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Les couples et leur argent, Aldo Naouri

Editions Odile Jacob, 2015

samedi 26 septembre 2015 par Alice Granger

C’est toujours une joie de retrouver Aldo Naouri avec un nouveau livre !

Dans ce livre, « Les couples et leur argent », où nous nous attendons à ce qu’il aborde tout de suite le symptôme de l’argent dans les couples composés essentiellement d’un homme et d’une femme, il commence par nous réserver la surprise de nous raconter une très intéressante « histoire à tiroirs », choisissant d’emblée d’ancrer sa recherche dans le sillage très singulier de son histoire personnelle, en particulier celle de ses premières années en Libye, de son enfance et adolescence en Algérie, dernier d’une famille de dix enfants, né deux mois après la mort de son père qui, pourtant, ne cesse d’exister dans le discours de sa mère, ce qui est très important et rend si sensible Aldo Naouri au préoccupant effacement des pères dans la société actuelle.

Dans le discours de sa mère, le petit garçon put reconnaître le portrait « d’un attendrissant galopin », son père, et, surtout, sans doute, put-il prendre acte d’une vraie rencontre entre l’homme et la femme constituant le couple de ses parents. Les paroles de cette mère à propos du père retiennent celui-ci et maintiennent par-delà la mort la structure triangulaire oedipienne. Voici une femme qui, se plaignant de ses défauts, semble encore s’adresser à son époux en parlant à ses enfants, ce qui fait entendre un amour sans fin par-delà les plaintes et le deuil. « Je l’ai vécue, pendant des lustres, installée dans un deuil scandé de mélopées déchirantes et entretenu par des récits de sa vie avec mon père dont elle dénonçait régulièrement l’impéritie. Non seulement, nous racontait-elle, il était un tout petit artisan tailleur, mais lorsqu’il lui arrivait de toucher de l’argent pour la commande d’un costume, il commençait – détail entre autres – par passer à la gargote pour s’offrir un copieux repas et payer forces tournées. » Tout de suite, nous comprenons que l’intérêt d’Aldo Naouri pour les couples et leur argent lui vient de très loin dans son enfance, directement de ce couple parental composé à sa naissance d’une « mère réelle aussi puissante que présente » et, « en fond de décor, un père mort » mais interminablement présent dans la parole de la mère ! Autour de la question de l’argent, et à partir de son couple parental si singulier voire tragique car endeuillé, le garçon va évidemment développer son investigation auprès des parents des enfants de son âge, en scrutant bien sûr les différences. Pourtant, en ce qui concernait les mères, même plus jeunes et plus jolies que la sienne, pas de différence : « la tête haute et le regard droit, elles habitaient leur puissance. » Voici un très jeune garçon qui a déjà saisi le symptôme de l’argent dans les couples, et compris la toute-puissance des mères liée à l’immense avantage que leur confère la procréation et le plaisir qu’elles en tirent !

Dans le récit de sa mère parlant du père, le très jeune Aldo retrouve déjà ce que lui apprendra plus tard l’histoire de l’humanité. Jusqu’à la mutation actuelle de nos sociétés, à partir de l’organisation en couple qui est à l’échelle de l’évolution de l’humanité très récente, les tâches étaient réparties en fonction de la différence sexuelle, l’homme subvenait aux besoins de la famille et la femme s’occupait des enfants. Avant la constitution du couple, c’était le règne de l’animalité, qui a duré très longtemps et reste encore inscrite dans la psyché humaine, l’homme totalement soumis à ses pulsions sexuelles sautait sur les femmes puis s’en allait vivre leur vie tandis que la femme, enceinte, s’occupait seule des enfants. La constitution du couple, et à partir de là celle des sociétés et civilisations, est un progrès. Lorsque Aldo Naouri évoque les paroles de sa mère dans lesquelles le père continue à vivre, nous entendons très bien cette répartition sexuée des tâches, cette importance impossible à éliminer de la différence sexuelle qu’on voudrait désormais effacer, ainsi que le fait que le père rechigne quelque peu à assumer son devoir de subvenir aux besoins de la famille, la nature traînant toujours à obéir à la culture…

Bref, nous découvrons dans ces pages passionnantes un Aldo Naouri très tôt sensible aux difficultés au sein d’un couple, mettant en lumière qu’il est composé de personnes très différentes, avec chacune une histoire, qu’il s’agit donc de deux autres qui se sont rencontrés, et que, dans cette rencontre, chacun doit y gagner quelque chose, la preuve en étant la durée. De même que la constitution du couple dans l’évolution de l’humanité a été quelque chose de gagnant à la fois pour les hommes et pour les femmes, l’homme y gagnant l’assurance d’avoir une partenaire sexuelle à lui, et la femme y gagnant la sécurité pour elle et les enfants. Bref, ce couple parental si présent dans les paroles de la mère enseigne au petit garçon qu’il s’agit là du premier élément constituant le social. Et, plus loin, il rappellera la formule de Lacan, « L’inconscient, c’est le social. » Entre les deux autres que sont l’homme et la femme, lorsque dans l’histoire humaine déjà longue ils se mettent à faire couple, il s’agit d’une rencontre, d’un don et d’un contre-don dans le meilleur des cas bien sûr, avec toutes les difficultés qui peuvent se mettre en travers car, dans cette histoire, chacun vient jouer des cartes personnelles qui se sont constituées très tôt dans l’enfance, avec des atouts, et la réussite de la rencontre n’est pas gagnée d’avance. La vraie rencontre se fait entre deux autres qui se sont inconsciemment attendus, qui y gagnent chacun de leur côté quelque chose d’imaginaire perdu très tôt dans leur histoire et en rapport avec leur mère, que Lacan nommait « objet a », et qui est immédiatement reconnu alors qu’aucun des deux ne le cherchait spécialement ni ne croyait le retrouver. Sans le social, mettant en jeu des cartes issues d’histoires singulières et radicalement autres, ce ne serait pas possible.

Ainsi, nul doute que les paroles de la mère à propos du père ont éduqué le jeune Aldo à devenir un homme à la hauteur de sa tâche au sein de son futur couple, afin que son épouse à venir ne puisse pas se plaindre comme le faisait la mère. Et nul doute aussi que son image si fiable aux yeux des siens a-t-elle été très tôt déterminée par celle du père mort et parfois inconséquent de son vivant, qu’il répare et fait être à la hauteur de la charge que l’évolution de l’humanité a dévolue aux hommes au sein du couple.

