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Impossible de grandir, Fatou Diome

Editions Flammarion, 2013

mercredi 28 août 2013 par Alice Granger

L’impression qui domine à la lecture de ce roman est celle du désir de refermer la porte d’un huis-clos dans lequel une écrivaine, telle une enfant solitaire en sa chambre surchargée de jouets, s’éternise, souvent dans l’insomnie de ses nuits, à jouer avec les mots et les figures de rhétorique de la langue française comme feignant de croire qu’elle est seule mais escomptant une sorte de fascination littéraire de la part des lecteurs. Désir de l’oublier, d’abandonner à elle-même une femme qui, lorsqu’elle est invitée chez des amis, s’empresse d’aller vomir le repas dès qu’elle rentre chez elle... Elle est une Guelwaar qui ne demande rien à personne... Ah oui ?

L’écriture, mettant en acte la dénégation d’un deuil du lieu matriciel originaire, deuil qui rend possible que les représentations psychiques indélébiles de l’enfance jouent de manière rythmique avec les événements présents qui s’offrent forcément sur une terre d’exil qui est la terre de vie réelle, s’attarde une éternité dans cet intervalle d’une journée où la narratrice s’est recluse chez elle. On s’ennuie, on se lasse de l’accumulation de phrases à travers lesquelles on soupçonne la jouissance de la narratrice, on s’éloigne et on la laisse jouer seule avec ses mots. Elle n’a besoin de personne, elle n’a besoin de rien, elle ne demande rien affirme-t-elle, les ressources infinies de la langue française vont lui servir de jouets, son narcissisme sera transfusé par sa présomption que nous, lecteurs, fascinés par cette virtuosité linguistique, ne perdrions rien de cette forme spéciale d’auto-érotisme, nous serions ses voyeurs, la guerrière Guelwaar (Les Guelwaar fondèrent au 16e siècle les premiers royaumes sérères, dans la partie ouest du Sénégal. Ils se situaient au sommet de la hiérarchie, et leur filiation était matrilinéaire. Ils avaient une religion traditionnelle dans laquelle ils croyaient en Roog, Dieu créateur omniscient et omnipotent souvent évoqué par Fatou Diome. Aujourd’hui, les Sérères continuent souvent, en plus de l’islam ou du christianisme, à pratiquer la religion ancestrale) devrait nous coloniser par le paradigme historique qu’elle nous présente comme celui qui devrait dominer et nous soumettre parce que le plus libre et le plus tolérant. Ce faisant, à l’évidence elle se lance entre les lignes dans un projet politique dans lequel elle ne serait rien moins qu’à la hauteur d’un Léopold Senghor... Sauf qu’une petite peste n’a peut-être pas cette intelligence d’un art de la guerre qui se fait en vue de la paix… Si on veut vivre en paix avec les ennemis, c’est-à-dire les autres qui sont aussi ceux qui achètent le livre et le lisent, on ne commence pas par un roman qui se veut, tout de même, donneur de leçon à des gens attardés dans leurs vies étriquées et conventionnelles, un roman où se camouflent un narcissisme démesuré et un goût du pouvoir de type matriarcal derrière un masochisme primaire… L’impossibilité de grandir, nous le comprenons aussitôt, est l’impossibilité d’un deuil, d’une perte originaire, sans laquelle pourtant les autres, les surprises et les occurrences de la terre de vie, dans le dehors de l’exil de la naissance et de l’élancement de la vie née, ne valent pas grand-chose, hormis les auteurs célèbres et morts auxquels l’écrivaine forcément prétend se mesurer, en virtuose de la langue comme eux l’étaient.

« Rester en surface, coûte que coûte, je m’y étais résolue depuis longtemps. Mais Marie-Odile persistait à gratter, titiller, prêcher le faux pour savoir le vrai, n’hésitant pas à glisser un pied dans le moindre interstice de nos conversations. M’inviter chez elle, c’était, à coup sûr, une occasion d’essayer encore d’abattre ma petite cloison de pudeur qui l’empêchait d’accéder pleinement à mon intimité. » Voilà : l’écrivaine fantasme qu’elle est l’objet d’un voyeurisme auquel elle serait forcée de se plier… Et alors la narratrice jouerait à échapper, par exemple en montgolfière, à ses prédateurs… « Ah, Salie ! Elle est vraiment sur une autre planète ! Elle est toujours dans sa bulle ! » Sa bulle ! Ou le huis-clos de son appartement strasbourgeois ! Ou le ventre sénégalais de l’Atlantique ! Ah, l’importance structurelle de ce voyeurisme supposé, dont elle serait l’objet, voire la victime, et que son écriture, sa virtuosité linguistique, aurait instauré ! Une sorte de délire où elle se voit au centre avec des mains cherchant à la saisir : quelle passion fœtale ! « Avec condescendance, on me traiterait comme une gamine ou une cinglée, jusqu’à la fin du dîner, et je prendrai congé au bras complice de la Petite, qui ricanerait encore. » Petite qui s’échappe vers son ventre africain : si elle fantasme qu’elle glisse hors des mains des prédateurs, c’est qu’elle y croit, à l’existence de ces mains, pas un seul instant elle n’en doute. Pourtant, ces mains peuvent tout à fait se détourner d’elle, comme les enveloppes placentaires un jour s’autodétruisent et laissent tomber le fœtus dehors. Ces mains, ce voyeurisme, ce vampirisme escomptés comme une passion folle s’exerçant sur elle, existent-ils vraiment en dehors de l’écrivaine ?

« Silence, on tourne ! C’est la vie qui danse, lance des rubans multicolores, accélère pointes et pirouettes, devant nos têtes toupies. Et ça tourne encore, même quand la bobine part en vrille. Les fous ne sont pas fous : d’avoir trop ouvert les yeux, ils ont les pupilles opaques… » Voilà : elle incarne la vie qui danse ! La vie libre ! Et nous sommes les têtes toupies ! Cela se structure ainsi ! Devant cette danse qui fait diversion, nous sommes dispersés comme une nuée de frelons !

« Ce ne sont pas nos pieds qui sont sales, mais la glaise du chemin qui engloutit nos pas. » Elle accumule des sentences de ce genre, Fatou Diome… « Tout le monde n’est pas prêt à foncer dans les ronces, à affronter la vie, les yeux dans les yeux. » Les ronces, la glaise… « … une logorrhée parfaitement préméditée. » C’est en effet l’impression qu’il nous arrive d’avoir en lisant…

« Dans la boîte magique sous mon crâne, la Petite, diablesse, trépignait et me soufflait déjà une réponse en forme d’assommoir. » Assommante, oui… !

