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Du bon usage des catastrophes, Régis Debray

Editions Gallimard, 2011

vendredi 14 octobre 2011 par Alice Granger

Par son petit essai, Régis Debray nous présente plus que jamais la spécificité du médiologue dans la façon de vivre et penser les risques, le tragique de l’existence, face à ces questions immémoriales et très actuelles dans nos sociétés du risque. On comprend bien que le médiologue a une position très différente du prophète de l’Apocalypse qui noircit une fin du monde en train d’advenir, faisant trembler le monde, pour mieux, in extremis, venir en sauveur capable de tout stopper et d’ouvrir un monde meilleur, réparé. Le prophète : un médium qui rattrape et ramène en arrière, annulant le passage vers une autre vie et une autre logique. Le prophète : un passeur qui n’en est pas un…

On comprend que le médiologue laisse tomber jusqu’au bout, tout en observant, en médium d’un genre nouveau, en passeur vers un monde du dehors avec changement de paradigme, où le risque serait intériorisé par chaque être humain né, dans une sorte de rythme, d’articulation. Une sorte de père d’un genre nouveau, non indexé au discours matriciel, qui ne vient pas in extremis sauver un monde de maman, mais vit et pense la catastrophe comme un passage vers une autre façon de vivre, comme après la naissance. Une position qui fait jouer le contraste entre un Japon inspiré du bouddhisme, et qui a intériorisé le fait que tout est éphémère, se détruit et se reconstruit, et un Occident judéo-chrétien où l’Apocalypse donne le bon rôle au prophète sauveur, filet matriciel de sécurité.

Régis Debray nous rappelle que ‘apocalypse’, tiré du grec, signifie ‘révélation’, et n’a aucun sens péjoratif. L’Apocalypse de Jean, texte de référence, entrant en résonance avec « la promesse conditionnelle des Evangiles », reste d’actualité avec le scénario standard suivant : « un malheureux, l’être humain, dévale le long d’un toit, il va tomber dans le vide, mais une main salvatrice sort soudain du vasistas, à deux doigts de la gouttière, et il est sauvé in extremis. » Le médiologue, lui, ne sort pas de main salvatrice… Il laisse cet être humain tomber hors du ventre matriciel. Il ne ramène pas à l’abri. Tel me semble être ce « bon usage des catastrophes ». Rien à voir avec cette catastrophe « comme moyen d’édification et ultime avertissement avant la rédemption. »

Le médiologue apprend « comment ne pas devenir prophète », ne proposant pas « de voie royale, nulle conception générale de l’univers ». « Avec lui, on ne va jamais plus loin et toujours plus bas. » Le médiologue laisse tomber, abandonne à la vie. Ne pousse pas à la consommation. Mais « observe les théâtres d’opérations à la jumelle. » « C’est seulement en qualité de mécanicien attaché à démonter les moteurs de la ‘transmission’… que l’on s’est permis de mettre la main dans le cambouis prophétique. Notre propos a toujours été d’apprendre comment ça marche, une idée-force, rien de plus. » A noter ce verbe DEMONTER ! Le médiologue a l’air de s’être retiré, n’empêche, il démonte… « Qui s’est retiré du champ de bataille où les fils de la Lumière continuent comme par-devant de se colleter avec les fils des Ténèbres n’a qu’un avantage : la vue plongeante. » C’est, mine de rien, un tout autre statut du père qui s’avance, révolutionnaire : ne rien faire, c’est-à-dire laisser faire la naissance, cette sorte de catastrophe, de changement radical, laisser tomber hors du ventre, ne pas rattraper et remettre. C’est très fort ! Laissant faire, ce médiologue observe, démonte… Il ne regarde sûrement pas l’avenir dans un rétroviseur comme le prophète.

La catastrophe, bien exploitée, a valeur d’avertissement, de pédagogie puisqu’elle met à nu nos visions à court terme dans le seul esprit du lucre, et renforce la prison techno-bureaucratique avec son utopie du contrôle scientifique possible : tout cela renforce la domestication des corps et des esprits. Travail « de l’horreur pour tirer le meilleur possible du pire. » Debray rappelle cet « usage symbolique du désastre par maints responsables politiques, exégètes et commentateurs. » La rationalité technique n’a pas éliminé les risques, au contraire elle recycle le spirituel. Pour se relever des ruines. Au Japon, où l’homme est le frêle jouet d’une nature plus cruelle qu’ailleurs, on reconstruit tous les vingt ans, et les Japonais sont très calmes et endurants dans l’épreuve.

« La syntaxe apocalyptique lie le ‘dévoilement’ d’un secret capital, l’annonce d’une ‘imminente’ fin des temps et l’ultime ‘appel’ avant l’embarquement pour les ténèbres… une descente au précipice, suivie d’une remontée inattendue. » Le vainqueur, sur son cheval blanc, terrasse le Dragon…

Avec l’ère des mégarisques, c’est le grand retour de l’incertitude, la mondialisation de l’ère industrielle et informatique fait craindre supercatastrophes et mégabugs. Il n’y a plus que les catastrophes naturelles, il y a aussi les catastrophes technologiques, auxquelles nous exposent notre incurie ou notre ‘hubris’.