C’est là que, dans « l’histoire à tiroirs », nous retrouvons, comme par hasard, Aldo Naouri en « pépé-gâteau »… S’il y a une chose que nous démontre ce livre, c’est que son auteur n’est pas comme son père un « galopin » qui ne pense pas toujours à engager son argent dans la famille… Par sa prodigalité à l’égard de l’un de ses petits-fils auquel il propose d’aller ensemble acheter tous les vêtement qu’il veut, nous notons bien sûr l’importance du « tailleur » qui court entre les générations de cette famille. Mais cette prodigalité fut pourtant mise en question des années avant, par la dernière de ses filles, alors qu’ils allaient acheter quelque chose qu’avait désiré la plus grande. La petite dernière l’avait supplié de ne pas la combler, parce qu’il fallait qu’elle puisse désirer, parce qu’il ne pouvait pas tout lui acheter ! Donc, en regard du père mort la prodigalité du « pépé-gâteau » prend un relief singulier ! Sauf que doit tomber cet « interdit de l’inceste » qui barre la toute-puissance du principe de plaisir ! Cet inceste sans passage à l’acte, qui consiste à ne faire manquer de rien l’enfant et permet à la mère de rester toute-puissante et donc dangereuse en même temps qu’adorée. Dans l’histoire de la fille qui dit à son père qu’il ne peut pas tout lui donner, pas le soleil derrière les nuages se cache aussi la mère toute-puissante à laquelle selon la répartition des tâches en fonction de la différence sexuelle le père donne les moyens… de ne manquer de rien pour toute la famille… Autre aspect de l’argent, de l’importance qu’il a dans l’équilibre du couple sexué et parental à l’importance qu’il a dans le couple mère/enfant et le couple père/enfant. Le symptôme de l’argent touche là à l’interdit de l’inceste… Et par son histoire avec la dernière de ses filles, il réussit dans son livre à porter son investigation de ce côté-là aussi ! Les couples, dans ce livre, sont multiples, depuis ceux qui se forment à l’intérieur des familles jusqu’à ceux qui se font lors des échanges, rencontres, lors du commerce au sens large entre les personnes dans la société.

Dans « l’histoire à tiroirs », le mot « tailleur » est donc important car inscrit dans la transmission inter-générationnelle. Mais aussi « l’élégance ». Et c’est par ces deux mots que le « pépé-gâteau » s’avèrera y gagner aussi dans la rencontre avec cet autre qu’est son petit-fils, auquel il reconnaît son altérité en n’intervenant pas dans le choix des magasins où ils vont aller alors que leur style ne lui plaît pas beaucoup, vêtements peu élégants des adolescents d’aujourd’hui selon lui. Le petits-fils peut choisir ce qu’il veut, et il n’y a pas de restrictions de budget ! L’enfance d’Aldo Naouri est bien sûr en surplomb de cette sortie dans les magasins avec son petit-fils : autrefois, sa famille était pauvre et il voyait comment les enfants riches étaient bien mieux habillés que lui. Son petit-fils le réparera… s’il s’échappe de la dictature de la mode de masse qui font des adolescents des êtres aux looks interchangeables et ne mettant pas en valeur leur beauté, cette beauté dont Aldo Naouri dit qu’elle est si importante pour la rencontre, quelle qu’elle soit ! Aldo Naouri sait depuis toujours qu’il ne faut pas faire mauvaise figure en se présentant devant l’autre, qui est toujours quelqu’un de menaçant, de mystérieux, aux yeux duquel il s’agit d’être reconnu comme autre aussi. La beauté par la tenue vestimentaire par exemple a un rôle à jouer, lorsque, comme le dit si bien Emmanuel Levinas, « l’autre me vise au visage ». Lorsque, dans son récit, Aldo Naouri laisse entendre son désir que ses petits-enfants soient élégants, n’est-ce pas en tant que témoin de l’évolution du « social », et par souci que ses descendants aient conscience d’être des autres en présence des autres, et qu’il s’agit d’échanges, de rencontres, de tractations pour lesquels le résultat doit tendre à être gagnant pour les deux partenaires ? Donc la manière de se présenter à l’autre est très importante, elle dit par exemple beaucoup de choses d’une histoire, d’une éducation, d’une différence, d’une fiabilité, d’une aptitude au respect de l’autre dont répondre. Nous avons l’impression de voir le grand-père soucieux de voir sa descendance correctement se positionner dans le sens du commerce avec les autres, commerce au sens d’échanges et de rencontres, et protégés du principe de plaisir c’est-à-dire éduqués.

Au cours de cette rencontre particulière puisqu’il s’agit de celle d’un grand-père et de son petit-fils, il y a d’abord l’ascendant qui désire garder auprès de ses descendants la belle image fiable et généreuse qu’il leur a toujours donnée. Une image que nous imaginons construite à partir du discours de la mère, la plus parfaitement réparée par rapport à celle du père pas toujours fiable. Et, par son élégance même, l’élégance familière et de toujours, il campe son altérité et la signature de sa présentation à l’autre : c’est quelqu’un ! Le petit-fils dont il est question, tiré comme l’est tout adolescent d’aujourd’hui par un mimétisme de masse sous la pression de la société de consommation, n’est pourtant sans doute pas indifférent à cette différence dans l’image qui fait que son grand-père est unique, fait impression, s’impose par un quelque chose de raffiné, en impose tout en douceur et en sociabilité. Le grand-père, juste par son élégance, enseigne depuis longtemps dans la famille quelque chose à ses descendants, ceci par-delà la tyrannie de nos sociétés marchandes. Mais le petit-fils, de son côté, si d’abord il se distingue de son grand-père dans le couple qu’il fait avec lui en semblant fidèle aux goûts des jeunes de son âge, comme pour imposer son altérité et la tester, va ensuite agréablement surprendre son « pépé-gâteau ». Il ne va rien acheter dans les premiers magasins, mais fera son choix dans un magasin plus lointain et au style qui convient aussi au grand-père. Le vendeur aussi plaît au grand-père : une sorte de « tailleur » de la lignée paternelle de tailleurs ? En tout cas, le grand-père se fie à lui, et lui confie son petit-fils. Qui fait un choix en tout point conforme aux critères d’élégance du « pépé-gâteau » qui ne regarde pas à la dépense. En quelque sorte, à travers son petit-fils le grand-père ne se voit-il pas aussi lui-même enfant et adolescent réparé ? Mais Aldo Naouri, ayant un doute sur sa prodigalité, se demande s’il ne cherche pas à le séduire dans une société où les enfants sont déjà séduits de partout. Il arrive à dire que non, ce n’est pas de la séduction, mais que, soucieux de préserver ses petits-enfants de cette inquiétante séduction, il utilise la même arme de la séduction pour pouvoir leur enseigner tout autre chose, en particulier ce fameux « social ». Dans cette première partie de « l’histoire à tiroirs », le grand-père est également gagnant dans le couple qu’il forme avec son petit-fils, puisse qu’il constate que quelque chose d’une histoire et d’un message est passé, autour du « tailleur », de « l’élégance », de l’importance de la différence.

