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Le voyant, Jérôme Garcin

Editions Gallimard, 2015

dimanche 16 août 2015 par Alice Granger

En lisant ce livre, nous vérifions à quel point la question de la gémellité est importante dans l’écriture de Jérôme Garcin, ainsi que celle de la disparition, qui entre ici en résonance avec la perte d’un sens, celui de la vue, chez l’homme d’exception qu’il nous présente avec une sensibilité très particulière ! La conclusion de ce livre nous montre l’auteur face au paysage de Normandie dont son regard ne se lasse pas, comme scrutant éternellement cet environnement dans lequel disparurent autrefois deux êtres chers, le jumeau puis le père, le laissant, nous l’imaginons, amputé de quelque chose comme le Jacques Lusseyran dont il ressuscite la mémoire et l’œuvre a perdu la vue. Jérôme Garcin se montre à nous à la fin de son livre face aux paysages dont il se rend compte qu’il veut les réinventer, les dessiner, les cultiver exactement comme a réussi à le faire le jeune aveugle jusqu’à « composer sa musique solaire, son plain-chant de plein jour. » Nous comprenons que ce n’est pas par hasard qu’il a choisi de faire revivre pour nous ce personnage qui apprend aux autres à voir autrement, en développant une fabuleuse intériorité qui implique un autre statut du langage. L’aveugle génial se sert du langage, des mots, beaucoup plus que ceux qui n’ont pas perdu la vue, puisque les autres lui font passer par la parole ce qu’ils voient, et puisque lui-même doit préciser par des mots la spécificité de son regard afin que ces autres voient mieux et différemment. Pourtant, le langage n’est que le médium pour que le plaisir de vivre dans le paysage terrestre et avec ses habitants se joue de manière mélodieuse et à l’infini, infiniment renouvelé. La pulsion de vie s’organise par le langage, c’est elle qui a toujours la main.

Dans « Le voyant », dès les premières lignes l’auteur manifeste à l’endroit de Jacques Lusseyran, devenu aveugle accidentellement à l’âge de 8 ans, cette sorte spéciale de sensibilité qu’ont tous ceux qui ont grandi avec un jumeau, et qu’ont encore plus ceux qui, comme Jérôme Garcin, l’ont perdu. Ce « voyant » dont il nous fait un portrait extraordinaire, nul doute qu’il le reconnaît comme faisant partie de la liste des jumeaux possibles avec lesquels il peut jouer, en partant à la découverte de leur vie singulière, au jeu des retrouvailles avec son frère jumeau disparu. Nous imaginons que chaque nouveau jumeau qu’il reconnaît au quart de tour à leur sensibilité spéciale lui fait l’inestimable cadeau d’un chapitre inédit de l’histoire qui s’est arrêtée trop tôt avec son propre jumeau. La dédicace du livre à Patrick Modiano ne souligne-t-elle pas qu’au cœur de cette écriture il y a la douleur du frère perdu ? Bien sûr il ne s’agit pas pour lui de la perte d’un jumeau, mais Modiano a lui aussi perdu brusquement son frère cadet âgé de dix ans. Perte brutale.

La référence au père disparu trop tôt, à la fin du livre, semble insérer le temps gémellaire dans le temps de l’enfance, le temps où le corps et les sens sont naissants, le temps où l’activité cérébrale s’exerce au rythme des découvertes en expansion infinie des sens en éclosion, un temps de bonheur sensoriel et intellectuel par les mots pour le dire et s’en souvenir et le retrouver et le renouveler. Un temps ouvert où les ressources du dehors terrestre et humain sont infinies, dans lequel le désir de vivre peut infiniment se renouveler, dans un rythme de perte et de retrouvaille. Certes, Jérôme Garcin n’évoque-t-il pas directement son frère jumeau disparu dans l’enfance, alors que son père disparu jeune, oui. En vérité, le frère jumeau n’a même pas besoin d’être cité, car « le voyant » le ressuscite littéralement ! Le père, Garcin a besoin de rappeler sa disparition en pleine nature parce que c’est indispensable pour fixer son décor mental de toujours dans le paysage particulier de l’enfance, qui est en expansion et en renouvellement infini du fait du corps naissant de l’enfant qui éclôt par ses sens et dont l’activité cérébrale se construit et s’organise avec cette curiosité et cette faim infinie de vivre, de jouir, de découvrir. Le « voyant » est justement quelqu’un qui nous semble avoir tellement conservé cette capacité enfantine de vivre avec une curiosité corporelle et intellectuelle infinie à l’égard de ce qui se présente dans le paysage terrestre et humain et nous le voyons devenir après sa cécité un virtuose qui sait de mieux en mieux ce qu’il désire voir depuis l’intérieur. Il reste un enfant vif et curieux, jouissif, et pour mieux servir ce goût de vivre enfantin il développe une virtuosité intellectuelle qui ne vise jamais à la jouissance d’elle-même mais à renouveler le bonheur de vivre en vivant.

Le « voyant » Jacques Lusseyran a certes traversé une sorte de mort à travers la perte de la vue, mais ce qui dans ce personnage a peut-être contribué à alléger cette douleur que Jérôme Garcin garde en lui depuis la disparition brutale de son jumeau est le caractère rédempteur de sa capacité à voir autrement, depuis l’intérieur. Ce « voyant » ressuscite de la mort de ce sens, la vue. Loin de plonger dans le noir total, d’être prisonnier dans la caverne d’un corps mutilé qui devrait avoir besoin de ceux qui, dehors, possèdent la lumière, il retrouve la lumière comme jamais à l’intérieur de lui, esquivant d’une manière inattendue le lien de soumission du handicapé à ceux qui ne le sont pas. D’une certaine manière, celui-ci est un jumeau qui, par-delà la catastrophe brutale, peut continuer à donner à son frère endeuillé des nouvelles de son autre vie, et ces nouvelles sont extraordinaires de vitalité, de sensualité, de curiosité, d’attention ultra précise à l’environnement et aux autres comme si les sens restants avaient décuplé leurs possibilités, et comme si plus que jamais il gardait la direction de sa vie très loin du plombant sentiment de dépendance et d’infériorité. Depuis le paradis inattendu de sa cécité, le voyant non seulement console l’orphelin du jumeau, mais plus encore le guide tel un fidèle d’amour vers un autre art de vivre, avec des yeux intérieurs et une écoute de l’environnement terrestre et humain qui n’est plus télescopée par le sens hégémonique de la vue. Le voyant qui a perdu la vue est forcé d’être ouvert à l’extérieur, de le scruter, de tenir compte de lui, de composer avec lui, et surtout de faire le deuil de l’orgueil et de son organe, la vue. La cécité exige l’humilité, forcément, ainsi que la résistance. La cécité exige de se plier aux signes que l’extérieur envoie, d’être à son diapason sans jamais perdre les commandes de sa propre vie. Tendre à l’extrême l’oreille jusqu’à saisir la mélodie de la vie, aiguiser le toucher, exercer l’odorat, dilater les papilles du goût, bref mettre du temps dans ces sens qui accueillent l’extérieur que la vue n’anticipe plus, ne sature plus. Le voyant aveugle n’a plus sa vie court-circuitée par la vue et par tout ce qui et tous ceux qui en mettent plein la vue afin de barrer sa curiosité infinie et la formater. La lumière est désormais à l’intérieur de lui. D’une certaine manière, elle est amour, elle est pulsion, elle est énergie, elle est remerciement pour ce qui reste au-dehors et qui accorde plus que jamais au handicapé ce supplément de vie incroyablement varié qui s’offre après la fin de la vie normale.