« Je suis à terre, votre monde je n’en veux pas, enterrez-moi ! » dit-elle à ses grands-parents dans son roman. Ils répondent : « Et si une terre ne te convient pas, il y aura toujours une rive ensoleillée quelque part. » L’eau amniotique…

« Comme ma mère, j’ai osé aimer, mais, sais-tu que là-bas non plus, les Blancs n’ont pas voulu de moi, au bout de seulement deux ans, encore abandonnée. » La répétition de cet abandon jamais n’est lue comme l’impression, l’écriture de la coupure du cordon ombilical. Au contraire, il semblerait qu’elle ait escompté le mariage avec un Blanc comme l’assurance que la coupure ne se produira jamais, ni le deuil originaire, qu’au contraire ce serait une installation, non pas ce dépaysement, non pas ce heurt avec l’autre incarné par la belle-mère, femme qui ne se soumet pas au paradigme qu’est la grand-mère. Au pays des Blancs, c’est autre chose, elle vit ce déracinement de manière paranoïaque, on la rejette parce qu’elle est noire… La couleur noire ne vaut-elle pas dans cette histoire comme la marque d’un refus de sortir à la lumière, la marque utérine, tandis que la couleur blanche est celle de la naissance, de la confrontation aux autres, du risque de vivre ? La Petite, par le triomphe de l’écriture, peut se réfugier dans le cocon originaire, dans la dénégation de cet exil qu’est la naissance symboliquement inscrite : « Reste avec nous, ma fille, reste pour nous, reprenait la grand-mère, remarquant le souffle court de son homme. Ma fille, sais-tu que Roog ne t’a pas mise dans mon ventre mais il t’a logée dans mon cœur et pour toujours ? Ma fille, souviens-toi, tu m’avais promis d’être ma fille pour toujours. Sais-tu que je rajeunis dès que tu arrives ? » Dans ce sillage, l’écrivaine pourrait fantasmer qu’elle est aussi le soleil de ses lecteurs, la fille idéale, la fille unique, la sauveuse des jours ennuyeux comme des vieux jours… Lorsque cette grand-mère lui dit, « c’est quand même un peu chez toi, là-bas », « tu parles leur langue », elle répond : « Non, Nakony, ma maman chérie, pour moi, depuis tant d’années, c’est, de fait, chez moi, presque comme le Sénégal, mais pour eux ce ne sera jamais chez moi, car il y aura toujours quelqu’un pour me scruter mon visage et me demander à brûle-pourpoint : vous êtes d’où ? » Et alors ? Croit-elle, Fatou Diome, que de Blanc à Blanc la question de l’origine ne se pose pas pour chacun de nous dans la confrontation avec l’autre ? Un petit reste d’accent provincial après tant d’années dans la capitale, ou même juste une allure un peu décalée, et on vous demande d’où vous êtes car c’est sûr vous n’êtes pas d’ici ni des nôtres ! Lorsque, entre autres, on se rencontre, c’est un choc de ne pas être des mêmes, un dépaysement, un déracinement, un malentendu ! C’est drôle comme j’ai l’impression que, contrairement à ce qu’elle dit, Fatou Diome est beaucoup plus installée que moi dans mon propre pays ! Fatou Diome croit-elle qu’une peau blanche rend plus facile une vie chez les Blancs ? Le préjugé de l’origine sévit partout ! Si on est d’origine provinciale, ou paysanne, ou ouvrière, ne se prend-on pas le dépaysement de la confrontation avec le monde de la ville, de la bourgeoisie, voire avec le parisianisme avec la même violence ? Et cette confrontation déréalisante, dès lors qu’aucune matrice derrière soi ne peut fonctionner comme refuge phobique parce qu’il est impossible de dénier la coupure de la naissance, ne suscite-t-elle un éveil et un déploiement de l’intelligence en termes diplomatiques et stratégiques ? Lorsqu’on est persuadé que ce sont les autres, ceux d’ici, qui ne vous acceptent pas, il y a toujours en vous aussi, et d’abord, le rejet de ces autres, parce qu’ils ne sont pas des mêmes, parce qu’ils n’ont pas la même origine que vous, parce qu’il n’y a pas une origine unique, dominante, colonisatrice car meilleure que les autres. Or, ce qui se joue dans ce roman, c’est comme par hasard la tentative d’imposer une origine, celle de Fatou Diome identifiée comme celle de la tradition des Guelwaar, car il n’y en aurait pas de meilleure, de plus libre, de plus tolérante ! Or, Fatou Diome, elle, est-elle tolérante par rapport au fait que chaque humain a, mêmement qu’elle, un capital psychique d’impressions indélébiles gravées pendant les premières années de la vie, et qui joue dans le présent de la vie dans une confrontation rythmique ?

« Quand la Petite s’arrêtait, je n’avais qu’à ramasser les graines d’idées qu’elle avait jetées pour tenter de lui répondre. » « A travers Einstein, c’est la vie qui nous tire la langue à tous. » La Petite et les graines d’idées, Einstein, devrions-nous nous laisser coloniser par tant d’intelligence dominante ?… « Mauve, le bras de mer de la réflexion où les illusions bleues rencontrent les détresses rouges de la réalité. » Jusqu’à ce que le bleu soit la réalité redevenue amniotique ?

