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Riquet à la houppe, Amélie Nothomb

Editions Albin Michel, 2016

samedi 10 septembre 2016 par Alice Granger

Avec ce roman inspiré d’un conte populaire et reprenant le titre de Charles Perrault, Amélie Nothomb est passée à autre chose. Elle fait référence au conte pour parler d’amour, parce qu’un conte finit quasiment toujours bien et bénéficie d’une estime infinie, alors que dans la bonne littérature le roman se doit de terminer mal sinon ce serait de la littérature de gare.

Nous sommes d’accord avec Amélie Nothomb lorsqu’elle dit que sous couleur d’être écrits pour les enfants, les contes sont en vérité écrits pour les adultes, et que, par exemple, le « Riquet à la Houppe » de Charles Perrault est carrément amoral. Pour étayer sa lecture et son jugement insolite, elle écrit sa version, qui développe considérablement la naissance, l’enfance, l’adolescence, la vie sexuelle, amoureuse, et enfin l’amour incommensurable des deux personnages du conte, auxquels elle donne des prénoms ainsi qu’aux parents, comme si cela se passait à notre époque et non pas chez des reines et des rois.

Ce qui frappe d’emblée, c’est que ces deux enfants qui naissent, le garçon très laid et la fille très belle, Déodat et Trémière, sont par leurs familles respectives mis en situation de devoir se débrouiller eux-mêmes avec leurs singularités hors-normes, ils ne sont pas pris en charge et sauvés de l’inquiétante étrangeté de leurs corps et de la vie par leurs parents qui anticiperaient tout et leur grefferaient leurs ambitions formatées par la société. Leur vie les concerne strictement, et les parents sont attentifs à eux, curieux de leurs étrangetés et de l’invention dont ils font preuve en abordant immanquablement les difficultés de la vie. La solitude est pour chacun d’eux dès leur naissance quelque chose de précieux, nous le devinons vite, pour le développement d’une intelligence autre et pour la liberté, même si c’est très incommode, angoissant, et carrément à contre-courant d’une époque où dès le premier souffle les êtres humains sont traités en êtres de besoins devant être pris en mains pour tout et sans répit en tant qu’objet d’amour. Dans ce conte romancé qu’Amélie Nothomb écrit à son tour, le corps prend un statut radicalement différent, et parions que c’est ça qui conditionne l’issue heureuse de l’histoire d’amour ! Les parents abandonnent leurs enfants à eux-mêmes sans jamais se désintéresser d’eux bien au contraire, ceux-ci sont seuls avec leur corps, leur cerveau, alors que la norme et la morale actuelle prescrivent de les prendre en mains, anticipant tout désir, toute difficulté. Dans le conte, les parents continuent leur propre vie plutôt que de s’engager dans une logique sacrificielle et de servitude qui serait d’amour mettant au centre l’enfant. Ils s’intéressent pourtant à la vie de leurs enfants et même s’émerveillent de l’intelligence du garçon ou s’inquiètent du fait que la fille semble être une demeurée car elle est sans esprit. On dirait qu’ils font le pari que chacun d’eux saura de lui-même se débrouiller, en situation. Littéralement, ils ne leur prennent pas la tête.

Déodat, très laid mais avec beaucoup d’esprit, apprend à penser, sentir, observer, parler, alors qu’il est seul avec lui-même, et surprend très vite ses parents par sa précocité. Il aime beaucoup ses parents, mais préfère la distance. Lorsqu’il commence le CP, ses parents le laissent affronter seul la méchanceté des autres enfants suscitée par sa laideur et sa précocité, et il sait très vite comment faire, ne tombant jamais dans le piège du victimisme, toujours mentalement à distance, exempt de l’érotisme de la prise en mains version masochiste.