Après le jumeau que l’accident faucha autrefois, Jérôme Garcin ne retrouve-t-il pas un autre grand traumatisé de la vie, qui a, celui-là, malgré une mort accidentelle dans la force de l’âge, le temps de connaître une autre vie, très intense et éclairée de l’intérieur, et d’en laisser le témoignage par l’écriture, par la résistance, et le temps aussi de vivre un autre traumatisme, celui du camp de concentration, qui le laisse infiniment plus atteint dans sa vitalité que la perte de la vue à huit ans. Ce voyant est un jumeau qui, par les traces qu’il laisse, par l’écriture et notamment ce texte « Et la lumière fut » par lequel Garcin l’a découvert, donne en quelque sorte voix à celui qui est mort pour guider, voire initier son jumeau resté vivant et orphelin pour que lui aussi vive l’autre vie, celle qui vient de l’intérieur, celle qui a d’autres yeux. Nous percevons dans ce texte de Jérôme Garcin une grande et spéciale émotion, une disposition à l’écoute d’une mélodie gémellaire lui arrivant enfin comme si elle était partie autrefois d’une galaxie éloignée où le jumeau s’en était allé, comme si elle avait fait un voyage infini mais avait enfin trouvé sa destination, son destinataire. En écrivant, Jérôme Garcin semble exprimer une reconnaissance époustouflante à l’égard de ce personnage hors du commun, qui fut lui-aussi terriblement blessé au point non pas de perdre la vie mais en tout cas au point de perdre sa vie qui voyait. La découverte de ce texte « Et la lumière fut » vaut une sorte de miracle pour Garcin : « Je crois bien que, dans ma vie, je n’ai jamais été si longtemps absorbé par un texte, m’arrêtant à chaque phrase, la pesant comme une petite miraculée, trouvant à chaque point-virgule, à chaque parenthèse, à chaque exclamation, à chaque alinéa, un sens et un pouvoir qui allaient bien au-delà des règles typographiques et des lois grammaticales. Tous ces mots, jaillis de la nuit absolue, avaient un éclat incomparable, ils répandaient sur la page une lumière éblouissante, presque trop crue… C’était la littérature d’avant la littérature. Elle ne tenait ni par le beau style, qui est une coquetterie de clairvoyants, ni par l’imagination, qui offre aux oisifs de tromper à la fois leur ennui et leurs lecteurs, elle était le prolongement naturel d’un corps immobile, l’expression d’une pensée pure, débarrassée des images inutiles, des métaphores superflues. Lire Lusseyran, c’était réapprendre à lire, comme on dit réapprendre à voir, après une opération de la cataracte. » En lisant à notre tour Garcin qui a réappris à lire, il nous semble comprendre que, comme le voyant Jacques Lusseyran développe avec sa cécité une autre façon de voir, intérieure, Jérôme Garcin a lui aussi après la perte de son jumeau trouvé en lui-même d’autres moyens de retrouver le gémellaire, les personnages qui ont la capacité rare d’être autre à côté de l’autre sans jamais chercher à l’éliminer en lui en mettant, littéralement… plein la vue. Il apprend qu’il existe une autre lumière, qui n’est pas hors de lui et mélangée aux choses. Cet extraordinaire jumeau qui fait par ses écrits irruption dans la vie du lecteur et écrivain Jérôme Garcin lui fait part de sa conviction profonde que la vue « est un sens tyrannique et superficiel, condamné à glisser sur la peau des êtres, à la surface des choses, à évaluer les seules apparences. Le visible est futile et anecdotique. » L’aveugle voyant met en garde ceux qui voient contre la toute-puissance des formes, car la connaissance du regard est pauvre voire mensongère. Le voyant écrit à propos de la cécité : « Elle est mon plus grand bonheur. » Le voyant a une époustouflante disposition au bonheur ! Son handicap sensoriel le sauve d’une distraction généralisée aujourd’hui !

Lorsque Jérôme Garcin se lance dans l’écriture retrouvaille, dans le sillage de la lecture de « Et la lumière fut », il sort de lui-même pour aller aux alentours de « quelqu’un » et c’est un événement si heureux sur cet autre versant de sa vie où il va en secret et interroge à n’en plus finir l’énigme de l’absence et de la solitude ! Il est tout humilité devant cet autre si autre dans son handicap, cet être si singulier qui ne s’est jamais plaint de la perte de ses yeux à l’âge de 8 ans, bien au contraire. Le détail important est aussi que Jacques Lusseyran est mort assez jeune, à quarante-sept ans, dans un accident de voiture, de même que le père de Garcin est mort jeune. Il est mort, lui-aussi, mais a pu ajouter des chapitres à ceux qui ont manqué de la vie du jumeau de Garcin, nous l’imaginons. Nous le sentons à cette étrange et irrésistible passion que l’auteur manifeste à son « voyant ». Nous sentons cette tension vers l’autre qui n’est pas comme les autres tout à fait. Celui-là fut aveugle depuis son enfance, et son handicap lui a fait ce paradoxal cadeau de développer son intériorité et ses autres sens, et de retrouver la lumière et les couleurs à l’intérieur de lui avec une prodigieuse et inépuisable force de vie, étonnamment libre par rapport à tous ceux du dehors qui jouent du narcissisme et du miroir pour dominer en en jetant plein la vue au propre et au figuré par exemple par leurs prétentions de langage et de connaissance. Le noir absolu lui a sans doute fait ce cadeau de couper court aux prétentions narcissiques et trouver une paix inattendue, loin de ceux qui, ne cessant de se regarder le nombril dans le miroir de l’élitisme, voudraient occuper toute la place et prétendent apporter leur lumière aux pauvres ignorants qui ne voient que leurs ombres dans leur caverne.

