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Portraits de femmes, Philippe Sollers

Editions Flammarion, 2013

vendredi 8 février 2013 par Alice Granger

Amour seul se trouve en situation de faire ces portraits de femmes, c’est ce qui se dit dans ce livre de Philippe Sollers. En exergue, la citation tirée de la lettre de Machiavel datée du 10 juin 1514 l’annonce : c’est un enfant, « ceux qui accueillent sa venue avec allégresse, et qui le flattent et le laissent s’envoler quand il lui plaît, et quand il revient l’acceptent volontiers, ceux-là sont toujours certains de ses faveurs et de ses caresses, et de triompher sous son empire. » Le tableau de Giorgione, « La Tempête », peint parfaitement ce dispositif ! Accueilli, allaité, l’enfant Amour s’envole et revient, quand il lui plaît. Les femmes dont il est fait portrait dans ce livre ont bien sûr toutes accepté ce dispositif dont le tableau de Giorgione témoigne à merveille. Elles ont compris qu’elles avaient tout à gagner, faveurs, caresses, ouverture sur l’infini. Allaiter Amour, allaiter l’enfant paradigme de la vie renouvelée, de la vie en éclosion, de la vie singulière en train de se vivre, allaiter cette incarnation de l’absolu, ce joyau qu’est une vie. Renversement de l’asservissement à la logique reproductive, le père de la logique économique et calculatrice disparaît au profit d’un fils qui incarne la vie en train de se vivre, enfin non sacrifiée, et « qui me voit voit le père » prend tout son sens. Amour symbolise le non renoncement à vivre sa propre vie. Lorsque David, le fils de Julia Kristeva et de Philippe Sollers, dit de son père « Papa est comme Dieu, il existe, mais on ne le voit pas. » et « Papa est un célibataire heureux. », n’est-ce pas l’énonciation la plus intelligente de cette révolution dans la fonction père qui, enfin, imprime chaque vie en train de se vivre comme l’unique joyau, vie célibataire en tant que singulière, non interchangeable, n’ayant rien à voir avec un traitement de masse des vies comme le fait la logique reproductive économique. La remarque de David est impressionnante de finesse : la vie célibataire de l’écrivain Philippe Sollers s’incarne en fonction paternelle pour son fils ! Ce célibataire heureux paradigme de la vie singulière en train de se vivre, non sacrifiée et non déléguée par exemple dans les enfants, c’est aussi Papa ! C’est dire si le fils peut s’identifier à son père comme celui qui inaugure une vie incarnée, non interchangeable, une vie qui compte, une vie non escamotée au profit de la descendance. Célibataire heureux : Joyau de vie. Les joyaux peuvent s’identifier à lui.

La dédicace, « Pour Stanzi », clin d’œil à la femme de Mozart, place le livre sous l’égide du mariage heureux de Philippe Sollers : Amour s’envole quand il lui plaît et lorsqu’il revient Stanzi l’accepte volontiers, sous son empire cette reine de l’île de Ré qui a embelli la maison et son jardin triomphe. Lorsque l’esprit s’est mis à l’œuvre afin de créer ce dispositif spécial seul capable de se mesurer efficacement à ce que dit l’auteur au début de « Femmes », « Le monde appartient aux femmes. C’est-à-dire à la mort. Là-dessus tout le monde ment. », la vierge mère triomphe, fille de son fils, l’entendant à nouveau chanter sous la douche, prenant acte de la « kénose » du père, cette descente dans le néant, cette suspension de la fonction paternelle pour mieux entendre à quel point les retrouvailles joyeuses fille père (« joyauses ») ne peuvent se fêter que dans un nouveau dispositif. C’est fou comme ces femmes dont l’écrivain fait le portrait se présentent à Amour comme abandonnées à la vie par une figure paternelle (un père déserteur qui laisse le fils et sa mère ainsi que ses sœurs et ses tantes, un mari mort qui laisse sa femme en grand deuil, une jeune fille étrangère seule dans un pays où son père retenu dans son pays communiste ne peut rien pour elle, une militante basque qui travaille pour assurer l’aspect matériel de sa vie qu’aucun père n’assume pour elle et qui éveille Amour). L’écrivain Philippe Sollers part de cette constatation d’une étrange désertion des pères, qui laisse en effet les femmes dans une disponibilité dont bien peu ont conscience, mais certaines osent leur double vie, leur vie de derrière. Cela commence ainsi, dans l’enfance : « Vous avez une mère, des sœurs, des tantes : commencez par elles, en les entraînant de votre côté. Vous évitez tout conflit avec les pères, les frères ou les oncles, vous évitez de même les affrontements avec les éducateurs ou les professeurs. » L’enfant Amour est très fin observateur : auprès de ces femmes qui restent il ne rencontre aucun rival qui puisse interdire, les hommes sont tous occupés ailleurs et de leur fructueuse occupation résulte cette aisance matérielle de la bourgeoisie. Les femmes dans cette société bourgeoise ne travaillent pas, hormis élever les enfants, elles sont oisives, elles paressent, elles laissent éclore la vie.

