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Soumission, Michel Houellebecq

Editions Flammarion, 2015

samedi 7 février 2015 par Alice Granger

Ce roman de Michel Houellebecq n’est pas du tout islamophobe.

Le romancier utilise de manière romanesque l’islam, dans une fiction politique, pour offrir sans doute de manière désenchantée voire fataliste une solution au narrateur qui, sans cela, n’arrive jamais à saisir s’il a été désiré, si sa vie sur terre a un sens, s’il est important, s’il trouve sa place dans la logique de reproduction des vivants. Dans cette fiction, une sorte de main cosmique le saisit, le place au cœur d’un dessein parfait et harmonieux. Que l’effet collatéral de cette fiction très personnelle soit une écoute de la logique de l’islam, pourquoi pas, mais Houellebecq cherche avant tout une sorte de solution à un désespoir plat… Si bien que dans son roman se joue une régression jusqu’à ce stade naissant de la vie où les mains sont sur soi, où tout est donné, préparé, choisi et décidé tout autour, où il n’y a qu’à se soumettre à tant d’amour. La fiction islamique de l’auteur masque un fantasme individuel derrière une communauté humaine qui a pour vocation à s’étendre d’abord à la manière de l’empire romain puis à toute la planète et qui serait englobée dans de l’amour infini qu’Allah donnerait dans le cadre d’un dessein parfait aux dimensions d’un univers qui ne peut pas avoir été mis en acte pour rien. Après l’élection comme président de la République française d’un homme politique appartenant à la Fraternité musulmane, le narrateur, professeur à l’université Paris III Sorbonne, qui jusque-là est sans illusion, n’aime pas plus que ça enseigner mais peut trouver chaque année une étudiante comme partenaire sexuelle, va enfin sentir un désir se tourner vers lui, une volonté de l’avoir lui, et des mains qui vont s’occuper de lui, de son corps, il aura droit à plusieurs épouses, tout cela parce qu’il le vaut bien. C’est frappant de voir d’abord ce corps mal aimé, sans rien d’ordonné tout autour pour sa jouissance, son confort. Les étudiantes, oui, d’accord, mais cela cesse avec la fin de l’année scolaire. Ensuite la solitude, la misère sexuelle, les sites pornos, les escortes. Côté alimentation, le narrateur va au supermarché acheter des plats industriels, alors qu’il rêve de pot-au-feu, de ces petits plats bourgeois préparés par une épouse avec laquelle vieillir, toujours là à côté et, d’une certaine manière, aux petits soins. Le narrateur est dans une grande solitude corporelle, et aussi intellectuelle, puisqu’il ne croit pas à une possible transmission. Non-sens de sa vie. Peur presque morbide des maladies, qui d’ailleurs titillent son corps très souvent, maladies de peau, hémorroïdes, à la place des mains aimantes manquantes. L’élection à la présidence de la Fraternité musulmane va pallier cette solitude et ce non-sens, et surtout va offrir à ce corps, qui souvent se laisse aller, des mains aimantes, celles des épouses soumises à la fois à Allah et à leur mari. Celui-ci redevient dans le corps d’un nourrisson choyé, nourri, logé, et les épouses restent d’éternelles petites filles, qui n’ont pas besoin de travailler, et qui s’identifient à leurs enfants lorsque ceux-ci naissent. Une sorte de grande sollicitude pleine d’amour enveloppe la communauté humaine, qui se soumet car rien n’est plus doux que d’être l’objet d’un si parfait dessein, dans une sorte de paradis tout préparé. Où, surtout, le robinet coule de manière intarissable. Celui des pétromonarchies… ! Dans la fiction de Houellebecq, cette sorte de lait qui finance notamment l’éducation nationale, ces dollars qui viennent d’Arabie Saoudite et ensuite du Qatar, sont un élément essentiel ! Il y a une sorte de père divin qui a les moyens infinis de materner tout le monde, et en particulier l’élite mâle qui doit être traitée à la hauteur de sa mission reproductive dans la visée d’une sélection dite naturelle des humains. La fiction de Houellebecq n’aboutit pas par hasard au choix du nouveau pouvoir islamique de ne s’approprier que l’Education nationale, beaucoup plus importante que l’économie. Houellebecq oriente ainsi logiquement son roman vers les jeunes et vers la logique de la reproduction. Le roman met alors en avant le désir d’enfants, pas n’importe lesquels, il s’agit d’une descendance sélectionnée, fruits des hommes supérieurs, les plus intelligents dans leurs domaines, comme l’est ce professeur d’université reconnu mondialement comme spécialiste de Huysmans. Donc, nous y voilà : des enfants désirés, totalement prédéterminés, têtes bien faites, et qui serons choyés par des mères soumises, ces épouses que les hommes n’ont pas besoin de voir parce des marieuses, qui ont accès à leur nudité, les choisissent afin qu’elles conviennent au rang, aux revenus et aux goûts de leurs futurs époux. En fin de compte, le roman remet tout à l’endroit, tout en place, recommence tout. Le garçon non désiré, dans cette nouvelle version où le pouvoir islamique est en place, l’est enfin, il fait partie de l’élite, on le désire parce qu’il a une grande valeur, c’est lui et personne d’autre, et ensuite, il n’aura même plus besoin de beaucoup travailler, il aura un très bon salaire, trois épouses dont une forcément jeune, chacun de ses besoins sera exaucé, sexe, repas excellents, maison confortable et toujours entretenue, voilà, un beau bébé éternel en son giron, juste parce qu’enfin il le vaut bien…