Trémière, elle, est laissée dès l’âge d’un mois par sa mère Rose, qui reprend vite son travail, chez sa grand-mère maternelle Passerose. Cette grand-mère l’abandonne sur le tapis du salon d’une demeure qui fut splendide et féerique mais tombe maintenant en ruines. Trémière regarde, observe, est contemplative, sa grand-mère la trouve supérieurement intelligente, mais d’une intelligence autre, alors que tout le monde y compris sa propre mère la juge demeurée. Passerose abandonne sa petite-fille à elle-même mais ne quitte pas des yeux son éveil intérieur, quelque chose d’invisible passe à l’extérieur dans une beauté non ordinaire tenant à distance ceux qui voudraient s’en emparer par une apparente et très étrange absence d’esprit, comme si l’hameçon manquait pour attraper quelqu’un. Ce qui est frappant c’est qu’Amélie Nothomb imagine une petite fille, Trémière, que non seulement sa mère, Rose, ne prend pas en mains puisqu’elle la confie à la grand-mère Passerose et que celle-ci lui laisse une liberté intérieure absolue entre autre en ne l’envoyant pas à l’école maternelle qui désenchante l’enfance, mais surtout de laquelle son père Lierre reste à distance, curieusement en retrait. Amélie Nothomb imagine Trémière tombant sur le conte de Perrault « Riquet à la Houppe », et à propos de l’absence d’esprit de la belle une note en bas de page précise que dans la littérature facétieuse donner de l’esprit à quelqu’un c’est l’initier à l’amour physique. Si cette belle, Trémière, est dépourvue d’esprit alors que la plupart des autres filles « normales » en auraient au moins un peu, ce serait donc qu’elle n’a pas été initiée au plaisir physique ? Ne serait-ce pas là que le curieux retrait du père dans l’enfance de Trémière où elle est également écartée de sa mère prend tout son sens : elle n’est pas touchée, initiée, par le père ? La prise en mains du père ( et de la mère) sur cette petite fille manque (cet acte en tant que motivé par le désir de faire tout le bien du monde au corps de l’enfant et l’impression de toute-puissance qui habite ces adultes qui pensent pouvoir faire ça au petit être en sous-estimant ses propres capacités à s’éveiller de lui-même en observant son entourage), et elle est étrangement privée d’esprit. L’initiation dans l’enfance au plaisir physique par les soins à la fille donnés par amour normalement sert de paradigme pour l’homme censé l’épouser plus tard qui se mesurera au père, et alimente l’insatisfaction féminine par l’impossibilité d’être à la hauteur de ce père réel ou fantasmatique ? Dans notre société actuelle, les pères aux côtés des mères sont très actifs auprès de leurs enfants non seulement pour éveiller les cerveaux mais aussi pour s’occuper des corps, pour donner du bien-être autant que pour éduquer, et il y a une omniprésence du toucher, les petits corps sont initiés au plaisir donné par les mains qui s’occupent d’eux en démultipliant les besoins supposés, aucun orifice ni aucune zone érogène ne pouvant échapper à ce qui leur veut tellement de bien. Notamment une petite fille est, sous couleur de bien-être que les deux parents se devraient de lui donner, incroyablement touchée, réellement initiée au plaisir physique dans son enfance même si en apparence il ne faudrait rien voir d’incestueux à cela. Dans le conte « Riquet à la Houppe » version Amélie Nothomb nous sommes à des années lumière de cela. L’omniprésence maternelle et paternelle à la botte de la fabrication d’une pléthore galopante d’objets, de soins, de formatages pour faire des enfants de parfaites œuvres, se retire pour laisser la place à la solitude si précieuse pour que ces enfants s’éveillent d’eux-mêmes et dans la capacité à observer l’extérieur ainsi que développer l’investigation autour de leur propre corps devenant un creuset fabuleux et énigmatique de sensations, d’expériences sensorielles déconcertantes et merveilleuses, ce qui peut-être les rend moins accrochés à ces ambitions que leurs parents et la sociétés voudraient les voir mettrent en branle. Ces deux enfants, Déodat et Trémière, ne sont en rien des enfants adaptés à notre société, à ce qu’on y attend d’eux, ils n’entrent pas dans la norme, ni celle du garçon ni celle de la fille, et sont donc l’objet de maltraitance et d’humiliation par les autres enfants eux bien formatés dès la maternelle et par la structure oedipienne familiale en fonctionnement maximal.

Le véritable éveil, celui qui reste discret car non remarqué, ne servant à rien dans notre société de formatage, pourquoi ne prendrait-il pas son élan par le fait que les corps sont sexués, le garçon a un sexe visible, nommé laid (ce n’est pas beau de jouer avec, de le montrer, de s’y intéresser), la fille avec un sexe invisible donc nommé beau, comme on dit le beau sexe ! Le laid et la belle, deux mots pour la différence sexuelle corporelle ? Deux mots qui impliquent le regard qui voit, qui juge, et… qui cherche à intimider l’éveil sexuel solitaire des corps sexués dans l’enfance ? Le garçon, on nomme laid ce qui l’intéresse pourtant tellement et est si visible, mais cet intérêt peut passer dans son intelligence et son esprit, et ça, c’est très valorisé et intéresse au plus haut point maman et puis papa. Donc, le garçon, s’il est intelligent et a de l’esprit, peut déplacer son jeu et intérêt solitaire sur une sorte d’exhibition tout à fait désirable, mais si en même temps il continue à se focaliser sur son sexe et son étrangeté, sur ce quelque chose d’intime qui dédouble son corps, il restera le laid qui a une intelligence de surdoué à qui est promis un brillant avenir s’il adopte les ambitions qu’attend de la part de l’élite la société. Mais s’il préfère l’aventure solitaire d’un corps sexué, se tournant vers la passion des oiseaux sur la base de son petit oiseau à lui, ces animaux si libres dans le ciel et si éloignés des humains comme est libre son organe à lui, et devenant ornithologue, alors Déodat est vraiment d’une laideur effrayante. Son intelligence autre interpelle parce qu’elle ne se prête pas aux ambitions convenues dans notre société.

La fille, on nomme beauté cette invisibilité du corps sexué et de son intérêt solitaire pour lui en contemplative de l’intérieur, et cela semble facile de l’initier à quelque chose dont elle n’aurait aucune idée d’elle-même. La fille, avec sa beauté, est vue comme pourvue d’un hameçon auquel peut s’accrocher celui qui a le pouvoir de l’initier, qui peut quelque chose sur son corps, elle incarne ce qui ancre et justifie la prétention d’un pouvoir d’un humain sur un autre corps, d’une dépendance totale, d’une soumission modèle de toutes les soumissions que notre société voudrait ficeler afin de nous servir les objets en pléthore dont nous aurions besoin. Beauté énigmatique de la fille que rien de sexuel visible sur son corps ne fait soupçonner qu’elle s’éveille toute seule, dans la solitude, à quelque chose de sexuel. Mais si c’est le cas, si au contraire on soupçonne que, bien qu’invisible, elle a quelque chose qui en elle la détourne de ce qu’on attend d’elle, alors on dit qu’elle n’a pas d’esprit, qu’elle est demeurée, pas éveillée, pas coopérative. Voilà Déodat et Trémière, laid pourvu de beaucoup d’esprit, et belle mais demeurée…

