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Reviens, Monsieur… ! - Isabelle Kronz

Le BLANC dans tous ses blancs du « bonhomme de la neige » attachant de Kronz

dimanche 13 novembre 2011 par Mahdia Benguesmia

Un homme dans la neige c’est banal quoique l’expérience de Nikita de Tolstoï ne se soit jamais reproduite. Mais un homme qui fait un pas dans la neige et disparaît me pousse à aller curieusement comme un enfant à sa poursuite, quitte à devenir comme lui invisible, lui barrer la route s’il le faut et lui demander gentiment pourquoi se cache –t-il le visage, et où va-t-il désemparément enveloppé dans la neige mal ressouvenue et le brouillard de la page qui inquiète ?

Combien je suis épatée par cette langue qui donne autant la parole au mot qu’au pinceau dans le mot, à la lettre qu’à la couleur débordant la lettre, au blanc de la veine de la plume qu’à la couleur absente de l’écharpe de cet homme privilégié malgré son état fœtal !

Un pas dans la neige, un premier pas sitôt esquissé, sitôt effacé, et c’est de cet effacement prématuré de l’image, de cette stagnation handicapante de la plume qui se tord et refuse à s’ouvrir aux lettres ou aux couleurs que je comprends pourquoi Isabelle Kronz s’en prend à
la neige dans son beau texte intitulé Reviens, Monsieur… !(1)

La neige n’aurait jamais exalté les hommes si sa couleur n’était pas blanche, c’est-à-dire lumineuse. Il parait que toute l’idée conçue dans les mots dits ou tus de ce texte est sise dans cette couleur à travers un dégradé impressionnant allant du blanc éclatant au blanc neutre, sans couleur, comme un gris d’une neige malsaine, au noir, lumière en dessous de la lumière, rivalisant dans un jeu extrêmement intelligent avec le blanc.
Et dire que Kronz a dès le départ formidablement conçue le destin d’une écriture dans une couleur !

Mais le blanc disent les scientifiques n’est pas une couleur – pas moins que le noir ou le gris- ou si ça se trouve, il est « la couleur obtenue en mélangeant la lumière de toutes les couleurs ». Mais n’est- ce pas en fait ce que l’auteure a essayé d’obtenir dans le secret sensationnel de sa considération de l’écriture ?

C’est dans le blanc créé de la lumière de l’aube de tout commencement, ce blanc de l’intention première d’écrire, celui qui imagine avant le mot la page vierge qui s’apprête à s’ouvrir au mot, ce blanc qui n’a pas encore griffonné la première lettre de Reviens, Monsieur… ! , que je suis venue à différencier d’un mot à un autre, d’une phrase à une autre, les degrés de cette couleur tirée d’abord de la lumière intérieure de l’écrivaine. Cette couleur qui semble au départ n’être que celle de la neige, considérée comme simple support à sa couleur, se déclare petit-à-petit une couleur dont les nuances nuance le souffle qui règle la vitalité de ce petit texte.

L’homme pourtant n’y est pour rien, ou n’est-il qu’une victime de cette écriture qui se cherche un alibi pour être, et l’auteure le dit, l’explique, s’explique, s’excuse de lui, se morfond de lui avoir causé tordument du tord et promet de revenir le chercher ou le faire re- venir parce que son pas dans la neige vient fatalement perturber son intention .
Son pas ne s’efface pas comme un pas dans le sable, il persiste, il stagne, il durcit de froid, de désespoir ou d’abandon mais ne meurt pas. Et là Kronz lève la voix de son mot :
« Je ne me remets pas de la triste posture de cet homme dont je vais rêver maintenant, puisqu’il n’a pas fini sa course… Je tenterai de te retrouver, Monsieur, pour que tu remplisses ta mission ou au moins que tu puisses rentrer chez toi ! Je reviendrai, c’est promis. Ne me rends pas responsable, je t’en prie. ».