Le dispositif s’inspire de cette vie bourgeoise vécue côté femmes. Amour qui reste de ce côté-ci ne s’identifiera jamais à un homme allant travailler pour assurer à femme et enfants le confort matériel. Pour lui, enfant Amour, il n’y a pas à travailler, c’est déjà assumé par quelqu’un, même si ce quelqu’un est un déserteur, un mari mort ou absent, ou bien une femme qui assure elle-même sa vie matérielle. Amour est celui qui reconnaît aux femmes une autre vie possible, qui les réveille, les éveille, qui est témoin de l’éclosion de leur vie double. Amour est leur autre miroir. Psyché s’y voit pour la première fois. Et par-delà ces hommes qui le deviennent en gagnant de l’argent, il y a Amour qui reste enfant. Et s’inaugurent des jeux qui font se rencontrer un garçon et une fille, loin des calculs.

La mère de Philippe Sollers est double. « J’ai passé beaucoup de temps à fixer ses yeux, et à me demander si elle avait conscience d’être deux en une. » Sa peau de soie est très mangeable. Bien sûr, elle est autoritaire, elle espionne, mais, heureusement, elle aime le confort inhérent à la bourgeoisie. C’est-à-dire que, dans cette matérialité bourgeoise, elle peut littéralement s’incarner et vivre sa vie singulière librement, la voici sur son canapé, avec sa belle lampe jaune. Le jeune Philippe la regarde, elle éclôt, elle s’incarne, lui aussi aurait pu dire en témoin de cette incarnation qu’est cette vie double, « Maman est une célibataire heureuse. » Cette « bourgeoise décalée, éclairée », restée par-delà l’art de vivre bordelais cette petite fille parisienne très chic, est, comme son fils, souvent malade, exploitant la maladie comme subterfuge pour ne pas renoncer à l’incarnation d’un corps singulier non asservi aux rôles assignés par la logique de la reproduction. Répondant au corps de besoin de son fils par son corps de besoin à elle, faisant la petite fille malade face au petit garçon malade, dialogue entre la mère et le fils à propos du statut du corps, autour de l’irrenonçable de l’incarnation. Ce n’est pas parce qu’elle a des enfants que cette femme doit renoncer à vivre avec son corps sensoriel. La voici dans son confort et ses difficultés, la voici incarnée dans sa vie double, la voici petite fille chic qui n’a jamais renoncé. « Je te revois là, vivante et jeune, pas du tout fantôme, assise près de l’eau sur le banc de bois blanc, sous le pin parasol. » Cette femme à la vie double se fait paradigme lorsqu’elle accueille sa belle-fille par un « Ma petite Julia ! » Le message de l’une à l’autre passe juste par la matérialité de la vie sur l’île, qui rend possible l’incarnation, qui rend si suavement sensible ce qu’est une nouvelle patrie pour l’étrangère déracinée de sa patrie d’origine. Le message que la « petite Julia » reçoit concerne aussi le fils David, « Mon trésor » ainsi que l’accueille sur l’île sa grand-mère. On entend, « Mon joyau ». On entend cette intrication indissoluble entre l’incarnation d’une fille et l’incarnation d’un garçon par ce message d’une mère d’un garçon à sa belle-fille mère d’un garçon, message du tableau de Giorgione « La tempête », c’est-à-dire que si une fille veut avoir la chance inouïe de pouvoir s’incarner dans une patrie nouvelle, elle doit aussi littéralement veiller à ce que le garçon puisse lui aussi s’incarner, elle doit symboliquement l’allaiter, elle doit concevoir la patrie comme le lieu matériel où lui et elle, dans leur vie célibataire, leur vie singulière, peuvent s’épanouir ensemble et parfaitement séparés. Il s’agit de naître corps et cerveau, vivre vraiment sa vie, fille et garçon, libérés des rôles imposés par la logique de la reproduction arrimée à la logique économique qui exploite le formatage de masse des vies humaines sur le modèle placentaire comme si on n’en sortait jamais. Au contraire, toute l’écriture de l’écrivain Philippe Sollers fait le pari de naître vraiment, et part à la rencontre de femmes qui ont vraiment une autre vie, et, d’une certaine manière, en les voyant vraiment, en les rencontrant vraiment, il les tire, celles-ci, d’une sorte de sommeil, de l’anonymat, elles se nomment elles-mêmes simplement par leur autre vie mais il leur fallait un regard, un dialogue, une rencontre clandestine des corps, pour que leurs noms s’écrivent. Depuis l’enfance, voici un garçon qui s’aperçoit de cette autre vie des femmes, d’une sensualité qui se suffit à elle-même, qui éclôt, qui fait signe au garçon lui-même en éclosion et qui résiste très tôt aux rôles que le monde marchandisé lui indique. Ce monde qui pense les humains comme des êtres qui restent dans une logique placentaire, dans un ventre, branchés, formatés, calculés, téléguidés, dans une maman-ventre assurée par un papa économie, tout cela parfaitement anticipé comme dans le meilleur des mondes. Or, voici un déviant précoce, qui s’aperçoit déjà avec sa mère, et les femmes de son enfance, qu’il y a des femmes qui ne sont pas toutes dans le système, que ces femmes ont une autre vie, sensuelle, en éclosion, en éveil. Le garçon est très tôt attiré par cette vie en marge et pourtant très visible si on n’est pas décérébré par le formatage de masse.

