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Huit quartiers de roture, Henri Calet

Editions Le Dilettante 2015, Texte établi, présenté et annoté par Jean-Pierre Baril

mardi 5 mai 2015 par Alice Granger

Sortie en librairie le 6 mai 215

Ce petit guide des dix-neuvième et vingtième arrondissements de Paris qu’écrivit Henri Calet n’est pas fait pour les touristes. C’est un promeneur très singulier qui nous invite à le suivre, et à chaque pas l’histoire de ces quartiers revient, ainsi que des souvenirs personnels. Rien de spectaculaire. Mais le désir tenace de nous emmener en quelque sorte vers l’envers historique du décor, souvent champs de bataille, et aussi l’envers humain, populaire. « … j’ai aussi ramassé par là des souvenirs personnels qui traînaient encore… En vérité, il faut y être appelé par une sorte de voix secrète, ou bien y être plus ou moins attaché par des racines. Il m’a bien semblé reconnaître parfois , dans une de ces rues, cette espèce de brume grisâtre que j’ai bue étant petit : c’est mon lait. Ne suis-je pas né officiellement dans le passage Julien-Lacroix ? » Voilà, une voix secrète ! Toujours là, voix attirant du côté des souvenirs personnels mais aussi des souvenirs historiques de ces quartiers qui furent souvent les lieux de combats. En même temps, l’appel de la vie d’aujourd’hui ne le laisse jamais indifférent, des détails et des personnages humbles touchent ce promeneur spécial qu’est Henri Calet.

Par ce livre resté inédit jusqu’à maintenant, il nous invite à avoir un autre regard sur les lieux que nous visitons, à ne pas hésiter à perdre du temps en dehors des lieux prestigieux, à aller vers d’infimes traces, à retrouver aussi l’enfant en nous et sa capacité d’être impressionné, émerveillé, avec les cinq sens en alerte dans le maintenant. Car nous avons l’impression qu’au rythme de ses promenades, Henri Calet retrouve l’enfant en lui, avec sa sensibilité d’alors. Et c’est assurément un autre Paris qu’il nous invite à découvrir, anachronique, insoupçonnable.

Si la promenade dans ces deux arrondissements de Paris insiste sur le fait qu’il s’agit d’un territoire de combats au cours des siècles, et sur la couleur grise qui prédomine, Henri Calet, au moment de les quitter, revient sur son jugement : « Et d’ailleurs, ces quartiers ne sont pas si disgraciés que je l’ai dit. Je me suis montré injuste. C’est une question de saison. Oui, il suffit d’un peu de soleil pour transformer, embellir, n’importe quelle ruelle, n’importe quelle impasse… Il suffit aussi quelquefois d’un sourire, ou d’une chevelure… C’est également une question d’heure. Il est des moments où l’on ne croise que des vieux, des éclopés, des ivrognes… il en est d’autres, au contraire, où chacun de nous porte sans le savoir son auréole sur le derrière de la tête… » Grande attention, donc, à la vie de maintenant, au soleil qui revient, aux habitants, aux surprises. La couleur grise des souvenirs, des usines et des combats historiques ne résiste pas à la lumière d’aujourd’hui, au renouvellement de la vie, à l’événement qu’est chaque être humain si le regard accepte de le voir.

Nous sentons bien l’état d’esprit d’Henri Calet lorsqu’il marche : « Il ne me déplaît pas, en marchant, de me perdre un peu, de sortir du temps. » Se promenant à la Villette, lui revient en mémoire la chanson « A la Villette » que sa mère savait par cœur. Au même moment, à la fenêtre d’un meublé, « … une jeune femme apparut… elle sourit, et cette fin d’après-midi d’hiver en fut tout éclairée d’un coup… » Pourtant, les façades de la rue de Flandre sont noires, comme passées à la suie et à la poussière. Et dans ces quartiers de la Villette, de Belleville, de Ménilmontant, pas de faits notables ni de naissances d’hommes illustres, la gloire et la valeur ne s’y développent pas…

« Moi, je m’intéresse à ce qui se passe derrière les façades… » « J’aime ces faubourgs pauvres où il n’y a rien à voir. » C’est là qu’il voit autre chose, c’est-à-dire qu’il voit vraiment ! En haut de la rue très commerçante de Belleville, dans le XXe arrondissement de Paris, il se souvient d’un magasin, et surtout du monsieur qui vulgarisa le pantalon en velours à côtes : à cause de l’odeur de ce velours à côtes, qu’il n’a jamais oubliée, spéciale, un peu attristante. Une de ses madeleines de Proust ! Il a aussi un souvenir personnel du magasin des Quatre Arrondissements, sur une place sans nom, et qui n’existe plus.