Curieusement, Déodat a beaucoup d’esprit, donc est initié au plaisir physique, peut-être parce que son oiseau est visible comme les oiseaux que tout le monde peut voir, et son intelligence effectivement fait sensation. Lors de leur première rencontre, à la fin du livre, Trémière en le voyant arriver dans sa loge le prend pour un paon en train d’exhiber sa roue ! C’est paradoxal, voici un homme laid mais très recherché pour son intelligence, qui se prête au jeu, alors que ce sont les oiseaux, libres dans le ciel, qui le passionnent et le font rester dans la solitude, se reconnaissant infiniment mieux en eux que dans les hommes. Or, Déodat explique à Trémière que faire la roue est aussi bien un mécanisme de défense qu’un mécanisme de séduction. Il fait la roue, mais il est son oiseau !

Il faut un instant s’arrêter sur les prénoms choisis avec génie par Amélie Nothomb ! A noter en passant que la rose Trémière fait partie des guimauves… Son père se nomme Lierre, il grimpe… sur Rose on imagine, et naît la rose qui grimpe, Trémière. Nous sommes au cœur du sujet : un acte sexuel, et la question béante et énigmatique, qu’est-ce qui le fait devenir aussi un acte d’amour absolu et éternel bien qu’inquiétant et non dépourvu d’angoisse ? Le départ, c’est Lierre qui grimpe sur Rose, en quelque sorte, et cela aboutit à la rose Trémière qui, elle, grimpe aussi, elle a « quelque chose », ce qui évidemment est rarissime chez une fille. Du côté des parents de Déodat (prénom qui signifie « donné par Dieu »), le père se nomme Honorat, et nous entendons qu’il a honoré sa femme, dont le prénom est Enide, comme l’héroïne d’un roman d’amour courtois de Chrétien de Troyes s’inspirant du roi Arthur. Des prénoms qui évoquent à la fois l’acte sexuel et l’histoire d’amour, donc.

