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Demain, si Dieu le veut, Khadi Hane

Editions Joëlle Losfelf, 2015

dimanche 11 octobre 2015 par Alice Granger

Par ce roman, Khadi Hane revient dans son Sénégal natal, à Dakar, et laisse lentement la question politique se poser à travers le récit de l’histoire tragique de Joseph Diouf, mis en prison parce qu’il a tué l’assassin de son frère aîné Patrick. Cet assassin est un patron Chinois qui employait le frère aîné dans son entreprise de poisson et qui l’a balancé à la mer alors qu’il ne savait pas nager parce qu’il commençait à avoir un sursaut… politique sur la présence massive de ces Chinois en Afrique et en particulier ce patron qui détourne pour l’exportation tout le poisson qui jusque-là était la nourriture de base des Sénégalais. Patrick s’est révolté contre le fait que les Sénégalais étaient, depuis la main-mise des Chinois en Afrique, privés de leur nourriture de base, et cette révolte a pris la forme d’une petite soustraction de poissons, lorsqu’il travaillait sur le bateau, afin d’en faire profiter des Sénégalais. Le geste politique de Patrick reste pourtant longtemps en arrière-plan du roman. L’auteur prend le temps, dans ce labyrinthe d’où il semble impossible de sortir, de longuement nous décrire les conséquences, pour la famille, de la disparition de Patrick. Dans la prison, il n’y a plus rien d’humain, mais pendant vingt-cinq années le prisonnier n’a plus qu’à suivre ce qu’on décide pour lui. Une amitié homosexuelle rend plus vivable l’incarcération jusqu’au jour où ce compagnon disparaît par suicide sans un mot pour lui. La question politique, qui tourne autour du fait que, pour de l’argent, la nourriture de base d’une population lui est arrachée et qu’à la place on lui impose de consommer une camelote faite à la va-vite et qui rapporte beaucoup d’argent ici aux Chinois, surplombe le roman sans pourtant s’imposer comme le sujet principal.

Car le malheureux protagoniste du roman semble retenu dans ses problèmes personnels, familiaux, affectifs, ressassant un désamour maternel à son égard parce que celui qui comptait pour la mère, c’était Patrick le fils aîné. De sorte que c’est quelqu’un qui reste encore et toujours à attendre que quelqu’un vienne lui dire qu’il l’aime, par exemple en écoutant le récit de sa vie tragique, à sa sortie de prison, et qu’il est venu à Paris pour soigner ses problèmes de prostate. On dirait qu’il échoue à vraiment prendre, comme un passage de témoin, à son compte la révolte politique de son frère aîné, en restant prisonnier de quelque chose d’affectif.

Khadi Hane nous raconte donc pourquoi le meurtre de Patrick par son patron chinois est catastrophique pour cette famille, non seulement sur le plan économique, mais aussi pour le jeune Joseph, qui n’est pas encore un adolescent, qui lit dans toute sa violence à travers la douleur inconsolable de sa mère la préférence qu’elle a pour son fils aîné. Le fils cadet est-il de manière implicite mis en demeure de prouver que lui aussi compte, et en prison il comptera effectivement pour elle, en lui manquant comme son frère aîné, et comme le père qui était parti ! L’amour maternel se tourne enfin vers lui, en prison comme son frère est dans la tombe, rejoignant en quelque sorte ce frère en vengeant son assassinat. Coïncidence entre les deux frères par la résonance entre prison et tombe, au risque que la question politique effleurée par le frère aîné reste vingt-cinq ans immobilisée. C’est-à-dire qu’en désirant venger son frère pour avoir lui-aussi, comme ce frère, droit à l’amour maternel, qui équivaut à une sorte de suicide collectif, il perd de vue ce pour quoi son frère est mort, à savoir son acte de rébellion, de non soumission au pillage de l’Afrique par ces nouveaux prédateurs, les Chinois, un acte certes individuel, et risqué, mais soulignant une structure psychique non passive, qui ne se laisse pas faire. Joseph Diouf aurait été infiniment plus subversif, insoumis, intelligent, en ne tuant pas le patron chinois assassin de son frère, mais en prenant la relève de son frère dans l’acte d’insoumission et de rébellion. Au moins dans sa tête, puisqu’il est encore très jeune. Son acte est suicidaire en ce sens qu’il le prive pour vingt-cinq ans du pouvoir de se révolter au moins psychiquement face aux nouveaux prédateurs de l’Afrique, et même d’arriver un jour à se sevrer de cette consommation de masse qui rend si forts et si riches ceux qui fabriquent la pacotille.