Mais un incident survient : étant donné le montant élevé de la facture des achats, le « pépé-gâteau » marchande avec le vendeur, pour obtenir une ristourne. Et là, c’est la honte pour l’adolescent ! L’image du grand-père, sur le coup, en prend pour son grade aux yeux de son petit-fils ! Si bien que, pour se défendre de cette image dégradée, il va se mettre à raconter à son petit-fils des histoires de marchandages, qui font partie des mœurs arabes qu’il a connues de près dans son enfance. Le grand-père fait revenir dans le couple son histoire personnelle, et comme par hasard il y aura aussi la révolte du jeune homme qu’il était devant les marchandages de son frère aîné. La honte de son petit-fils est l’occasion pour Aldo Naouri de nous raconter son histoire et son immersion dans les marchandages habituels dans la société arabe de son enfance. Ses récits mettent en scène un certain nombre de couples d’autrefois, couples fraternels, couples formés par des acheteurs et des vendeurs, etc. C’est là qu’il nous confie avoir gardé une extraordinaire proximité avec son enfance, mais pas dans le sens d’un lieu douillet et protégé, bien sûr. Nous le sentons toujours autant curieux de ces tractations, transactions, échanges qui se font entre couples d’humains, et par exemple nous saisissons encore combien les marchandages de son frère aîné (qui a dû à la mort du père commencé à travailler à l’âge de 12 ans pour subvenir aux besoins de la famille) avec ses fournisseurs le révoltaient et qu’il se mettait toujours du côté du faible. Son frère aîné lui fit comprendre que lors des échanges, il n’y a pas de faible (il a dû au début se sentir faible lui aussi, mais a appris à devenir fort et ne pas faire de sentiment dans un échange commercial), chacun des partenaires est fort et cherche à gagner le plus possible. Le résultat qui fera que les deux partenaires resteront fiables l’un face à l’autre doit être que chacun est gagnant, donc chacun aura bien su déjà au départ la limite des gains possibles. C’est-à-dire qu’il devra accepter un manque par rapport à la toute-puissance de son envie de gagner ? Chacun des protagonistes sait la limite sous laquelle il ne peut descendre, et la connaissant, elle arme la détermination dans les tractations. Où ce qui importe, c’est que chacun soit assuré de sortir gagnant. « Ce type de règle déborde largement l’univers commercial et ne cesse d’intervenir à tous les niveaux au sein des couples dont il permet la durée. »

Aldo Naouri, dans son livre, souligne que ce qu’il a cherché à enseigner à son petit-fils, c’est que ce qui apparaissait comme un vulgaire marchandage s’avérait en vérité « un processus d’une importance considérable parce qu’il régit de façon rigoureuse non seulement le commerce international mais tous les ressorts de la société. » C’est ce qui fonde le lien social et assure la force des sociétés, qui, comme l’a démontré Marcel Mauss, fonctionnent sur le principe du don et du contre-don, avec donc toujours deux gagnants. Le jeune Aldo, en ayant baigné dans le commerce, s’est aperçu très tôt de cela. Même s’il s’est aperçu au contact de son frère aîné qui était un « négociateur-né » qu’il ne ferait jamais de carrière dans le commerce, à cause d’un penchant pour les faibles qui pourraient être anéantis par la perte… Le principe du don et du contre-don, Aldo Naouri va l’expliquer à son petit-fils à partir d’un jeu de hasard simple, « Le dilemme du prisonnier », avec deux joueurs et un banquier. Voilà l’argent, et voilà aussi… le prisonnier, qui a envie de gagner ? Chacun des joueurs possède deux cartes, l’une où est écrit « Coopérer » et l’autre « Déserter ». Chacun est rémunéré ou puni par le banquier suivant la carte qu’il pose par rapport à celle que l’autre a posée. En conclusion, le meilleur des cas est le résultat à somme non nulle et positive, donc où les deux joueurs sont gagnants, ce qui rejoint le principe du don et du contre-don.

Avant donc d’aborder les couples sexués, Aldo Naouri nous parle, dans le sillage de « l’histoire à tiroirs » qui nous plonge dans son histoire singulière et son enfance, de l’écriture. Il se dit non professionnel de l’écriture, non théoricien. L’écriture pour lui procède d’une tout autre manière ! D’abord, c’est une histoire, celle qu’il a justement commencé par nous raconter, qui surgit en lui, avec tous les détails, elle l’obsède, elle l’envahit, elle ne le lâche plus, elle le séduit par certaines nuances, certains parfums. Bref, c’est plutôt l’histoire qui amorce l’écriture du livre en lui, comme par une sorte de gestation, un peu comme l’association libre de la psychanalyse. C’est après avoir laissé cette gestation se faire en lui qu’il écrit, comme cela, sans plan, sans documentation, mais avec l’impression de toujours suivre un fil. C’est cela qui se sent dans le texte, et qui est si passionnant. Est à l’œuvre une logique incroyable, qui nous conduit à bon port c’est-à-dire dans le vif du sujet annoncé par le titre, à savoir les couples et leur argent, en commençant par d’autres sortes de couples, et surtout par faire saisir à quel point l’histoire singulière de chacun des protagonistes à partir de son enfance et particulièrement de la relation à la mère conditionne les échanges, les rencontres, et ce qui en résulte. C’est pour cela que ce livre est tellement éclairé par l’histoire d’Aldo Naouri, et le personnage impressionnant qu’est sa mère. Une mère qui lui fit faire toutes sortes de petits boulots, à l’adolescence, qui lui prenait ses salaires, mais les lui restitua intégralement pour qu’il puisse faire ses études de médecine. Une mère qui lui enseigna l’essentiel : la non gratuité ! Et aussi la fiabilité !