Lorsque l’université Paris III Sorbonne, financée par les pétrodollars de l’Arabie Saoudite (et peut-être ensuite du Qatar) lui offre de revenir y enseigner, avec un très bon salaire à la clef et la perspective d’avoir ces trois épouses bien choisies par la marieuse, le narrateur se sent enfin tellement désiré ! Il a déjà rencontré un collègue désormais marié et polygame, une sorte d’alter ego de Houellebecq, cheveux longs pas très propres, vêtements dépareillés et négligés, qui maintenant a une apparence qui commence à devenir plus proprette, comme un petit garçon bien mis par sa maman qui l’a désiré… Le professeur, qui avait commencé par fuir vers le sud-ouest par peur de la guerre civile à l’arrivée au pouvoir de la Fraternité musulmane et par s’arrêter à Martel en faisant une virée jusqu’à Rocamadour et sa Vierge Noire, est revenu, et il se découvre désiré. Le projecteur politique s’est braqué sur lui, qui se croyait jusque-là insignifiant, mais avait tout de même pu avancer ses pions jusqu’à pouvoir enseigner dans une université prestigieuse… Son amour de soi, son narcissisme, bien que parfaitement masqué, est loin d’être inexistant… Comme si le parcours passé prenait sens maintenant… Comme si, inconsciemment, il s’était construit désirable, avec une bonne idée de lui-même planquée derrière la dérision, mais avait désespéré de ne jamais vraiment pouvoir faire venir ou revenir sur lui le seul regard qu’il voulait, celui du désir d’enfant. Tandis qu’il avait réussi à être reconnu sur un plan international comme le spécialiste de Huysmans, dont il est en train de préparer la publication dans la collection prestigieuse de La Pléiade… Autant dire : je suis quelqu’un ! Mais avec un ton désenchanté qui voudrait faire croire qu’il s’en fout… mais se débrouille pour faire revenir la belle image par les autres, à savoir le pouvoir politique de la Fraternité musulmane ! La fiction démontre qu’il a en vérité une très haute idée de lui-même ! La Fraternité musulmane a gagné l’élection présidentielle et vise la construction d’un empire comparable à l’empire romain, elle désire des enseignants qui ont du poids, alors qu’en ces débuts ces très importantes personnes manquent. Le narrateur, faussement modeste, est un professeur désiré pour la notoriété internationale qu’il a, pour le poids qu’on lui reconnaît, et parce qu’ainsi il va fonctionner comme un faire-valoir nécessaire à un projet politico-religieux bien plus vaste. Le narrateur se sent donc immensément désiré, comme jamais cela ne lui était arrivé, et il a même un peu peur en sentant sur lui le poids de la prise en main. Finalement, cette soumission totale à un désir qui lui fait sentir qu’il compte et qu’il n’est pas interchangeable est nommée, dans la fiction, soumission à Allah, si douce, si jouissive, comparable à la soumission des femmes aux hommes. Soumission à une sorte d’immense projet cosmique, en se laissant surplomber par la perfection de l’univers, en ne résistant pas à la dissolution de soi dans l’harmonie infinie. Dans ce fictif projet d’islamisation pouvant devenir planétaire, Allah rassemble tout le monde, et chacun a son importance, son rôle à jouer dans l’accomplissement des choses. Cette communauté soudée par la soumission est appelée à s’étendre à l’infini. Le professeur d’université compte dans la mise en acte de ce projet idéal.