Par exemple, le garçon s’aperçoit que, dans l’organisation bourgeoise de la vie de ses parents, où les femmes n’ont pas à travailler et où elles ont donc accès à un luxe de temps, où les corps sont abandonnés à la vie oisive, à la vie non arrimée aux rôles, à une sorte de paresse, à un autre temps jamais sous contrôle, pour sa mère « c’est clair : les ‘hommes’ n’ont aucune importance, ils sont nécessaires, utiles, ennuyeux, payeurs, lourds. » Voilà : on dirait que, dans son observation, le jeune garçon s’aperçoit que si les hommes, comme dans ce milieu, sont les payeurs, les assureurs de la matérialité confortable du lieu de vie, s’ils offrent une patrie, cette matérialité pourrait presque se détacher d’eux, d’un rôle qu’on leur imposerait. Si bien que lui, en s’incarnant, se détache carrément du rôle du payeur, de l’assureur. Comme si la matérialité du monde où vivre s’offrait autrement que dans un schéma conventionnel où papa assure maman à vie pour ses petits dedans. Comme si chaque humain, en se déracinant d’une logique de relié, de formaté, prenait sa part de la matérialité du monde du dehors, le nommait, le construisait, l’embellissait, le créait. A partir du néant de la séparation. Bien sûr sa mère est une bourgeoise bien mariée qui peut se permettre une vie oisive, paresseuse, rieuse, ce luxe, mais en même temps elle nomme un monde nouveau, autre, ensoleillé, marin, juste en s’autorisant cette vie autre, qui ne sert pas à la famille, aux enfants, qui ne sert qu’à son plaisir, celui de son corps, celui de son cerveau, celui de ses sens, celui de l’éclosion sensorielle. D’un côté le monde bourgeois des convenances, des rôles, des calculs, des conventions, des signes secondaires de classe sociale qui sont la base du traitement de masse qui va s’ensuivre, avec ce matérialisme dialectique qui va formater comme jamais les humains devenus calculables, de l’autre une vie libre où la matière est autre chose, elle se crée juste parce qu’une mutation révolutionnaire s’est accomplie dans la structure psychique, qui a produit un détachement, une rupture d’addiction, qui fait apprécier tout autrement la terre où l’on vit où la nomination va de pair avec le plaisir des sens sollicités, avec l’éclosion des découvertes comme si les yeux s’ouvraient juste maintenant à la lumière, aux roses, aux fleurs, aux voix, aux rires, aux présences légères, aux peaux douces, aux êtres qui ont du temps. Une autre matière devient tangible, dans la joie d’avoir posé le pied sur une patrie dont aucun propriétaire ne me privera, après avoir été déraciné d’une patrie originaire et d’un état relié. Lorsque Philippe Sollers évoque sa mère, sa façon de se détacher des hommes payeurs, il nous semble entendre que cette femme arrache à ces hommes la matérialité confortable du monde dans lequel elle vit, comme si, en effet, cette matérialité pouvait advenir autrement que sur le modèle d’un assureur placentaire. Comme si le lieu de vie, symbolisé par l’île de Ré, n’avait plus à être envisagé comme le cocon placentaire assuré par l’homme payeur. La mère jouit telle une petite fille chic de ce paradis confortable que lui assure son industriel de mari qui est quelque peu un déserteur (s’en allant lui-aussi vers sa vie singulière ?), mais en même temps on dirait qu’elle réussit presque à lui en enlever la paternité, comme si ce paradis, en vérité, n’était pas l’œuvre de son mari, comme si c’était infiniment plus une question de révolution psychique, de nomination, d’ouvrir des yeux naissants sur la lumière du dehors, sur les couleurs, sur la sensualité des corps, sur la musicalité des voix, sur le dépaysement opéré par des autres étranges, baroques. Une matérialité créée par les paroles, les voix, les corps en train de vivre, par les générosités qui ouvrent leurs portes sur des vies de derrière. Le jeune Philippe entend autre chose : cette possibilité inouïe pour un homme de ne pas avoir à être l’homme payeur, de ne pas être assigné à perpétuer dans le monde du dehors une logique restée placentaire. Le jeune garçon a au contraire immédiatement la preuve d’un saut logique, il est témoin d’une logique de la nomination, qui n’a rien à voir avec une logique où le père doit perpétuer un cocon domestique dont le paradigme est le placenta. Au contraire, le garçon s’entraîne à voir ceux qui sont dehors, à la fois déracinés, en marge, étrangers au monde branché, et incroyablement incarnés, sensibles, donnés à la lumière, par exemple des femmes que son propre regard éveillé éveille, juste en les voyant vraiment, en les sentant vraiment dans leur incarnation abandonnée il les tire du sommeil clandestin, il nomme leur nom, il fait leur portrait.