Se promenant dans le quartier de Belleville, il rappelle que ce fut un village très ancien (il a toujours un ancien guide de Paris, de 1867), que c’était ensuite la promenade favorite des Parisiens le dimanche, les cabarets et guinguettes étaient nombreux. Il nous remet en mémoire dans ce livre que le nom « guinguette » vient de ce vin un peu aigre, « le guinguet », qu’on y buvait. Rue de Ménilmontant, qui fut à l’origine un chemin et devint une rue en 1851, Jean-Jacques Rousseau, qui venait herboriser dans le quartier, fut renversé par un gros chien, il cite cette rue dans « Les rêveries du promeneur solitaire ».

En arrivant à Couronne, « ce nom mortuaire et comme prédestiné », il se souvient, parmi toutes ces catastrophes qu’il a en mémoire (Le Titanic, l’incendie du Bazar de la Charité), de la catastrophe du métropolitain : deux wagons avaient brûlé, il y avait eu beaucoup de morts, et c’est surtout le récit de son père qui frappa l’enfant qu’il était ! Son père racontait qu’il avait vu l’asphalte du trottoir toute brûlante et qui avait fondu… mais Henri Calet le soupçonne d’avoir enjolivé ses souvenirs…

Dans le quartier Gambetta, ce sont d’autres souvenirs qui reviennent, en voyant un garçon costumé. Il garde encore de la rancune pour ses parents qui ne lui ont jamais permis de se costumer pour la mi-carême. Il rappelle combien il aime les uniformes, qu’il n’a pu porter qu’au service militaire et en 1940 ! Pour le défilé de la mi-carême, son père le portait sur ses épaules, et « c’était vraiment magnifique ! Les cuirasses étincelaient, la reine des reines, du haut du plus beau des chars, envoyait des baisers à la foule… » Ses parents lui refusaient aussi les confettis au carnaval : il allait les ramasser par terre. Ce sont ces souvenirs, très vifs, qui lui reviennent en marchant dans ce quartier.

Rappel de l’histoire du cimetière du Père Lachaise, « un endroit qui me convient parfaitement pour sa tranquillité ». La colline où il se situe maintenant était boisée et s’appelait Le Mont Louis au XIIIe siècle, puis Mont Saint Louis. Les champs devinrent le patrimoine d’un évêque, puis d’un riche marchand qui planta des orangers, puis en 1626 des Jésuites, on y construisit des maisons de campagne. Louis XIV fit construire pour son confesseur, le Père La Chaise, une somptueuse résidence. C’est en 1804 que la ville en fit un cimetière modèle, et en 1887, il y eut la première crémation. Les derniers combats de la Commune eurent lieu à l’intérieur.

En se promenant dans le quartier Saint-Fargeau, où il ne reste rien du lac, des guinguettes, il remarque qu’on a construit à la place de hautes bâtisses de briques rouges. Rue Haxo, il voit une enseigne « Villa des otages », et comprend que c’est le lieu où 50 otages de la Grande Roquette des dernières heures de la Commune furent fusillés. « Ce mur me parut d’un gris tout ordinaire ». Puis, en descendant, la mélancolie qui l’a pris se dissipe, les rues serpentantes, aux appellations campagnardes (rue du Soleil, rue des Rigoles, rue des Cascades) sont agréables, les maisons sont basses et décrépites mais « J’apercevais le feuillage des jardins. Il faisait bon et tranquille ». Nous le devinons les cinq sens toujours en alerte ! Toujours l’oxymore, le gris mélancolique et le feuillage vert espoir, le soleil, les cascades ! Très sensible à ce que dégage ce quartier « cela me donna l’impression de vivre une centaine d’années plus tôt, simplement, avant l’invention du gaz, de l’électricité, du confort moderne, lorsqu’on se contentait de peu, avant les bouleversement du baron Haussmann, et aussi avant la Commune et les massacres qui suivirent. » Une maison garde encore cet écriteau : « Maison salubre, Tout à l’égout » !

Le XXe arrondissement de Paris est celui d’où il vient. Tout lui parle d’une manière spéciale ! « C’est de ce passage que je suis parti dans l’existence… cet hôtel meublé… c’est ma maison natale. » Nous comprenons mieux son choix pour ses promenades parisiennes ! Et pourquoi la mémoire y joue autant, personnelle et historique, regrets et petites joies d’enfant ainsi que combats sanglants de l’histoire.