On dirait que Jérôme Garcin retrouve par le handicap de son aveugle résistant quelque chose qui n’appartient d’habitude qu’aux êtres qui ont l’expérience de la gémellité, l’expérience de cet autre à côté qui, comme lui, vit sa vie singulière, et avec lequel on ne joue pas à lui en mettre plein la vue pour établir un lien de soumission et de domination où le plus fort éclaire de l’extérieur la caverne où l’autre est prisonnier et devrait se contenter des ombres projetées par le dominant. La gémellité est très loin de ça. Et moi-même, ayant aussi cette expérience-là, je reconnais au quart de tour ce qu’il veut dire, avant même de trouver les mots pour le dire. Peut-être est-ce dans et par la perte, l’un la perte de la vue, l’autre la perte du jumeau, que s’aiguise aussi bien cette autre manière de voir. Comme Jacques Lusseyran développa à partir de sa cécité son regard intérieur, nous imaginons que Jérôme Garcin organisa sa sensibilité intérieure tournée vers l’autre, afin de retrouver un peu ou beaucoup de cette relation gémellaire perdue et à laquelle, peut-être, il n’avait pas volontairement prêté attention avant la perte brutale. L’autre gémellaire, lorsqu’il paraît, parions qu’il le voit mieux maintenant qu’il y à l’intérieur de lui cette tension spéciale, cette organisation mentale d’exception, cette sensibilité, capacité en arrière des relations habituelles, en marge, incessante et secrète. Si le jumeau était resté vivant, peut-être que la certitude que l’autre est toujours à côté aurait rendu non urgent de s’intéresser à lui, puisque chaque jumeau vit sa propre vie. Mais, et c’est ça qui change tout, il sait et il sent qu’il y a toujours le jumeau sur la même terre, sur la même planète, à des milliers de kilomètres peut-être, ça ne change rien. L’expérience du deux est incroyablement apaisante !

Jacques Lusseyran n’éprouve aucune jalousie à l’égard de ceux qui voient, il n’est habité par aucune amertume, il ne regrette pas sa vie d’avant. « De son handicap, il fit un privilège. » « … dehors n’était pour lui qu’une illusion – un trompe-l’œil. » La vie pulse de l’intérieur. Pulsion de vie. La lumière que Platon plaçait à l’extérieur de la caverne, et en hauteur, Lusseyran la fait entrer à l’intérieur. Il n’a rien d’un prisonnier enchaîné dans la caverne de son handicap, condamné à n’imaginer plus que les ombres projetées de l’extérieur et de toute leur hauteur par ceux qui n’ont pas perdu leur feu, leur lumière. Ce qui est étonnant, c’est que le Lusseyran dont nous parle Jérôme Garcin n’est absolument pas soumis, par la jalousie par exemple, à la supériorité qu’auraient les voyants sur lui. Au contraire, il renverse la situation : c’est lui qui voient mieux qu’eux, paradoxalement. La caverne platonicienne est censée être habitée par des gens enchaînés dos à l’ouverture par leur ignorance, par leurs habitudes, qui ne voient que leurs ombres que le feu allumé à l’extérieur par l’élite qui a la connaissance projette par l’ouverture sur les parois. La caverne platonicienne serait habitée par des humains prisonniers de leurs sens les induisant en erreur, à qui des êtres supérieurs commencent d’abord à signifier leur infériorité et leur état d’ignorance en allumant dehors sur une hauteur qui sied à leur élitisme un feu, celui des idées et du langage, un feu qui éclaire par l’ouverture de la caverne les pauvres ignorants qui ont la face contre le fond de leur grotte, un feu qui projette sur les parois les ombres des corps retenus. Ensuite, l’élite du dehors, qui possède la lumière, celle des idées, celle de la connaissance, celle de la transcendance, celle du langage, va enseigner à ceux de la caverne qui voudront bien se soumettre à son aristocratie comment ils peuvent espérer eux aussi sortir à la lumière, dans le sillage d’une relation du supérieur et de l’inférieur. La perte de la vue, l’atteinte de l’intégrité corporelle ramène l’aveugle voyant que nous présente avec tant d’humilité Jérôme Garcin vers son corps et les sens qui lui restent, ainsi qu’à sa mémoire de la joie de vivre. C’est là qu’il découvre, époustouflé, les ressources infinies qui lui restent et qui jouent entre le corps et les mots, et trouve une littérature d’avant cette littérature aux prétentions rhétoriques. Ce que nous entendons à travers l’œuvre de Garcin, c’est que ce voyant nous enseigne un autre rapport au langage, qui n’est pas platonicien. Il trouve les mots pour dire sa miraculeuse disposition au bonheur, à la joie de vivre, du fond du si lumineux noir absolu où nous imaginons que son corps avec les cordes de ses sens restant le reliant à l’extérieur est une sorte d’instrument de musique. La lumière et les couleurs, chez celui qui a vu jusqu’à l’âge de huit ans, sont comme une mémoire qui revient sur l’oubli. L’aveugle voyant est forcé d’établir des relations avec les autres qui lui décrivent l’extérieur, mais c’est lui, par ses exigences de précision s’aiguisant à partir de la mémoire, qui oriente et affine avec virtuosité le regard des voyants qui, sans ses demandes, ne feraient pas attention à une infinité de détails. C’est avec sa mémoire, avec son identité sensible singulière, qu’il réorganise ce que les autres lui décrivent, et il en résulte une vision intérieure plus réaliste, plus précise, que celles de ceux qui ont vu. Le voyant est capable de décrire l’extérieur avec une telle finesse poétique qu’on croirait qu’il voit. Comme si ce qu’il avait vu et vécu dans son enfance avec tant de joie, avant sa cécité, venait encore et plus que jamais se tricoter avec les images racontées par les mots de ceux qui voient pour les réorganiser. Car cet aveugle a accès à la lumière, aux couleurs, aux images, aux scènes, aux gestes de l’extérieur par le commerce des mots, ceux des questions qu’il pose et des précisions qu’il demande, ceux des autres qui lui racontent ce qu’ils voient. Mais ces mots, ce jeu de langage, n’a rien à voir avec la caverne platonicienne et le feu du dehors qui projette les ombres des corps. De l’intérieur de son handicap, l’aveugle sait trouver les mots qui lui feront voir ce qu’il ne peut plus voir directement. La mémoire visuelle des huit premières années, inscrite pour toujours par le plaisir qu’il a eu à vivre, reste vive. L’aveugle n’a pas perdu son alphabet lumineux et coloré, de sorte que les mots réussissent à l’infini à aller chercher à l’extérieur la lumière, les couleurs, les scènes de la vie, les personnages. Les autres sens jouent aussi comme les mots qui vont chercher et rapportent à l’intérieur : les sons, les odeurs, les parfums, le toucher, tout cela construit l’espace extérieur vivant, et l’aveugle voit mieux que ceux qui voient. Parce que lui, par le jeu des mots, il réussit à voir en cherchant à organiser les scènes extérieures par ses questions orientées par sa curiosité autour de ce qu’il a plaisir à voir et qu’il désire retrouver. A coup sûr, l’effet de jouissance, le plaisir des retrouvailles avec ce qu’il aime voir depuis l’enfance, associé au plaisir apporté par les autres sens, fait voir à l’intérieur de lui-même formidablement mieux que ceux qui, parce qu’ils voient et en sont tout de suite saturés avant de désirer, ne sont pas forcés de trouver les mots pour ajuster le regard. L’aveugle est forcé de trouver les mots pour orienter, diriger, affiner le regard des autres, s’il veut que par leurs mots témoignant de ce qu’ils voient, ces autres puissent lui permettre une vision intérieure précise de ce qu’il ne peut voir lui-même. Le plaisir sensoriel passe pour lui par un jeu de paroles très intellectuel, mais pas du tout dans un sens platonicien abstrait. Il sait se débrouiller avec les mots pour voir mieux que jamais ce que, pourtant, il ne pourra plus jamais voir directement. Nous imaginons que ce que Jérôme Garcin a, peut-être à son insu, trouvé de plus incroyable en lisant l’œuvre de celui qu’il appelle le voyant, c’est que son handicap l’a pour toujours jumelé avec l’autre qui voit pour lui ! Cet autre qui voit, pourtant, semble voir avec les yeux intérieur du voyant, car celui-ci, par ses mots, par sa direction, prête son regard au regard qui voit. Par exemple, celui qui voit ne serait pas forcément intéressé par la couleur de la robe de telle femme, dont par exemple la voix a fait impression sur celui qui ne voit pas, mais l’aveugle demande la couleur, le style, et c’est son regard qui conduit, qui guide, qui apprend paradoxalement à voir à celui qui n’est pas handicapé. La précision des questions, de la curiosité de l’aveugle, est aiguisée par l’effet de plaisir escompté et désiré, par la jouissance qui est aussi bien celle du corps que celle de l’esprit. Celui qui est devenu aveugle à huit ans ne garde-t-il pas la disposition au plaisir et une curiosité pour la vie propre à l’enfance ?