Si Patrick, le grand frère, avait une place si importante aux yeux de la mère, et donc aussi pour son petit frère, c’est à cause de l’absence du père, qui est parti avec une autre femme. Le frère aîné, du fait de cette absence du père, devient chef de famille et est conforme aux yeux maternels, lui il ne s’en ira pas ! Avec l’arrivée des Chinois et de leurs textiles bon marché qui a provoqué la faillite du magasin de vêtements de la mère, le fils aîné va réussir à faire vivre la famille avec son salaire. D’abord, en place du père et peut-être tellement plus fiable que lui, le fils aîné s’occupe du magasin de vêtements avec la mère, il assume notamment la gestion, et tout va bien avec ce tandem, la mère peut grâce à lui se relever du départ du père. Puis, avec la faillite de ce magasin, le frère aîné va travailler sur le bateau du Chinois pour la pêche et l’exportation du poisson sénégalais, tout en risquant à chaque instant de glisser et de se noyer parce qu’il ne sait pas nager, comme une grande partie de jeunes Sénégalais qui travaillent avec lui. Ce salariat abominable est de l’esclavage, est perdue la joie de travailler comme c’était le cas dans l’organisation traditionnelle ! Cependant ce travail de survie permet non seulement à sa mère et son petit-frère de vivoter, mais il a des projets de mariage. Sauf que, sans doute, ce Patrick trouve inadmissible cet esclavage, ces conditions de travail, et peut-être aussi cette ère de consommation de masse qui étale à Dakar ses produits faits à la va-vite par les Chinois, ses contrefaçons. En subtilisant un peu de poissons à son patron chinois, Patrick a peut-être tenté de faire valoir une faim qui ne soit pas celle du consommateur de masse pris au piège du jetable ! Une faim qui retrouve par cette part de poisson revenant aux Sénégalais spoliés une dignité, juste une minuscule fenêtre par laquelle on pourrait les apercevoir comme n’étant pas des pigeons.

La mère, inconsolable de la mort de son fils aîné chef de famille qui rouvre la plaie du départ du père, non seulement commence par refuser de laisser partir le corps de ce fils, mais oublie que le fils cadet a lui-aussi perdu son frère. Jean, le nouveau compagnon de la mère, avait assuré une présence masculine à la maison, mais sans jamais enlever à Patrick le poids de son devoir de chef de famille en place du père défaillant et déserteur. La mort de Patrick, celui qui par son salaire gagné chez les Chinois assurait la survie de la famille et la possibilité pour le petit frère d’avoir une autre vie en faisant des études, fait encore plus ressortir le fait que Jean reste en arrière, dans cette famille, tout en étant une présence attentive et rassurante. Deux disparitions se soudent, celle du père et celle du fils aîné, instaurant un deuil inconsolable sur la famille. Pèse sur le fils cadet restant un poids gigantesque, même s’il est encore un enfant, le fait de devoir être à la hauteur, ceci toujours par rapport à un père déserteur ! Finie la perspective d’une autre vie, par les études, il devra être à son tour, comme son frère, chef de famille. C’est par un même deuil incommensurable qu’il est soudé à sa mère, et peut-être se soustrait-il à elle par son acte de vengeance qui le conduira en prison, ainsi il n’aura pas à lui obéir, à être chef de famille, il désertera aussi. Et, dès le jour des funérailles, il promet de tuer le patron chinois contre le désir de sa mère qui veut à la maison sans doute même au cœur de sa douleur un nouveau chef de famille ! Il dit personnellement au Chinois, lorsque celui-ci, avec un cynisme incroyable, vient dire à la famille qu’il est désolé de cet… accident, qu’il le tuera. La mère, bien sûr, cherche à dissuader son fils cadet de commettre un acte qui le priverait de liberté, mais aussi d’advenir à la place occupée par son frère, et avant par le père.