A la fin de la vie de sa mère il lui dit : « Je te prends avec moi avec la pensée. » Une vie qui compte. Une vie singulière, non interchangeable. La sensation de la perte atteste qu’elle reste irremplaçable, que sa trace s’est imprimée.

La ruine : c’est ainsi que s’est imprimée la fin d’un temps où les hommes sont les payeurs, où le rôle d’assureurs de la matérialité du monde leur est assigné. Les maisons et les jardins sont effacés, les meubles sont sauvés de justesse. « J’ai vécu ce charme discret de la bourgeoisie, qui a été emporté par le raz-de-marée du temps. » Excellente description de la destruction du placenta, du déracinement, du dépaysement radical. En même temps, le temps d’avant la ruine a un prix mortel, le cancer, celui de la mère qui survit longtemps à son cancer du sein, celui de la sœur aînée, Laure, qui l’emporte. On dirait que la malignité tapie au sein de la logique placentaire éternisée atteint de son non-sens monstrueux des femmes privées d’avoir une part active dans la matérialité du monde du dehors, des nés. Privées de la nomination d’un monde autre, sur lequel advenir en étrangère déracinée de son monde originaire, elles implosent d’ennui, de non reconnaissance d’un autre statut de leur corps.

Laure, la tante qui sera emportée par son cancer, domine, règne, dans la maison symétrique d’à côté, elles sont deux sœurs mariées à deux frères, elles se téléphonent vingt fois par jour. Laure, qui s’ennuie, est malheureuse, étouffe dans ce confort bien assumé, se transforme en forteresse imprenable. Elle a vite repéré ce neveu qui ne marche pas droit, elle sait qu’il devine beaucoup de choses, et qu’il passe trop de temps dans les buissons et les arbres, elle sent qu’il va s’évader, alors qu’elle, elle ne s’évadera qu’en implosant dans le cancer. Elle incarne son corps autre par la souffrance martyre, elle s’en va vers une matérialité qu’elle n’a jamais pu nommer, dont elle n’a jamais pu se faire la créatrice juste en ouvrant ses yeux sur la lumière, elle implose parce qu’elle n’a jamais pu se déraciner de ce cocon placentaire alors qu’elle se sentait sur le point de pouvoir de sa bouche nommer une autre patrie entrevue juste en épiant ce neveux en train de s’évader. Le jeune garçon prépare l’écriture en s’entraînant à lire les vies des humains qui peuplent son enfance, en particulier les femmes. Il lit l’ennui implosif de sa tante Laure, il lit son regard posé sur lui, il remarque à quel point le cocon placentaire menace déjà de ruine le charme discret de la vie familiale. Lorsque son jeune neveu a de la fièvre, sa tante Laure vient près de son lit, caresse la saignée de son bras jusqu’au coude, cela fait un bien fou au garçon. L’érotisme est si torride que bientôt elle ne vient plus.

Le tableau d’une logique ancienne ne peut plus tenir : « Les hommes ne comprennent rien, c’est leur faiblesse, mais aussi leur force. Ils suivent le programme, fixé, semble-t-il, de toute éternité. On se marie, on fait des enfants, on travaille, on a ses petites manies, on paye, on joue la comédie. Les femmes, elles, s’ennuient. » Et voilà, cet ennui qui surgit par ces hommes payeurs va susciter le tremblement de terre du saut logique ! Ce ne sont pas les hommes qui résistent à leur rôle de payeur, d’assureur d’un cocon placentaire, ce sont les femmes qui n’en peuvent plus d’ennui, qui désirent s’échapper, naître à la lumière, à une autre vie. Ce désir fait trembler le cocon, et envoie un signal libérateur au payeur… Voici une autre sœur des deux frères, elle, elle est restée… célibataire. « Elle est intéressante et bizarre. » Vouée au souvenir d’un père mort, « sa supposée dévotion et sa chasteté sont des golfes d’ombres. »