Le témoignage que laisse Jacques Lusseyran fait voler en éclats le fait que dans la caverne du corps, des sens, par opposition à la transcendance des idées et du langage, il y a des prisonniers. Le personnage, ce héros qu’aucun romancier n’aurait osé inventer comme le souligne Garcin, qui se retrouve à 8 ans enfermé dans son corps, privé de vue, découvre qu’il n’est en rien prisonnier, bien au contraire ! Et jamais il ne se place dans la situation de la victime, du prisonnier, de l’inférieur, de celui qui a besoin d’être guidé vers la transcendance de la lumière que lui n’a plus. Au contraire, tout de suite, c’est lui le guide ! Alors que, tout de suite, il doit développer les sens qui lui restent, dans une exceptionnelle force de vie, et avec son corps comme instrument de musique. Il apprend non pas d’un maître philosophe qui a la lumière, mais de ses sens, de son corps, d’un savoir sophistiqué sur son désir, de sa mémoire et il sait utiliser les mots pour ramener de l’extérieur ce qu’il a toujours plaisir à voir et à continuer à découvrir. Les mots, le langage, ne lui servent pas à dominer, à prétendre qu’il fait partie de l’élite, non, ils lui permettent de rester dans la lumière, dans les couleurs, en parlant avec les autres, ces jumeaux qui voient mais auxquels il prête son regard pour qu’ils voient mieux.

« J’aurais tant aimé le voir » écrit Garcin. Pour que, dans un échange de mots, l’aveugle voyant ajoute du regard à son regard ? « Et toujours souriant, exalté, comme indestructible. Une verticalité de cierge dans un monde où tout n’est qu’horizontalité. Avec ce regard sans objet qui semble fixer un point inatteignable et être indifférent à tout ce qui l’entoure. » « Cette position penchée, méditative, les mains sur les genoux, Jacques Lusseyran la gardera jusqu’à la fin de ses jours, me confie sa fille, Claire… » Claire !

En France, on connaît à peine cet homme si remarquable. Garcin veut réparer une injustice, mais aussi tenter de comprendre ce qui échappe à l’entendement. Il veut l’éclairer mais aussi s’éclairer lui-même avec ce « frère d’armes ».