Non seulement, donc, Lierre, le père de Trémière, est en retrait dans l’histoire racontée, mais le père de Rose la mère était déjà absent, très mystérieux, mort dans on ne sait quelle guerre en laissant un palais somptueux à la femme aimée et à sa fille, mais sans être là pour entretenir la demeure qui tombera peu à peu en ruines. Donc, Passerose est une femme qui reste avec la trace vive en son corps et son âme de l’acte d’amour, qui nous l’imaginons entre en communion avec une sorte de passion intérieure, d’intérêt suprême pour son corps et son fonctionnement époustouflant. Passerose n’incarne-t-elle pas la communion, l’unification de l’expérience solitaire et naissant du corps de l’intérieur de lui-même et de l’apothéose du plaisir saisissant ce corps faisant un avec un autre corps, mêmement éveillé à lui-même solitairement, dans l’amour ? Passerose n’avait rien dit du père à sa fille Rose, faisant du même coup sentir une absence, et la solitude incompréhensible. Donc, Rose aussi est une fille qui a grandi loin des mains et de la sollicitude d’un père, une fille qui a en héritage de lui quelque chose d’inquiétant, la solitude, qu’elle va fuir, d’abord par la passion pour le grenier de la maison féerique en s’imaginant qu’elle va retrouver une trace du disparu, et ensuite en se trouvant Lierre, l’homme qui la grimpe. Elle comprend mal. Le conte-roman juxtapose trois modes de relation entre mère (ou grand-mère) et fille : celle de Rose et sa fille Trémière, celle de Passerose et sa fille Rose, celle de Passerose et sa petite-fille Trémière. Rose et Trémière : la première est une fleur qui ne grimpe pas, la deuxième est une fleur qui grimpe, qui a sa propre énergie pulsionnelle libre en elle, intacte ! Passerose et Rose : la première grimpe la deuxième non ! Passerose et Trémière : les deux grimpent, car Passerose est l’autre nom de Trémière, mais dans laquelle on entend le mot « passé » ! Passerose et Trémière sont des fleurs qui grimpent, et dans cette histoire le Lierre est étrangement en retrait ! Mais à la Rose qui ne grimpe pas, il faut le Lierre… Ah ! tous ces jeux de noms que rend possible le génie d’Amélie Nothomb ! Mais pourquoi Rose, bizarrement, ne grimpe-t-elle pas, alors qu’elle a été élevée par Passerose qui, elle, grimpe ? Nous pouvons tout d’abord suggérer que le verbe « grimper » signifie non seulement plaisir physique qui fait monter au ciel, mais plus encore joie infinie, liberté, apesanteur, amour, pulsion sexuelle et de vie qui habite le corps et le cerveau sans avoir besoin d’être initiation formatage par des mains extérieures se greffant comme un paradigme obligé. Rose, rose sans pourquoi, ne sait rien d’un père invisible, ne comprend pas le pourquoi de son absence, de sa disparition, mais elle naît d’un amour absolu entre lui et sa mère Passerose. Elle vit dans la demeure féerique qu’a laissé le père à sa mère et à elle, elle est gardée à l’intérieur d’un plaisir fou et d’une joie fabuleuse que le couple s’est donné. Contrairement à Trémière, Rose est imbibée du plaisir physique et de la joie indicible qui habitent sa mère. La demeure qu’elle habite avec sa mère est la métaphore du plaisir sexuel et de la joie infinie que cet homme invisible, le père, a donné à Passerose pour toujours tel un big bang en expansion infini. La relation entre Passerose et Rose s’apparente à celle d’une petite fille avec sa mère qui la choit, sauf que là, ce qui plonge dans la féerie l’enfant est le plaisir perpétuel que la mère a eu avec le père, et pas du tout une sorte de passion maternelle ayant pour objet sa fille. A cette différence près, mais qui est infinie et qui change évidemment tout, Rose fait ce que toute petite fille « normale » fait désormais avec sa mère : elle fait comme chez elle à l’intérieur de la vie de sa mère, à travers cette métaphore du corps maternel émerveillé et paré par l’amour qu’est la demeure somptueuse. Questionnée par ce père disparu, Rose part à sa recherche dans la maison féerique, surtout au grenier, cela enchante son enfance, elle trouve des lettres d’amour avec des écritures d’hommes différents, et sans doute se demande-t-elle comment sa mère a pu susciter autant de désir ! Mais, n’ayant pas la réponse, peut-être parce que son propre corps et son cerveau sont en vérité déjà totalement distraits par la séduction qu’exerce sur elle le plaisir visible par la beauté irradiée d’amour de sa mère, peut-être parce qu’elle en est circonvenue, elle ne peut pas grimper elle-même ! L’enfance de Rose est féerique dans cette splendide demeure et dans ce bizarre huis-clos avec sa mère Passerose, mais en même temps elle constate que cette sorte de château d’amour peu à peu tombe en ruines, comme quelque chose qui s’éloigne du big bang. Donc, cette fille sent peu à peu son enfance enchantée se désenchanter. Passerose, sa mère, n’y peut rien. Cela passe inexorablement. Comme l’indique Passerose, la mère signifie à sa fille que quelque chose passe, reste accroché dans le passé, à savoir dans l’histoire de Passerose, qui n’est pas l’histoire de Rose. Séparation de Passerose et de Rose, la mère grimpe, mais la vérité tombe, elle ne peut pas faire grimper la fille, elle ne peut pas l’initier, c’est à la fille de trouver toute seule son corps énigmatique avec ses sens, son cerveau, son sexe. Alors Rose la fille, qui résiste à comprendre ce que la solitude recèle de précieux, trouve le Lierre qui grimpe. Mais Rose envoie sa fille Trémière dès son premier mois chez Passerose afin qu’elle poursuive les investigations dans la maison féerique, au grenier, et qu’enfin elle trouve des choses concernant le père invisible, l’amour inconnu de Passerose. Mais dans cette maison féerique qui avait enchanté l’enfance de Rose qui fouinait dans le grenier, Trémière ne s’intéresse à rien, reste immobile, car c’est son propre corps qu’elle l’intéresse dans cette solitude, et à partir de lui, elle regarde, tellement en effet il y a de choses apparemment anodines à regarder, pour y surprendre la beauté du monde. Trémière voit vraiment chaque objet qui est autour d’elle, dans un regard naissant, même cette boîte de kleenex. Elle contemple une beauté qui est juste là, dans les choses qui se montrent lorsque la déchirure matricielle est opérée et lorsque son corps dont personne ne s’est emparé en propriétaire se met à l’intéresser de l’intérieur. Sa mère Rose ne comprend évidemment pas ce qui se passe pour ce corps de fille qui hérite vraiment, lui, de la solitude transmise par le père de Rose puis par Rose elle-même à son insu.

Si Trémière est laissée aussi tranquille par Passerose sa grand-mère, c’est que quelque chose est passé, ne la retient plus à l’intérieur par une séduction intransitive, c’est que le big bang vécu par cette aïeule s’est éloigné dans le temps, que les ruines de la demeure désenchantent un intérieur qui peut de moins en moins passer pour une matrice qui garde en elle. Si Trémière est si tranquille seule dans le salon, non interceptée par la séduction exercée par la splendide belle femme embellie pour toujours par l’amour, c’est qu’elle-même peut être belle autrement, juste par cet incroyable miracle de la vie renouvelée dans ce nouveau corps, qui éclôt telle une fleur dans la solitude, qui grimpe de plaisir des sens, y compris le sexuel, qui s’éveillent sans jamais être saturés par tous ces formatages exploitant les besoins. De la grand-mère Passerose à sa petite-fille Trémière, qui grimpent toutes les deux, se produit un glissement à propos de l’origine du plaisir à la fois physique, sexuel, spirituel. Passerose, avec ce plaisir qui l’embellissait pour toujours et qui s’ouvrait comme une féerique demeure apparemment matricielle à sa fille Rose, n’offrait qu’un malentendu, qu’une ambiguïté à sa fille, ne pouvant que laisser croire que c’est un homme qui a le pouvoir de faire ça à une femme, qu’il s’agit toujours de quelqu’un pourvu du moyen de faire quelque chose à quelqu’un d’autre, du pouvoir de quelqu’un sur un corps et sur une vie, que l’homme sert à ça. Rose est forcée de mal comprendre, et comme elle est persuadée que c’est son père qui a eu le pouvoir de rendre si heureuse sa mère, que c’est inoubliable, elle veut en savoir plus sur ce père, qu’elle veut placer comme prototype pour l’homme qu’à son tour elle rencontrera quitte à être insatisfaite. Or, si Passerose regarde sa petite fille Trémière si tranquille toute seule sans personne pour l’initier, dont les sens s’éveillent aux choses du monde extérieur d’eux-mêmes sans initiateur ni initiatrice mais juste parce qu’elle est capable de s’écouter de l’intérieur au rythme de l’éveil des sens et aussi des sensations sexuelles, regarder, d’écouter, d’observer, c’est qu’elle constate avec un amour incommensurable pour elle que ce nouveau corps a toutes les ressources en lui pour vivre un plaisir sans pourquoi, sans avoir à incarner pour quelqu’un d’autre un objet d’amour, de soins, de passion maternelle. Passerose reconnaît quelque chose de rare dans cette petite fille dont l’enfance n’est pas désenchantée par l’école maternelle ni par des sollicitudes faussement innocentes à la botte d’un formatage qui profite à tous ces fabricants d’objets pour les besoins circonvenus.

