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Rien qu’une femme - Francis Carco
samedi 10 décembre 2011 par Lionel-Edouard Martin

Francis Carco, Rien qu’une femme, éditions du Sonneur, 2011

Francis Carco, Rien qu’une femme, éditions du Sonneur, 2011

 

De Francis Carco, qui connut son heure de gloire entre les deux guerres, que reste-t-il aujourd’hui que cette ariette : « C’est le pays de Gérard de Nerval / Avec ses bois, ses sources, ses prairies / Ses horizons chargés de rêverie / Où le cerf brame, et fait, de val en val / Comme un caillou ricoche au clair de lune, / Retentir sur l’eau qui dort, tantôt l’une / Tantôt l’autre des voix que l’écho multiplie » et quelques titres, Jésus la Caille, L’Homme traqué, glanés dans les histoires de la littérature et les bouquineries d’occasion[1] ? C’est que le temps a fait durement son œuvre, et que la production romanesque – pléthorique – de l’ami de Colette et de  Katherine Mansfield n’a pas trouvé gain de cause dans nos mémoires, tant le roman se périme vite dès qu’il est à la trop grande remorque d’une époque et que son originalité, thématique ou stylistique, ne nous est plus guère perceptible – si jamais elle le fut, puisqu’on ne lit guère, chez Carco, et à tout le moins dans Rien qu’une femme[2], de ces innovations littéraires dont les années 1920 furent pourtant si fertiles[3] et que retrace, pour partie, la mythique Anthologie de la nouvelle prose française, publiée par Kra en 1926 (où notre auteur ne figure pas).

Académisme ? Francis Carco, de l’Académie française, comme René Boylesve, comme  Marcel Prévost, comme Henri Lavedan, comme Henri Bordeaux, comme Paul Bourget, à peu près dans les mêmes eaux – tous si mortellement immortels que personne ne les lit plus, à tort ou à raison –, mais académisme de 1920, pourvu de ses formes propres. Rien qu’une femme est bien loin de l’argot gouailleur de Jésus la Caille, ou de la sécheresse de L’Homme traqué – qu’on en juge : « Ô lendemains qui succédez aux nuits les plus voluptueuses, n’avez-vous pas comme un amer plaisir à diminuer tout ce qui fut l’objet d’une ardeur passionnée, à en éteindre la flamme, à dégager je ne sais quelle caricature de l’être qu’on a chéri ? » (p. 128) – même si quelques dialogues font entendre à l’occasion, pour faire bonne mesure et sonner juste, des voix interlopes : « Même que c’est une histoire de femme […]. Ben mon vieux, qu’est-ce que tu veux ? Je m’étais laissé emberlificoter par une bougresse et enfin… S’pas ? Il a ben fallu qu’on s’ôte de là. Figure-toi que la Patronne nous avait chopés… » (p. 144). Ne manque parfois, derrière, que la rengaine pour qu’on puisse se croire dans une chanson réaliste à la Fréhel.

Bref : on aurait pu, sur ces bases, refermer le livre dès les premières pages.

Mais.

Mais c’est bien le moindre paradoxe de cette prose un peu datée que de nous tenir éveillés, voire en haleine, moins sans doute par sa manière[4] que par sa matière. Tout simplement parce que cette histoire d’un autre siècle, – une histoire telle que notre propre siècle n’oserait plus en raconter, tant nous paraissent éculées ces amours ancillaires et précoces (les Goncourt, quand même ! et Radiguet, et Le Blé en herbe !) – parvient encore à nous emporter dans un de ces mouvements d’empathie vieux comme le monde, ressource de tout bon roman dès lors qu’on s’y abandonne, et qu’on lit d’une traite ce qui relève, ici, d’une intrigue assez ténue, mais sous-tendue par une scrutation psychologique de belle acuité,  dont  on se jurait pourtant, mais un peu tard, qu’elle ne nous prendrait plus. Quelque a priori qu’on puisse avoir – et même cultiver – à l’endroit d’une littérature sans doute inactuelle dans son écriture, on est emporté, on veut savoir comment va se dénouer cet entrelacs de caractères où s’entremêlent Claude, Mariette, la Patronne, Fernand, Maxime, tous personnages assez typés pour nous tenir captivés par leurs démêlés ; et ce, d’autant que la fin, qui n’est pas à proprement parler un dénouement, vient éclairer tout ce qui précède par un de ces jeux de miroirs où se reconnaît le grand compositeur, en invite à tout relire sous l’angle du nouveau reflet révélé in fine

En un mot, on se fait avoir, avec Rien qu’une femme, comme par un joueur de bonneteau dont on connaît la triche, et c’est bien là le tour de force de Carco que de réussir à nous arracher à nos présupposés – que de tout bonnement nous rendre un regard de vivant sensible à la pâte humaine, bonne ou mauvaise. Cette pâte-là s’avale d’une traite, elle a le goût de ces pains à l’ancienne dont la forme ne séduit pas forcément l’œil, mais dont la matière nourrit plus substantiellement que la baguette banalisée de grande surface. Autant, donc, ne pas chipoter, et ne pas bouder son plaisir au motif que la croûte manquerait un peu de dorure.

Excellente idée, donc, que cette réédition, dont on pourrait toutefois se demander si elle n’aurait pas gagné à être augmentée d’une préface pour introduire le lecteur non-averti dans le paysage romanesque français des années 1920.

 

 


[1] Les deux ouvrages ont cependant été réédités en 2008 par Albin Michel.

[2] La première édition a paru chez Albin Michel en 1924.

[3] Qu’on pense, dans le domaine romanesque, à Larbaud, Morand, Toulet, Max Jacob, Giraudoux, Delteil, etc. – sans parler de Proust, bien entendu.

[4] Encore qu’on puisse se demander, à la réflexion, si tout cela ne relève pas d’une sorte de pastiche, le narrateur reprenant à son compte une écriture dont l’auteur ne saurait se prévaloir. Mais il faudrait, pour adhérer à cette thèse, que le texte comportât des indices qu’on serait bien en peine d’y trouver.



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