Jacques Lusseyran a, selon ses propres paroles, commencé sa vie par le bonheur. Des parents aimants, ainsi qu’un entourage favorable. Enfant, justement, il aimait voir. Il avait ce plaisir de la vue, de ce sens-là. « Je me jetais goulûment vers les choses. J’aimais crier, courir, me précipiter vers tout ce que je n’avais pas encore vu : j’aimais voir. Les fleurs et les limaces des sentiers me fascinaient. Je donnais à chaque chemin le nom d’une plante, d’une bête, d’un objet. » Voilà, il s’agit d’une vie non abstraite, une vie au contact des choses, à jouir des sens du corps, et à jouer à nommer les choses. « Rien ne me donnait plus de joie que les couleurs du monde. » « … il se rappellerait toujours ce spectacle tranquille de la campagne dont rien, jamais, ne venait troubler l’ordre liturgique. »

Il fut un petit garçon fasciné par la lumière, c’est un impressionniste en herbe avec ses crayons de couleur. Il garde en mémoire ce sur quoi ses camarades jettent un regard indifférent. Voilà : s’il n’a pas perdu la lumière, ni les couleurs, avec la cécité, c’est que déjà avant il savait voir, il avait un plaisir fou à regarder, à dessiner, à colorier. La jouissance de la lumière, des couleurs, des paysages, a fixé la mémoire. « … la mer verte des champs de premier blé pliant sous le vent… »

Importance de sa mère, qui refuse de le confier à une école de non-voyants ! Le jeune aveugle n’est pas traité en handicapé ! Elle apprend le braille, lui fait la lecture, lui enseigne de nombreuses disciplines, sans jamais de compassion. Avec le père, ils tendent des cordes dans le jardin, pour qu’il apprenne à se diriger. Il se réapproprie la nature. La mère « comprend vite qu’il est d’une intelligence exceptionnelle. » Il développe de manière prodigieuse son ouïe. Cinq mois après l’accident, le jeune aveugle peut reprendre les cours dans l’école qu’il fréquentait avant, avec une machine à écrire en braille, autre spécial parmi les autres qu’il retrouve ! Une grand-tante se fait sa préceptrice et sa lectrice préférée, qui est aussi une vraie actrice à l’ancienne. « L’enfant est fasciné par cette femme impérieuse qui feint d’avoir tout vécu, tout connu… qui s’ingénie à égrener des souvenirs imaginaires… » L’entourage du jeune aveugle lui donne littéralement une deuxième fois la vie, par la parole, par les mots. Sans doute très vite après l’accident qui lui ôte la vue le jeune garçon comprend-il que ces mots par lesquels les personnages familiaux maintiennent pour lui la vie vivante de l’extérieur, la vie qui continue, l’enseignement, les histoires, sont le moyen, voire le médium, pour continuer à voir de l’intérieur ce qui arrive à l’extérieur. Il a eu cette chance inouïe d’une richesse de la présence autour de lui, qui ne le traite pas en handicapé, qui parie sur ses capacités intérieures et intellectuelles. Il gagne très vite une virtuosité de langage et aussi de jouissance raffinée et simple, comme s’il était plus vivant que les autres enfants. Sur la plage, c’est lui qui entraîne les autres enfants. Très vite, il les reconnaît à leur voix, il identifie les coquillages grâce au toucher, il compare le bruit des vagues à la musique de chambre. C’est lui qui raconte des histoires aux autres, qu’il a inventées. Chaque été, comme pour varier à l’infini l’environnement donc les stimulis sensoriels, ses parents changent de lieu de vacances. Ses parents, en ne le traitant jamais en handicapé, lui ont ouvert l’infini des possibilités offertes par le dehors dans lequel par ses sens restants et par le commerce de la parole jouant avec sa mémoire en particulier visuelle il vit pleinement sa vie dans toute l’étendue de sa palette. C’est miraculeux pour lui. « Je voulais jouer ma vie, non pas la regarder venir. » « Il a toujours l’air de penser », écrit Garcin. « C’est un garçon rayonnant et obscur. » Evidemment, ce qu’il reçoit de ce dehors qu’il ne peut voir, il doit toujours l’éclairer et lui donner des couleurs par sa mémoire, il prend donc toujours le temps d’un travail intérieur. Il a pu apprendre à le faire grâce à l’immense sollicitude de ses proches, et aussi grâce à une exceptionnelle pulsion de vie, à son goût pour la jouissance de la vie, une vie à vivre lui-même, pas par procuration. Jérôme Garcin a dû être infiniment intéressé par cet être humain donnant si fort l’impression de désirer vivre sa vie singulière, par cette réitération du jumeau qui n’a rien d’un double, qui est vraiment une autre personne, qui incite à être soi-même, à côté, aussi un autre singulier, en trouvant une partition absolument unique.

Aveugle, le jeune garçon revoit cependant tout, ses jouets, les boucles des filles, « Tout était là, venus je ne savais d’où. » « Avant, les objets étaient muets, maintenant ils lui parlent. » La cécité le force à les retrouver, à les nommer, à les toucher, à les écouter, à les sentir, à leur donner une actualité, une altérité, une spatialité, une temporalité. Travail intérieur prodigieux. Travail de création. Travail d’artiste. Travail d’écriture. « L’enfant comprend que le parti des choses est tonitruant : il suffit de caresser un verre pour qu’il chante. » « Les signes qu’il ne voit pas, il les écoute… Le monde matériel est d’une richesse insoupçonnée… » Il s’enivre des essences des arbres… il préfère les gens simples, mêmes rudes et peu éduqués « aux personnages avantageux, aux précieuses ridicules et aux consciences torturées qui pullulent dans Paris », ce qui l’aidera beaucoup lorsqu’il sera en camp de concentration.

Sa cécité l’aide beaucoup en amitié, car elle sélectionne ceux qui sont vraiment capables de générosité, et laisse ceux qui attendent de l’amitié un bénéfice personnel et narcissique, ceux qui sont sots et égoïstes. « Ils étaient là près de moi, avec moi. Ils m’aidaient à vivre comme si j’avais eu mes yeux, à courir, à grimper aux arbres, à conduire une barque et parfois à chiper des pommes. Et moi, à leur plus grande surprise et à la mienne souvent, je leur apprenais à mieux voir. »

Son oreille devient hypersensible, son père l’emmène chaque jeudi au concert, un jeune prodige joue du violon, c’est Yehudi Menuhin. Le jeune aveugle apprend à jouer du violoncelle. Pourtant, il sera toujours plus doué pour les couleurs que pour les sons. Il est un aveugle visuel.

« J’ai été très joyeux de huit à vingt ans, parce que je ne voyais pas. » Son handicap a sauvegardé une curiosité vive pour le dehors, ses couleurs, ses richesses sensorielles et ses habitants, alors qu’habituellement les humains, installés dans le confort de leurs possessions, de leurs connaissances, et dans leur narcissisme, la perdent en grande partie. Ce voyant est forcé de naître à chaque instant, et de construire intérieurement le dehors que la vue ne lui donne pas tout fait.