Comme chez José Ensch, une partie inconnue de l’âme de l’écriture reste coincée dans je ne sais quelle période d’un âge immaculé, et la neige comme l’abeille est triste car la neige est cette image liée dès le départ comme à la pureté de la nature à une aube désinvolte et éthérée de l’être humain. Quand la neige est « même plus neige, plus que du blanc stérile et muet. Un blanc muet, couleur affreuse, le néant. », il y a certainement là manipulation dangereuse de la sensibilité de la nature ou de l’homme.

Mais à ce stade de ma lecture, il me semble assez m’approcher peut-être de l’intention de l’écrivaine : Kronz aime son homme mais ne veut pas le laisser venir dans une nature qui lui déplairait. Si le visage et l’allure de cet homme ne s’adonnent pas facilement au pinceau du mot, c’est parce que l’auteure ne veut pas faire de son homme une victime du mot qui éclabousse.
Un homme parfait, voilà ce que Kronz semble vouloir concevoir dans la parfaite nature de la neige pure, de : « La page blanche, blanche comme neige… » comme elle l’entend dans cette phrase sans taches.

Et je reviens aux couleurs.

Logiquement , comme dit le premier mot de l’incipit ou l’incipit de l’incipit, je découvre, en lisant les mots de ce texte, deux couleurs : le blanc de la neige, éclatant, lumineux, fertile, celui que Kronz confond avec celui de la page propre de l’aube du mot, et le blanc de la neige « stérile et muet », c’est-à-dire celui qui comme maintenu au milieu d’un précipice, confond blancheur du haut et obscurité du bas, celui qui dès qu’il fait naître la lumière, l’éteint.
Par ce fait, Kronz n’ose même pas aller dans d’autres couleurs , et a priori ca me frustre en tant que lectrice aimant les nuances que j’aurais tendance en lisant cette fois-ci en dehors des mots à imaginer une troisième couleur, rouge, non en exemple car logiquement comme dirait encore Kronz, tout bonhomme de neige porterait une écharpe rouge. Il n’y a qu’à consulter les comptines de jadis pour nous rappeler combien cette couleur est liée à notre enfance : «  Une écharpe rouge/ Bonhomme de neige /Emmène-moi dans tes rêves » .

Mais l’homme de Kronz n’est pas un bonhomme de neige mais un bonhomme dans la neige ou de la neige comme je l’ai suggéré dans mon titre. Et Kronz, comme elle le suppose presque ouvertement dans ses sous-entendus, se moque éperdument en femme cherchant un absolu - et l’absolu n’a pas de couleur - de la couleur d’une écharpe supposée existant. La logique même qui sous-tend l’idée du texte nargue les couleurs aux tons colorés et c’est conséquent dans une écriture qui est à la recherche de l’essentiel. A quoi sert déjà une écharpe quand l’homme qui doit la porter est à peine esquissé ? plus judicieusement encore , Kronz utilise ce bout de tissu pour voiler avec le visage de son homme, et l’écharpe dans ce texte qui échappe à l’artifice rejoint sa matrice. Etoffe ou morceau de tissu, elle servira d’abord ici comme voile pour dissimuler ce visage que la plume de cette poète intransigeante se refuse d’éclairer, puis dans un sens superflu, comme cache-nez pour protéger du froid.
Qui dit que mon écrivaine, dans ce texte d’une originalité dépouillante, est portée sur l’élégance de son homme !