Evoquant à propos d’un achat de trompette dans le souk de Marrakech, avec un couple d’amis, les « salam’alek » qui sont un rituel important dans les mœurs arabes, et qu’Aldo Naouri sait très bien les mettre en acte lui-même, il rappelle que ce terme vient des populations du désert qui, se retrouvant autour du point d’eau, s’engageaient ainsi à mettre de côté leurs pulsions agressives. « Salam’alek » veut justement dire « paix sur vous » ! L’autre est d’abord toujours quelqu’un de menaçant, un inconnu qui réactualise le noyau paranoïaque que chacun « a cultivé dans son petit âge, au moment où il a conféré à sa mère un statut de toute-puissance effrayante et qu’il a décidé de se méfier d’elle par ses caprices. » Les « Salam’alek » visent « la levée de cette peur irraisonnée ». L’autre, mystérieux et en puissance menaçant, on en aura moins peur en communiquant avec lui en mettant en jeu les fameux « neurones miroirs » et leur rôle dans l’empathie. Et Aldo Naouri ajoute que cet autre est encore plus ressenti comme dangereux quand il est de sexe différent, et que « cette différence semble constituer un obstacle à l’empathie. » La relation à l’autre confronte à la menace à cause de ce qui s’est déposé en chacun de nous dans notre petit âge « par cette maman sorcière si extraordinaire d’avoir pu être aussi puissante, si menaçante, si prévenante, si efficiente et si aimante à la fois. » Donc, Aldo Naouri relie d’emblée chaque relation à l’autre à cette première relation à la mère. Et, à ce propos, soulignons à la suite d’Aldo Naouri à quel point la présence du père auprès de la mère est importante pour imprimer une limite à cette toute-puissance menaçante.

Si, dit-il, la différence sexuelle entre les hommes et les femmes introduit des nuances considérables dans la relation en la complexifiant, en ce qui concerne la durée il ne faut jamais oublier la physiologie de base des échanges, et cette logique du don et du contre-don. Alors même que dans nos sociétés actuelles où le plaisir est privilégié, où il faut à tout prix gagner sans faire d’efforts en direction de l’autre puisqu’on peut le jeter pour en trouver un meilleur, ce qui fonde le lien social est perdu de vue. C’est aujourd’hui, presque partout, la recherche d’un résultat à somme nulle qui prime, en cherchant à gagner en faisant perdre l’autre.

En commençant à entrer au sein des couples sexués, leurs enfants, et l’argent, Aldo Naouri nous rappelle que c’est le père qui pose les interdits. Au cours de son séjour intra-utérin, le corps de l’enfant fait l’expérience de la satisfaction immédiate de ses besoins, et il fait de sa mère l’auteur des oui, et tout ce qui n’est pas oui n’est pas maman, c’est papa. Voilà la triangulation. L’enfant qui naît, peu à peu, va s’apercevoir des limites qui se mettent en place par petites touches au rythme des rituels qu’on lui consacre, et cela introduira un temps nouveau. La question du oui et du non est très importante pour l’éducation, celle qui entre en compte lors de chacun des échanges entre humains.

D’abord, l’argent dans le couple rappelle la mission des hommes de subvenir aux besoins de la famille dont s’occupe la femme, chacun étant gagnant dans l’histoire. La mère du jeune Aldo avait trouvé le moyen de s’assurer cet argent que son mari ne lui rapportait pas toujours en faisant ses poches pendant son sommeil, et allant s’acheter un bijou en or lorsqu’elle avait mis de côté une somme suffisante. Ce bijou, elle pouvait aller le placer au mont-de-piété en cas de besoin. Donc, certes au prix de complications, cette mère réussissait tant bien que mal à faire que son mari assure par son argent les besoins de la famille nombreuse. Cette mère engagera à la mort de son mari ses fils aînés à accomplir à leur tour leur rôle d’hommes précocement en allant travailler, l’un à 12 ans, pour faire vivre la famille en place du père. Voilà, par rapport à l’argent, le rôle des hommes, et les garçons aînés ont eu à le prouver bien plus tôt que d’ordinaire.