Détail qui a dû fortement intéresser Jérôme Garcin : au lycée, en sixième, le voyant se lie d’une amitié gémellaire avec un garçon né la même année que lui, et ils ne se quitteront plus. Le lycée, la résistance, la déportation où Jean mourra, laissant son ami gémellaire inconsolable. Echo chez Garcin… « Dieu semblait l’avoir envoyé à mon intention, envoyé pour m’apprendre à aimer, pour m’apprendre que l’amour est possible. Au-delà de sa mort, il continue d’exister pour moi. Jean m’avait été donné. » Dès le début, ils se reconnaissent au quart de tour. Comme des jumeaux. Par sa mémoire prodigieuse, l’aveugle aide l’autre, et celui-ci aide l’aveugle à voir. Cet autre qu’il reconnaît n’est pas en compétition avec lui : leurs singularités respectives permettent un jeu d’échanges profitable aux deux, l’un peut voir à l’intérieur de lui le dehors que l’autre lui décrit, et celui-ci voit infiniment mieux ce dehors grâce aux questions et aux paroles de l’aveugle qui demande des explications. Ils sont chacun de leur côté parfaitement singuliers, uniques, et trouvent dans l’autre l’occasion incroyable d’opérer une révolution intérieure, de s’enrichir et de se transformer intellectuellement et sensoriellement. L’écoute de l’autre profite à soi-même. Rien d’une perte, d’une concurrence, d’une lutte pour savoir qui est le plus fort, le plus intelligent, le plus savant, le plus transcendant. L’aveugle que son handicap a conduit à développer prodigieusement sa mémoire et la sensibilité de ses autres sens peut sembler être le meneur, dans ce couple gémellaire, pourtant l’expérience la plus importante et la plus joyeuse est sûrement de découvrir un beau jour à côté de lui une sorte de frère très différent des autres en ce sens que celui-ci accepte, à la fois humblement mais aussi avec une faim retrouvée de voir de manière naissante, de voir et de sentir comme l’aveugle afin d’en tirer profit lui-même. Il y a un échange de l’un à l’autre qui fonctionne parfaitement. Jacques l’aveugle sent à côté de lui cet autre qui, en quelque sorte, a un désir fou de réussir à voir et à vivre le monde comme lui, qui pousse l’identification jusqu’à mettre en acte une activité cérébrale se rapprochant le plus possible de celle que l’aveugle géniale lui montre par ses questions, par ses explications, par ses paroles. Ils font à deux des choses différentes, mais pour l’œuvre commune de la jouissance de la vie. L’un et l’autre réussissent à se surprendre à l’infini.

Le jeune Jacques Lusseyran a une passion pour l’Allemagne et pour l’architecture musicale de sa langue. Importance des sons dans cette passion. Même la guerre, même l’occupation, même la déportation n’auront raison de cette passion. Même la voix d’Hitler l’intrigue. Mais « Ce qui m’attirait et me terrifiait à la fois dans la radio allemande, c’est qu’elle était en train de détruire mon enfance. Les ténèbres, c’était elle. » A seize ans, au lycée Louis-le-Grand, il entend l’appel du Général de Gaulle et s’engage dans la résistance. Leur groupe s’engage plus pour la liberté que pour la patrie. Car ils ne veulent pas vivre dans un Paris « silencieux comme un cercueil ». C’est le jeune aveugle qui est le chef, les réunions ont lieu chez lui. Il sait distinguer qui est loyal. Il a un long entretien avec chacun, il pense qu’il existe une musique morale et que la voix est l’outil infaillible, « c’est un juge hors pair », et sa mémoire incroyable peut retenir un grand nombre de numéros de téléphone et de détails vitaux pour la résistance. Lui qui ne peut porter des armes, livrer le journal clandestin, faire des repérages, est celui qui gouverne les autres, qui viennent prendre les ordres chez lui. Incroyable ! « Le jeune homme sans regard est le cerveau du mouvement. »

Alors, pourquoi cet engagement si jeune dans la résistance ? Parce que la défaite était pour lui un deuxième traumatisme, une deuxième perte de la vue avec la perte de sa patrie ! Comme si l’environnement extérieur, celui de son enfance, était presque perdu ! Comme si, à nouveau, par l’intense travail intérieur pour organiser la lutte clandestine, il s’agissait de retrouver la vision de ce qui avait été perdu. Comme si la résistance, il l’avait déjà connue juste après la survenue brutale de sa cécité : un travail de réparation, de reconstruction, de renaissance, d’entraînement quasi sportif de la pulsion de vie. Un engagement très logique ! Cette fois, encore plus que la lumière et les couleurs, c’est la liberté qu’il veut retrouver à l’intérieur de lui-même et à l’intérieur du groupe résistant clandestin.