En vacances chez sa tante, en ville, la Petite se sent martyrisée : « A genoux ! Il y a des règles ici, va falloir les respecter ! Chez moi, tu ne fais pas la plante sauvage comme dans ta cambrousse là-bas ! criait Titare, en envoyant la Petite prendre racine contre le mur. » C’est vrai que la confrontation avec une femme, cette autre dépaysante qui éventre le lieu du même, est rude pour une fille qui n’a jamais de rivale… Mais l’écrivaine va se venger ! La tante aussi, elle peut la ramener à une même, car elle aussi vient de la cambrousse ! De plus, elle n’a pas une aussi grande maîtrise de la langue qu’elle ! La même de la cambrousse va être l’objet d’une humiliation en règle, d’une sorte de loi du talion, de la part de celle qui a, elle, une maîtrise académicienne de cette langue des Blancs et de la ville ! « Depuis que Titare s’était installée en ville, qu’elle s’y était fait des amies, elle muait littéralement. Chaque crème Divine vidée sur sa peau était censée la débarrasser des rugosités de sa ruralité d’origine, pour laisser paraître une autre, plus lisse, plus citadine, plus in. Aux yeux des citadines natives, malgré tous ses efforts, elle n’était pas encore tout à fait in, sans doute un peu trop âne à leur goût… elles ricanaient… Pourtant, dans son esprit de parvenue, la cambrousse c’était maintenant pour les autres… son niveau d’instruction n’excédait guère le Certificat d’études primaires, mais, au village, elle briguait un strapontin et trouvait compliqué de communiquer avec les analphabètes… Mais le paon sait-il que les tortues se moquent de leur plumage ? Quand Titare paradait au village, ses anciennes camarades, qui lui prêtaient des robes auparavant, authentiques Guelwaar fières de leurs origines, s’amusaient, riaient à s’en tenir les côtés, en imitant sa démarche de récemment vernie et son jargon cuistre. Son Altesse sérénissime de l’esbrouffe, Dame Titare, mixait, dans sa bouche de morue, un résiduel de français, goût boullaibaisse frelatée, dilué dans une fricassée de sérère complexé… Ce galimatias qu’elle essayait de retenir aurait certainement causé des migraines à Léopold Sédar Senghor… qui ne cessait de louer la fluidité musicale et la précision du sérère, ainsi que la courtoisie et les délicates nuances du français, serait attristé par un tel massacre des langues qui ont fait de lui un élégant poète. Malheureusement, Titare n’était pas en mesure de partager les exigences littéraires d’un Senghor, mais, tenant à son français bancal comme les convertis à leur livre saint, peu lui importait ce que l’Académie française pouvait reprocher à ses amphigouris. » Bigre ! Rien moins que Senghor et que l’Académie française ! Celle qui règle ses comptes avec une telle violence, celle qui cherche à nous prouver par son écriture qu’elle est à la hauteur et de Senghor et de l’Académie française, ne peut certes pas être vue comme une parvenue d’un genre nouveau qui, comme tant d’Africains vivant en Occident, parfois comme des esclaves, rentre aux pays avec des liasses de billets à distribuer, tels de nouveaux riches ! Et quel jugement porte-t-elle, cette virtuose de notre langue de Blancs, sur tant de Français qui, à l’évidence, ne parlent pas le français académique ? Dans les comportements et les paroles assurément injustes et violents de la tante n’y aurait-il pas quelque vérité à l’égard d’une nièce qui, dans le protectorat que lui assurent ses grands-parents, vit en fille unique, en princesse, sans confrontation véritable ? Le nom Guelwaar semble symboliser ce statut d’une princesse qui pourrait faire l’économie de la confrontation et des règles de vie sociale. Y a-t-il donc toujours le mal d’un côté, et le bien de l’autre, dans ce récit d’une enfance dont nous ne devrions retenir que la dominance de la maltraitance, alors que ce qui domine, c’est le nom Guelwaar ? Et puis, à force de toujours mettre en avant le victimisme, ce qui est un fond de commerce très exploitable, Fatou Diome occulte une autre réalité, elle jette une fumée profonde sur ce qui a rendu possible sa réussite, celle qu’une victime n’atteint jamais ! Cette réalité autre, qui s’est offerte sûrement très tôt à Fatou Diome, procède du fait que toutes ces portes habituelles à d’autres enfants vus comme normaux, légitimes, s’étant pour elle fermées, elle a pu voir bien mieux qu’eux que d’autres portes étaient ouvertes ! D’une part, avec ces grands-parents qui fonctionnent comme le giron protecteur de la Petite persécutée parce qu’illégitime, la porte de la matrice reste ouverte pour la princesse. D’autre part, dans le sillage de la langue des Blancs, langue de la domination, voici la porte de l’école qui s’ouvre à cette Petite qui a su sans doute très tôt ce qu’il fallait maîtriser pour être la plus forte, cette langue qui servirait à certifier l’identité Guelwaar revendiquée par l’écrivaine, celle de ces guerriers conquérants d’autrefois ! C’est très facile de se moquer et de se venger de cette tante, en n’évoquant jamais les circonstances singulières qui lui ont ouvert des portes à elle, l’illégitime, et pas à eux, la tante et les enfants normaux ! Et si la persécution, dont chaque phrase de Fatou Diome veut nous convaincre qu’elle en fut la victime qui ne s’en remettra jamais, était en vérité suscitée par le fait que les persécuteurs avaient en cette Petite la preuve incarnée insupportable de possibilités incroyables qui s’ouvrirent à elle, dont elle jouissait en en mettant plein la vue, alors qu’eux ne les avaient pas eues ? La normalité avait circonvenu les normaux, cette ouverture-là les avait piégés, alors qu’une fermeture éveille aux possibilités autres, suscite le désir, concentre l’énergie, et aiguise l’envie de s’imposer comme quelqu’un, imprime un destin guerrier et conquérant à celle qui veut tout parce qu’elle n’a rien de ce qu’eux, les normaux ont. Elle est d’une injustice incroyable, Fatou Diome, lorsqu’elle oublie délibérément d’analyser ce qu’elle doit, pour sa réussite littéraire et son sentiment de parvenue, à la situation très singulière de sa naissance ! Quelque chose de violemment impossible lui a ouvert ce possible ! Et ses grands-parents n’ont sûrement pas fait avec elle comme avec leurs enfants ! Son statut de princesse n’a probablement pas été celui de sa mère enfant. Des êtres qui vont vers leur crépuscule, et la Petite qui est leur beau soleil couchant ! Donc, un narcissisme implicite, elle est leur princesse, vraiment, rempart contre la mort, contre la vieillesse. Tout autre chose qu’une confrontation dérangeante avec l’autre. Ces êtres-là sont déjà implicitement frappés par la mort qui se profile ! Le désir de mort, la Petite peut naturellement croire qu’elle ne l’a pas vis à vis des autres puisque le couple originaire qui la choya était implicitement pris dans une logique de retrait. Ce couple-là, qui jamais n’entra en conflit, en confrontation dérangeante avec elle, elle voudrait à nous les autres, nous l’imposer comme paradigme, afin que nous aussi faisions avec elle comme eux, nous pliant à une logique crépusculaire de retrait fasciné et colonisé devant une telle princesse enchantant scripturalement nos vies inassouvies…

« Tu ne me demandes jamais rien ! s’indignait Marie-Odile, lorsqu’elle avait le sentiment que son concours aurait été utile dans telle et telle chose dont je m’étais occupée sans elle. » « La vie d’un enfant illégitime, c’est prends le moins de place possible, on finit par intégrer cette douloureuse mise à l’écart et on se construit en développant ses propres mécanismes de défense : vous ne voulez pas de moi, soit, moi non plus, je n’ai pas besoin de vous. » Fatou Diome revendique une place qui ne dépend ni d’un père ni de la lignée d’une mère ? Mais croit-elle que les autres ont la plupart une place qui dépend d’un père ou de la lignée d’une mère ? Elle aussi fantasme la normalité ! Et ne crie-t-elle pas haut et fort qu’elle est une Guelwaar, et que les Guelwaar n’ont besoin de personne ! Et puis, lorsqu’elle souligne qu’on fait comprendre à un enfant illégitime qu’il doit prendre le moins de place possible, elle omet de dire qu’en même temps dans le giron de ses grands-parents, elle a toute la place en quelque sorte. Sa sensation de devoir occuper le moins de place possible ailleurs doit s’entendre en contraste et confrontation avec cet espace de princesse dont elle jouit chez ses grands-parents. Elle fantasme vraiment la place qu’auraient les enfants et les gens sûrs de leur légitimité ! Lorsqu’on rencontre Fatou Diome, on est immédiatement frappé au contraire par la place qu’elle prend, par cette incarnation qui fait quasiment violence dans l’entre-deux de la rencontre ! Feint-elle de croire que dans le présent d’une rencontre elle ne s’impose pas d’une manière dominante ?

