18 ans !





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Michel LAYAZ conte son engagement en littérature à El Jadida.
jeudi 18 avril 2013 par Abdelali Najah

« Le français dans tous ses états » est une manifestation littéraire organisée par l’Institut français de Rabat en collaboration avec le Service de Coopération et d’Action Culturelle de l’Ambassade de France au Maroc et en partenariat avec l’Ambassade de Roumanie au Maroc, l’Ambassade de Suisse au Maroc, l’Ambassade du Sénégal au Maroc et l’Association Marocaine des Enseignants de Français. Cette année, cette manifestation a abordé sa 5éme édition autour du thème « les voix / voies de l’engagement ». Pendant une semaine et du 20 au 25 avril 2009, des romanciers, poètes, dramaturges issus d’Europe, du Maghreb et d’Afrique Subsaharienne ont témoigné de leurs expériences. Ils ont prêté leurs voix à la définition de ce que constitue l’essence du métier d’écrivain. Ils ont mis en valeur la diversité des itinéraires dans lesquels ils se sont engagés.

Les auteurs invités sont : Kébir-Mustapha AMMI, Eugène EBODÉ, Marouba FALL, Michel LAYAZ, Mohamed LOAKIRA, Dan LUNGU, Jean-Noël PANCRAZI et Olivier ROLIN.
Nous avons rencontré le romancier suisse MICHEL LAYAZ pour un entretien sur la question de l’engagement en littérature le 22 avril à l’IF d’El Jadida.

Que signifie l’engagement en littérature pour vous ?

La question de l’engagement est si belle, si centrale et si déroutante, qu’on aurait aussitôt envie de faire volte-face, de prendre la poudre d’escampette.
Depuis quinze ans l’écriture fait partie de mon existence, y est incorporée, s’acharne dans ma chair. Un jour, elle est apparue, et il a bien fallu l’accueillir. Et peut-être qu’un jour elle disparaîtra.
De fait, l’écriture m’engage.
Maintenant, quant à savoir à quoi tout cela sert, j’oscille entre de multiples attitudes qui vont de l’éclat de rire à un sentiment de tout-puissance. Nous voilà peu avancé. Peut-être faudrait-il alors mieux se demander : la littérature, les livres, pourquoi, en dépit de tout, cela est-il, est-il encore ?.

Voulez-vous nous parler de votre expérience avec l’écriture ?

C’est une question inépuisable. Pour faire vite, disons que ma rencontre avec l’écriture fut, concrètement, assez tardive. Adolescent, puis jeune adulte, je n’écrivais pas, pas du tout. Mais un jour cela a commencé, et depuis nous sommes, l’écriture et moi, comme deux amants, et peut-être même comme deux vieux amants, avec nos bonheurs, nos déceptions, nos coups de gueule, nos trahisons, nos réconciliations, nos offrandes réciproques. Il est sûr que j’ai un rapport aimant à la langue. Ceci dit, l’écriture reste une façon de découvrir de l’autre en soi, ce que l’on ignorait, ce qui se cachait peut-être. Il m’importe de ne pas savoir où l’écriture me mène, de me laisser conduire par elle en des chemins souvent cabossés et pleins de surprises.


Pouvez-vous nous décrire les rites de l’écriture chez vous ?

Pour un temps donné, en général jamais assez long, bénéficier d’un peu de paix, voilà l’ingrédient indispensable. J’aime aussi être entouré par quelques livres choisis avec attention. Quand je suis bloqué, en panne, il suffit souvent de lire quelques lignes de tel ou tel auteur pour que l’écriture se remette en marche. L’écriture se nourrit de l’écriture, c’est une banalité que je vérifie à chaque fois. A part cela, c’est depuis chez moi que je me sens le mieux pour écrire, je suis très sédentaire au moment de l’écriture, je ne pourrai pas du tout écrire pendant un déplacement, un voyage ou même un séjour ailleurs. Ce qui ne veut pas dire que le désir d’écriture ne soit plus là, mais je le laisse gonfler, et c’est depuis un lieu familier que je passe à l’« action ».

Ducrot et Todorov mentionnent l’apport de Diomède, grammairien latin du IV siècle qui, "systématisant Platon, propose les définitions suivantes : Lyrisme= les œuvres où seul parle l’auteur ; dramatique= les œuvres où seuls parlent les personnages ; épique= les œuvres où auteur et personnages ont droit à la parole". Que pensez-vous de cette terminologie littéraire ?

Pas grand chose ! Cette triade, on la trouve dans La Poétique d’Aristote. C’est une classification qui a l’avantage, comme toute classification, de systématiser un fragment de réel avant qu’on ne se rende compte que cette systématisation est poreuse. Le roman (puisque que c’est cela que j’écris) a de toute façon cette chance d’échapper aux définitions et de pouvoir mêler, par exemple, des séquences lyriques, épiques ou même élégiaques. Et c’est peut-être cela son coup de maître, chapeauter les genres, donc les annuler en quelque sorte. Mais je ne suis pas un spécialiste de la question et cela me rappelle quelques souvenirs universitaires, rien de plus !

Tout genre suppose des lois qui le définissent, des limites qui le circonscrivent, des théoriciens qui en contrôlent l’usage et qui décernent le label. On devine alors quelles révoltes appellent de telles rigidités et quelles transgressions supposent de telles règles...