De sa singulière curiosité à l’égard des couples parentaux, qu’il peut observer parce qu’il jouit d’une grande liberté dans la petite ville algérienne de son enfance, et aussi à partir de la mise en confrontation incessante entre le couple de ses parents par-delà la mort du père et les parents des enfants de son âge, jaillit sa question sur le travail ou le non travail des femmes. D’autant plus que les larcins que commettait sa mère en faisant les poches de son mari pendant son sommeil pouvaient, nous l’imaginons, susciter chez le petit garçon le désir que sa mère travaille, pour une sorte de solidarité avec le père en danger de castration… Cette mère assure pourtant que les femmes ont toujours travaillé, chez elle, mais sans être rémunérées. Et que lorsqu’elles travaillent, c’est parce que le revenu du mari ne suffit pas. Des paroles qui laissent entendre entre les lignes que l’homme peut ne pas être tout à fait à la hauteur de sa mission de subvenir aux besoins de la famille. Que pour qu’il soit assez puissant, il faut quelquefois, souvent, toujours, que la femme l’aide, vienne à son secours, prouve qu’elle aussi est capable, et même… plus que lui ! Mais cette considération, qui fait insidieusement entrevoir que le phallus dont l’homme est pourvu n’est peut-être pas aussi puissant qu’il le promet, fait craindre qu’en vérité c’est la femme qui l’a, que l’homme ne peut l’avoir que si elle vole à son secours (voler comme l’oiseau, voler aussi la nuit dans les poches, voler la puissance du père pour rester toute-puissante comme la mère des premiers mois du nouveau-né), nourrit l’angoisse de castration de l’homme, en même temps qu’elle certifie que celle qui travaille, en fait, c’est la femme, plus exactement la mère, un travail naturel, énorme, infini, sans autre rémunération que le plaisir époustouflant qu’elle tire des enfants qu’elle a mis au monde et pour lesquels elle croit réussir à maintenir un utérus extensible à l’infini, élargissant dans un temps éternel le régime du oui qui était pour le corps du fœtus le temps de la gestation. Tandis que le non d’origine paternelle est discrédité dans le discours de la mère qui le présente comme la faillite de l’homme, il ne peut pas tout à fait et tout seul subvenir aux besoins de la famille, il ne le peut que si la mère vient à son secours, avec son fantasme fou de perpétuer pour sa progéniture un lieu matériel du « rien ne manque » comme dans l’utérus. Lorsque la mère du jeune Aldo dit à son fils si curieux que, d’une part, les femmes ont toujours travaillé mais sans rémunération, et que si elles font un travail rémunéré, c’est seulement un salaire d’appoint pour le ménage, elle ne fait que certifier aux yeux du futur homme (en lui indiquant ce qu’il a à réussir pour se présenter avec une belle image conforme devant la femme qui l’attend dans le futur) d’abord qu’en quelque sorte celle qui travaille le plus c’est toujours la mère, ceci dans une logique de grossesse éternelle, et que d’autre part l’homme peut toujours faillir à sa tâche donc les femmes dans le couple doivent réparer le manque éventuel qui menace en travaillant elles-mêmes afin d’assurer le régime du non-manque, du oui. C’est intéressant de souligner que cette étrange perception de la pas assurée fiabilité des hommes au sein du couple et de la famille vient en résonance avec la différence sexuelle et le fait que pour les hommes la détumescence suit « infailliblement » l’érection et l’obtention du plaisir tandis que les femmes, elles, restent toujours pénétrables, désirables, et leur plaisir sexuel est même bien supérieur à celui des hommes… Ah ces hommes, leur seuil d’excitabilité sexuelle étant bien plus bas que celui des femmes, à cause de cette animalité qui reste quasiment inchangée depuis la nuit des temps ils sautent sur les femmes, non sans « salam’alek » spéciaux bien entendu, et puis pendant un certain temps il n’y a plus personne… ! Pour l’argent qu’ils « doivent » rapporter à la maison pour que femme et enfants jouissent d’un « rien ne manque », d’un « oui » au principe de plaisir, il y a un intervalle qui menace toujours de s’ouvrir, telle une inquiétante faille que les femmes pensent devoir à tout prix combler ! Pour être, elles, non seulement pénétrables éternellement par leur homme, mais aussi pour leurs enfants pouvant réintégrer un utérus toujours accessible et réintégrable ! Ce fantasme-là, avec l’inquiétante hégémonie du couple mère-enfant dans la société actuelle, ainsi que la non moins inquiétante disparition des pères comme si la menace de leur faillite au sein des couples pouvait être refoulée une fois pour toutes par les femmes par leur travail faisant la preuve qu’à elles-seules elles peuvent encore mieux qu’eux subvenir aux besoins de la famille, vise à assurer la dictature du principe du plaisir dans laquelle les femmes s’assurent d’être les gagnantes dans leur jouissance folle de la toute-puissance sur la défaite des hommes. Dans un système désormais bien rôdé, où sous prétexte d’égalité des sexes (qui nie la différence sexuelle et donc qu’en matière de sexualité ce n’est pas du tout la même chose pour les hommes et pour les femmes, et que la structure de la psyché n’a pas beaucoup changé depuis le début de l’humanité) les femmes sur le marché du travail prouvent qu’elles peuvent gagner autant d’argent sinon plus que les hommes et que dans l’économie de la maison elles déséquilibrent une répartition sexuée des tâches qui s’est faite avec l’invention du couple il y a 15OOO ans, et où un certain féminisme agressif tire à vue, personne ne s’interroge sur la défaite des hommes, et aussi sur leur sexualité ! En vérité, il n’y en a plus que pour les mères, et leur pouvoir fou et fantasmé de maintenir productif et fonctionnel un utérus extensif à l’infini, ce que réalise la société marchande planétaire et le régime de séduction totale auquel sont soumis les enfants dont on attend qu’ils avalent tout en déglutition primaire ! Car dans cette affaire, en vérité ce ne sont pas seulement les pères et leur sexualité d’homme qui passent à l’as dans l’indifférence générale, mais aussi… les femmes, qui sont englouties et assignées à résidence dans la mère, la mère éternellement pleine, grosse, enceinte, et folle de plaisir d’être toute-puissante. Dans cette logique-là, ce qui manque singulièrement, tragiquement, c’est que, peu à peu au cours des premiers mois de sa vie, le petit enfant puisse s’apercevoir que sa toute-puissante mère n’est pas toute à lui comme durant le temps plein et fermé sur lui-même de la gestation, mais qu’une femme se détache de cette mère pour faire couple avec cet étranger au couple mère-enfant qu’est le père, et que la mère aime ! L’enfant a –t-il encore les moyens de devoir accepter que sa mère est une femme pour laquelle sa relation sexuée de couple avec un homme (qui va accéder à son statut de père aux yeux de son enfant en ce sens qu’il va couper le cordon ombilical, qu’il va inscrire un non, un manque, et ouvrir un autre temps ainsi que l’avènement du social par lequel les autres humains et le « commerce » avec eux va pouvoir peu à peu s’inventer) prime, est précieuse, l’arrache à la symbiose avec le nouveau-né dans laquelle elle se perd, elle sombre dans une jouissance folle ? Notre société met tellement au centre l’enfant, en en faisant l’enfant-roi, et donc sa mère éternellement soucieuse de ce qu’il ne manque de rien et que tout lui soit fourni pour qu’il réussisse sans avoir à rien désirer, que le couple sexué femme-homme passe au second plan. Mettre l’enfant et sa mère toute puissance au centre de tout a bien évidemment pour but d’entretenir la société marchande, qui est cet utérus à jamais fonctionnel, fournissant les produits pléthoriques aux consommateurs fœtaux ! La relation sexuée, donc asymétrique, ainsi que la différence sexuelle, sont gommées, au profit d’une recherche du plaisir toujours indexé à la consommation et à une jouissance « tout baigne » immédiate dans le règne du jetable. Le tout petit enfant a-t-il encore la chance vitale et précieuse de voir se détacher de sa mère toute-puissante (et donc menaçante » une femme tenant à être désirable aux yeux de l’homme la désirant, ce couple désirable-désirant étant la possibilité incroyable pour cette femme d’échapper au huis-clos du couple en symbiose mère-enfant, et pour l’homme non seulement de récupérer la femme qu’il désire mais d’accéder à un statut symbolique en inscrivant l’interdit de l’inceste (qui met fin au régime du rien ne manque assuré par une mère toute-puissante pour son enfant) comme fondateur de l’ordre social avec la possibilité de faire couple avec les innombrables autres ?