Il y a donc cette absence du père, qui fait prendre au fils aîné une importance inouïe auprès de la mère, par-delà la présence masculine du compagnon Jean. Et, auprès du fils cadet, ce fils aîné qui lui promet une autre vie est aussi paradoxalement très rassurante, pour lui pas de souci, le frère aîné n’a pas le choix et se sacrifie, mais le cadet voilà, la liberté est à portée de mains… Donc, ce fils cadet, même en prison, et même à la sortie lorsque dans ce parc Montsouris à Paris il espère encore une présence humaine grâce à laquelle il ne mourra pas tout de suite, fantasme toujours tel un enfant que quelqu’un lui facilitera la vie, la lui ouvrira et la prolongera même au seuil du suicide et des problèmes de santé ! Si Dieu le veut, donc un événement sur lequel lui-même n’a pas de prises, quelqu’un viendra le saisir au bord du gouffre. C’est, en prison, Ching, qui a, comme par hasard, des yeux de Chinois, qui par leur relation homosexuelle le retient au bord du gouffre de la détention inhumaine. « Allongé contre lui, j’avais retrouvé le réconfort perdu avec la mort de mon frère. » « Savais-tu, maman, que son visage m’apparaissait chaque fois que je fermais les yeux, blotti contre le corps de Ching dont les petits yeux étirés rappelaient ceux en train de s’éteindre du Chinois. » Egalement, derrière, bien sûr nous percevons toujours l’ombre du père, un sauveur qui se sauva et contre lequel un ressentiment muet couve, face à une mère pour laquelle le fils est tout lorsqu’il assume le rôle de chef de famille, sacrifice de ce fils même avant qu’il aille travailler chez les Chinois. Il se sacrifie, et sa mère l’aime… Le fils cadet tue le Chinois pour que sa mère l’aime aussi, et le prouvera en venant le voir en prison chaque semaine, se souciant de lui, jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus venir.

Lorsqu’il est en train de sortir de prison, on le félicite, il a été un prisonnier modèle. Nous sentons qu’il s’agit d’un homme qui, d’une certaine manière, laisse l’extérieur organiser sa vie, comme en prison il n’a qu’à se laisser faire. Comme, du temps où son frère aîné était encore là, c’était lui qui avait décidé que d’accord, pour lui-même plus rien n’était possible, mais son petit-frère sera sauvé, fera des études ailleurs. Donc, voici un homme qui, au cœur de cette tragédie sénégalaise, tandis qu’en politique les successeurs de Senghor se sont peu souciés du sort de la population en faisant leurs affaires avec les nouveaux prédateurs en particulier Chinois et en laissant terriblement se dégrader la capitale Dakar au point qu’elle semble une vaste poubelle à ciel ouvert, se sent en quelque sorte pris en mains par ce frère aîné, figure paternelle idéale. On imagine que, paradoxalement, par ce frère aîné protecteur, il n’est pas tout à fait dans la réalité tragique de la ville, même s’il voit ce frère revenir de ce travaille d’esclave sur le bateau. Ce qui est incroyable, et très révélateur, est ce qu’il récupère en sortant de prison, qui était dans ses poches et qu’on lui avait confisqué il y avait vingt-cinq ans ! Une montre Rolex, une vieille ceinture Dolce Gabbana, un stylo Dupont, des lunettes de soleil Chanel, des lacets de baskets Adidas, une casquette Michael Jordan, un couteau suisse, et tout cela made in china, c’est-à-dire de la contrefaçon ! Au moment de son entrée en prison, lorsqu’il étrangle le Chinois et en tire d’ailleurs une jouissance fabuleuse (au point qu’en prison la tentation de réitérer cet acte pour obtenir à nouveau cette jouissance le prendra souvent), c’est un jeune homme totalement addict aux marques, un parfait consommateur de ce que fabriquent à la va-vite les Chinois. Sa contradiction est abyssale ! D’un côté il décidait de tuer le Chinois assassin de son frère, en n’ayant pas forcément compris l’acte de rébellion de son frère à l’égard des prédateurs qui ont pris la nourriture de base des Sénégalais, et de l’autre c’est le client le plus soumis aux marques que ces mêmes prédateurs fabriquent en contrefaçons ! En récupérant ces objets d’une autre époque, il aurait pu avoir une réflexion politique sur sa passivité de consommateur faisant l’enrichissement colossal des fabricants ! Mais non, ce qui lui revient à la mémoire, c’est sa mère en deuil, « Je marchais à côté d’elle, sa main sur la mienne… » Ils suivaient le corbillard du frère jusqu’au cimetière chrétien. « Dès l’annonce de la mort de son fils, elle s’était enfermée dans le silence, détachée de tout ce qu’avait été sa vie… Quand ensuite on apporta ce qui restait du corps de Patrick, le monde avait fini de basculer. »