Il importe de comprendre qu’un écrivain est d’abord un praticien, pas un théoricien ! Cela ne veut pas dire qu’il ne porte pas de réflexions sur la littérature ou qu’il est incapable de réflexivité sur ses propres livres (ce serait gênant), mais sa matière ce n’est pas la théorie, son souci ce n’est pas de se plier à telle ou telle théorie, ce n’est pas de se demander dans quelle catégorie, typologie, genre, ses livres doivent se ranger. Quand j’écris je me sens libre, et cela c’est peut-être une vraie question, mais aucune théorie des genres ne m’inquiète, ne me freine ou agit comme un repoussoir contre lequel il faudrait frapper.

Mikhail Bakhtine disait que le roman dans son tout est un énoncé au même titre que la réplique du dialogue quotidien ou la lettre personnelle (ce sont des phénomènes de même nature) ; ce qui différencie le roman, c’est d’être un énoncé second (complexe). Qu’en pensez-vous ?

Ce qui intéresse Bakhtine dans cette histoire c’est la situation d’énonciation plus que l’énoncé en lui-même. Bien, c’est intéressant. Un roman, une publicité ou une convocation administrative sont tous des actes de langage, voilà ce qu’il met en évidence. Ce qui me turlupine beaucoup plus, c’est de savoir qu’est-ce qui fait que tel texte est littéraire et que tel autre ne l’est pas. Si vous pouviez (fort de vos connaissances de Bakhtine) m’expliquez pourquoi Dernière Heure, un poème de Blaise Cendrars, est un poème alors même que ce diable de Cendrars a presque entièrement recopié un fait divers écrit dans le quotidien Paris-Midi, j’en serai véritablement ravi !

Entré dans "l’ère du soupçon"( d’après Nathalie Sarraute), l’écrivain moderne ne pouvait se contenter de répéter ses devanciers mais devait inventer des formes nouvelles...

Même si tout cela n’est plus forcément d’actualité, je veux dire qu’il y a un académisme terrible chez beaucoup d’auteurs que l’on dit déconcertants, il n’empêche que la littérature, comme l’art en général, s’occupe prioritairement d’inventer des formes. C’est une bonne chose ! Assez essentielle même !

Si bien que chaque époque pourrait se montrer capable d’inventer des genres nouveaux conformes à sa sensibilité et à l’air du temps, décourageant de la sorte toute classification définitive...

Oui.

La critique structuraliste n’a pas cessé de déclarer la mort de l’auteur. Comment expliquez-vous le retour du signifié dans l’écriture contemporaine ?

Action – réaction, tout fonctionne souvent ce schéma assez simple. Je me l’explique ainsi. D’ailleurs, à quelques exceptions près, je ne crois pas que le sens ait jamais vraiment disparu. Prenez par exemple Claude Simon, au milieu de ce magma sensuel qu’est son écriture, de cette matière langagière dense et profonde, le sens abonde, c’est le moins que l’on puisse dire. Ceci dit, il est vrai qu’il y a des vérités qui semblent absentes de la littérature à partir de la fin de la deuxième guerre mondiale. Mais là, cela devient une affaire assez franco-française. Quel est-il ce sens qui fait si peur à la France et auquel la littérature aurait en grande partie refusé de se confronter ? La collaboration ? Le colonialisme ? Je ne sais pas.

Pour qu’une œuvre littéraire mérite le label, il faut qu’elle respecte les lois du "marché culturel". Comment l’écrivain peut-il transgresser les normes rigides et figées imposées par la culture savante pour créer une œuvre littéraire originale ?

L’écrivain ne peut rien s’il n’y a pas des éditeurs qui acceptent de donner leur chance à des livres qui ne correspondent pas à ce qu’un public attend. Aujourd’hui ces éditeurs existent. Je crois qu’il n’a jamais été facile de défendre ce qui demande un effort, hier comme aujourd’hui. Il y aura toujours des gens curieux, des démarches insolites, des œuvres à rebrousse-poil qui naîtront ici ou là. La culture savante comme vous dites a des bombes entre les mains : Rimbaud, Molière, Lautréamont sont au programme dans les écoles…

En guise de conclusion, que pensez-vous de l’écriture et la différence ?

Qu’elles sont insécables.


Michel LAYAZ

Michel LAYAZ est né à Fribourg en 1963. En 1992, il effectue un voyage de six mois autour du bassin méditerranéen. Il en revient avec un premier roman Quartier Terre, publié en 1993 aux Editions de l’Age d’Homme.
En 1994, il séjourne dans le sud de la France et publie l’année suivante le Café du professeur. En 1996-1997, il est membre de l’Institut Suisse de Rome. Il écrit Ci-gisent qui obtient le prix Edouard Rod. En 2001, il entame sa collaboration avec les éditions Zoé en publiant Les Légataires.

Avec treize autres écrivains, il est invité à représenter la Suisse dans le cadre des "Belles étrangères", manifestation organisée en 2001 par le Ministère français de la culture. Il participe à cette occasion à un film produit et diffusé par Arte. Au salon du livre de Paris de 2006 ou la francophonie était à l’honneur, Michel LAYAZ a été choisi pour "représenter" la Suisse.

Prix

Prix Dentan et Prix des auditeurs, 2004 de la Radio Suisse Romande pour Les Larmes de ma mère, 2004.

Derniers ouvrages

- Cher Boniface, Ed. Zoé, 2009.
- Il est bon que personne ne nous voie, Ed. Zoé, 2006.
- La Joyeuse complainte de l’idiot, Ed. Zoé, 2004.

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