En tout cas, le jeune Aldo a eu en la personne de sa mère une extraordinaire enseignante en matière de couples formés par les humains, en ancrant la diversité complexe des couples d’autres dans le couple sexué d’un homme et d’une femme, celui-ci étant en quelque sorte enchâssé désormais perversement dans le couple mère-enfant. C’est ainsi que la mère enseigna à son dernier fils que les jeunes filles ne désirent qu’une chose, « rencontrer un homme pourvu d’une situation suffisamment bonne qui leur permettrait de rester chez elle et même d’avoir des domestiques. » Cette phrase est intéressante, car non seulement elle rappelle la répartition sexuée des rôles qui date de la constitution du couple il y a 15000 ans, et toujours d’actualité dans la psyché humaine, fixant comme désirable la femme et comme désirant l’homme, ceci répondant à la différence sexuelle des hommes et des femmes, mais elle laisse aussi passer un désir féminin… de ne pas travailler, puisque ce travail pourrait être fait par des domestiques ! Alors, la situation suffisamment bonne de l’homme servirait à quoi ? Et bien à payer la femme pour son service sexuel ! Et, comme par hasard, ainsi que nous le rappelle Aldo Naouri, le plus vieux métier du monde date aussi de l’invention du couple dans l’évolution de l’humanité ! La femme est payée pour sa désirabilité, le désirant réussissant à l’avoir sous la main lorsque son toujours animal désir sexuel se fait impérieux. La sexualité masculine est évidemment de plus en plus passée sous silence, avec le fait que la rencontre sexuelle entre l’homme et la femme implique que le don de la désirable va de pair avec le contre-don d’argent (ou la bonne situation qu’il peut assurer) de la part du désirant qui s’assure ainsi pour lui-même l’accès sexuel de la femme en question. La sexualité masculine, avec la connotation animale qui va avec elle de toute éternité et pour toujours, avec son bas niveau d’excitabilité et aussi ses passages à vide à cause de la détumescence faisant craindre que la femme se barre pendant ce temps, entre étrangement en résonance avec la mère toujours à portée de mains de la toute petite enfance, mais que l’enfant a eu une angoisse panique de perdre parce qu’elle faisait aussi couple sexué avec le père. L’homme paie la femme, dans le couple sexué qui reste encore maintenant tel qu’il fut inventé par l’humanité, pour s’assurer qu’elle ne partira pas… avec un autre, comme la mère avec le père ! Mais c’est pareil pour la femme. Dans sa toute petite enfance, elle aussi a vécu la folle angoisse de perdre ce qui assurait sa vie lorsqu’elle s’aperçut que sa mère s’absentait en faisant couple sexué avec le père, une faille s’ouvrant pour la toute petite par le fait que la mère s’engageait dans le commerce sexué avec l’autre qu’était l’homme. Le contre-don de l’homme qui a une situation suffisamment bonne pour assurer matériellement la vie de la femme joue, se rythme, avec la faille ouverte par la mère s’absentant pour le « commerce » sexuel avec l’homme, cet autre menaçant qui, en la désirant, rend encore plus menaçante la mère mais finalement bien moins menaçante que lorsque rien ne limite sa toute-puissance. Cette faille ouverte par l’absence de la mère dans le couple qu’elle fait avec sa fille parce qu’elle s’engage dans l’autre couple, sexué, qu’elle fait avec l’homme, ouvre un désir de plénitude qui se creuse en la fille. Elle s’identifie en se creusant à cette femme qu’est aussi sa mère lorsqu’elle s’éloigne de sa fille (avec laquelle elle était en symbiose) pour vivre une rencontre de couple sexué. L’homme qui a une situation suffisamment bonne vient, par un contre-don suffisant, redonner à la femme ce qu’elle a perdu avec le détachement de sa mère, et que Lacan nomme objet a. Objet a que l’homme aussi a perdu dans sa petite enfance pour la même raison que la fille. L’asymétrie sexuelle entre hommes et femmes vient juste de la différence anatomique, du fait que la sexualité masculine a un niveau d’excitabilité bien plus bas que celle des femmes, et que l’invention du couple lui permit d’avoir à disposition une femme, celle-ci y gagnant aussi en retrouvant dans cette affaire, voire cette tractation et transaction, cette jouissance incroyable et infinie du temps de la symbiose avec la mère. C’est pour cela que Aldo Naouri nous rappelle l’enseignement de la psychanalyse : homme et femme se marient toujours avec leur mère. Mais, par mère, il faut entendre la mère de bien avant l’Œdipe, peut-être de la fonction pleine du temps de la gestation lentement perdue avec la naissance. Mère de la totalité perdue, du temps où rien ne manquait, où la situation était merveilleuse, ce qui entre en résonance avec la situation suffisamment de l’homme qu’attendent toutes les filles d’après ce qu’enseignait à son fils la mère d’Aldo Naouri.

La généralisation du travail des femmes, explique Aldo Naouri, a modifié de fond en comble la condition dans laquelle elles avaient été tenues. Il se pose la question de la spécificité du travail féminin. Et il constate que, comme par hasard, il a longtemps été cantonné aux secteurs d’activité dérivant de la gestuelle et des compétences maternelles, y compris lorsqu’elles étaient institutrices. Là, une question peut surgir ! A côté d’un travail qui dérive des compétences maternelles, donc qui renforce l’image de la mère aux yeux des enfants, une mère encore plus attachée à ce que rien ne manque à ses enfants, une mère qui assure le oui, ne pourrions-nous pas déceler un tout autre aspect du travail féminin ? Un travail par lequel les femmes pourraient, au contraire, s’assurer d’être… désirables aux yeux des hommes, en se donnant les moyens de cultiver leur image ? Un travail au service de leur désirabilité au sein du couple en puissance qu’elles forment avec les hommes désirants ! Ce serait une manière de reconnaître la sexualité masculine, et le « commerce » sexuel entre hommes et femmes… Mais là, on aurait trop peur, dans notre société si politiquement correcte et moralisante qui veut faire croire à l’égalité des sexes qui n’est pas la même chose que l’égalité des droits pour chaque humain, d’un investissement féminin dans le travail en vue de faire « commerce » avec l’homme afin que chacun y gagne selon la logique du don et du contre-don…