« Soudain, une piste, sans ronces ni fauves, se dégage de la nuit et s’ouvre, aussi accueillante qu’une page blanche. »

« Immergée dans mon bain, comme dans la vie, je voguais. Rien ne stoppe le voilier de l’esprit, même quand le moral torpille la journée. »

« Dans le grenier, la Petite ne quémandait l’amour de personne, le seul dont elle n’avait jamais douté étant celui de sa grand-mère. »

« … les Guelwaar, en tenaces guerriers, conservèrent leurs titres et royaumes durant toutes les dominations subies par l’Afrique, même pendant la période coloniale… »

« En pays Guelwaar, Amazones intrépide, aussi fières que leurs frères, les femmes étaient d’excellentes lutteuses. »

« Arrivée au monde, sans être imaginée, désirée, programmée, invitée, attendue, je suis la visiteuse qui renverse le pot de confiture. » Et pourtant, par ailleurs, elle met en exergue ces femmes Guelwaar qui, libres, pouvaient être enceintes sans être mariées… Comme sa mère enceinte de son idylle avec un lutteur… Cette mère, elle l’évoque ainsi : « Toi qui terrasses le lutteur, où fêteras-tu ta victoire ? » Terrasser le lutteur ! Il s’agit de la victoire matriarcale ! D’ailleurs, son grand-père appelle la petite Fatou son matelot, elle écrit qu’elle est… son garçon ! Dans la logique matriarcale, n’est-ce pas la fille qui en a ?

C’est à Fatou Diome que la grand-mère a transmis les secrets de toute la lignée. « Je me déclare princesse de tous les enfants illégitimes du monde ! » Princesse ! Matriarche ! Forclusion de la coupure du cordon ombilical ! On suppose que les légitimes ne sont jamais chassés du lieu matriciel, et on revendique un statut privilégié de princesse en ayant obtenu le pouvoir d’offrir ce lieu matriciel à tous ceux qui en furent chassés. Par l’écriture, elle a les moyens d’offrir l’instruction à ses frères et sœurs, à des déshérités pour lesquels elle se fait ventre ? Mais la question, ce n’est pas de rendre redevables et dépendants ceux-ci envers une telle princesse généreuse pleine d’amour et enfin d’argent, c’est d’œuvrer pour qu’il y ait enfin une structure nationale pour l’éducation et l’instruction des enfants, tous à égalité ! Parce que lorsque la princesse finance l’instruction de ces pauvres enfants, ne fait-elle pas la même chose que ces parents qui paient les études à leurs rejetons, en ayant une haute conscience de leur milieu et de leurs moyens ? Elle s’impose en personne, en sauveuse, en matriarche, en grande maman des martyrs, des pauvres, alors que ce qu’il faudrait construire c’est, à l’échelle d’un pays, une structure d’enseignement, de formation, qui ouvre les chances à chaque enfant, sur la base d’une coupure du cordon ombilical. Ah cette princesse qui s’érige en super maman faisant téter son lait de l’instruction à ses martyrs élus enfants préférés qui mourraient sans elle ! Dans une école de l’égalité, c’est très bien de confronter les enfants d’origine différente, très loin du fantasme de fournir aux enfants pas bien nés les mêmes privilèges que ceux dont jouissent les bien nés, sans jamais que s’écrive dans ces vies commençantes la coupure du cordon ombilical, la perte originaire.

Dans ce roman de Fatou Diome, il est très important de lire le texte qui s’écrit derrière ! On y entend alors la guerre que se livrent deux logiques par cette écriture qui vise la victoire d’une filiation matrilinéaire reconnaissant à l’auteure le statut de nouvelle matriarche transmis par sa grand-mère, l’ancienne matriarche.

Les loups qu’évoque l’auteure ne sont qu’une métaphore des attaques du déracinement originaire qui est la condition obligatoire d’une vie dehors avec des autres vraiment acceptés comme tels c’est-à-dire avec leur altérité dépaysante mettant en relief que chaque vie se déploie sur la base d’un exil hors de la matrice. Le dépaysement que chaque autre en face suscite, y compris lorsqu’il invite l’exilée à sa table, devrait être heureux, source de relancement et de renouvellement, non pas être vécu comme un gavage forcé à vomir ensuite ! Ce dépaysement devrait être l’occasion d’une confrontation rythmique entre les représentations psychiques indélébiles laissées par le passé et le radicalement étranger en face qui n’est pas forcément un voyeur ou un être tellement ordinaire. Ce dépaysement n’est l’objet d’un rabaissement et d’un rejet quelque peu méprisant que si les préjugés de l’exilée sur sa terre d’accueil placent son ventre de l’Atlantique sénégalais où la logique matriarcale est dominante à une hauteur à jamais inégalable, ceci étant exprimé par la langue de la domination et de la colonisation, cette langue française frisant dans cette écriture la perfection académicienne que la plupart de ces autres bien français ne maîtrisent pas.

Lorsque Fatou Diome prétend que devenir adulte, c’est oser se retourner pour faire enfin face aux loups, ce qu’elle entend c’est une victoire face à eux c’est-à-dire l’obtention d’un non déracinement originaire, une non sortie hors du ventre. Alors, la seule relation aux autres que peut avoir celle qui par son écriture en langue dominante colonisatrice est enfin sûre pour l’éternité de ne pas avoir quitté le ventre, la matrice qu’est cette terre sérère, c’est celle qui l’installe en sauveuse de toutes les sœurs, tous les illégitimes, toutes les femmes et les maltraités du monde c’est-à-dire des mêmes qu’elle et non pas des autres. Bref, la voici s’autoproclamant toute-puissante pour triompher de tout ce qui, d’une manière ou d’une autre, s’acharne à déraciner, à mettre dehors et face au dépaysement et à l’altérité, pour que toute métaphore de naissance soit réduite au silence.

Mettre d’abord en avant, comme une sorte de fonds de commerce juteux, plutôt le victimisme que les réussites par-delà les difficultés, cela sert à s’imposer comme une figure maternelle ayant le pouvoir de remettre dans un ventre protecteur. En embuscade derrière, il y a un goût énorme pour ce pouvoir total des mères sur des touts-petits vulnérables et dépendants, et sur tous ceux qui sont alors supposés ne pas avoir les qualités psychiques pour se mettre eux-mêmes aux commandes de leur vie.

Elle est tout sauf humble, Fatou Diome, par-delà son victimisme ! Lorsqu’on lit son histoire à travers ses romans, on s’aperçoit que sa réussite n’est pas seulement le fruit d’une force de caractère prodigieuse et d’une logique dominante et colonisatrice qui l’a toujours menée, c’est aussi parce qu’à l’extérieur, sur la terre de la naissance, il n’y avait pas que la persécution et la maltraitance, il y avait aussi des possibilités, des ouvertures, de la chance. Voir le verre à moitié vide ou le voir à moitié plein, c’est très différent. La procédure accusatoire, la logique de la victime, c’est le verre à moitié vide, que les persécuteurs cherchent toujours à vider complètement. Le verre à moitié plein, ce sont les occurrences qu’offre la terre de la vie et la rencontre avec les autres. L’humilité seule permet de voir le verre à moitié plein. Alors, le victimisme lâche prise, puisque, en dehors de la persécution, s’ouvrent des possibilités, et Fatou Diome en a à l’évidence bénéficié ! Par exemple l’école ! Et d’abord le giron grand-parental !