Mais dans le XIXe arrondissement « Mon père y est né, mon grand-père y est né, j’y ai vécu. Et je viens d’en faire le tour. J’ai respiré son air et son parfum ; ses couleurs sont les miennes. » Les rues sont tristes et sales, mais les couleurs d’enfance restent à part. D’ailleurs, pour Henri Calet, le XIX est « Une ville à part, un vingtième de Paris, ville sans Seine ni rivière, que les étrangers ne vont pas voir, où il n’y a rien à voir, ville sans palais ni cathédrales, sans monuments et presque sans souvenirs, ville sans parure, ville usinière, populacière, où l’on peut tout juste exister, dans le sens de ne pas mourir. » On dirait que la promenade de l’auteur vaut réparation, réhabilitation ! Un autre regard.

La place du Combat s’appelle désormais Place du Colonel Fabien, son nom d’autrefois vient de ces batailles d’animaux qui s’y déroulaient.

Le XIX, du point de vue des touristes, compte par ses Buttes Chaumont. Au Moyen Âge, Calet nous rappelle que c’était des collines arides avec des moulins à vent. Puis le 30/03/1814, ce fut un point de résistance contre les Alliés. Le sol y étant inégal, miné, il était impropre à l’industrie. Il y avait des voleurs, des vagabonds… Mais le baron Haussmann en fit un parc semé de verdure et d’eaux courantes, comme l’écrit Benjamin Gastineau. Il fut ouvert en avril 1867. Henri Calet nous avoue que, curieusement, il connaissait mal les Buttes-Chaumont, alors qu’en 1935 il a habité tout près… Mais il confie : « Les paysages réputés ne m’ont jamais mis en appétit. » Mais il ajoute : « J’avais tort, car c’est un parc assez curieux… un peu effrayant aussi. » Il a son jugement sur l’œuvre de Haussmann : Il « refit Paris en quelques années à son idée… Il se peut que ce fut nécessaire. On eût, toutefois, pu s’y prendre avec plus de goût et de délicatesse, avec plus d’égard. » C’est l’homme Henri Calet qui jaillit de ses impressions de promeneur ! Bien sûr, il est épaté par la cascade, la grotte, le lac, les falaises et précipices, les cèdres de l’Himalaya, les faux arbres et l’énorme masse de rochers ! Mais c’est le caractère artificiel qui le dérange ! Une nature préfabriquée surgit, pour faire un paradis terrestre tel qu’on le concevait sous Napoléon III, rappelant la Suisse, l’Italie et l’Inde en même temps…

La villette ressort des souvenirs historiques comme un champ de bataille, un mauvais lieu historique. C’est par là que la famille royale s’est enfuie, que se sont jouées deux redditions de Paris, etc. La Rotonde aussi est le lieu de beaucoup combats : en particulier les communards y mirent le feu ainsi qu’aux docks de la Villette. Mais Henri Calet y est spécialement attaché car là aussi il a un souvenir fort : « J’y suis particulièrement attaché car je fus photographié avec elle, à l’âge de six mois, par un ami de la famille qui voulait expérimenter un appareil nouveau… Comme je ne tenais pas encore debout, on m’avait ficelé à la grille par mes langes. »

Au Rond-point de la Villette, qui s’appelle maintenant place Stalingrad, nous sentons encore l’étonnement du petit garçon qu’il était dans sa description du métro : « comme un tonnerre intermittent, deux lignes souterraines passent sous les pieds. Tout tremble, tout grince ; on tremble soi-même dans ce vacarme. La fin du siècle dernier était bien l’âge de la ferraille, on en a mis partout. » Nous ne sommes plus autant frappés que lui par toute cette ferraille !

Dans ces faubourgs, il note aussi l’absence de plaques commémoratives, il n’y a pas de statues comme dans les autres quartiers. Nous sentons son désir de dire que l’investissement pour un quartier devrait venir de l’intérieur de soi, et donc de témoignages qui entrent dans une procédure de réhabilitation, sans besoin de statues. Le quartier est beau par ce que l’on y a vécu, par ce que le regard découvre en se promenant, en retrouvant les indices d’une histoire.