La mutation de la société par l’entrée des femmes sur le marché du travail prend son essor, rappelle Aldo Naouri, lors des Trente Glorieuses, même s’il a depuis toujours existé dans les classes défavorisées. Mais, une fois rentrées chez elles, le travail de la maison attendait toujours ces mêmes femmes, sans aide de leur compagnon. Aldo Naouri nous dissuade de mettre trop vite sur le tapis la domination masculine asservissant depuis toujours les femmes : ce serait faire table rase de la différence sexuelle. Reste très actuelle dans la psyché humaine, qui est extrêmement lente à se transformer, cette « créativité » assumée dans l’évolution de l’humanité de façon relativement égalitaire, se confondant avec la procréation côté féminin et se mettant en place avec le travail du côté masculin. Ceci est profondément inscrit dans les esprits, écrit Naouri, à cause de la prégnance du religieux dans nos manières de penser : Dieu avait lancé cette malédiction à Adam, « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front ! » (pour avoir de quoi non seulement assumer les besoins d’une famille mais aussi une femme pour ses besoins sexuels ?), et à la femme « tu mettras au monde tes enfants dans la douleur » qui est une traduction erronée, car l’hébreu dit « Dans la tristesse tu mettras au monde des fils ! », ces fils qui quittent tous leur mère pour une femme. Très intéressant, ce fils qui quitte sa mère, donc qui ne reste pas à rivaliser avec son père pour avoir la mère, ce fils qui se détourne de la mère pour la laisser dans le couple sexué qu’elle fait avec le père, ce fils que la mère ne peut retenir auprès d’elle comme mieux que son mari !

Aldo Naouri souligne un détail important. Quel a donc été l’intérêt de la femme dans le fait d’aller travailler comme l’homme, alors même que ce travail se fait à la sueur du front comme le dit la malédiction lancée par Dieu sur Adam ? Car cette démarche n’a pas pu se faire sans avoir l’attrait d’un certain bénéfice ! Comment cette démarche s’est-elle accommodée de l’aventure de la maternité ? Le développement industriel a, dans cette affaire, ouvert une opportunité aux femmes ! Le développement industriel va de pair avec l’extension du travail féminin. Bien sûr, le travail a été un vrai révélateur pour les femmes, qui ont pu prouver qu’elles étaient équivalentes aux hommes, bousculant la hiérarchie des sexes fondée sur la différence de force physique. Par leur travail, les femmes ont élargi l’horizon de leur plaisir. Elles ont accru le plaisir lié à la possibilité d’être mère par celui de leur potentiel créatif dans le travail. L’homme, dans le commerce sexuel avec la femme, ne peut donc plus faire valoir son travail ! Difficulté pour lui ! Quant aux enfants, la mère, absente par son travail, « ne constitue plus la relation à son enfant comme la seule source de son plaisir », et « le sort de l’enfant ne peut qu’en être modifié ». Les messages du monde environnant seront bien plus puissants, l’enfant tirant de lui de plus en plus son sentiment de sécurité, ce qui introduit l’inconvénient de le rendre si sensible aux effets pervers de la société de consommation… La femme qui désire par dessus tout se construire une image de parfaite adaptation à cette société va aussi faire que ses enfants soient des objets sans faille et sans défaillance dans cette même société.

Qu’elles travaillent ou pas, il est cependant « incontestable qu’elles continuent toutes de le vivre sur fond de leur inaliénable pouvoir de mettre au monde des enfants. » La toute-puissance des femmes qui vient de leur possibilité anatomique de procréation ne jette-t-elle pas un handicap sur la sexualité masculine ? Si bien qu’avec les prouesses technologiques, elles peuvent même se passer de toute relation sexuée avec eux pour la procréation ?

Se déploie, poursuit Aldo Naouri, l’histoire de l’éternelle lutte des sexes entretenue par une interrogation inachevée sur la place respective des parents, alors même que nous savons aujourd’hui que le placenta et le cordon ombilical sont d’origine paternelle exclusive ! L’homme n’a jamais cherché à sortir du doute qui entache son accès à la paternité : dès lors que la femme est devenue mère, ne se battrait-il pas assez en tant que désirant face à la désirabilité de la femme ? Ou bien y aurait-il, dans une société de consommation, tout intérêt à faire primer le couple mère-enfant en mettant au centre de tout le consommateur par excellence qu’est l’enfant qui ne doit manquer de rien ? L’homme ayant maintenu longtemps la mère des enfants dans une sujétion économique ne peut plus maintenant manifester ainsi sa désirance avec l’avènement de l’ère industrielle où, moins que jamais, il ne peut espérer avoir le même statut qu’elle qui, en plus d’être toute-puissante par la procréation peut être mieux que lui dans le travail ! Mais ça, ce n’est valable que si la femme se définit, dans un goût exorbitant du pouvoir où son narcissisme y trouve son compte, exclusivement par la maternité, et jamais en terme de sexualité, en termes de désirabilité aux yeux d’un homme, comme si déjà dans sa petite enfance n’avait pas fait le poids un père qui l’aurait sauvée de la toute-puissance de sa propre mère folle de sa capacité de procréer et donc d’être supérieure ! Une castration originaire n’est pas passée par là… Le travail féminin ne servirait alors qu’à augmenter une toute-puissance des femmes ancrée dans la capacité de procréation, et non pas à la créativité en matière d’image entretenant sa désirabilité aux yeux de l’homme désirant. Aldo Naouri souligne d’ailleurs que le travail des femmes augmente souvent le plaisir qu’elles ont à se dévouer totalement à leurs enfants ! Et donc à se voir toute-puissantes dans le miroir ! Et en négligeant leur désirabilité dans le couple sexué homme-femme. Ses enfants, son œuvre, ses beaux objets, excluant l’enfant qui habite aussi l’homme… Travailler pour entretenir et développer aussi leur désirabilité en direction du couple sexué et du commerce sexuel avec l’homme, au contraire de la totalité folle qu’elles incarnent dans la maternité éternelle, fait sentir le manque en elle, le fait que cette désirabilité ne va pas de soi, qu’elle se crée en vue d’une relation de couple dans laquelle la sexualité différente du partenaire masculin est reconnue et importante. Travailler pour la création de cette désirabilité ne serait-elle pas l’équivalent de ces « salam’aleck » dont parle Aldo Naouri lors des marchandages de la société arabe ? Une chose est l’entretien pour la femme de sa désirabilité avec l’argent rapporté à la maison par le mari à la situation suffisamment bonne, dans le cadre du toujours actuel désir de rencontrer le Prince Charmant de la part des filles, car ceci entretient une parfaite ambiguïté jamais tranchée entre la désirabilité de la mère et celle de la femme. Autre chose est la création toujours active de cette désirabilité en allant travailler, pour cette femme, car alors elle le fait parce que cette désirabilité ne va jamais de soi (comme au contraire celle de la mère va de soi), elle est toujours à renouveler en exploitant des ressources insoupçonnées, et elle remet à sa place la différence sexuelle, ainsi que la reconnaissance de la sexualité de l’homme. En quelque sorte, en se mettant sur le marché du travail, la femme se remet rythmiquement aussi elle-même sur le marché sexuel au sein du couple qu’elle forme avec un homme sur la durée (ou non, mais la durée indique une réussite dans la créativité !). Créativité de la désirabilité : désir du désir du désirant à orienté vers elle pour le « commerce » sexuel au sein de leur couple ? Qui donne ou pas lieu à la naissance d’enfants.