Dans ce texte génial, et en lisant une dernière fois dans les mots , je découvre pourtant quatre nuances du blanc ou disant de la lumière : le blanc parfait d’une neige innocente posé dans un endroit intouchable de la mémoire de l’écrivaine, un blanc mélangé à la couleur de la nuit, un « blanc songé » si je peux appeler ainsi cette couleur située derrière l’œil qui nous vient dès qu’on pénètre un songe ou qu’on ferme les yeux, un troisième blanc, celui de la lampe esthétique qu’allume de l’intérieur de son être écrivant, l’écrivaine, et qui fait qu’elle peut regarder, distinguer les détails de l’être à esquisser ou à créer dans la nuit noire de sa pensée illuminée et là , il parait que la lampe de Kronz rechigne à bien éclairer l’espace de sa création en rendant compte presque amèrement de ces quelques détails qu’on trouve sur les cartes postales du nouvel an : « paysage hivernal » ,« campagne reculée », « un village » « un chemin », « des lampadaires », « quelques toitures parsemées, recouvertes de neige… », et quand je parle d’images de cartes postales, c’est trop dire car sur aucune de ces belles images qui bercent encore nos souvenirs d’enfance, il ne manque la cheminée qu’on a tendance à toujours imaginer flamboyante de chaleur et de bien être , et, un quatrième blanc, le blanc ingrat , « couleur affreuse (du) néant ».

A un niveau plus développé de cette esthétique, il semble que notre écrivaine qui a sans doute été élevée dans les images les plus heureuses des contes de l’enfance, se refuse aujourd’hui à aller dans ce romantisme dépassé et voudrait explorer l’autre versant de ces contes resté enfoui dans l’imaginaire cadenassé de l’humanité.

J’ai dit quatre nuances du blanc, mais une autre couleur, noire cette fois-ci, se saisit du texte qui paraissait invisible à travers ses mots en blanc comme des "fantômes", "papillonnant, insaisissables", et le re- crée. C’est à travers ce noir, noir dans le noir que suppose le mot, que Kronz va prendre l’initiative d ’écrire maintenant avec ardeur une autre face de sa page blanche. Mais ce noir n’est-il pas ici plus blanc que ce que l’écrivaine espère ? Cette couleur qui insinue-t-elle prend maintenant les rênes de l’écrit, promet de revenir créer, de revenir refaire le chemin de ce personnage combien à plaindre parce qu’avorté avant sa naissance !

Un blanc muet peut-il enfanter un noir bavard ? Ici, j’aurais tendance, j’aurais même l’audace de considérer le noir comme étant le blanc parfait de l’auteure. Mais le noir me cache toujours ici le visage de cet homme que j’ai aussi tendance à m’approprier un peu sur ma page-ci comme un usufruit ! Mais finalement, il parait que Kronz, au-delà de tous les blancs que j’ai perçus sur sa page et jusqu’au blanc « vaporeux » de ses « fantômes blancs » que j’ai tu pour ne pas dissimuler le noir qui l’illumina, n’est pas plus portée sur l’absolu du blanc de la couleur que sur le blanc de l’absolu de l’imagination avec lequel elle voulait créer dans la singularité de son cœur son homme.

Un pas dans la neige…, si je reste dans cette intention enjouée de mon mot, malgré la brutalité qui s’empare de l’intention de l’écriture de Kronz qui se ferme à la diction, me rappelle - et rappelle peut-être aussi à cette magicienne du mot - cette chanson de notre enfance : « ainsi font, font, font les petites marionnettes, … ».
Des marionnettes plus chanceuses pourtant par leurs trois tours que cet homme d’un pas même pas complet, et qui se morfond seul dans le silence des coulisses ou de l’arrière scène de la page et attend - je ne veux pas l’imaginer tristement - avec résignation, je l’espère, sa montée sur scène.

Mais cette œuvre qui semble fermée au mot, à l’allée, à la vie, à la création, ouvre pourtant grandes les portes de la spéculation au lecteur. C’est un texte qui n’est pas uniquement en « open end » mais est « open » dès le départ, et chacun peut venir lui faire dire ce que son envie, esthétique au moins, voudrait lui tisser comme destin.