Son statut d’invalide, dans le régime de Vichy, lui interdit le concours d’entrée à l’école d’Ulm, comme s’il était un sous-homme, un décérébré. Il obtient une dérogation, il rédige son travail en braille. Mais une surveillante l’exclut. « Pour la première fois de ma vie, on me refusait, pas en tant que personne, mais en tant que catégorie humaine. » Il se consacre donc totalement à la résistance, et fait partie du comité de rédaction du journal clandestin « Défense de la France », dont il écrit l’éditorial du numéro du 14 juillet 1943 : « Chaque jour, notre indépendance est humiliée par l’ennemi… Tous ces héros… parlent pour tous ceux qui se taisent… Certains, dans leur indifférence ou leur éloignement, ne voient auprès d’eux aucun martyr. NOUS VOULONS QUE LEURS YEUX S’OUVRENT ENFIN. » Toujours cette bataille pour que les yeux intérieurs voient ! Le 20 juillet, la police allemande vient le chercher chez lui. Celle qui sera sa femme est aussi arrêtée. Sa stratégie de défense est non pas de se taire, mais de parler, en ayant l’apparence de la sincérité, et bien sûr en allemand. Il ne dit que ce qu’ils savent déjà, il brode, il invente, il plaide l’inconséquence chimérique de la jeunesse, il rit, il sait faire avec les mots. Il est envoyé en camp de concentration. Pour la première fois lui qui vivait dans le monde des idées et en premier lieu celle de l’insoumission doit se soumettre, tandis que lui manque le groupe et les épaules sur lesquelles poser sa main. Lui qui était habitué au confort bourgeois, à la propreté, qui avait développé son odorat « dans les jardins parisiens et les prairies angevines » se retrouve derrière les barreaux et dans le silence coupé de moments où il entend les cris des hommes qu’on torture, les bruits des verrous qu’on ferme. Les odeurs de saleté l’agressent. A Fresnes où il est d’abord incarcéré, il devient vraiment aveugle, le dehors est barré par des murs, et il n’y a personne pour lui prêter des yeux, d’ailleurs il n’y a rien à voir. A Buchenwald, son regard intérieur sera forcé de voir la laideur humaine. Il écrit dans « Et la lumière fut » que personne ne peut montrer ce camp, car ce qui s’y passe dépasse l’entendement, est innommable. Dans ce camp, tout de suite le fait de parler allemand lui permet d’établir des liens, d’intercepter des discours mensongers de l’armée allemande, cela lui donne une place parmi les autres prisonniers. Les capacités intellectuelles, de résistance, et de reconstruction acquises plus que jamais après sa cécité lui servent pour avoir une place singulière dans ce camp, et aussi pour soutenir les autres. Dans cet espèce de noir infernal dans lequel ils sont plongés, lui a plus d’armes pour résister. L’aveugle est mis avec les invalides, lors du tri. Il se retrouve dans la puanteur, les culs-de-jatte, les paralysés, les épileptiques, les fous, les cancéreux… On lui vole son pain, mais il trouve rapidement le voleur, et lui propose de devenir son ami. Le voleur partage sa couverture avec lui et se fait son garde du corps ! Ce tandem d’un aveugle et d’un bancal était une énigme pour les autres. Bientôt, les prisonniers russes prennent l’aveugle sous leur protection, et lui apprennent le russe. « Ils en font leur frère. Ils lui communiquent leur joie de vivre, que l’horreur concentrationnaire ne parvient pas à éteindre. » Parfois, l’aveugle monte sur un banc et dit des poèmes de Villon, Ronsard, Baudelaire. « A Buchenwald, où tout est noir, Jacques Lusseyran est plein de lumière. Celles de son enfance que, méthodiquement, il va puiser dans ses souvenirs et qui réapparaissent avec un éclat de premier jour. » Même en déportation on ne peut lui enlever la lumière et les couleurs, il les a en lui. Il a l’extérieur libre en lui. Dans ce refuge intérieur, même le pire des kapos nazis ne pouvait l’atteindre. Le plus étonnant sera que 9 mois après sa libération, il sera capable de faire une description très précise d’un camp qu’il ne vit jamais qu’à travers les mots des autres et ce que lui en dirent ses autres sens ! La colline de Buchenwald était violente et très belle, dit-il. Dans une lettre qu’il envoie du camp à ses parents, il dit : « J’ai appris ici à aimer la vie ». Peut-être en ce sens qu’il a su que la pulsion de vie venait de l’intérieur, résistante, et s’accrochant à la mémoire, aux êtres qui sont là aussi, chaleureux par-delà leur condition misérable, à de petites et miraculeuses choses de chaque jour.

De retour chez lui, il se sent être un ressuscité. Il sent qu’il doit se marier sans tarder, comme pour prendre un nouveau départ. Il avait connu la femme qu’il épouse, fille de la grande bourgeoisie, dans la résistance. Ils se retrouvent à la libération. Ce mariage est une sorte de sacerdoce, qui durera huit ans : lorsqu’elle le revoit à la fin de la guerre, il a plus l’air d’un frère malade que d’un mari, mais elle veut se consacrer à cet être d’exception. Jacques Lusseyran se remet difficilement de l’épreuve de la déportation, il est mélancolique, exige une présence totale de sa femme à ses côtés, il a perdu cette énergie incroyable qu’il avait. Il veut enseigner, reprend des études universitaires. Mais la loi qui barre la route aux invalides est toujours en vigueur. Il doit donc encore et toujours se débrouiller autrement, trouver une voie de traverse. C’est à Salonique qu’il va enseigner. Mais en Grèce il y a la guerre civile, c’est très difficile, il doit rentrer bientôt en France. Le retour à la vie normale est donc bien difficile pour un handicapé ! Il donne des cours à l’Alliance française au Pays-Bas, au Danemark, en Suède, en Norvège. Le handicap bride sa vie professionnelle comme il ne l’avait jamais fait pendant la résistance et la déportation !

Heureusement, c’est un homme très séduisant, et il plaît aux femmes. Dans le malheur de se voir refuser des postes d’enseignement et de devoir aller ailleurs, l’amour des femmes semble être une voie de traverse très humaine et généreuse et renouvelante. Importantes, les femmes, pour sa reconstruction. Un peu comme sa mère et ses proches tout de suite après l’accident qui la rendu aveugle ! « Il se regarde dans les yeux des femmes qu’il ne voit pas. Elles sont le miroir sans tain derrière lequel disparaît son handicap. Il a des mains de sculpteur et découvre leur beauté avec les doigts, donne des couleurs à leur eau de toilette et un visage à leur souffle. » Bref, il retrouve des capacités sensorielles qu’a un nouveau-né avec les femmes ! Celles-ci succombent souvent à cet homme si différent des autres, et qui sait les toucher, les humer, les écouter. Une autre femme. Divorce. Remariage. D’autres femmes. Des étudiantes. Et même rencontre d’un gourou, pour sortir de cette dépression de l’après déportation. Qui lui réapprend à respirer, « à mesurer son souffle, à lâcher prise et à identifier sa lumière intérieure. » « Entre septembre 1952 et octobre 1953, Jacques alla régulièrement à Orsay faire le plein d’énergie et recevoir la parole de ce maître singulier et paradoxal qui professait un mélange de christianisme et de bouddhisme occidental. » Un gourou, bon d’accord, mais en vérité il s’en remet à lui pour faire un voyage à l’intérieur de lui-même, c’est une sorte de figure paternelle qui lui permet de faire retour très en amont de l’enfance là où nous imaginons que l’organisation sensorielle est différente, est naissante, est en découverte, en éclosion. Le gourou ne serait-il pas la silhouette du père d’autrefois et de l’après accident ? Personnage à la fois flou et immensément rassurant, qui actualise un temps différent, qui encore une fois recommence après le traumatisme, exactement comme la vie put recommencer différente après la cécité, dans cet accompagnement spécialement attentif de la part des proches. En effet, « Il leur prédisait une deuxième naissance, un grand éveil, une réintégration, le salut, il nettoyait et débouchait les oreilles, il désencombrait les têtes. Une deuxième naissance ! C’était même la troisième, pour Jacques ! Avec ce gourou, il y a aussi un aspect tactile ! Il prend le sommet de la tête, il caresse le torse. Les mains du père sur le corps du petit enfant, gestes qui transfèrent dans un temps naissant, très en amont ? Un gourou qui entre en résonance avec le père qui était anthroposophe : l’aveugle se laisse faire, car ce qu’il vit avec lui, ne le reconnaît-il pas, et peu importe que d’autres parlent d’un charlatan… ?

