, et lorsque nous y retournons, très longtemps après, nous ne reconnaissons plus rien, le dépaysement est absolu là où nous nous y attendons le moins. La terre d’autrefois est devenue invisible. Seul le texte, comme celui d’Alain Mabanckou, peut nous le restituer, et gommer de l’oubli la sensation de culpabilité. Le texte reste, qui nous donne la possibilité d’oublier pour vivre, pour aller vers notre vie en train de se vivre.

Alice Granger Guitard



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