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Qu’attendent les singes, Yasmina Khadra

Editions Julliard, 2014

lundi 6 octobre 2014 par Alice Granger

Ce roman de Yasmina Khadra est beaucoup plus qu’un très bon roman policier finement mené, avec le suspense jusqu’au bout. C’est une formidable analyse de l’Algérie déstructurée d’aujourd’hui, avec ses « décideurs de l’ombre » qui font trembler tout le monde et distribuent protections, places au soleil, influences et argent pour prix d’une obéissance aveugle. Yasmina Khadra ne se contente pas de dénoncer la corruption généralisée qui gangrène l’Algérie, et notamment Alger. Son roman, outre l’épilogue inattendu, débouche sur la logique à l’œuvre, et la responsabilité de cet état dramatique du pays n’est pas seulement celle des méchants, ni même celle de l’étranger dans une paranoïa post-coloniale. Tout est dans cette phrase : qu’attendent les singes pour devenir des hommes ? Des singes, se sentant impuissants devant la terreur que font régner les « décideurs de l’ombre », comme devant une fatalité, acceptent les miettes qu’on leur distribue pour les plier, et singent ces puissants qui sont au-dessus des lois, comme s’ils étaient des paradigmes autant haïs qu’aimés comme des protecteurs. C’est donc un beau roman sur la logique de l’impuissance. Sur l’immaturité inconsciente.

Une belle jeune fille, habillée et fardée comme pour un mariage, est retrouvée morte dans un bois à la lisière d’Alger. Elle a un sein arraché par morsure. L’enquête commence.

Nora, une jeune commissaire intègre, qui croit au pouvoir de la justice en Algérie, va mener l’enquête, non sans se heurter à la misogynie. Mais quant on veut mener cette guerre du pot de terre contre le pot de fer, il vaut mieux ne pas avoir de talon d’Achille ! Or, Nora est lesbienne, et vit avec une marginale droguée qu’elle tente de sauver. Mais ce talon d’Achille de la commissaire n’a pas été choisi par hasard par l’auteur, en plus de mettre en exergue un peu plus la misogynie à l’encontre de cette femme libre qui n’a pas peur dans un pays qui tue si facilement. En vérité, les singes ne deviennent jamais des hommes s’ils attendent que quelqu’un d’autre fasse d’eux des hommes libres, que ce soit un décideur de l’ombre bienveillant par un féroce intérêt ou une commissaire intègre croyant toujours possible de faire triompher le bien sur le mal. Le problème, c’est que les singes attendent, persuadés d’être impuissants, et en ayant honte. La commissaire, par son talon d’Achille, incarne encore à son insu la femme proie, dont l’activité naïve, la résistance et le défi, ainsi que l’absence de peur, sont autant de choses qui excitent le prédateur de l’ombre, qui sait très bien que, tel un félin, il lui brisera l’échine un jour prochain. Entre la belle jeune fille préparée comme pour un mariage et assassinée et cette commissaire qui n’a peur de rien au milieu des fauves, il y a une similitude quant au statut des femmes : même celles qui en ont s’avéreront toujours impuissantes. Comme si elles étaient là, aussi, pour mettre en contraste les puissants de l’ombre, au pouvoir féroce mais incarnant une protection très inquiétante et ambiguë, et les hommes singes impuissants. Les singes ne peuvent même pas attendre qu’une jeune commissaire intègre fasse la justice ! Comment le pourrait-elle, si tant de singes s’accommodent en vérité très bien d’un système corrompu où, certes, la terreur règne, la mort est partout, la société est déstructurée, mais où les « décideurs de l’ombre » sont très généreux et reconnaissants pour ceux qui collaborent, ce sont de bons protecteurs paradoxalement ?

Ce que veut dire Yasmina Khadra, c’est que cette gangrène de l’Algérie vient non seulement de ces « décideurs de l’ombre » qui se permettent tout, y compris de se payer comme de la chair fraîche une jeune fille vierge sacrifiée chaque année pour une fête d’anniversaire, mais aussi de tous ces singes achetables, qui acceptent la corruption et la terreur qui colonisent tout parce que s’ils collaborent ils sont, comme des petits, protégés et installés. Au prix d’une honteuse impuissance.

Mais le singe devient un homme lorsqu’il commence à se sevrer, à renoncer aux bénéfices secondaires de sa collaboration. Alors, il ne craint plus d’abattre le « décideur de l’ombre » qui est, lui aussi, impuissant, et non pas aussi puissant qu’on le croyait. Sa puissance, comme l’explique à la fin du livre celui qui a, enfin, perdu, a été facile, elle était le résultat du besoin de protection général, du caractère achetable d’une partie importante des habitants. Tandis que le « décideur de l’ombre » faisait diversion en dénonçant un complot venu de l’étranger pour l’atteindre à travers sa famille (la jeune fille assassinée est en fait sa petite fille, mais qu’il ne connaissait pas, et elle fut donc proie pour un anniversaire), exploitant la veine post-coloniale selon laquelle ce qui va mal ici est la faute des anciens colonisateurs, voici le vrai coup de théâtre : le sevrage, de la part de ce policier, de son besoin de protection d’en haut ! Lorsqu’il devient impossible de l’acheter, par exemple pour dire au puissant patron de presse lui-même à la botte du décideur de l’ombre tout ce qui se passe au commissariat notamment les avancées de l’enquête en cours, alors il peut s’attaquer au protecteur féroce, finalement pas si bien gardé que ça. Un pieux dans le cœur, et une pierre dans la bouche.

Un très beau et fort livre !

Alice Granger Guitard



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