1958, New York, une deuxième épouse, l’enseignement de la littérature et de la philosophie, et beaucoup de jeunes filles ! « … il a le sentiment étrange et merveilleux qu’il vient de naître pour la troisième fois… 1924… 1932… », 1958. Il prend ses fonctions d’enseignant. « Tout l’y séduit. Son bonheur est enfantin. » Il écrit : « Il y avait de la volupté dans l’herbe tondue, dans l’odeur sucrée des pommes et du bois frais, dans la perfection du paysage de montagne, dans la proximité de la route puissante. » Il a la tête remplie de beaux textes, au camp de concentration il avait appris à célébrer ce dont il se souvenait, là en Amérique il parle à cent cinquante jeunes filles de littérature, de théâtre, de philosophie, ne donnant jamais de réponses définitives à leurs questions parce que la littérature n’est pas une science exacte.

En Amérique, il s’enivre tout de suite de musique, folk, blues, jazz, spirituals. « Il est redevenu le petit garçon que son père emmenait autrefois à Pleyel ou à Gaveau… »

Et puis, en Amérique, l’écriture. « Si je n’écris pas, je suis infirme. » Jérôme Garcin souligne : « Composer un livre est la seule manière qu’il a trouvée pour empêcher son exaltation américaine de retomber et sa dépression française, jamais vraiment éteinte, de revenir en tapinois. » Comme il le comprend bien, ce jumeau découvert ! Dans la version américaine de « Et la lumière fut », Jacques Lusseyran souligne la rareté de son enfance heureuse. D’où lui vient son goût du bonheur, sa joie de vivre. Aux Etats-Unis, on lui fait des propositions élogieuse pour qu’il enseigne la littérature du siècle des Lumières, ce qui vaut pour lui une reconnaissance, alors qu’en France, ses manuscrits sont refusés. Ses écrits forment une œuvre sans lecteurs.

Mais la liaison avec une jeune étudiante fait scandale dans l’Amérique puritaine. Il divorce de sa deuxième femme, et l’étudiante de son mari, un influent professeur de physique, et les voilà ensemble, comme deux évadés fous de liberté. L’Université américaine ne veut plus de ce couple qui a dérangé la morale. Lusseyran prend un congé sabbatique, et ils partent pour la Grèce, comme autrefois il était parti pour Salonique. Ecriture. Puis rentrée en France, où les éditeurs ne veulent toujours pas l’éditer. Lorsqu’un livre est enfin accepté, « Douce, trop douce Amérique », c’est mai 68 ! On ne lit pas ce livre, qui est « le trompe-l’œil d’un aveugle. » Pourtant, ce livre d’un aveugle est si étonnant, pas une page où le soleil ne brille, où les boulevards sont géants… » Des étudiantes, il écrit qu’il a « un grand plaisir à regarder leurs visages nus » ! Elles sont plaisantes à voir, dit-il, avec leurs chandails, leur sourire de majorette, blondes, sveltes. » Un écrivain aveugle qui est un écrivain voyageur ! Il s’accroche au monde de l’intérieur ! Le détail très important, pour cet homme qui, par son handicap, a gardé intactes sa sensualité et sa curiosité d’enfant, est souligné par lui-même : « J’ai atteint tout de suite un niveau de bien-être dont je n’avais jusqu’alors que rêvé. Je me cale contre un oreiller de matière joufflue. Mais qui me dit après tout qu’il est de matière seulement ? » Voilà, l’Amérique lui a permis de rejoindre un environnement infiniment généreux comme le soyeux environnement qui accueille l’être naissant dont les sens sont grands ouverts pour éclore et fleurir.

Puis, enseignement à Hawaï. Là il épouse enfin son étudiante. Les filles, déjà à cinq ans, elles le faisaient palpiter. Sexualité précoce. « Il avait déjà la ‘passion de l’amour’… La cécité n’avait fait que les exacerber. » « Il avait besoin, pour se les représenter, de toucher, caresser, respirer, dévorer, pénétrer le corps des femmes, lesquelles étaient heureuses, selon lui, de n’être pas vues et d’être davantage fantasmées, excitées aussi à l’idée de guider ses mains délicates sur leurs formes expressives. »

En juillet 1971, ils sont en vacances en France. Le voyant a la nostalgie des odeurs de la France, il veut respirer les arbres, les fleurs, l’air de son pays natal. Sur une route près des bords de Loire, non loin d’Ancenis, l’accident mortel pour lui et son épouse.

Un grand merci à Jérôme Garcin d’avoir tiré de l’oubli cet homme exceptionnel, dont il ne reste pas beaucoup de traces, dont les œuvres sont ignorées. On a envie de prolonger la lecture, et aussi l’écriture, pour ne pas quitter ce voyant qui a la lumière et les couleurs à l’intérieur de lui, qui voit même ce que les autres ne voient pas, qui a miraculeusement gardé les capacités de l’enfant ouvert à la vie. Bien sûr que cette figure gémellaire parle à Jérôme Garcin ! A la fin de son livre, après les pages où nous découvrons un voyant toujours en train de se jumeler avec les autres pour voir avec eux et leur apprendre à voir autrement, Jérôme Garcin fait brièvement apparaître la silhouette de son père, mort accidentellement en pleine nature à quarante-cinq ans ! Un père amoureux de la langue du XVIIIe siècles et écrivain empêché.

Vraiment un beau livre, sur une belle et exceptionnelle personne !

Alice Granger Guitard



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