Une bonne partie du roman de Michel Houellebecq se passe avant l’élection à la présidence de Mohammed Ben Abbes. D’une part, il nous y montre une vie solitaire et sans illusion, sans qualité, sans attaches, avec des partenaires féminines également en errance, rien ne reste, tout se défait en particules élémentaires, aucun lieu chaleureux qui n’éclate pas. Le détail très important du roman se situe lorsque le narrateur évoque ses parents : ce sont des soixante-huitards à l’égoïsme implacable dit-il, des baby boomers qu’on devine plus intéressés à vivre leur vie qu’à se vouer à celle de leur garçon, qui pourtant pourra se diriger vers un avenir qui n’est pas celui des pauvres puisque, dans la fiction, il a abouti à une reconnaissance internationale, preuve que son enfance n’a pas tant que ça attaqué son amour de soi par-delà ce désenchantement un peu provocateur. Des parents dont on devine qu’ils n’ont pas pour autant eu une vie très réussie, sinon que le père a eu un parcours professionnel enviable du bon côté des choses. C’est ça qui donne son sens à la fiction islamique de Houellebecq ! Surtout que dans cette fiction, la soumission ramène toutes les femmes au noyau de la guerre, le garçon ! Nous devinons un pauvre garçon solitaire qui n’en est jamais revenu de voir sa mère et son père jouir de vivre leur propre vie en l’abandonnant à sa vie à lui, de ne jamais faire passer celle de leur garçon avant, donc laissant forclos le sens d’un renouvellement de cette vie. S’ils sont dans une sorte d’autosuffisance jouissive, pourquoi se sont-ils reproduits ? Le garçon n’a-t-il eu de cesse de vouloir comprendre, et de se sentir au centre du système ? Par ailleurs, ce garçon de baby boomers semblent avoir pu quand même d’une manière paradoxale réussir : la preuve, c’est qu’il peut un beau jour se fixer dans le miroir du pouvoir islamique comme désirable ! Mais ne serait-ce pas comme s’il avait toujours couru après le regard parental, pour que celui-ci le reconnaisse comme le plus beau des garçons ? Sans ce regard, le garçon défait sa belle image, il reste avec une apparence négligée, son corps est la proie de maladies parce qu’il manque de mains aimantes, son cerveau se désenchante.

Les autres détails importants de ce grand début de roman concerne encore chacun des parents. D’abord la mère. Le narrateur apprend sa mort par une lettre officielle, qui est restée dans sa boîte aux lettres pendant les trois semaines où il a fui vers Martel. Comme il ne s’est pas manifesté à temps, sa mère a été enterrée dans le carré des indigents, comme une sans famille… Dans la plus atroce des solitudes. Presque comme un déchet qui n’intéresse plus personne, en premier lieu son fils sur le coup frappé par… sa propre indifférence face à la vie autre, celle de sa mère. Misérable fin pour une baby boomer ? Une vengeance ignorée ? C’est sûr que dans la version de la Fraternité musulmane, elle aurait pu rester une éternelle petite fille, et n’aurait pas fini misérable dans ce carré des indigents. Elle serait restée pour l’éternité dans le carré de la soumission des femmes… aux hommes. Puis le père : le narrateur apprend peu de temps après la mort de son père. Mais celui-ci s’était remarié avec une femme beaucoup plus jeune que lui, le narrateur est surpris par le fait que celui-ci ait pu réussir une autre vie, très différente de la première où en directeur financier d’une grande entreprise il avait eu une vie bourgeoise bien rangée. Le narrateur s’aperçoit que cette seconde femme a quand même pu aimer vraiment cet homme vieux, et il se demande comment de l’amour a été possible. Nous le sentons envieux et infiniment curieux de cet amour d’une femme pour un homme alors que celui-ci est vieux, et que ce n’est pas pour de l’argent puisqu’elle gagne bien sa vie. A travers cette curiosité, nous entendons le désir de cet homme désenchanté que vers lui aussi se tourne l’amour d’une femme, une sorte d’amour infini, qu’il ne peut, lui, que nommer soumission, car sinon, comment s’attacher une femme ? Comment l’empêcher d’aller vers sa vie singulière ? Comment admettre cette coupure qui d’abord apparaît terrifiante comme un grand froid ? Car la période des baby boomers est aussi, comme par hasard, celle de la prise de liberté des femmes ! La fiction de Houellebecq ramène les femmes au bercail ! Soumises ! Le bénéfice secondaire est qu’elles restent d’éternelles petites filles ! Comme si pour lui, il n’y avait pas d’autre solution qu’en passer par un grand dessein cosmique, à l’échelle de l’univers, pour qu’à un niveau humain de l’amour lie des vies entre elles par le lien de la soumission. Comme s’il fallait que depuis le ciel, les astres, l’univers, Dieu ou Allah le mot d’ordre tombe sur les humains pour ordonner par l’amour quelque chose de complètement désordonné, de totalement soumis à un mouvement brownien après la prise de liberté des femmes. Le désir de vieillir avec une compagne, pour avoir comme son père une deuxième vie, se lit aussi à travers des œuvres de Huysmans citées par le narrateur. Par-delà une vie sexuelle tarifiée ou de passage, qui devient misérable, le désir de quelque chose de plus humain s’impose de plus en plus dans cette plate solitude. Mais comment faire revenir les femmes dans la vie des hommes ? La solution islamique en est-elle vraiment une ?

Que la fiction politique de Houellebecq soit crédible ou pas, peu importe. Contrairement à ce qu’en pense Christine Angot, Michel Houellebecq a su dans ce roman aller admirablement jusqu’aux arcanes de son mal de vivre, par cette tentative romanesque de trouver une solution. Il se peut même qu’un vent nouveau s’annonce pour lui avec ce regard sur chacun de ses parents qui s’arrache enfin à une logique accusatoire pour prendre une couleur plus humaine.

Alice Granger Guitard



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