En inventant donc à ce petit garçon laid et à cette petite fille belle mais sans esprit cette enfance solitaire au prise avec l’inquiétante étrangeté d’un corps sexué naissant, Amélie Nothomb a un coup de génie qui pourtant est très discret. Plus tard, Déodat et Trémière communieront « par l’inquiétante étrangeté qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre. ». Leur propre et respective inquiétante étrangeté vécue dans la solitude, ils l’étreignent enfin chez l’autre dans l’ivresse et la joie apaisée. En ce qui concerne le statut autre du corps, ils sont parfaitement sur la même longueur d’onde, puisque chacun d’eux a par miracle pu éclore et grandir dans une solitude incommode et très précieuse !

Le choix du conte-roman, est-ce seulement de la part d’Amélie Nothomb pour que l’histoire d’amour finisse bien et que le livre ne passe pas pour un roman de gare à la guimauve ? Il met plutôt le doigt sur le fait que l’amour digne de ce nom, qui naît en traversant un acte sexuel qui ne se solde plus par la vulgarité masculine et l’insatisfaction féminine, est quelque chose d’improbable, mais pas impossible. Le conte que nous offre pour cette rentrée littéraire Amélie Nothomb n’arrête pas de nous dire, l’air de rien, que la raison de cette improbabilité, sur laquelle on se tait tant, est directement liée à la façon dont les corps sont traités depuis l’enfance. C’est ce que je lis, peut-être entre les lignes, dans ce roman d’Amélie Nothomb, et qui me fait dire que, cette fois-ci, elle est passée à autre chose, et que c’est génial !

Reprenons pas à pas. Enide, la mère de Déodat, a 48 ans lorsqu’elle est enceinte de son fils. A peu près l’âge d’Amélie Nothomb lorsqu’elle commence l’écriture de ce conte-roman ? Enceinte, il y a toujours en Enide semble-t-il le refus que l’enfant soit le but de sa vie, son centre, sa réussite, et que tout le reste n’ait plus d’importance. Cela aussi, c’est amoral. Donc, elle est peinte non seulement en femme qui a gardé son corps gracile et fragile d’adolescente jusqu’au seuil de la ménopause, mais l’enfant ne tient aucune place dans son ventre, cela ne se voit pas qu’elle est enceinte, elle ne prend pas un gramme, elle ne se rend compte de son état qu’au sixième mois de grossesse. Enide est une femme qui résiste absolument à se définir femme par la noblesse d’être mère. Elle tient à son corps singulier de femme, elle ne veut pas qu’il disparaisse dans l’affaire, afin que celui de l’enfant se place au centre de tout, et que son corps à elle lui serve, servir évoquant servage, esclavage, perte de liberté. C’est une femme qui, par-delà la grossesse, sauvegarde son corps à elle, même avec quelque chose de l’adolescence qui y perdure comme la question du sexuel irrémédiablement lié à une solitude précieuse pour rester libre et dire que ça éclôt de l’intérieur de soi, que ça n’a pas besoin de quelque chose qui est de l’ordre de l’initiation, qu’il s’agit ensuite de rencontrer dans l’amour la même inquiétante étrangeté. D’ailleurs, avec Honorat, pendant 30 ans ils ont vécu un grand amour, comme des gosses, dans la liberté des corps et des cerveaux qui résistent à faire de la reproduction le centre de toute vie. La naissance du garçon est donc un atterrissage vécu comme une catastrophe. Déodat, le repoussant bébé, reste donc discret, n’occupe pas le centre de la vie de sa mère, ni de son père. Si sa mère se met paradoxalement à l’aimer beaucoup, c’est parce que ce garçon, de l’intérieur de lui-même déjà sensible à quelqu’un d’autre, réagit par le sourire au désarroi de sa mère. Non saturé d’amour maternel, il est développe un sens de l’autre que cette mère reconnaît tout de suite comme une intelligence suprême. Au lieu qu’il soit le centre d’intérêt de tous les regard à la suite de parents focalisés sur leur œuvre de chair, c’est lui qui s’intéresse aux autres, se tourne vers eux, de lui-même, libre de le faire, laissé à lui-même dans le berceau. Avec l’intense et inquiétante sans doute parfois sensation que c’est lui qui vit, il explore son cerveau avec ivresse, et aussi ce que son corps produit, ce que ses sens en éclosion découvrent. Son amour de la vie n’a pas vraiment d’objet, c’est un enfant qui n’est pas envahi par les objets, les jouets. C’est une volupté immense. Il apprend à composer avec les autres qui apparaissent, à sourire pour réagir à leur présence. Seul, il ne sourit pas, il sait faire la différence avec ce que la socialisation exige de lui, mais préfère la solitude, y compris avec des parents qu’il aime mieux de loin. Pas de mains propriétaires sur son corps, et qui castreraient son sexe par le mot laid… Seul, il peut s’adonner à la profondeur. Mais il est double, il sait qu’il lui faut le langage pour par exemple dire à sa mère ce qui lui fait plaisir, « maman cette robe te va bien ! » Il explore la voie de la séduction de la mère, mais c’est pour mieux sentir qu’elle l’abandonne à la solitude du parc, et bien que ce soit douloureux, il ne lui en veut pas. C’est de ce retrait qu’il peut d’ailleurs sentir le parfum des lys blancs que son père offre à sa mère, et par ce parfum il se rend compte que l’amour qu’il y a entre eux est autre et sans mesure par rapport à l’amour maternel. Déodat est donc renforcé dans son intuition d’un amour autre. Et que la solitude lui permet de s’organiser intérieurement, de se structurer différemment.