Donc, Aldo Naouri souligne la mutation de la société avec l’ère industrielle et l’entrée des femmes sur le marché du travail, avec le changement du statut de l’enfant. Il insiste sur le fait que, dans le couple sexué (mais c’est vrai dans toutes les autres sortes de couples), d’inévitables malentendus et complications surgissent du fait que chacun des partenaires a une histoire différente. Et l’argent est toujours le nerf de la guerre… ! L’argent n’est là que pour servir de moyen terme à ce qui revient à la surface et dans l’actuel depuis le fin fond de l’aventure individuelle de chacun des partenaires. Mais, ajoute-t-il, impossible d’affronter l’autre si on ne s’aime pas un tant soit peu ! Si l’homme, aujourd’hui, se sent souvent dévirilisé lorsque dans le couple la femme gagne plus que lui, ne serait-ce pas parce qu’aucun des deux partenaires n’a réussi à évacuer le Prince charmant ?

En tout cas, dans ce livre passionnant à lire, comme chacun des livres d’Aldo Naouri, il nous est enseigné, souvent dans le sillage du récit d’une histoire personnelle très singulière dont l’effet est de nous inviter à interroger à notre tour notre propre histoire, nous nous rendons compte de l’importance des réalités psychiques découvertes par la psychanalyse. Au sein de l’attelage désirabilité-désirance à la gestion si difficile et délicate, il s’agit d’entendre le profond bouleversement que provoque la rencontre, tout cela se faisant toujours sur un fond datant de notre petite enfance. L’ancien petit garçon, qui dans ses premières années a vécu sa mère comme effrayante à force d’être toute-puissante, ressent dans sa phase oedipienne une intense angoisse de castration le forçant à se détourner par crainte d’être castré par son père. Cette intense angoisse de castration laisse pourtant entendre entre les lignes le silence de la mère à propos de cette désirabilité qu’elle tiendrait plus que tout à entretenir aux yeux du père, comme si aux yeux de son garçon elle ne faisait jamais entrevoir d’autre intérêt que celui, total, qu’elle a pour lui. Et c’est donc le père réel, le désirant, qui fait craindre la punition au petit garçon s’il maintient son désir de la mère, et non pas un interdit qui serait déjà dans le discours de la mère et se manifestant par une désirabilité se détournant de son enfant pour se tourner vers le père ! On a toujours une mère privilégiant plus que tout le couple mère-enfant, comme prête à sacrifier ou à mettre plus bas dans un rapport hiérarchique le couple sexué femme-homme ! D’où l’intense angoisse de castration que le garçon va conserver toute sa vie, et qui vient du fait que rien n’est venu faire tomber la toute-puissance et la folle attractivité de la mère !

L’ancienne petite fille, elle, est travaillée par une autre problématique, l’envie du pénis, le fameux penisneid de Freud. Dans le risque de confusion et de fusion avec la mère pour laquelle elle brûle d’amour et à laquelle elle est identique, elle veut comme son frère (et son père ?) avoir un pénis pour être différente, échapper au risque d’être absorbée par sa mère, d’être son clone, son ombre. Ce penisneid ne disparaît jamais et les filles ont toute leur vie une relation difficile avec leur mère. Cette obsession de l’envie de pénis dépend de la mainmise de la mère sur sa fille, et si elle a pu être tenue en respect et combattue par le père de la fille. Si la fille est tout entière livrée à sa mère, son envie de pénis sera très intense. Mais évidemment la question du père combattant la mainmise de la mère sur la fille (et c’est pour cela que, comme le rappelle Aldo Naouri, la disparition du statut du père comme chef de famille est préoccupante sous couvert de l’égalité des sexes dans la famille, la différence sexuelle passant à l’as) a surtout sa raison d’être dans le fait que cette mère privilégie son couple mère-fille, son couple mère-enfant ! Car, comme pour le fils, si cette mère se détache du couple qu’elle fait avec sa fille par le simple fait qu’elle « privilégie » sa désirabilité dans le cadre du couple sexué qu’elle fait avec l’homme (ce qui est le socle de la construction du social et de l’accès de l’être humain à la dimension d’autres !), cette fille verra son angoisse d’être le clone de sa mère considérablement diminuée, tandis qu’elle sera intéressée, passée la douleur de la perte et d’une castration originaire, par l’aventure sexuelle du couple parental devenant couple formé par deux autres inconnus sur ce terrain-là. Une ouverture incroyable sur le commerce des couples humains dans toute leur diversité !

Un livre qu’il faut absolument lire, tellement il nous évoque une autre menace qui s’ajoute à celle de l’avenir écologique de la planète, pourtant très inquiétante : la menace liée à l’effacement de la différence sexuelle, à l’anéantissement du pôle paternel, à la sacralisation du lien mère-enfant, au surinvestissement de l’enfant, à la promotion du travail féminin dans le sillage d’un discours féministe extrême. Cette menace étant liée au fait qu’alors les femmes sont livrées à leur mère, avec toute les conséquences de l’enfermement qui les attend. Plus que jamais, le couple sexué doit réapprendre que la base du social se fait dans une logique de don et de contre-don qui a été institué il y a très longtemps lors de l’invention du couple, sur la base de la différence sexuelle entre homme et femme et de la loi de l’interdit de l’inceste !

Alice Granger Guitard



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