Le victimisme s’appuie toujours sur le sado-masochisme primaire, c’est-à-dire un statut particulier du corps. Un corps vécu comme dépendant, passif, aux mains des autres et de leur volonté aimante ou maltraitante. Un corps laissé en arrière, dans un temps de nourrisson et même de fœtus. C’est ainsi que lorsque Fatou Diome est invitée chez les autres, elle se sent gavée, aux mains de leurs désirs et de leur voyeurisme, et elle les voit comme avides de se saisir d’elle, de l’attirer chez eux, de la vampiriser, comme autrefois sa famille faisait d’elle une domestique gratuite, et elle forcée de subir, pour tout vomir ensuite. Les mains dépaysantes qu’elle fantasme dans sa procédure accusatrice, elle les arrache de son corps et de son psychisme comme destructrices en faisant revenir par les souvenirs d’autres mains, aimantes, maternantes, matricielles, celles de la grand-mère, celles du grand-père. Ceci sans jamais remettre en question la représentation qu’elle a de son corps, d’elle-même, oscillant tel un nourrisson dépendant entre les mains persécutrices et les mains matricielles. L’argent du succès littéraire, la notoriété, permettent le retour triomphal des mains matricielles. La langue de l’Académie que manie si bien l’écrivaine devrait faire que les autres, par exemple les lecteurs français ou francophones, se sentent corps et tête pris par les mains de l’humiliation de ne pas être capables de la maîtriser si bien… On sent en effet une jouissance folle, dominante, toute-puissante, dans cette écriture si riche !

Si le mot « illégitime » a dans ce roman et dans l’histoire de l’écrivaine sénégalaise une importance particulière, c’est parce qu’en effet il met en relief le manque de la loi, celle qui tranche et coupe le cordon ombilical, celle qui imprime le déracinement placentaire, la fin d’une logique de la gestation qui se camoufle sous la logique matriarcale ! Ce n’est pas par hasard que l’auteure, c’est aux loups qu’elle fait face, pour triompher d’eux bien sûr et revenir triomphante dans le ventre de l’Atlantique. Ce n’est pas aux autres qu’elle fait face ! Ces autres qui habitent la terre, celle que les nés déracinés du ventre apprennent à connaître dans le sillage d’une perte originaire, d’un renoncement. Toute l’œuvre de Fatou Diome, et plus précisément dans ce roman, va au contraire dans le sens d’une non-perte d’un ventre originaire. Alors les autres n’existent plus vraiment. Celle qui triomphe des loups comme métaphore d’un accouchement qui n’a cessé au cours des années de menacer la petite illégitime ne reconnaît que des mêmes entendus comme victimes, comme elle, des attaques cherchant à faire naître.

En long, en large, et en travers, Fatou Diome ne cesse de nous décrire les maltraitances dont elle a été victime depuis sa naissance, alors que, bizarrement, nous lecteurs nous voyons s’imposer tout au long du parcours de cette persécutée, dès le début de sa vie, au contraire quelqu’un qui n’a pas trop de problème pour s’en sortir par-delà les grandes difficultés, s’élançant telle une princesse de ce paradis que lui font ses grands-parents sur leur grande concession agricole jouant avec la mer. Elle semble se laisser avec fatalité, passivement, attirer dans toutes les situations où on va la maltraiter, l’humilier, profiter d’elle, dans une curieuse logique sado-masochiste. Tandis que, par ailleurs, elle s’engage dans une voie ouverte où il lui est tout à fait possible via cette langue française qui fonctionne comme le phare de son aventure de réussir mieux que d’autres, avec le soutien sans failles de ses grands-parents.

On a souvent l’impression que se soumettre passivement à la persécution sous toutes ses formes, comme si c’était une fatalité d’être plongée dans la boue, fonctionne comme leurre pour détourner l’attention des persécuteurs, ceux-ci alors ne peuvent tout à fait croire à la réussite d’une bâtarde. Par ailleurs, celle-ci ne peut non plus être un paradigme pour d’autres, elle reste unique, la seule enfant, sans concurrence, de même qu’elle est l’enfant unique de ces figures parentales que sont ses grands-parents. Personne d’autre, dans son sillage… Les autres qui pourraient s’en sortir, ce seront des victimes, et elle la sauveuse… Alors qu’elle, elle réussit sans figure de sauveur… Juste parce que des possibilités, il y en a. Des ouvertures. Qui ne sont pas dans la logique de persécution et de maternage. L’œuvre fait dominer la persécution. Donc le corps qui est entre les mains. Alors que la réussite de cette jeune Africaine se joue pourtant en dehors de cette persécution. L’école. L’Université. Des structures, sur terre, qui éduquent, forment, ouvrent l’horizon. Ce n’est pas que Fatou Diome ne reconnaisse pas ces personnages généreux, ces possibilités de formation, ces portes ouvertes, c’est qu’elle fait dominer partout la logique de la persécution qui nourrit la procédure accusatrice, tout ceci pour mieux faire revenir et triompher la logique matrilinéaire et la toute-puissance des femmes comme elles le sont aux yeux des nourrissons dépendants et immatures qu’il faut protéger.

Fille illégitime bien que reconnue par son père : en effet jamais ce père n’imprime la loi, celle de la coupure originaire, au contraire il la laisse dans le ventre, dans la protection placentaire. Idem la mère, qui la laisse, passive sous la pression des attaques contre la fille-mère qui sera mariée à un homme polygame, chez ses parents qui vont fonctionner comme l’enveloppe placentaire jamais évacuée. Si on reste une victime en puissance toute sa vie, tel le nouveau-né corps et tête aux mains et au bon vouloir d’une figure maternante, si c’est ça le statut d’un vivant et d’un parlant, alors tous les pouvoirs, toutes les louanges, toute la reconnaissance iront à la sauveuse ! Fatou Diome se décrit en sauveuse arrivant sur sa terre d’Afrique ! Heureusement qu’elle est là ! Liasses de billets en mains, qu’elle distribue même aux persécuteurs d’autrefois ! Si elle est là, rien ne manquera plus aux dépendants et maltraités ! Le rien-ne-manque, c’est ce qui définit l’inceste, dit le pédiatre Aldo Naouri. La matriarche arrive, avec son argent, et dans le ventre qu’elle ouvre aux victimes rien ne manque plus !

L’invitation d’une amie, Marie-Odile l’esthéticienne , à un dîner, met en branle chez Salie le refus définitif d’une logique étrangère à la sienne, occidentale, sur la terre de l’exil, à Strasbourg. Le refoulement débute par une longue journée de flottement chez elle, sous la couette, dans le bain ou affalée sur le canapé, à siroter café et thé, à se laisser bercer par le rythme de sa musique préférée, à jouir d’un rien ne manque en vérité. Une journée pour décider d’un refus définitif qui s’effectuera par le trou noir d’un malaise vagal, une journée à flotter dans son propre chez-elle occidental, à laisser le passé l’envahir, et à s’abandonner enfin à la Petite, cette peste qui colonise Salie, qui a la main sur sa vie, acceptant l’impossibilité de grandir, et laissant libre cours à une logique dominante, la logique matriarcale.

La Petite, enfant illégitime choyée et protégée par ses grands-parents des maltraitances provoquées par son statut de bâtarde, vit son enfance en terre sérère, au Sénégal, dans le ventre de l’Atlantique. Elle connaît en vérité le destin d’une fille unique jamais réellement confrontée aux autres, ceux-ci prenant systématiquement le visage des personnes qui la maltraitent, qui la persécutent, qui l’exploitent, ils sont le mal qui cherche à la faire rouler dans la boue, et ses tuteurs toujours réussissent à les repousser. Très vite elle s’identifie à ces figures matricielles qui repoussent les persécuteurs et la gardent là où rien ne manque, où c’est le paradis au bord de la mer.