« Pas la peine d’insister : le groupe humain où je me trouve fonctionne à l’inceste, le suggère à chaque instant pour mieux l’interdire, mais avec une telle intensité qu’on n’entend que lui à chaque tournant. J’ai l’oreille qu’il faut pour cette révélation, tragique pour eux, féerique pour moi. Ici un peu de flûte enchantée, le reste est silence. » Le garçon sent, littéralement, avec son propre corps, le corps de chacun des membres de ce groupe humain, des corps qu’on imagine bridés dans ce huis-clos conventionnel, et qui irradient d’une jouissance rentrée, des corps qui, ne pouvant s’évader, dans le plus grand manque se rabattent sur les corps familiers qui, eux, ne manquent pas. Tentatives de rapprochements, tante qui invite son neveu à venir dans son lit, neveu qui sent son corps se sensualiser à l’excès dans cette proximité féerique. Quel apprentissage, en silence, avec ces corps parlants ! Ce que disent les corps reste en marge de la vie de tous les jours…

Eugenia, 30 ans, Philippe, 15 ans. Elle est très libre, elle a sa vie politique, clandestine, son travail de femme de ménage à la maison est une couverture pour son activité d’anarchiste basque, ce n’est pas une femme qui attend quelque chose de l’adolescent, qu’il devienne un payeur, coup de foudre pour lui, surprise pour elle, leurs corps sexués s’accordent. Incessants frissons dans les feuilles, jeune femme expérimentée et libre qui éveille l’adolescent. « Les violons derrière les collines. » (Baudelaire). La liberté sexuelle d’Eugenia fait s’épanouir la liberté sexuelle du garçon adolescent, dans une sorte de gratuité paradisiaque. Une femme qui ne demande rien d’autre. Qui a sa vie. « Pas de poésie sans femmes spéciales, pas de femmes spéciales sans poésie. » Toujours Baudelaire : « Tu fais l’effet d’un beau vaisseau qui prend le large ». Eugenia est de passage dans la vie de l’adolescent, elle va prendre le large, ouvrant l’infini. Rien d’une femme qui ferme la vie sur le domestique et l’installation. Qui attend du jeune homme qu’il l’installe. « Ma sœur, côte à côte nageant ». Une mêmeté dans le statut des corps. Une grande sœur en sensualité. Elle ouvre au garçon adolescent « la Nature à elle-même ». Infinité des sensations, des jouissances. « Le corps libre et antisocial d’Eugenia acceptait le mien. C’est rare. » Les autres attentent toutes quelque chose, le mariage, des enfants, l’installation, être sorties, ou être publiées, Eugenia aime juste la poésie vécue, elle reconnaît le jeune homme, c’est son frère, son partenaire de jeu, son enfant, c’est-à-dire qu’elle l’invite sur la même terre de paradis, où les corps vivent leur vie, des corps parlants, poétiques, en éclosion. « Les amoureux partagent leur enfance, c’est-à-dire les désirs avant qu’ils soient des désirs. » Voilà ! La gentillesse d’Eugenia, et son sourire indulgent qui perdure sur la vie de son ange.

