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La fièvre - JMG Le Clezio / J-F Paoli : le souci du temps (1ère partie)
jeudi 23 mai 2013 par Jean-Paul Vialard

J

J.-F. Paoli : le souci du temps (1° Partie).



A propos de "L’homme qui marche"

- in « La fièvre » - JMG Le Clézio. (Gallimard - 1965)

(Recueil de 10 nouvelles)






Note de l’Auteur.


Nice, le 23 octobre 1964.


« Si vous voulez vraiment le savoir, j’aurais préféré ne jamais être né. La vie, je trouve ça bien fatigant. Bien sûr, à présent la chose est faite, et je ne peux rien y changer. Mais il y aura toujours au fond de moi ce regret, que je n’arriverai pas à changer complètement, et qui gâchera tout. Maintenant il s’agit de vieillir vite, d’avaler les années le plus vite possible, sans regarder à gauche ni à droite. Il faut subir toutes les petites morsures de l’existence, en tâchant de ne pas trop souffrir. La vie est pleine de folies. Ce ne sont que de petites folies quotidiennes, mais elles sont terribles, si on les regarde bien.

Je ne crois pas tellement aux grands sentiments. A leur place, j’aperçois une armée d’insectes ou de fourmis qui grignotent dans tous les sens. Parfois, ces minuscules flèches noires se réunissent, et la raison des hommes perd l’équilibre. Pendant quelques minutes, quelques heures, c’est le règne du chaos, de l’aventure. La fièvre, la douleur, la fatigue, le sommeil qui arrive sont des passions aussi fortes et aussi désespérantes que l’amour, la torture, la haine ou la mort. D’autres fois, l’esprit assailli par les sensations succombe en une sorte d’extase matérielle. La vue de la vérité est plus éblouissante qu’une lampe à arc.

Nous vivons dans un monde bien fragile. Il faut faire attention où nous posons notre regard, il faut se méfier de tout ce que nous entendons, de tout ce qui nous touche.

Ces neuf histoires de petite folie sont des fictions ; et pourtant, elles n’ont pas été inventées. Leur matière est puisée dans une expérience familière. Tous les jours nous perdons la tête à cause d’un peu de température, d’une rage de dents, d’un vertige passager. Nous nous mettons en colère. Nous jouissons. Nous sommes ivres. Cela ne dure pas longtemps, mais cela suffit. Nos peaux, nos yeux, nos oreilles, nos nez, nos langues emmagasinent tous les jours des millions de sensations dont pas une n’est oubliée. Voilà le danger. Nous sommes de vrais volcans.

Il y a longtemps que j’ai renoncé à dire tout ce que je pensais (je me demande même parfois s’il existe vraiment quelque chose qui s’appelle une pensée) ; je me suis contenté d’écrire tout cela en prose. La poésie, les romans, les nouvelles sont de singulières antiquités qui ne trompent plus personne, ou presque. Des poèmes, des récits, pour quoi faire ? L’écriture, il ne reste plus que l’écriture, l’écriture seule, qui tâtonne avec ses mots, qui cherche et décrit, avec minutie, avec profondeur, qui s’agrippe, qui travaille la réalité sans complaisance. C’est difficile de faire de l’art en voulant faire de la science. J’aimerais bien avoir en quelque sorte un ou deux siècles de plus pour savoir.

Très respectueusement vôtre,

J.M.G. Le Clézio.




L’Extrait.


« On peut perdre l’essentiel d’une vie à marcher sans être pour autant un homme qui marche. C’est évident. Et inversement, on peut n’avoir que peu marché en somme, avoir eu peu de goût pour la marche, n’avoir jamais su marcher, et être cependant incontestablement un homme qui marche. Telle est la loi de toute vie profonde, par quoi les êtres et les choses ne sont que par un dessein propre, un accomplissement hors de toute pondération, hors de toute limite, et cela sans appel. Témoin l’histoire qui arriva à J.-F. Paoli.