Les ennemis cependant impriment sur son corps et dans sa mémoire des blessures comme preuves irréfutables de leurs condamnables actes et du statut de victime de cette petite fille. La confrontation avec les autres est ainsi refoulée dès la prime enfance, et la logique dominante du matriarcat protecteur doit inéluctablement coloniser la vie. C’est cette logique-là qui, par l’intervalle de refoulement qui se joue en une journée dans le roman, vient en conclusion dominer, coloniser, présentant le retour de l’héroïne en terre natale sérère les mains pleines de liasses de billets à distribuer comme la jouissance enfin possible de la matrice originaire. La nouvelle matriarche est, comme bienfaitrice et libératrice des femmes humiliées et des enfants illégitimes et maltraités, à jamais mise sur un piédestal.

Le pouvoir de l’argent, celui gagné par une écriture qui a su trouver son style et le succès, ne manque pas ici comme ailleurs d’imprimer sa domination et sa colonisation. L’écrivaine reconnue dans de nombreuses capitales de la planète s’abandonne à la Petite, et son écriture enfin lui permet de faire comme tant d’Africains vivant en Occident lorsqu’ils reviennent en vacances dans leurs pays : ils ont des liasses de billets dans leurs mains, ils distribuent, ils ont le pouvoir de l’argent, celui-ci coulent vers les mains tendues de manière ombilicale. En embuscade derrière, n’y a-t-il pas cette logique matriarcale, cette logique de la dépendance s’articulant avec un goût du pouvoir que garde la figure originaire de la mère qui, jamais, n’abdique, n’admet la coupure, la possibilité de grandir ?

Aux repas des autres, que jusque-là elle acceptait, Salie se laissait gaver, jusqu’à même paraître avoir un bon coup de fourchette, mais ces intérieurs étriqués, ces convenances occidentales, ces mets si éloignés de la nourriture d’autrefois en terre sérère la font vomir aussitôt de retour chez elle ! Elle vomit la nourriture offerte par les autres, qui, on l’entend bien, la dépaysent. Une autre nourriture qui détrône la nourriture dominante, celle qui devrait imposer sa colonisation.

L’enfant unique, la Petite toujours en puissance protégée des autres dont les actes persécuteurs impriment la preuve qu’il faut les condamner, lorsqu’elle grandit apparemment et qu’elle quitte son pays matriciel pour d’autres contrées, soit se met dans des situations sadomasochistes où elle est exploitée et maltraitée mais en douce est gagnante car ainsi elle a les moyens de son projet de devenir libre et dominante, soit elle feint d’accepter les autres dont certains paraissent être des amis voire est un mari, mais ce qu’elle vit comme un gavage n’a pas d’autre but que le vomissement violent. Celle qui, à chaque page du roman, se dit victime de rejets y compris celui de sa mère, de maltraitances, d’humiliations, d’exploitations, de rabaissements, s’impose comme celle qui rejette.

Sur la lancée du rejet violent qui atteint autant les persécuteurs d’Afrique que les Occidentaux avec leurs vies étriquées, convenues et formatées, voici que s’impose triomphante l’écrivaine matriarche qui revient sur la terre sérère natale, où même la maison offerte par ses grands-parents comme symbole d’une matrice éternelle fut détruite par l’oncle maternel tyrannique.

Elle a l’argent de l’écriture, elle a les moyens d’offrir la liberté à ses demi-sœurs (avec lesquelles elle n’a pas vécu) ainsi qu’à toute la série des femmes humiliées, elle a le pouvoir de rétablir avec elles la logique matriarcale, de faire dominer la puissance des femmes et de leur assujettir des hommes qui sont supposés ne jamais vouloir sortir de cette puissance des mères, acceptant de n’être puissants que passés à travers le jugement de ces femmes sur leurs compétences !

Jamais le roman qui doit faire triompher la logique matrilinéaire ne s’intéresse au statut des hommes qui en résulte, eux qui pourtant n’ont plus rien à dire hormis se mettre au service des femmes et de leur pouvoir. On passe des femmes qui n’avaient pas leur mot à dire aux hommes qui tombent dans le même statut, castrés devant la matriarche ! Le grand-père d’autrefois est une matriarche-bis ! Il fonctionne comme l’enveloppe placentaire, au temps de la gestation, est d’origine paternelle ! Les hommes, lorsque la logique matriarcale triomphe et domine, sur le postulat de la dépendance et de l’immaturité des êtres qui sont forcés de se mettre entre des mains, qui ont donc un statut du corps très régressif et aucune procédure psychique de refoulement, n’ont plus rien à dire : ils n’ont pas à dire la coupure du cordon ombilical, l’interdit de l’inceste, du régime matriarcal « rien-ne-manque ». Ils sont castrés de la possibilité de dire autre chose, de faire se dresser la résistance, le désir d’autre chose qui ne soit pas immédiatement bouché par ce que symbolise la liasse de billets !

L’arme de cette guerre qui croit de manière bien précipitée à la victoire de la logique matriarcale, c’est une écriture qui vise la hauteur académicienne, et peut-être l’auteure s’y croit-elle déjà, elle qui humilie dans son livre ces Africaines de la campagne venues à la ville, au Sénégal, où elles veulent logiquement oublier leurs origines mais elles, elles ne parlent vraiment pas le français académicien ! Nous en prenons aussi pour notre grade, nous autres lecteurs bien français, qui ne parlons certes pas, nous non plus, ce français de l’Académie que cette Sénégalaise surdouée parlent et écrit si bien… Elle croit, à l’évidence, que la sous-estimation va de soi, elle qui, sans dire bien sûr qu’elle faisait des études de Lettres modernes, travaillait comme femme de ménage, ce qui lui permit dans son écriture de dénoncer l’humiliation subie par cette experte de langue française de la part de patrons et patronnes lui parlant petit nègre parce qu’elle leur avait caché son véritable statut ! C’est un bon fond de commerce, la défense des humiliés, sauf cette omission, de la part de Fatou Diome, de dire son véritable statut. Y compris pendant son enfance qu’elle veut par de nombreux récits nous présenter dans ce livre comme humiliée parce que fille bâtarde, illégitime, défendue des attaques par ses grands-parents. En vérité, son véritable statut est celui de petite princesse sérère choyée par sa matriarche de grand-mère et par son grand-père, une petite princesse ramenée par ses tuteurs à la tradition matriarcale où les femmes sont puissantes et n’ont pas forcément besoin d’être mariées pour avoir des enfants.

Si la mère de la Petite fut montrée du doigt, et l’enfant illégitime attaquée de toutes parts, n’était-ce pas aussi pour viser cette tradition matriarcale assujettissant les hommes. La femme qui fauta semblait faire revenir ce temps ancien de la tradition des Guelwaar ! La femme fondatrice.