Ainsi, au Pont de Flandre, dans le quartier d’Amérique, là où il y a les abattoirs généraux de la Villette qui datent de 1867, il est frappé par la forte odeur de campagne. Il y a des étables, avec des bœufs, des porcs, des moutons… et donc des beuglements, des grognements, des bêlements…

Attention à la vie présente, aux humains : se promenant aux bords des canaux de Saint Denis et de St Martin, dont il trouve l’eau épaisse, huileuse, il remarque un marinier qui se lave les mains dans un seau, sans se préoccuper d’être regardé. « J’ai de la sympathie pour ces marins d’eau douce, sans pompons, sans lustre, sans aventure et sans vent, pour ces marins à la manque… Ils voient la ville du dedans, sans la voir, ils sont charriés dans son sang. » Grande humanité de Calet, qui se sent proche de ceux qu’on ne voit pas et qu’il voit, lui ! Son regard les réhabilite, les réinstalle dans la vie, dans le décor. Il remarque aussi un couple d’amoureux. Comme il voit les feuillages, l’eau. Le quartier de Pont de Flandre est avant tout utilitaire, il y a une usine à gaz, un abattoir, des entrepôts, un marché aux bestiaux. Henri Calet nous restitue un Paris que nous ne connaissons plus, que nous n’imaginons plus.

Dans le quartier d’Amérique, il rencontre la première statue, une femme qui avance, pieds nus, tenant une gerbe d’épis de blé, intitulé « En moisson ». Après les paysages industriels, elle le réconforte, et il est incrédule : un tel luxe dans ces régions ! A la station de métro Havre Caumartin, il a encore un regard d’enfant lorsqu’il nous parle de l’ascenseur « perfectionné des plus étonnant », qui fonctionne tout seul et vous parle de façon presque amicale mais ferme ! « J’ai un faible pour la voix métallique de cet ascenseur ». La fraîcheur enfantine de l’auteur nous fait du bien, elle rajeunit notre regard désabusé qui ne s’émerveille plus de rien dans la pléthore de nos sociétés technologiques et de marchés. La rue des Bois, où on a démolit beaucoup de maisons, est « une rue édentée ». « J’aime à regarder de loin les traces que laissent les demeures disparues sur les côtés de celles qui restent encore : papiers peints, boiseries, conduits de cheminées… C’est une espèce de théâtre en plein air, ou plutôt rien qu’une toile de fond, sans acteur. »

Henri Calet évoque la terre de Paris, grise, il y jouait jadis, il faisait de petits pâtés. Terre pauvre, cent fois remuée et triturée, impure, louche. Nous sentons qu’il l’aimait et l’aime toujours d’une manière autre, spéciale, même si après il a connu le sable de plage !

Quartier de Charonne, dans le XXe arrondissement : « un des plus vieux villages environnant Paris… Partout la vigne, l’aubépine, le mûrier… Henri IV s’y rendit une fois pour le seul plaisir du voyage. Le cardinal de Richelieu y fit de longs séjour chez son ami Barentin de Charonne… » Mais un célèbre garçon de quatorze ans gravit aussi la montagne Charonne : le roi Louis XIV, venu suivre les commencements de la bataille du faubourg saint-Antoine entre les troupes royales commandées par Turenne et les Frondeurs commandés par le prince de Condé. Le marquis de Sade vécut avec ses parents au château de Charonne. « On voit que Charonne a été visité par plusieurs personnages de qualité. » Mais Henri Calet n’oublie jamais les autres, sans lesquels il n’y a pas vraiment la vie, puisque les gens dits de qualité y sont très souvent de passage ! « Mais il y a les autres, tous les autres : marchands, gens de métiers, cultivateurs, gens de peu… » Il n’oublie personne ! « Ils travaillaient, bien sûr ; ils s’amusaient aussi parfois. Les guinguettes étaient très nombreuses… Les Charonnais buvaient le guinguet du pays, ils mangeaient, ils jouaient au jeu du Siam ou de billard, ils se battaient aussi un peu. » Voilà, le passé reprend vie, lorsque Henri Calet fait revenir les habitants des quartiers ! Une vraie histoire vivante se raconte alors en se promenant, qui traverse le temps, et s’écrit aussi aujourd’hui.

Ce petit guide inédit d’Henri Calet, très bien établi par Jean-Pierre Baril, transforme notre regard au fil de notre lecture. En nous promenant dans les lieux d’aujourd’hui, nous nous essaierons désormais à retrouver le texte de l’histoire qui s’y est jouée à travers le temps, et, encore plus, à voir vraiment les habitants d’aujourd’hui, pas seulement les célèbres, en gardant notre curiosité d’enfant !

Alice Granger Guitard



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