Déodat non plus n’est pas allé à l’école maternelle, début du formatage ! Position très tranchée d’Amélie Nothomb, et nous la comprenons, nous qui n’y sommes pas allés non plus… Au CP, face à un groupe déjà constitué, il est un intrus moqué par de jeunes brutes qui l’appellent Déodorant, mais il ne laisse pas voir sa souffrance, au contraire il se montre hors d’atteinte, tandis que très précoce dans la lecture il ne met jamais en avant son intelligence hors normes, comme pour ne pas toucher lui-même brutalement les autres tellement dans la norme ni se situer dans la compétition meurtrière et dans la logique de la performance tellement d’actualité. Dans l’intelligence des autres, il est très sociable. Grâce à un copain, Axel, il explore la télévision en allant la voir chez lui car il n’y en a pas à la maison. Très vite, il se rend compte qu’Axel n’est pas très malin, que c’est comme si la télévision avait capturé sa volonté. Déodat, lui, n’est pas un capturé ! Un pouvoir sur lui ne peut s’accrocher à aucun hameçon habituellement introduit dans les corps et les cerveaux par tout un traitement érotique de l’enfance sous couvert de ne leur faire manquer de rien de ce qui fera de ces petits êtres des adultes réussis œuvres de si bons parents.

Sa passion pour les oiseaux commence par une fiente reçue sur la tête, mais il prend ça comme un message de la part d’une espèce animale qui a une coexistence pacifique avec les humains mais habite le ciel. Il semble se reconnaître en eux, pour sa vie hors-normes et solitaire, différente de celle des autres enfants par un statut du corps qui n’a rien à voir. Grâce au mystère des oiseaux, qu’il va contempler dans le Larousse illustré, il se met à entendre son propre mystère, et se dit qu’il doit apprendre à vivre comme eux, voler, et non pas ramper comme tout le monde. Jusque-là, il essayait quand même d’être bien avec ses petits camarades, de s’accommoder, presque de lisser sa différence au point non pas d’être pareil, mais en tout cas pour déranger le moins possible. Regardant les oiseaux par la fenêtre, il rêve à la vie de celui qui ose voler, c’est-à-dire celui qui a l’audace de vivre autrement son corps sensitif, pensant, sexué prenant son envol en dehors de toutes les prescriptions, les formatages, les choses faites pour le bien des humains. « L’envol relevait forcément de l’audace. » Sa passion de l’ornithologie le passionne de plus en plus, développement poétique à partir de son oiseau à lui vivant sa vie, mais il n’a plus d’amis. C’est-à-dire qu’il n’a plus peur de sa différence, de vivre autrement son corps sexué, d’avoir d’autres fantaisies, de n’être pas ancré dans la vie sociale et ses prescriptions.

Le passage sur la puberté est drôle, avec l’invention du corset qu’il doit porter pour ne pas être bossu. « Les curieux rêves de la puberté le transformaient en oiseau migrateur, volant pour de vrai, avec une sensation de fluidité exquise. C’est ainsi qu’il vécut ses premiers orgasmes nocturnes. » Corset, sexe qui se développe, érection, bref l’activité cérébrale se concentre sur le fait que ça se tient droit… Et la plus jolie fille du lycée, Samantha, s’intéresse d’autant plus au corset que Déodat est le plus intelligent des garçons… Elle va vers celui qui promet le plus… Celui qui pourrait être à la hauteur du père ? Mais la rupture se fait deux mois plus tard, parce qu’elle ne peut l’arracher à sa passion… ornithologique ! Mais Déodat, qui a été laissé tomber, laissant voir que son sexe est quelque chose qui a pour vocation de tomber, trouve tout de suite d’autres belles filles, car son intelligence gomme sa laideur et suscite des convoitises, voire des calculs faits sur l’ambition qu’il devrait normalement ériger. Chacune le laisse tomber, car il est toujours ailleurs et non pas occupé à une haute ambition, et les filles font toutes percevoir leur insatisfaction, comme si elles attendaient quelque chose de précis, ayant à voir avec leur père indétrônable et pourtant qu’un élu surdoué pourrait presque détrôner… Il prend son parti, dans cette situation répétitive où des filles belles mais ordinaires semblent attendre de lui quelque chose de précis dans une logique qui n’est pas la sienne, d’une lourdeur qui serait une caractéristique masculine… En tout cas, elles ne le laissent pas tomber pour sa laideur ! Tant pis si les filles ne restent pas comme le corset qui relance l’érection, tant pis si la bosse réapparaît tout le temps à cause de la lourdeur ! En même temps, il réalise qu’il n’a jamais été vraiment amoureux de ces filles qui ont tourné autour de lui, mais que lui n’a jamais cherché à séduire. Mais il se dit qu’un jour il aimera, et qu’il sauvera celle qu’il aime. Sauver de quoi ? Du manque d’esprit ? En lui faisant connaître ce plaisir physique que si elle avait été une fille normale elle aurait connu (dans son enfance, par l’amour du père ?) pour avoir de l’esprit et être aussi intelligente que belle selon la norme ? En tout cas, la fille qu’il désire rencontrer ne sera pas dans la plainte, dans l’insatisfaction. Vulgarité comme caractéristique masculine et insatisfaction comme caractéristique féminine d’un désir constituant le socle, le magma originel, désir dont Amélie Nothomb écrit qu’il n’est pas que sexuel, car le sexe n’est qu’une partie d’un désir beaucoup plus grand et mystérieux, désir d’un objet qui reste mystérieux, l’assouvissement du désir sexuel menant à désirer autre chose.