Dominique Rolin : la plus belle des femmes. Le rire ! Détail très important : elle est en grand deuil de son deuxième mari, lorsque a lieu la rencontre avec le jeune écrivain de 22 ans dont le premier roman est un succès. Elle a 45 ans, c’est une déesse à séduire, Artémis ! C’est la femme allaitante du tableau de Giorgione, « La tempête » ! C’est une femme qui a déjà sa vie installée, une grande maison avec un parc, elle a déjà vécu deux mariages, elle apparaît donc comme une déesse somptueuse qui ne demandera aucune installation au jeune écrivain, matériellement elle a déjà tout, et c’est plutôt elle qui peut inviter son jeune amant, son enfant, c’est magique, féerique. Dans le deuil de son mari, son corps est abandonné à lui-même, personne ne viendra plus l’encadrer, le brider, lui faire manquer de rien. Ce corps de femme mûre et rieuse est laissé par le disparu dans l’esseulement, d’une certaine manière le disparu l’offre au jeune homme qui en sait déjà très long sur ce qu’irradie le corps. La chasseresse Artémis a tiré sa flèche sur le jeune homme foudroyé par cette sorte de mère offerte, non interdite. Paradoxalement, l’histoire d’amour très discrète qui commence avec le jeune écrivain s’écrit dans la fidélité au deuxième mari : elle ne refait pas sa vie, elle s’offre l’éternité avec l’enfant, avec le garçon, il a le droit de faire ce qu’il veut dans le paradis ouvert où la figure paternelle a disparue. Il a accès au corps maternel, et c’est aussi une petite fille sauvage et rieuse. Là-aussi, c’est à la fois très incestueux, comme pendant l’enfance, et en même temps, elle et lui sont comme frère et sœur retrouvant leur enfance, la différence d’âge s’effaçant. Ils s’offrent l’un à l’autre un éternel supplément d’enfance, sans rien demander d’autre. Avec cette femme qui a l’âge d’une mère, il reste dans le temps d’enfance, où son père lui aurait offert sa mère. Et cette mère qui l’allaite, c’est-à-dire lui ouvre le cadre matériel de sa vie, beauté des lieux, confort, poésie, le laisse aussi libre de s’en aller vivre sa vie, comme dans le tableau de Giorgione. Ce jeune homme lui offre un éternel supplément de vie, il l’emmène en voiture, île de Ré, Espagne, et surtout Venise. Il la ramène en enfance. Elle va s’y éterniser en riant, très longtemps. Le jeune homme la conduit dans une autre vie, rajeunie, elle a accès à un temps d’enfance retrouvé comme jamais, elle peut vieillir en rajeunissant. Le jeune homme avec cette mère retrouve aussi son enfance, elle est toute à lui, elle n’est pas possessive, elle est assurée de son retour, il peut donc partir, il vit tous les âge de la vie en même temps, il est même vieux avec elle, et très jeune. Elle a échangé une vie de couple dans le mariage contre cette vie de mère avec son fils, incestueux, asocial, clandestin. Ils écrivent. « Elle a son cahier, j’ai mes carnets. » Elle lui apprend une discipline stricte pour l’écriture. Mère exigeante avec son garçon. Bel appartement de Dominique, dans le 7e, à Paris. L’intérieur de Dominique lui est ouvert. Elle est déjà installée, il n’a pas à l’installer, il peut venir régulièrement vivre chez elle, partir, revenir, elle l’attend, ils partent ensemble, se séparent et se retrouvent sans cesse, l’idylle d’enfance entre mère et fils reste accessible. C’est en même temps le corps sexué d’une mère dont le garçon peut jouir car le père disparu le lui a offert, et le corps d’une petite fille libre qui joue dans le jardin d’enfance avec un petit garçon libre, c’est à la fois follement incestueux, mère et fils, frère et sœur, et pas du tout incestueux puisque ce qui se fête est la retrouvaille du corps avec lui-même. A Venise, ils sont à la fois ensemble et séparés, chacun son rythme. Elle l’appelle Jim, clin d’œil à Joyce et sa devise « Le silence, l’exil, la ruse. » Mais cela me fait aussi penser au Jim de Stevenson dans « L’île au trésor » ! Que fait Jim de ce trésor ? Sur l’île de Ré, il est très bien marié.

