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Le grand Cœur - Jean-Christophe Rufin

Fort de sa liberté de romancier, Jean-Christophe Rufin revisite l’épopée de Jacques Coeur, négociant de génie et Grand Argentier du roi Charles VII, dans un souci de mise en abyme avec nôtre époque

mercredi 27 août 2014 par Jacques Lucchesi

Médecin, diplomate et romancier à succès – il obtint le Prix Goncourt en 2001 pour « Rouge Brésil » -, Jean-Christophe Rufin a souvent interrogé l’Histoire dans une partie de sa production romanesque, s’attachant à faire revivre des figures oubliées (tel l’apothicaire Jean-Baptiste Poncet dans « L’Abyssin »). Une démarche nécessaire pour mieux comprendre l’organisation géopolitique et les enjeux économiques actuels, surtout pour un homme aussi engagé que Rufin.

Publié pour la première fois en 2012 (éditions Gallimard), « Le grand Cœur » s’inscrit pleinement dans cette veine-là. Cette fois, c’est une figure flamboyante de notre histoire que l’auteur s’est attaché à faire revivre avec la liberté offerte par le roman. Comme il l’écrit dans sa postface, c’est dans son enfance passée à Bourges – la ville natale de Jacques Cœur – qu’il faut chercher l’origine de ce projet. Encore fallait-il, pour ne pas glisser dans l’ornière strictement biographique, trouver une voix singulière à ce personnage charnière du XVeme siècle dont l’importance historique n’a cessé de croître. C’est ce qu’a fait Rufin sur le mode subjectif du « je », prêtant sa plume à un narrateur lui-même installé dans la posture du mémorialiste aux abois. De ce jeu de miroirs résulte une œuvre dense et volontiers pathétique, portée par une écriture souple qui fait alterner descriptions et réflexions tout au long d’un récit dont le point de départ est aussi le point d’aboutissement. Ici pas d’archaïsmes linguistiques pour donner plus de véridicité à la parole de Jacques Cœur, quitte à entraver l’œil dans sa lecture. Le français de Rufin est tout ce qu’il y a de plus actuel, malgré çà et là quelques termes désuets (« moucre », « frémail ») mais toujours justifiés par le contexte d’énonciation. Et tant mieux si l’invention supplée parfois à la stricte vérité historique qui donne, malgré tout, sa charpente à ce livre.

Car si Jacques Cœur, mort en novembre 1456 sur l’île grecque de Chio, n’a vraisemblablement pas été assassiné ; s’il n’a pas été non plus le poète et le moraliste que Rufin campe dans son roman, il a sans doute assisté, enfant, à la morgue des nobles vis-à-vis des artisans – son père était maître fourreur. En a-t-il tiré un précoce désir de revanche sociale, comme l’auteur nous le suggère ? Quoiqu’il en soit, il a bien été initié au métier d’argentier par le grand-père de son épouse et a fait de la prison pour avoir soustrait de l’argent aux pièces qu’il fabriquait pour le roi. Celui-ci sera indulgent vis-à-vis du jeune contrefacteur puisqu’il en fera plus tard son grand Argentier. Entre temps, Jacques Cœur aura découvert l’Orient et jeté les bases d’un réseau commercial extrêmement novateur qui assurera sa fortune. A partir de là, les honneurs et les acquisitions vont se succéder à un rythme effréné, faisant du roturier anobli une personnalité parmi les plus puissantes et les plus influentes du royaume de France. Une telle réussite ne pouvait, forcément, que susciter bien des rancunes, notamment parmi tous ceux, marchands et nobliaux, qui étaient ses débiteurs. Elles précipiteront sa disgrâce et son emprisonnement en 1451. Avant que Jacques Cœur ne s’évade et ne trouve refuge à Rome auprès du Pape. C’est aussi par complaisance pour le successeur de Saint Pierre qu’il s’engagera dans une croisade d’arrière-garde dont l’issue lui sera fatale. Autant de faits historiquement avérés mais qu’il fallait restituer en les éclairant de l’intérieur, comme l’a fait Rufin avec un indéniable brio.

Cette existence hors du commun avait tout ce qu’il fallait pour rentrer de son vivant dans la légende. Tout et même la fréquentation de la plus belle femme de son temps, maîtresse en titre de Charles VII : Agnès Sorel. Entre le génial homme d’affaires et la favorite du roi, y a-t-il eu davantage qu’un amour platonique ? C’est ce que nous suggère Rufin, fort d’une licence artistique que nous ne lui contestons pas. Cela nous vaut quelques beaux portraits croisés et des pages chuchotées comme des confidences, où les corps pourtant réunis semblent en suspension tels des âmes en attente de leur paradis. Car le Moyen-Âge, malgré le poids de la religion sur les esprits, était bien moins pudibond que ne le fut, par exemple, notre XIXeme siècle dominé par l’ordre bourgeois. A travers l’évocation du destin tumultueux de Jacques Cœur, c’est aussi son époque que l’auteur redessine pour nous. Une époque encore marquée au fer rouge de la Guerre de Cent Ans, mais retrouvant peu à peu l’espoir en une vie meilleure. Une époque sonnant le glas des hiérarchies seigneuriales, où le négoce allait progressivement prendre le pas sur l’ancien ordre chevaleresque. En cela, Jacques Cœur s’impose comme la figure emblématique du capitalisme naissant dans une Europe qui n’allait plus cesser d’exploiter les richesses du monde : nous en mesurons à présent les conséquences. Jean-Christophe Rufin n’en consacre pas moins de très belles pages à ce changement de paradigme conjuguant l’intérêt financier à la découverte des autres cultures. Sous sa plume, l’activité commerciale de son héros – ou de son héraut - s’élève à une dimension quasi religieuse. Ainsi, page 379 de l’édition Folio :

« Le commerce, cette chose triviale, est l’expression de ce lien commun qui grâce à l’échange, la circulation, unit tous les êtres humains. Par delà la naissance, l’honneur, la noblesse, la foi, toutes ces choses qui sont inventées par l’homme, il y a ces humbles nécessités que sont la nourriture, la vêture, le couvert, qui sont obligations de la nature et devant lesquelles les humains sont égaux. »

D’autres réflexions, non moins pertinentes, sur l’autorité, le pouvoir, le succès, le rêve et la beauté émaillent ce volumineux ouvrage et complètent ce plaidoyer pour une approche plus pragmatique de l’humanité. Finalement qui parle, de Jacques Cœur ou de Jean-Christophe Rufin, tout au long de ces 575 pages ? Nous ne le discernons pas toujours très bien et c’est, bien sûr, la marque de l’art du romancier. Mais ce qui est certain, c’est que l’on ne peut plus lâcher, une fois commencé, ce roman historique qui se révèle être, en fait, un roman de la conscience individuelle prise dans les rets de l’Histoire. C’est dire quel bonheur de lecture il réserve à tous ceux qui ne l’ont pas encore découvert.

(Editions Folio-Gallimard, 8,40 euros)

Jacques LUCCHESI

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