A onze heures du matin, Paoli sortit d’un très long sommeil, d’un sommeil étouffant et torride, accablant, qu’il avait provoqué neuf heures auparavant à l’aide d’une dose trop forte d’hypnogènes. Il se leva, ouvrit les volets, et circula en pyjama à travers le studio. Le soleil, déjà haut dans le ciel, chauffait le mur de la façade est. Quand il eut fini de se laver et de s’habiller, Paoli fit bouillir un peu d’eau dans une casserole et prépara une tasse de Nescafé. Puis, il but, assis sur le tabouret de la cuisine, et resta là un moment sans rien faire, abruti, attendant Dieu sait quoi. La main-éponge qu’il avait accrochée à un clou, au-dessus de l’évier, dégoulinait mécaniquement sur une bassine de fer renversée. Les gouttes tombaient régulièrement, l’une après l’autre, ou parfois deux en même temps, selon un rythme qu’il s’exerçait à comprendre. En se retournant pour regarder, il vit que de la main-éponge s’échappaient deux sources d’eau, une à droite, l’autre au centre. Celle du centre, plus fournie, coulait plus vite. Si bien que pour environ cinq gouttes venues de droite, il tombait onze à douze gouttes venues du milieu. Les gouttes ne tombaient d’ailleurs pas au même endroit : celles du centre frappaient le bord de la bassine, près de la zone de soudage, avec un bruit aigu, net ; celles de droite cognaient le centre du récipient, et le bruit de l’impact avait quelque chose de plus gong, une qualité de son sourd et profond, une note grave, souterraine, qui vibrait le temps de deux gouttes aiguës, approximativement. Toutefois, par suite d’accélérations mystérieuses dans le processus du dégoulinement, vibrations de l’air, coups dans les canalisations, union brusque de deux ruisseaux minuscules au sommet du tissu-éponge, le rythme même de chaque source était variable. L’on pouvait très bien avoir tout à coup, par surprise, une série de trois « bong ! » où n’intervenait aucun « tic ! ». Ou inversement, en mitrailleuse, il pouvait y avoir une suite de dix à onze « tic ! » sans le moindre « bong ! ». Pourtant, en dépit de ces fluctuations, le rythme restait précis, violemment réglé, et s’il avait fallu le transcrire, on aurait pu aboutir au thème suivant :


tic tic tic tic tic tic tic tic tic tic tic tic

bong bong bong bong bong bong bong


Paoli, tassé sur son tabouret, entendait le cliquetis des gouttes d’eau de façon de plus en plus criarde. C’était entré tout simplement par ses oreilles grandes ouvertes, et maintenant, c’était là, installé dans sa tête, un vrai robinet en train de fuir, en train de le remplir sournoisement, goutte après goutte. Il en était possédé ; c’était comme un repoussoir, comme une sorte de tampon de bruit qui avançait d’un millimètre à chaque déclic, et le refoulait vers des ténèbres. Ou bien comme un animal minuscule, dans le genre d’une souris, et qui bondissait, rebondissait, s’échappait loin de lui, et le traînant avec elle, par petits soubresauts de l’échine, par réflexes atrophiés, l’attirait vers sa cache, vers son trou au coin d’un mur, là où il serait abandonné, laissé pour compte, dans le silence et dans la prison de son corps trop grand.

J.-F. Paoli avait peur d’être abandonné par le petit animal mécanique ; avec un effort de volonté, il arriva à oublier la présence de cette créature malfaisante. Mais à peine avait-il réussi à effacer la forme du corps, ténu et gris, que quelque chose d’autre survint. C’était la musique, cette fois. Pas n’importe quelle musique : le thème était venu naturellement, simplement, de l’alternance rythmée des graves et des aigus. Mais ce thème, normal après tout, ne s’était-il pas plutôt formé, qu’il s’était déjà multiplié, divisé, construit à l’infini, répercuté, renvoyé, refait dans tous les sens, sur toutes les vitesses. Chaque goutte qui tombait de la main-éponge, à présent, se brisait en mille, en deux mille, en cent mille autres gouttes, toutes pareilles, qui retombaient en pluie, pêle-mêle, et martelaient les oreilles d’un roulement obscur et aigre de cliquetis des cliquetis des clapotements des cliquottements, à l’infini. Tout était mélangé, et éternel, car chaque nouveau morcellement d’une goutte tombant sur la bassine renversée prenait vie à son tour et continuait son rythme d’alternance des graves et des aigus, et faisant cela, se morcelait à son tour en d’autres gouttelettes, qui devenaient d’autres parcelles, puis d’autres bruines, et des pluies, des douches, des brouillards, des fumées, des embruns, des buées de bruits, tous perceptibles, tous précis, rigoureux, inévitables, accordés à leurs propres harmonies, tressant dans les tympans de Paoli une drôle de symphonie de l’extase, un abîme absolu et intransgressif, qui vous emportait, qui vous asseyait dans son palanquin, sous un dais, et vous acheminait lentement, royalement, vers les domaines de la folie.