L’écrivain n’aime que des étrangères ? Détail très important ! Cette idée du déracinement ! Que ce soit, outre le pays différent, le déracinement par deuil, ou par kénose du père dans le pays natal communiste, ou par activité révolutionnaire qui pousse à l’exil, pour chacune de ces femmes se jouent les retrouvailles avec une autre patrie, une terre de vie, cordon ombilical coupé avec la terre d’avant. Les étrangères, Eugenia, Dominique Rolin, Julia Kristeva, sont toutes devant la question de vivre sur une terre nouvelle, leur statut d’étrangères atteste de la perte, d’un deuil, d’une coupure irrémédiable. Face à cette perte, le jeune écrivain s’incarne comme celui qui symbolise la nouvelle terre, terre de naissance, terre de la vie dehors, il est celui qui nomme cette nouvelle patrie. Lorsqu’il épouse Julia Kristeva, bizarrement elle est malade et ne peut se faire soigner parce qu’elle est communiste, le mariage que lui offre Philippe Sollers non seulement lui permet l’accès aux soins, donc une sorte de sécurité infinie pour le corps à nouveau dans un statut choyé, mais il lui ouvre la matérialité d’une nouvelle patrie où elle pourra travailler, vivre. Par mariage, Philippe Sollers lui offre quelque chose d’infiniment matériel, la France comme nouvelle patrie, où elle pourra officiellement s’organiser, mais en même temps il n’a pas à faire le payeur comme son père l’avait fait dans son mariage. Julia Kristeva, une fois libre de vivre en France par mariage, pourra se construire elle-même l’aspect matériel de sa vie, en toute indépendance. Le cadeau matériel que lui a fait son mari, c’est la France, c’est la possibilité inouïe d’y vivre, c’est un luxe qui n’a pas besoin d’autre paiement. Au contraire, avec cette épouse d’origine étrangère qui peut assurer elle-même par ses activités universitaires, intellectuelles, psychanalytiques sa vie matérielle, l’époux retrouve une douceur de vie autrefois maternelle. Les différents appartements de Julia sont très agréables, voici des intérieurs où il ^peut librement venir, et d’où il peut partir. Au fil des années, nous imaginons qu’à l’île de Ré en tant que reine c’est Julia Kristeva qui continue la mère.. Dans la beauté du lieu, ils sont à la fois mère et fils, frère et sœur, amants et étrangers, ensemble et séparés. Il reste enfant sur sa terre embellie, elle redevient petite fille entendant à nouveau son père chanter sur la douche puisque cette patrie est politiquement paisible. Dans cette histoire d’amour, le matériel a changé de logique, la logique bourgeoise a glissé vers une logique de vie singulière par un acte symbolique : une jeune fille se trouve dans la perte matérielle de sa patrie, ce qui tombe bien, puisqu’un jeune homme a une autre patrie à lui offrir, ce dont elle lui sera éternellement reconnaissante en ne lui demandant plus rien d’autre, ce don étant le joyau par excellence. La richesse échappe à une logique économique, c’est l’accès à une autre nationalité, avec ce qui va avec de possibilités nouvelles. Plus que des biens quantifiables, il lui offre des possibilités, à elle de jouer, elle est déjà reconnue comme très douée. Le détail très important est le statut de la perte : la femme étrangère est la femme qui a accepté la perte, le déracinement, l’éloignement d’avec le père, qui a même admis que, dans le pays d’origine, le père ne pouvait plus rien. Dans le nouveau pays, le jeune homme d’une part refuse de faire comme son père, dans la perspective d’une sorte de ruine de cette vie bourgeoise d’avant, et d’autre part est pourvu de la possibilité d’offrir à l’étrangère sa patrie. Lui, il est éminemment déraciné du point de vue matériel, puisqu’il refuse la vie de son industriel de père, mais il reste dans son pays, un pays viable, avec une douceur de vie, et la possibilité d’y épanouir intellectuellement une vie, surtout pour une jeune femme douée. La jeune femme étrangère, pourvue d’intelligence et de dons, va pouvoir les épanouir, et, littéralement, gagner sa vie. D’une certaine manière, elle sera une femme payante. Le statut de ce mariage sera littéralement restructuré par rapport à celui, bourgeois, des parents, tout en lui ressemblant étrangement.

Une fidélité de base, donc. Un roc intellectuel et sensible. « Si vous avez la chance de tomber sur une femme qui se fout de l’opinion, vous avez décroché un trésor. » Et oui. L’île au trésor. « Vous êtes son amant, son mari, son frère, son fils, son père, son enfant. Elle est fière de vous, ses raisons ne regardent qu’elle, et elles sont très bonnes. » Cela concerne Dominique, mais aussi Julia. Ils peuvent n’être d’accord sur rien, et jouir ensemble de la suave matérialité de ce que la notion de patrie offre. Elle a retrouvé une terre, il ne pouvait pas lui offrir mieux. Lui aussi a retrouvé par elle, qui habite là, la terre de son enfance embellie. Passage de témoin entre la mère et sa belle-fille. C’est très différent du schéma habituel de la mère et sa fille. Ici l’axe est celui de la belle-mère et sa bru, celle-ci étant déracinée du cocon matriciel parce que le père ne peut rien faire contre la catastrophe communiste qui le mine : le déracinement de cette belle-fille vient du fait qu’aucun père n’assure l’immortalité du lien mère-fille, d’où ce saut logique incroyable du déracinement d’une fille ! « Il lui est impossible de rentrer dans son pays d’origine. Son père est un croyant orthodoxe suspect… » C’est très rare ! Dans cette nouvelle perspective, l’existence de Dominique renforce et pérennise la position logique de la belle-mère en sa patrie par rapport à la belle-fille. Dominique incarne l’autre vie de la mère de Philippe, vie retrouvée de la petite fille chic qu’elle fut, décalée, rieuse.

« Dominique, sans aucun artifice, est restée très belle jusqu’à la fin de sa vie. » Lumière heureuse de Venise. Il vit sous sa protection de fée. « Au revoir petit chéri ! » Admiration de Philippe Sollers pour les femmes de soins, côtoyées à l’hôpital pour la fin de vie de Dominique. Des femmes noires, énergiques et douces. Et aussi, certaines femmes-médecin, exceptionnelles, en particulier celle qui lui offre un plant de cèdre, fine allusion à son roman, « L’Eclaircie ». On sent que Dominique ne fut pas vue comme une patiente interchangeable aux mains d’une médecine technicienne.