Jean, le compagnon de la mère, peine à imposer sa présence masculine dans la famille, tellement la douleur de la mère, celle provoquée par le départ du père et puis celle provoquée par la mort du fils aîné, tient en elle la première place, et a un effet castrateur. Cependant, les paroles de Jean ont marqué le fils cadet. « Toujours ébahi par ma découverte de Chinatown, je me retournai encore, visitai du regard la devanture des magasins chinois, envahis d’un monde fou qui reprenait vie au fur et à mesure que nous nous éloignions, puis je m’arrêtais sur Jean. Lui connaissait l’histoire de ce quartier. Combien de fois je l’avais entendu regretter l’époque où ce quartier, devenu le point de chute des Chinois, avait abrité des maisons de standing réputées pour leur confort, que le premier président sénégalais avait fait construire avec l’expansion de la petite bourgeoisie dakaroise ! Très souvent en colère contre le nouveau régime, peu de fois rassuré par les suites de la venue à Dakar de bon nombre de paysans, Jean ajoutait que si Senghor était encore là, la capitale ne serait pas le foutoir qu’elle est devenue. » D’une part, Joseph affirme que de grandir dans cet environnement lui avait forgé un caractère revendicatif, le faisant intervenir dans les discussions politiques, et d’autre part il est quand même ce jeune homme qui veut sur lui, comme un jabot phallique à exhiber, toutes ces contrefaçons de grandes marques produites par les Chinois ! La vraie discussion politique n’aurait-elle pas dû commencer par un sevrage à l’égard de ces contrefaçons, dont nous imaginons que les porter lui permettait de … jaboter comme le pigeon du parc Montsouris ? La conscience politique ne débute-t-elle pas par une révolution logique, en s’écartant de la logique qui permet aux prédateurs et autres multinationales de tenir leurs pigeons juste par leur addiction narcissique au jabotage, au fait de dire, voyez comme je suis beau avec tous ces objets de marque, ces signes clinquants de pseudo-richesse qui fait ressembler aux vrais nouveaux riches !

Car ce pigeon qui jabote, dans le parc de Montsouris, est une trouvaille de Khadi Hane ! Et oui, la conscience politique, et la possible révolution dans son sillage, commence à voir vraiment les pigeons qui se font avoir, qui assurent les fonds de commerce des multinationales : ces pigeons qui, avec les marques contrefaites sur le dos, s’éternisent en jabotages, en naïves prétentions d’être reconnus comme beau avec toute cette pacotille qui rapporte bonbon à leurs fabricants, permettant le nouvel esclave moderne !

Comme l’indique le titre de ce roman, « Demain, si Dieu le veut », c’est encore d’une manière passive que le prisonnier libéré à l’âge de quarante-deux ans soumet la décision de vivre ou de se suicider à l’hypothétique survenue devant lui d’une présence humaine amie, tel le grand frère sauveur, tel un père idéal. L’ombre du père est toujours là, mais comme la mère l’aurait voulu, et à défaut d’avoir pu le garder, elle eut un fils aîné tellement plus conforme. Le roman commence ainsi : « Il y a longtemps, mon père me confiait qu’il existait à Paris un endroit derrière un buisson, avant-goût de paradis, qu’on ne voyait qu’une fois, parce que les hommes y allait pour mourir. Cet endroit se trouvait quelque part dans le parc Montsouris, disait-il, caché entre deux allées où le promeneur se laissait conduire au gré du vent, pendant que le mourant s’offrait son dernier aparté avant d’en finir avec la vie. » C’est là qu’à sa sortie de prison il se trouve, couché dans l’herbe mouillée, « avec tout près de moi un pigeon dont le jabotage se substituait à ma chanson funèbre d’homme ordinaire. » Le jabotage du pigeon reviendra plusieurs fois dans ce roman ! Le pigeon, et son addiction au jabotage ! Voilà : tant qu’il y aura des pigeons, et que leur jabotage laissera encore beaucoup de temps lucratif à la production de pacotille (au temps du commerce triangulaire, les pacotilles servait aux négriers à payer les Africains qui leur vendaient des esclaves noirs), la politique sera difficilement accessible à une grande partie des habitants du Sénégal, d’Afrique, et de la planète !

Le roman de Khadi Hane brille par cette trouvaille du pigeon qui jabote !

Alice Granger Guitard



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