(...) Et puis la ville était pleine de regards indiscrets, d'espèces d'espions qui, sous prétexte de vendre des journaux, s'enfermaient dans des guérites, au bord du trottoir, et, leurs yeux perçants enfouis derrière des trous noirs, épiaient, épiaient tout le temps; d'autres, cachés derrière des jalousies à demi fermées, vous regardaient passer du haut des maisons, filmaient tous vos mouvements dans la boîte obscure et brûlante de leurs crânes.

(...) Au bord des murs, dans les vieux coins pourris, il y a des clochards qui dorment, qui ont l'air de dormir, mais ils mentent; ils regardent, ils laissent filer hors de leurs paupières bouffies un mince rayon qui vous perce, qui vous fait une piqûre.

(...) Il marchait, il marchait toujours, indubitablement; mais les hallucinations, les vertiges étaient là, brouillaient sa vue, faisaient siffler ses tympans. C'était dû à ce fameux rythme, à ce rythme du début, ces gouttes d'eau tombant sur la bassine renversée, dans la cuisine du studio, et qu'il avait laissé s'échapper sans y rendre garde.

(...) Chaque regard qu'il rencontrait, en progressant le long du trottoir, chaque nouveau repli de visage, chaque joue, chaque oreille lançait une attache, ou plutôt jetait vers lui un furtif pseudopode qui le ligotait, qui le vidait de sa substance, de sa vie.

(...) C'était cela, la vie, cette descente continue vers le néant, ce flot qui coulait le long d'un tuyau noir, cette boule qui dévalait vers l'inconnu, et qui n'était que sa propre fuite, sa disparition.

(...) Et le temps devenait si court, dans ce chaos, que c'était à peine si on pouvait encore le percevoir. L'unité était de l'ordre du 1/1 000 000 000 de seconde, ou quelque chose de semblable. Silence total. Espace infini. Temps par petits bonds, par petits soubresauts.

(...) Les rares visages qu'il apercevait encore, par hasard, étaient comme des visages photographiés, des échantillons disposés devant lui brièvement, pas du tout vivants, et qui n'offraient que l'éclair d'une seconde de vie, d'une seconde casée, glacée, incapable de s'agrandir.


( Puis cette longue déambulation hagarde de Paoli dans les rues sidérantes de la ville finit par trouver son épilogue, tout près de la zone abstraite et désertée de l'aéroport, manière de no man's land, alors que surgissent en lui "des détonations quelque part au fond de sa tête", prémices au surgissement du rythme des gouttes d'eau, loin maintenant, tout au fond du studio perdu dans les lointains du temps et d'une conscience maintenant altérée).


« La joie envahit alors Paoli, et avec un enthousiasme fébrile, il se mit à crier, pour lui tout seul, pour personne d’autre que pour lui :

« C’est le rythme ! c’est le rythme ! j’ai retrouvé le rythme ! »

C’était le rythme du début de la journée, en effet, le bruit mathématique des percussions de l’eau sur la bassine renversée, là-bas, au fond de son studio, et qu’il retrouvait maintenant, sur la route. Avec un bonheur grandissant, il se mit à marcher selon le rythme des gouttes, en suivant le couloir immaculé, étincelant, absolument désert. Les voitures ralentissaient pour l’éviter, tandis qu’il avançait, seul au milieu de la route ; mais les coups de klaxon et les injures l’évitaient aussi, comme s’ils n’avaient fait qu’appartenir à la réalité universelle, jamais méprisable, au gigantesque concert de bruits et de couleurs, à la symphonie éternellement calme, éternellement vivante, de la vérité posée à plat sur le monde, comme s’ils n’avaient été qu’une parcelle mouvante, comme lui, comme les autres, qu’une poussière minuscule flottant dans le corps infiniment exquis, infiniment divin de la matière. »


En guise de commentaire.