C’est aller un peu vite en écriture que de faire comme si ce statut privilégié fut sans importance pour le rejet dont fut victime la petite fille notamment par sa propre mère elle-même remise au pas et par son oncle maternel. Dès sa naissance, la petite fille est à l’évidence traitée en future matriarche par sa grand-mère la matriarche en titre, au prétexte qu’il faut réagir aux attaques que son illégitimité suscite en revenant à la tradition matrilinéaire où une telle naissance n’est pas montrée du doigt ni la liberté qu’a prise la mère avec un homme qu’elle a choisi. Le rejet suscité par l’acte de cette femme, qui fit ce qu’elle voulait sans rien demander à personne, qui vécut une histoire d’amour avec un homme étranger au village, s’enracine dans la peur de voir revenir la femme libre et toute-puissante de la tradition, qui ne laisse aux hommes que l’honneur ou non d’être testés pour leurs compétences. : « N’oublie pas que ce beau village de Niodior a été fondé par une femme, me répétaient mes tuteurs. » , « … ce n’était pas la fertilité de la femme qu’on testait, ce sont les lignées maternelles qui tenaient à s’assurer des compétences du monsieur. » Le roman n’évoque à aucun moment le danger terrible que pouvait représenter pour les hommes l’acte de liberté d’une jeune femme avec un beau jeune homme, dont la conséquence fut cette Petite. Sur cette terre sérère, des hommes craignaient sans doute le retour du temps de la toute puissance des femmes. Ils désiraient refouler cette forme spéciale de colonisation matriarcale, de continuation par les femmes d’une logique matricielle.

Il y a aussi une contradiction qui n’est jamais analysée dans ce roman : la Petite, fille illégitime maltraitée, est immédiatement protégée par ses grands-parents maternels, ceci au nom de la tradition matrilinéaire où les femmes ont une grande liberté en matière de sexualité, de maternité, et de mode de vie. Par contre, on se demande pourquoi, dans la même logique des Guelwaar, la mère de cette Petite n’a pas été protégée de la même manière par ses parents, et notamment sa mère ! Fatou Diome nous présente ses grands-parents comme des gens fiers, libres, qui ne demandent rien à personne, qui sont en somme dans une autosuffisance, et pourtant ils laissent leur fille être sacrifiée, être mariée à un homme polygame, être maltraitée par son frère. Ce silence est très curieux. Ce laisser faire, à l’endroit de leur fille, alors qu’ils sont pour cette logique matriarcale qui devrait les conduire à défendre bec et ongles sa liberté et son honneur, ouvre une lézarde entre mère et fille ! La mère, la matriarche, défend non pas sa fille mais sa petite-fille. La tradition matrilinéaire se transmet de grand-mère à petite-fille, en sautant par-dessus la fille, en la sacrifiant. Le personnage de la mère sacrifiée, c’est-à-dire de la fille de la matriarche, est aussi très intéressant. Dans la lignée des femmes, il semblerait qu’il y ait aussi une guerre pour le pouvoir… Lorsque la transmission passe par-dessus la fille pour se faire de la grand-mère à la petite-fille, c’est toute la rivalité et la lutte pour le pouvoir matriarcal entre mère et fille qui disparaît, sauf que la fille se trouve de fait éliminée par une mère qui ne la défend pas, qui la laisse libre comme l’est la femme de la tradition, mais ensuite elle la laisse aux loups. La petite-fille, elle, fera l’économie de toute confrontation rivale avec sa mère, cette autre que jamais elle n’aura à souhaiter dépasser. C’est sûre que la petite-fille, elle, peut être sauvée des loups par ses grands-parents, elle ne sera matriarche qu’à leur mort. Sa mère, la fille-mère, elle, sera déjà morte… La fille-mère est déchiquetée par les loups. La petite-fille certes sent les morsures des loups qui s’attaquent en vérité au matriarcat qui se transmet en elle, mais elle ne doute à aucun moment que, par son écriture, qu’elle prépare très tôt, déjà en ayant compris ce que la langue française rendrait possible, elle triomphera d’eux. Les loups sont-ils finalement si castrés, si impuissants, qu’à aucun moment, en réalité, ils n’ont eu le pouvoir réel de réduire à néant sa précoce détermination ?

Lorsque, à l’occasion de son mariage avec un jeune homme blanc et français, Salie alias Fatou Diome se trouve pour la première fois confrontée à une femme comme jamais elle n’en a fait l’expérience avec sa mère, lorsqu’elle frôle des questions d’identification et de rivalité, c’est sur un mode paranoïaque qu’elle vit ça ! Si ce n’est pas facile avec sa belle-mère, si celle-ci ne se comporte pas avec elle comme le faisait sa grand-mère, si elle ne l’installe pas dans le ventre de France comme dans le ventre de l’Atlantique, si elle ne la trouve pas conforme pour son fils, si elle semble trouver que son fils va y perdre quelque chose dans cette union qui en effet met plus que jamais au prise deux logiques, c’est sûrement parce qu’elle a la peau noire ! Cela ne peut pas être parce que cette belle-mère a une formidable intuition de cette logique matriarcale qui va assujettir son fils à sa matriarche ? La réponse est le divorce, la fin prématurée de la confrontation avec une autre femme, de la génération de sa mère et non pas de grand-mère ! Le divorce vaut sacrifice de la femme de la génération d’avant, dans le sillage de la certitude que la mère ne pouvait pas être une vivante à laquelle se mesurer puisqu’elle était sacrifiée. La femme blanche aurait dû se sacrifier devant sa belle-fille noire, ne pas exercer sa singularité dépaysante, ne pas se poser en nouveau paradigme, ne pas mettre en confrontation deux façons de vivre, de parler, d’avoir un chez-soi. Elle feint de ne pas le savoir, elle joue la discrète, la tolérante, la bien élevée, mais c’est une dominante, Fatou Diome, cela se sent au quart de tour, c’est violent ! Une mère, lors du passage conflictuelle de l’adolescence, s’impose comme femme, comme quelqu’un que ne peut pas éliminer la fille afin d’être la plus belle ou la plus intelligente ou la préférée du père dans ses fantasmes, quelqu’un d’autre tient face à elle, n’est pas éliminable, pas sacrifiable sur l’autel du narcissisme de sa fille, elle résiste de toute la hauteur de son altérité dépaysante qui vaut réitération de la coupure du cordon ombilical pour cette fille. C’est cela que, nous l’imaginons, Salie n’a pas supporté chez sa belle-mère blanche. Ensuite, le racisme exercé par une belle-mère blanche sur sa belle-fille noire, ça marche toujours, comme explications…