Délaissant après le bac les grandes écoles qu’un surdoué comme lui aurait dû choisir, il fait biologie à la Sorbonne, et se spécialise dans l’ornithologie bien sûr, toujours aussi passionné par une espèce volante comme métaphore de son propre oiseau et des envols qu’il fait vivre, sûr que la vraie liberté a à voir avec la prise radicale de distance par rapport au traitement du sexe et de l’amour comme un besoin, comme quelque chose de facile, de normal, à satisfaire. Il s’intéresse plus que jamais aux oiseaux, parce que cela mène à la possibilité d’une expérience radicalement autre. La liberté des oiseaux, ou celle qu’ils font entrevoir, n’est pas insouciante, c’est juste qu’ils nous font saisir qu’on peut être vraiment libre, mais que c’est difficile et anxiogène. La liberté est anxiogène, dit Amélie Nothomb ! Bien sûr, avec son intelligence attisant les convoitises, Déodat plaît à tout le monde, mais peu à peu il ne se laisse plus attraper par les avances, il devient inaccessible. A 23 ans, il enlève enfin son corset : entendre qu’il cesse d’être obnubilé par l’érection, le fait d’être droit, d’être vu ainsi, d’être l’objet idéal des convoitises ? Il doit donc faire chaque jour de la kiné, et c’est Mme Leyde (qu’on entend Mme Laide, bien sûr, mais aussi Mme L’aide, mais qu’il faut prononcer Mme Laïde…) qui lui fait des massages. Pour la première fois, voici une femme qu’il laisse indifférente, qui n’en veut pas à la valeur sûre de son intelligence, et qui par ses massages lui procure des sensations délicieuses. Evidemment, il devient amoureux, essaie pour la première fois de séduire une femme, qui est mariée, d’abord dans cette situation triangulaire oedipienne, il échoue, même s’il lui offre chaque jour une fleur. Elle s’appelle Saskia, comme la femme de Rembrandt, il se demande si Rembrandt aimait sa femme, et la kiné lui dit que personne ne peut être sûr qu’un homme aime sa femme ou l’inverse… Bref, un soir il ose, et ils font l’amour, et puis chaque soir après la séance. Elle fait ça sans état d’âme, comme une pinsonne, et part ensuite vers son mari, l’infidélité ne veut pas dire que Déodat peut l’arracher à son mari. Pour la première fois, son intelligence n’a aucune prise sur cette femme, qui ne le regarde pas avec dégoût à cause de sa laideur, et qui s’éloigne définitivement lorsque les séances se terminent. Pour la première fois, il ressent de l’insatisfaction, née du fait qu’il s’est perdu dans un jeu où, pour la première fois, son corps est touchable par des mains qui lui font du bien ! A ce moment-là, sent-il la vulnérabilité et la précarité de son oiseau, du choix de cette expérience autre ? En tout cas, il devient chargé d’affaire à la section parisienne de la Ligue de protection des oiseaux, en Riquet à la Houppe chargé de trouver des gens huppés pouvant verser des fonds… Pendant ce temps, il a de plus en plus conscience que ce qu’il aime en observant les oiseaux, c’est être seul. Toujours cette question d’une solitude précieuse, à sauvegarder ! Alors même que, paradoxalement, sa célébrité explose, comme une roue que le paon s’exerce à faire de mieux en mieux… La rencontre avec Trémière est proche. Elle se fera lorsqu’un célèbre animateur de télé voudra, pour bien rigoler, faire se rencontrer le laid et la belle sans esprit, tous deux très célèbres !

Trémière est donc élevée par sa grand-mère, Passerose, dans une somptueuse demeure en ruine de Fontainebleau. Passerose vient d’une époque radicalement autre, et elle ne peut parler de l’amour de sa vie, mort on ne sait dans quelle guerre, parce qu’on ne peut pas parler d’un trop grand amour ni l’instrumentaliser. Alors, elle est aussi belle que laide, sans âge, perdue dans ses pensées, repoussant tout autre prétendant, son visage porte les stigmates d’un cataclysme comme s’il avait été exposé à un spectacle indicible. Elle laisse intact le mystère d’un amour unique qui la satisfait encore même dans la solitude. Cette énigme a donc saisi la fille Rose ! Trémière, dans l’univers de conte de fée de Passerose, ne demande rien, reste avec son corps à sentir de l’intérieur dans la solitude précieuse que lui ouvre sa grand-mère, elle est très consciente de l’exceptionnalité de sa grand-mère, et c’est l’amour fou entre la petite fille et la femme sans âge. La petite fille est lente à parler, à marcher. Littéralement, elle ne marche pas par rapport à ce que la société attend d’elle si elle veut être reconnue comme dans la norme. Elle est dans la résistance, elle affiche une absence d’hameçon pour qu’on l’accroche. Elle est effrayée quand elle va dans le monde normal, qu’elle trouve si ordinaire.