"L'homme qui marche" pose de manière originale et non conventionnelle deux problèmes fondamentaux de la philosophie, celui de la vérité, celui du temps; l'écriture étant le troisième mouvement venant opérer la synthèse des deux notions précédentes.

Tout au long du texte, comme entrelacés, temps et vérité joueront leur partition de concert, véritable fonctionnement en chiasme où se percevront alternativement, sans jamais pouvoir être vraiment dissociés, les deux entités cardinales : temps de la vérité; vérité du temps.

"La vue de la vérité est plus éblouissante qu’une lampe à arc.", nous prévient l'auteur, ce qui veut dire que Paoli, dans sa longue déambulation onto-métaphysique, fera du temps une expérience pour le moins singulière dont les quatre prédicats suivants nous aideront à saisir l'essence : temps aporétique, temps absurde, aliéné, mescalinien.



L'expérience aporétique du temps humain.


Donc, le temps, il faut le concevoir métaphoriquement, à la manière d’une sphère parfaite, parménidienne, lisse, homogène, seulement occupée à l’exercice de sa plénitude. Tout y concourt à l’harmonie, tout y joue dans l’ajointement, l’unicité, le simple. Rien ne s’y imprime qui pourrait faire signe vers une diversion, une disparité, la possibilité d’une dispersion. Recueil en un même lieu clos, fini, de toutes les significations du monde. Fermeture à l’effraction, laquelle signifierait la perte définitive de la rassurante circularité. Occlusion par rapport à ce qui pourrait obérer l’ordre des choses, rompre leur affinité originelle. Le temps seulement en tant que temps et nulle autre considération ouvrant à une quelconque immanence. Le temps comme absolu.

Seulement le Temps, ce Temps-là, dédié aux dieux n’est accessible qu’à partir de l’empyrée. La demeure des hommes est plus modeste, son espace nécessairement restreint. Il lui faut s’accommoder de sphères plus étroites ou bien consentir à laisser l’écorce se fendre, et s’ouvrir au non-être, à la différence surgissant du néant toujours disponible dès que s’inscrit la dimension anthropologique. C’est ainsi, depuis que la canopée humaine a surgi au-dessus de l’abîme, sa transcendance ne l’a assurée que d’un temps épars, divergent, lointaine réminiscence du temps primordial. Fissurée, la sphère primitive a laissé son magma s’écouler en une myriade de gouttes ontologiques, divergentes, insulaires. Commencée, la grande diaspora du sens n’en finirait plus de s’éparpiller. Nuée d’abeilles ricochant infiniment sur la peau métaphysique des vivants, pluie de météorites trouant le ciel existentiel de leurs coruscantes questions. Et les gouttes, toujours les gouttes suintant leur lexique de bitume et de scories, lointaines survivantes d’un Temps sans prédicats, sans divisions.

Seulement être homme supposait que l’on affute son silex, que l’on entaille la durée afin que cette dernière pût s’inscrire dans le devenir. Le compte à rebours était commencé, s’égrenant selon la multitude de la sémantique temporelle : clepsydres libérant leurs gemmes liquides ; sabliers leurs grains de silice ; horloges leurs rouages de cuivre. Le Temps-fleuve, le temps à la longue dérive océanique s’était métamorphosé en temps lapidaire, sablonneux, commis à un écoulement lent, dissocié, au milieu duquel le nombre pouvait s’inscrire. Le temps n’était plus ce cristal éblouissant dont la lumière se suffisait à elle-même. Il ne se percevait plus qu’à la mesure de ses multiples faces, de ses arêtes infinies, de ses angles vifs. Sphère mutilée, queue de comète, gerbe d’étincelles ne se disposant au regard qu’à l’aune de la fragmentation.