« J’écris, pour dire et faire tout ce que ma mère n’a pas osé dire et faire ! J’écris, afin que dans sa lignée de femmes, elle soit la dernière sacrifiée, car ma liberté est un non tonitruant, que je ne cesserai de transmettre, jusqu’à mon dernier souffle, à toutes mes sœurs d’Afrique et d’ailleurs. » Le grand-père lui disait : « Tiens-toi droite… une Guelwaar, même bâtarde, ne perd pas son port de tête ! » « J’écris, pour adresser les seules révérences de vie à mes grands-parents. » « L’aspiration de ceux qui n’ont jamais eu une vie comme les autres, c’est d’arriver à se fondre dans la masse, d’être enfin quelqu’un parmi d’autre, sans extravagance aucune. Quand on nourrit un tel souhait, toute évocation de ce qui distingue et marginalise est vécue comme un échec personnel… Je ne cherche pas à oublier mes fonds boueux, je voudrais seulement qu’ils sédimentent assez pour que la vie soit buvable. » Impossible de grandir, ne jamais sortir de la matrice des grands-parents, même si les loups attaquent, y revenir plutôt. Personne d’autre ne peut exister en regard de ces personnages originaires, ses grands-parents, qui ont l’avantage de l’élever en fille unique… Au dehors, ce sont des loups, pas vraiment des autres. Fatou Diome croit-elle vraiment que, même dans un monde normalisé, balisé, formaté, il y a des êtres humains qui ont la vie de tout le monde, qu’ils sont une masse ? Il suffit d’écouter, de s’intéresser, et la singularité de chaque histoire est évidente ! L’écrivaine feint de croire que l’illégitimité qui l’a toujours distinguée et marginalisée, elle a toujours aspiré à en sortir pour se fondre dans la masse ! La masse ! Est-ce que ça existe, la masse, ce mot très humiliant ? La marchandisation de la vie tente un traitement de masse des humains, certes, mais est-ce qu’on y arrive vraiment ? Elle ne veut pas qu’on évoque son statut de marginale ? Mais c’est son fond de commerce ! Elle y croit, qu’elle n’est pas comme les autres ! Mais son désir de ne pas sortir de la logique matriarcale, n’est-ce pas, en fin de compte, une banalité ? Impossible de grandir ? Mais combien d’êtres humains sur terre refusent de perdre ce statut, rejettent la perte, le saut d’une logique à une autre ? Et croient que ce sont les loups qui tentent de déchiqueter les parois matricielles ! Elle n’a pas grandi avec papa et maman ? Mais elle a eu une figure maternelle et une figure paternelle qui l’ont choyée et protégée bien plus peut-être que d’autres enfants ! Ceux-là, au moins, l’ont convaincue qu’elle pourrait ne jamais quitter la terre matricielle, cette terre sérère, même si les loups l’ont tellement attaquée. Ils lui ont même construit une maison comme symbole du giron jamais perdu !

« Qu’on me serve, je suis prête ! Mon ventre n’est pas un ventre, c’est la cale d’un bateau fait pour supporter la houle. Qu’on me serve, je suis prête ! Mon ventre n’est pas un ventre, c’est l’outre d’un berger peuhl, qui se tend sous le poids du lait sans jamais se fendre ! … Je suis la forge ardente où prend corps la fille que vous voulez que je sois. Servez-moi ! Je vais bouffer jusqu’à la dernière tranche de votre volonté… Servez-moi ! Une louche d’amour, une darne de tyrannie, je vais tout gober, si c’est là le prix de votre amitié… Et si je n’étouffe pas à votre table, mon foie tiendra jusqu’à Noël et je vous l’offrirai pour épargner un canard. Servez-moi ! Tout le plaisir sera pour vous. S’il s’agissait du mien, j’aurais préféré la simplicité d’un restaurant aux convenances asphyxiantes de votre demeure. » « Ne me gavez pas, flinguez-moi ! » « Dans le commerce des humanités, toute volonté s’exerçant aux dépens d’une autre pratique un acte de prédation. Il y a des manières de nourrir l’amitié qui s’apparentent à la pêche au harpon. Remplir l’autre, sans tenir compte de ses envies, c’est parfois une manière d’occuper son être tout entier, de le préempter. » Mais ce qui est décrit là, c’est un corps fœtal pré-oral, qui est passivement rempli de nourriture via le cordon ombilical, et depuis le placenta qui tapisse le ventre maternel (d’ailleurs, restant chez elle toute la journée en se demandant si elle va aller à ce dîner, elle ne cesse de se remplir de café, de thé, et de se laisser envahir de musique, de s’affaler sur le canapé, de s’attarder dans son bain le regard absent) ! Alors, ces autres qui l’invitent et la servent, ces autres qui la gavent, sont juste des usurpateurs ombilicaux ! Elle ne supporte pas que cette nourriture ne retrouve pas l’anonymat du temps de la gestation éternisée où le fœtus n’a pas à savoir qui le nourrit, ne voit pas de visage, conditions que le restaurant respecte. Par ailleurs, entrer chez les autres, c’est aussi admettre qu’on a quitté son chez-soi, qu’il y a un entre-deux entre des êtres irrémédiablement exilés de leur giron. Les relations exigent de se sentir irrémédiablement exilés sans retour possible dans le lieu originaire, de sentir qu’il n’y a plus d’enveloppes matriarcales autour de soi, qu’il n’y a plus de possibilité d’un lieu de vie auto-suffisant où on n’a rien à demander aux autres. Or, le grand-père disait à sa petite-fille, nous sommes un peuple fier et libre qui ne demande rien. Le fœtus est dans un statut d’autosuffisance qui a pour autre nom la dépendance totale, une instance toute-puissante le circonvient. Fatou Diome vit l’exil comme ce qui va donner les moyens du retour… La terre occidentale et planétaire fonctionne, à l’heure du succès littéraire et des liasses de billets ramenées en Afrique, comme l’enveloppe placentaire. C’est drôle comme elle rentre en Afrique comme autrefois les colonisateurs blancs et leur langue arrivaient… Pour la bonne cause, elle, à la différence des colonisateurs ? La logique matriarcale ne serait-elle tapie derrière toute démarche colonisatrice ? Apporter la culture et l’éducation à des peuples arriérés juste bon à l’esclavage ? Venir sauver des êtres persécutés, des femmes maltraitées ? Toujours la même chose : ah ! les pauvres, heureusement que je suis là ! Je mérite bien le bénéfice secondaire, un traitement de princes, de princesse ! La colonisation : autre nom pour la métaphore d’une logique gestationnelle ! Le fœtus, c’est le colon par excellence ! Ceux qui se posent en sauveurs (ou sauveuse) et ceux qui acceptent ou attendent d’être sauvés, d’être éduqués, d’avoir en aumône de l’argent venu de l’Eldorado occidental, partagent le même fantasme : ne manquer de rien dans un lieu paradisiaque où ça arrive comme ça, comme des liasses de billets toujours escomptées, comme une vie reliée aux normes occidentales.

Mais si l’impossibilité de grandir équivaut à rester un corps fœtal dans la matrice sérère grand-parentale, alors entrer chez les autres et y être nourrie est impensable, et s’y prêter passivement est du sado-masochisme ! Heureusement, Salie alias Fatou Diome, victime d’un malaise vagal en se rendant chez l’amie qui l’invite, Marie-Odile, tombe dans une sorte de trou noir qui remet les choses dans l’ordre ! La Petite gagne ! Impossible de grandir ! Retour à la terre matricielle ! Et Marie-Odile qui ne lui demande même pas comment elle va !

Alors, qu’elle ne grandisse pas, cette petite peste ! Qui a dit qu’elle était grande ?

Alice Granger Guitard



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