En épousant cette brillante étrangère, qui parle l’anglais et le russe couramment, n’a presque pas d’accent lorsqu’elle parle le français, est très forte en grec et en latin, est devenue une psychanalyste et une universitaire reconnue internationalement, Philippe Sollers a trahi sa classe et sa patrie ! Il a subvertit la notion de patrie en n’épousant pas une Française ! Cette étrangère devenue française se voyage à travers les pays, c’est une star partout, mais l’Hexagone l’ignore le plus souvent dans son palmarès des intellectuels. Enfin, la France aussi reconnaît cette brillante Julia Kristeva ! Il faut juste prendre encore le temps d’entendre ce sens nouveau de la patrie qu’elle a introduit ! Qu’est-ce qu’une patrie ? Peut-être y a-t-il en France des Françaises encore plus déracinées que Julia Kristeva… Il y a chez Julia Kristeva une virtuosité de la langue, qui se joue à travers les langues et les pays, de sorte qu’elle est très vite reconnue, elle a une brillance de parole, une musicalité aussi, qui, même si dans l’hexagone elle peut susciter de la jalousie comme le fait la plus brillante des intellectuelles, qui force cette reconnaissance, cette admiration, voici une étrangère qui s’impose d’elle-même, on la sent extrêmement bien structurée par son enfance, elle a une aisance de parole époustouflante qui est pour elle un vrai passeport. Parler la langue du silence rend les choses beaucoup plus difficiles, le déracinement reste tel quel. Julia Kristeva comme Philippe Sollers en parle à propos de son mariage réussi nous apparaît, par exemple en reine de la maison de l’île de Ré embellie par elle, à nouveau enracinée. Dans une réinvention de la bourgeoisie. Julia Kristeva a un fils. Elle n’a pas de fille. C’est une reine ! Lewis Carroll parle d’une reine qui, en présence de la petite Alice, n’arrête pas de dire : « qu’on lui coupe la tête ! » C’est très facile à faire, c’est la reine qui a la facilité des langues. Dans cette histoire, et peut-être en regard de la complication cancéreuse dans la famille Joyaux, on dirait que la petite fille n’a jamais pu parler vraiment, ceci au profit de l’axe mère-fils. La petite fille chic qui resurgit par-delà la mère de Philippe Sollers parle-t-elle vraiment ? Aussitôt, sous la plume de Philippe Sollers, la femme française est reprise par une vie étriquée, conventionnelle, ennuyeuse. Et le garçon accueille en sa patrie des femmes étrangères déracinées, il incarne celui qui est pourvu de cette possibilité. Les étrangères, paradoxalement, grâce au garçon, semblent plus facilement retrouver d’autres racines. Le signifiant fille serait-il curieusement escamoté, fille sexuée c’est-à-dire pourvue de rien, le déracinement-même ? Père invisible et silencieux, qui n’a pas donné la becquée de mots, d’où une parole où le mot silence est le pivot, une parole sans maîtrise, une sorte d’antimatière invisible et en apparence négligeable. La fille, qui ne se résout pas en mère, parle le déracinement, imprime la disparition du tissu placentaire. Julia Kristeva, avec son époustouflante faculté de parole et l’art avec lequel elle se voyage, reconnue star dans de nombreux pays, a-t-elle jamais écouté la parole silencieuse d’une fille ? S’est-elle entendue elle-même en langue silence ? Je l’imagine, cette parole silence, tout de suite devancée par l’extraordinaire faculté de parole et par son intelligence, voici Barthes, Bachelard, Lacan, tout de suite la jeune fille subjugue, elle est pourvue d’un organe de parole fabuleux, son enracinement est le verbe. On entend sous la plume de l’écrivain français Philippe Sollers le silence de la fille française, un dédain lui coupe la tête, mais la musique, c’est aussi le silence, et le père d’une fille peut être invisible, peut ne jamais lui avoir donné la becquée des mots et des mains. Dans ce roman, « Portraits de femmes », dont en vérité le personnage principal est le garçon, devenu écrivain, manque le portrait de fille. On dirait que la mère, la reine mère, vierge mère fille de son fils, organise la forclusion d’une autre parole que la sienne. De sorte que sur cette terre patrie qu’est la France, on dirait dans cette écriture que chaque femme étrangère pourrait trouver reconnaissance d’incarnation aux yeux du garçon français, mais une fille française, pouah ! mais elle n’a rien du tout cette fille, elle n’a pas d’organe verbal phallique ! Un garçon peut-il admettre une fille qui n’a pas d’organe phallique ? Ne préfère-t-il pas une mère, c’est-à-dire une femme pourvue de quelque chose, un organe symbolique en creux, comme une île entourée d’un océan amniotique ?

Curieuse lecture que la mienne, qui a dérivé jusqu’à ces phrases, jusqu’à cette colère !

Alice Granger Guitard



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