Le temps humain : de la mesure, de l’arithmétique, du quantifiable, du visible, du perceptible. Temps des années, des saisons, du nycthémère ; temps de la giration des étoiles dans l’espace ouranien, temps du suintement liquide parmi les entrelacs de moraines, dans l’univers chtonien. Temps physiologique de la respiration, de la nutrition ; temps diastolique-systolique du rythme cardiaque ; temps de la chasse et de la cueillette de l’homo sapiens ; temps de la marche comme un miroir de la destinée humaine avec son cheminement vers la confondante issue. Disposition à l’ennui, au souci, à l’inquiétude, à l’angoisse. On ne livre pas la sphère unie, cohérente, aux assauts de l’extérieur sans y introduire de question existentielle fondamentale. Irruption de la toujours présente finitude, des harmoniques de la déréliction.

A cette aporie, tout peut conduire. Aussi bien la survenue soudaine de la fièvre qu’une rage de dents. Aussi bien l’observation distraite d’une main-éponge accrochée à un clou, au-dessus d’un évier et qui égrène, mécaniquement, systématiquement, son rythme stupide en tombant sur le fond d’une bassine métallique. C’est tout simplement ce qui arrive à Paoli, « L’homme qui marche », à 11 heures du matin, dans sa cuisine, au milieu de l’enfer de la ville.

Avant même qu'il ne remarque le dégoulinement de la main-éponge, le temps n'était nullement une préoccupation. Il était semblable à la course céleste de quelque sphère lointaine. Au contraire, son observation méticuleuse, la perception du rythme "précis, violemment réglé", introduit le coin de la déraison dans un mécanisme aussi bien huilé qu'inapparent. Le cliquetis de l'égouttement "tic..tic..bong...tic", dans la réalité tristement prosaïque, introduit soudain une césure, une mesure, une abstraction mathématique, ces dernières étant les trois décisions par lesquelles le temps se corrompt et se dégrade pour devenir expérience métaphysique, douleur ontologique, préoccupation thanatologique.

"C’était entré tout simplement par ses oreilles grandes ouvertes, et maintenant, c’était là, installé dans sa tête, un vrai robinet en train de fuir, en train de le remplir sournoisement, goutte après goutte."


Dès cet instant Paoli est dépossédé de son pouvoir d'accorder le temps à son être propre et c'est exactement l'inverse qui se produit, son être devenant simple récipient commis à se remplir en dehors de toute volonté, jusqu'à créer les conditions d'un débordement de la conscience, d'une fuite irrémédiable vers les confondantes contrées du néant.


"Il en était possédé ; c’était comme un repoussoir, comme une sorte de tampon de bruit qui avançait d’un millimètre à chaque déclic, et le refoulait vers des ténèbres."


Temps absurde.


Comment, en effet, ne pas percevoir, dans le statut de Paoli hypostasié en simple récipient, la silhouette absurde des personnages beckettiens ? Comment ne pas raisonner par analogie et percevoir une proche parenté, une familiarité ontologique entre le tabouret, la main-éponge, la bassine de fer renversée, le robinet métaphorique, dans "L'homme qui marche" et les objets-réceptacles où sont engoncés les personnages de "Comédie"; les poubelles dont émergent à grand peine Nag et Nell, l'escabeau ouvert sur le non-sens, dans "Fin de partie". Bien évidemment il n'y a pas stricte homologie formelle, seulement convergence de situations existentielles dont ces objets sont porteurs.

Et puis il n'est pas indifférent que l'ustensile destiné à absorber les excédents d'eau soit une "MAIN-éponge". Main, extrémité d'un corps dont l'on ne sait rien, si ce n'est que ce fragment est "accroché à un clou, au-dessus de l'évier." Reste humain, fantaisie de la nature qui aurait amputé le reste du corps comme pour dire la "fin de partie", la prochaine disparition dans la trappe-guillotine par où les anatomies seront abolies, les voix définitivement éteintes.


Ecoutons Hamm dans "En attendant Godot" :


"HAMM. - Silence! (Un temps.) Où en étais-je? (Un

temps. Morne.) C'est cassé, nous sommes cassés. (Un

temps.) Ça va casser. (Un temps.) Il n'y aura plus de voix."