Reviens, Monsieur ! est propre à Kronz mais « Reviens, Madame ! » peut être le mot-repentir de ceux qui, en un tour de pinceau, ont effacé des destins de femmes comme ils les ont crées !
Cette idée qui paraîtrait farfelue à ceux qui ne considèrent comme critique positive que ce qui arrange le dit explicite de l’auteur me pousse à aller plus loin encore dans cette spéculation qui caresse les points de suspension de l’auteure : « Reviens, Monsieur, … Un ricanement ! Celui de l’image qui me nargue et s’envole… ».
Après avoir tendrement estimé cet homme, il me vient à l’esprit de mon mot une idée assez désinvolte qu’il serait déloyal envers le lecteur de cette belle page de Kronz que je taise : et si l’homme de Kronz méritait cet abandon se demande encore l’esprit (malsain ?)de mon mot !
Comment aller dans l’intention d’un écrivain ou même de son lecteur ? Comment savoir que Kronz n’a pas fait exprès de laisser étouffer cet homme dans la cave de sa page ou de sa mémoire ? Elle lui promet de revenir, mais le fera-t-elle, tiendra-t-elle sa promesse ou le laissera-t-elle tourbillonner indéfiniment, comme un supplicié ou comme un animal frisant la folie ou la rage, dans le malconfort de son pas ? « A demain » dit Kronz, en saluant son homme. Et si « A demain » signifiait « Adieu » ? (2) Car à lire son texte intitulé HOMMES PANTINS (3), je n’ai presque aucun doute sur ce semblant de penchant à vouloir faire payer les hommes sans consistance : « Un homme qui passe sa vie aux pieds des femmes est mou. Il n’est plus que bouche, estomac, jambes et bras décharnés et inutiles. » (4). Et son attrait pour l’homme debout qui sait « se détacher du lot, se distinguer de la masse (et) adhérer à (sa) folle ambition » (5), et qui malheureusement n’a pas encore eu sa chance de verdoyer cette page.

En supposant cette deuxième version de cet homme voilé dans la neige, je me réveille à une idée des plus fantastiques de cette petite page de Kronz. Combien de créations, d’hommes et de femmes, de mondes et d’univers restent coincées dans la matrice de l’écriture non par incompétence de l’écrivain mais par insuffisance d’amour du dehors dans lequel l’écrivain voudrait les faire sortir et les épanouir !
La stérilité n’est-elle pas moins un trouble réel du système reproductif qu’un refus plus ou moins inconscient de l’amour pauvre et mesquin que nous donne en charité notre monde ?

Une page pourtant coloriée comme jamais autre je n’ai lue ! Du blanc jusqu’à la douceur innocente de l’être du mot ou jusqu’à la violence culpabilisante du mot qui ne veut pas tricher, ou jusqu’au tiraillement exemplaire du mot qui voudrait défier son échec et forcer l’image à être : voilà ce que me donne à savourer cette écrivaine du mot blanc.

Kronz fait de l’écriture avec de l’eau saumâtre pourtant. Rêvant d’un monde à la hauteur des mots purs qu’elle conserve jalousement dans sa roche ou dans sa neige enfantine, elle se retrouve tremper sa plume dans l’eau de mer non irriguante, stérile et jusqu’à supplicière.

Mais c’est une écriture tellement transparente du point de vue esthétique, sans faille dans le mot, que j’ai l’impression de boire de l’esprit tendrement liquéfié ou du cœur raisonnablement versé.

Après les HOMMES PANTINS , c’est le deuxième texte que je lis d’Isabelle Kronz et je la découvre comme je découvre avec ravissement la littérature luxembourgeoise, et il me semble recommencer ma connaissance de l’art de l’écrit tant cette littérature égalise avec l’essentiel.


(1)Texte proposé sur le blog de Jalel El Gharbi en date du 16 Août 2011.
(2) A moins que l’écrivaine n’ait déjà repris le chemin de cet homme dans le restant des pages de son journal que j’espère lire très vite pour m’éclairer ne serait-ce que partiellement au moins des enjeux esthético-sentimentaux qui sous-tendent cette écriture.
(3) Le Cabinet de Curiosités d’Eric Poindron, 1 septembre 2010 (sur le net).
(4) Ibid.
(5) Id.

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