Nos psaumes d’actualité, analyse Régis Debray, ont un tronc commun qui remonte à l’Israël ancien, à savoir les prophètes, et plus loin encore si on veut atteindre la source vive, en Mésopotamie. A Babylone, les Hébreux apprirent qu’un dieu peut se fâcher, se venger, etc. et qu’il s’agit d’interpréter. « ‘Prophêtês’ est un terme grec qui traduit le ‘nabi’ hébraïque, lequel vient de l’akkadien ‘nabu’, ‘déclarer, proclamer’. Il y a continuité entre l’amont et l’aval, Babylone et Jérusalem… l’emblème archétypal dont les traits s’annoncent, en cunéiformes, dans les archives royales en terre cuite de Mari (XVIIIe siècle avant notre ère), puis dans celles des Sargonides… Si l’empreinte biblique reste à nos yeux la plus impressionnante… c’est qu’elle passe de documents éparpillés et sans signature bien typée à de véritables compilations littéraires signées de noms connus. » Le prophète akkadien reste anonyme mais il est beaucoup plus authentique que les figures légendaires hébraïques recomposées après-coup. C’est ça qui est extraordinaire et reste d’actualité : des personnages connus, nommables, venant sauver in extremis, et tout bénéfice… Le prophète hébraïque : « un homme qui fait des rêves intéressants et les achemine, coûte que coûte, jusqu’à son roi, en particulier quand il doit partir à la bataille. » Conseiller du prince…

« Les temps mauvais donnent du bon temps aux Apocalypses comme aux Annonciations. Si l’on veut bien se souvenir qu’en Grèce c’est dans les moments de désarroi et de déchirements que les cités s’empressaient à Delphes auprès de la Pythie, porte-parole d’Apollon, afin qu’elle se mette de plus belle à mâcher du laurier… » Bref, pour que le passage n’ait pas vraiment lieu, ni le changement de paradigme… Comme si la catastrophe originaire pouvait être effacée, comme si, grâce aux prophètes (ou aux politiciens, idéologues, religieux) on pouvait revenir en arrière à l’abri… Dans une période de tangage comme la nôtre, dit Régis Debray, tandis que le cadre de vie et de pensée s’effrite, tandis que l’horizon se bouche, on demande tant aux vigies en haut du mât. Afin que le pire soit le meilleur…

« Le dénouement est une reprise, un retour au point de départ. » Retour à la Nature d’avant l’artificialité technique, à l’Eden d’avant la pomme. Bref, retour à avant la chute hors du ventre… « Aujourd’hui, tout va de mal en pis, demain tout ira de mieux en mieux, si et seulement si nous avons pu franchir le sas de l’ère nouvelle… » Le médiologue étudie et observe un anti-médium, un anti-passeur, un passage à l’envers, la certitude qu’on ne passera plus.

Or, « Le SOS prophétique est un doigt pointé vers des pleutres et des ignorants, vers nous, froussards ataviques, toujours en dessous de la situation, jamais à niveau… L’homme a assez de manque-à-être en lui pour qu’on puisse le considérer comme mobilisable, avant qu’il ne se rendorme, le péril passé. » Exploitation de l’infantilisme, de l’immaturité, de la non-inscription de la catastrophe de la naissance qui a chassé chacun de nous hors de l’abri. Non inscription, non intériorisation, de ce passage, et non reconnaissance du passeur, celui qui refuse d’être complice du fantasme maternel de garder dedans. Ce passeur : une figure si révolutionnaire du père. On sent plus que jamais dans la réflexion intellectuelle de Régis Debray une figure du père très éloignée de celle qui est présentée dans notre société moderne, vraie mère-bis, ou, plus exactement, le filet nom-du-père qui rattrape in extremis le petit jeté dehors lors de la naissance. Chaque père, au lieu d’être passeur, véritable médium qui fait passer dehors, est désormais exhorté d’offrir (de s’offrir) comme le filet matriciel qui remet dedans. La réflexion de Régis Debray se situe vraiment à rebours de cette position dominante ! C’est lui le vrai révolutionnaire.

Comme par hasard, donc, la prophétie reste un art essentiellement masculin… Agent d’assurance tous risques… Le redresseur de tort a un boulevard devant lui, si les humains restent infantiles, ne rêvant que d’abri.

« … les héritiers de Job que nous sommes bon gré mal gré touchent les dividendes d’une très ancienne prise d’option métaphysique : le Dieu unique. »

L’universalité : « Le prophète d’Occident a compétence sur les cinq continents. » Mais cela ne durera pas, écrit Debray.

Le champ de bataille s’en changé de terre-patrie en terre-matrie. Et oui… La Nature… La matrice.

« L’éternel présent de la catastrophe, soleil noir, assure à nos états dépressifs comme à nos élans rédempteurs une source d’énergie indéfiniment renouvelable. »

« Quand l’espérance s’effiloche, s’édifient un clergé, une doctrine, des sacrements, et cela fait patienter. »

Prophète : personnalité de base à mi-chemin entre le saint-homme et le brave type, aspiration d’une bonne nature, sentiment de révolte devant la détresse de ses congénères, sens des responsabilités, tenir tête aux médiocres, aux conspirations du silence et aux envies, puis dresser une statue qui se voit de loin. Effet de surprise, prendre d’autres par surprise, jeter le filet sauveur le premier. Haut degré de généralité. Evoquer du concret sans jamais entrer dans le concret. Répéter. Idée fixe.

Quand serons-nous assez mûrs, assez nés, pour être capables de faire un bon usage des catastrophes, c’est-à-dire admettre que vivre, c’est prendre le risque de vivre, sans que personne ne nous fasse faire l’économie d’une rencontre de ce risque ? C’est ce message que je lis dans le livre de Régis Debray. Aucun prophète ne peut nous soustraire le risque de vivre, en faisant un calcul sur notre chronique immaturité. Un vrai passeur, un vrai médium, nous amène, nous porte jusqu’aux risques de vivre.

Alice Granger Guitard



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