Et encore, si proche de la "goutte" leclézienne dont on aura perçu combien elle s'enferme dans une manière de rumination schizophrénique, comme si elle était sécrétée par ses fontanelles imaginaires, "c’était là, installé dans sa tête...".


"(Un temps.) Une goutte d'eau dans la tête, depuis les

fontanelles. (Hilarité étouffée de Nagg.) Elle s'écrase

toujours au même endroit. (Un temps.) C'est peut-être une

petite veine. (Un temps.) Une petite artère." (En attendant Godot).


"L'homme qui marche", est la "vivante" réplique du personnage crépusculaire beckettien, corps semblable à la larve, moignons épars, membres mutilés ou paralytiques, assemblages de ligaments disjoints et d'aponévroses usées, emboîtements de condyles et glénoïdes au jeu métaphysique, le tout si proche de la materia prima, de la glaise primitive, retour à la terre originelle, au sol archaïque. Interminable attente de la fin qui vient, qui ne saurait tarder, qui surgira bientôt :


"Fini, c'est fini, ça va finir, ça va peut-être finir..." (Fin de partie).


Paoli n'attend guère mieux de l'existence. Si sa déchéance physique est moins avancée que celles de Nag et de Nell, sa situation d'homme enchaîné, mentalement, psychologiquement, ne vaut guère mieux. Une perte sans fin dans les ornières des événements glauques, gluants, voués à un asservissement sans fin :


"Il(Paoli) appartenait aux gens. Il était leur esclave, leur esclave-marcheur. (...) Il était le serviteur de tous ceux-là, un rien du tout, le chien des chiens, un fantôme qui glissait entre leurs mains, qui rebondissait sur le dard de leurs regards, qui se gommait à chaque mot, qui disparaissait, fuyait, était entraîné, évanoui, avalé, piétiné, foulé comme un carré de sol et de poussière."


Approche kafkaïenne s'il en est, où la crise du langage est patente. Expliquer l'absurde est, par définition, impossible :


" Je tente toujours de communiquer quelque chose qui n'est pas communicable, et d'expliquer quelque chose qui n'est pas explicable. " (Kafka - Journal).


A l'éclatement de la psyché correspond celui du verbe dont il faudra assurer malgré tout la fonction de dire l'exister, son incohérence, ses chausse-trappes subites et périlleuses. A cette fin, Le Clézio inventera les conditions d'une manifestation langagière renouvelée, offrant au lecteur une écriture tendue, spermatique, éjaculatoire. Rhétorique spontanée, fusante, souvent volcanique, matérielle, forant le réel de l'intérieur. Les choses ne sont plus posées devant l'observateur qui découvre passivement un lexique , fût-il étonnant. On devient soi-même Paoli; on voit la main-éponge égouttant son cliquetis métallique; on est immergé dans la lave, on reçoit les scories, les bombes, les pierres ponces, les nuées de cendre. On est plongé dans la fusion, environné "de bruit et de fureur", plaqué contre la paroi abrupte du quotidien. Lecture clouée à son propre désir, lecture sans faille, sans échappatoire. Giration des mots pareils à un vertige, urgence du lexique à signifier l'absurdité de la longue et inopérante marche vers une impossible vérité. Seulement une pitoyable claudication.

Si le langage de Le Clézio n'atteint pas l'amplitude étrange de la rhétorique aphasique beckettienne, notamment dans "Bing" (1966) : "Mains pendues ouvertes creux face pieds blancs talons joints angle droit."; s'il n'est fait appel ni aux glossolalies artaudiennes, ni aux néo-lexique de Joyce, son écriture n'en demeure pas moins étonnante par rapport au conformisme ambiant de l'époque. (1965). A partir du "Procès-verbal" et jusqu'aux frontières de "Désert", en 1980, l'écriture sera ce champ de recherche permanent, cette constante expérience devant aboutir à une esthétique du prosaïque et de l'immédiateté, cette turgescence du vivant commise à dire le tout du monde, le tout de soi, dans un prodigieux élan :


"Les mots bondissent en moi, ils veulent jaillir de tous mes orifices et recouvrir l'espace." ("Haï" - 1971).

voir ici la deuxième partie



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