A l’école, Trémière est le souffre-douleur de ses camarades parce qu’elle est trop belle, mais paraît idiote car, peut-être, pas initiée pour savoir en jouer, intéressée par rien. Elle ne se défend pas lorsqu’on la maltraite, elle aussi ne tombe pas dans le victimisme, et son corps ne marque pas, c’est-à-dire qu’elle est toujours dans une distance par rapport aux autres, qu’elle est dans une autre logique que celle d’un monde fondé sur le fait que vivre ce serait être dépendant de ce qu’on lui fait ou pas. Trémière ne se défend pas parce qu’en vérité elle n’est pas profondément atteinte. La seule chose qu’elle aime, c’est cette solitude que Passerose lui offre. Une solitude dans laquelle elle vit en éclosion une infinité de choses, mais ça ne se voit pas, ça ne se monnaie pas, ça n’est pas du formatage, pas le résultat d’un vouloir de quelqu’un d’autre misant sur elle, par amour, goût du pouvoir ou toute-puissance maternelle.

L’histoire des bijoux de Passerose est extraordinaire ! Le pendant des bijoux de famille ainsi que l’on désigne parfois le sexe masculin ? Bijoux de la grand-mère pour dire que c’est en s’aimant elle-même, en vivant la prodigieuse aventure de l’éclosion du corps et du cerveau librement et en rythme avec le monde extérieur et ses habitants bizarres, que la fille s’embellit par le fait d’irradier de vie comme une lampe merveilleuse qui ne tient sa lumière que d’elle-même avant que ce soit de l’amour ? C’est ainsi que la petite-fille voit sa grand-mère : parée des plus fastueux bijoux offerts par l’homme aimé comme en reconnaissance qu’elle est déjà en elle-même précieuse, qu’elle porte chaque nuit pour dormir, parce que d’une part elle continue à son âge à irradier d’une beauté intérieure qui se voit à l’extérieur, et d’autre part le fait que ce soit la nuit qu’elle porte ces splendeurs n’évoque-t-il pas la sexualité, pointant l’investigation adolescente en la matière ? Cette histoire de bijoux de Passerose semble une métaphore d’une découverte solitaire éblouissante rendue possible par la solitaire grand-mère ayant offert à sa petite-fille cette même précieuse solitude… La solitude propice, et alors la petite-fille comprend le message transmis par son aïeule… Et là, on n’est pas du tout dans quelque chose d’œdipien… La grand-mère invite sa petite-fille dans sa chambre, et lui montre un somptueux coffret à bijoux, avec plein de tiroirs, de méandres sombres, de chausse-trapes, de coussinets de velours. On dirait une découverte poétique du sexe féminin que l’adolescence rend plus visible, et ses plis, ses recoins… Passerose, la solitaire qui reste étrangement vivante et fidèle, comme perpétuant mieux la présence en elle de son amour dans la solitude qu’en ayant refait sa vie parce qu’elle sait ce que cet amour doit au corps qui n’a pas manqué de cette solitude, guide la main de Trémière qui a les yeux fermés. Dans la douceur de l’intérieur du coffre, elle sent les bijoux avec leurs pierres. Elle a la chair de poule et, en ouvrant les yeux, elle est aveuglée par l’éclat de l’or et des pierres précieuses. Première expérience de plaisir ? Elle tremble lorsque sa grand-mère dépose sur le lit tous ses bijoux offerts par l’homme qui l’a aimée. Trémière est bouleversée par l’éclat de ces bijoux qui semblent pourtant reposer à la manière de bas-reliefs d’une crypte, qui sont de l’ordre d’une lampe merveilleuse où ce sont les gemmes qui émettent de la lumière. Une crypte, bien sûr… Ce sont des bijoux qui ont besoin d’être portés, d’être aimés, pour être vivants, pour rester beaux. C’est pour cela que Passerose les porte chaque nuit pour dormir, comme si chaque nuit en vérité elle retrouvait son amour dans la solitude la plus profonde. Lorsque Amélie Nothomb écrit que le meilleur âge pour porter et mettre en valeur ces bijoux c’est à partir de soixante ans, ne veut-elle pas évoquer un amour qui s’avère tel parce qu’il a traversé l’épreuve du temps en restant indemne et toujours aussi merveilleux ?

Trémière, parce qu’elle a fait une scolarité normale, passant le bac à 18 ans alors qu’on l’a toujours crue une demeurée, intéresse Tristan, un garçon de sa classe qui la croit finalement normale et en plus si belle. Elle se donne à lui, très amoureuse, et elle aussi se prête au jeu du pouvoir de quelqu’un d’autre sur elle, dans une relation normalisée où enfin elle semble comme les autres, et battant les autres filles par sa grande beauté. Qui est la plus belle ? La vitrine, l’homme qui va pouvoir dire, j’ai la plus belle, maintenant qu’il s’avère qu’elle n’a aucun retard scolaire. Mais le lendemain, Tristan dit à ses copains qu’elle n’est pas si bonne que ça, le truc vulgaire… C’est en surprenant ces paroles de garçons que Trémière pense en mourir, et elle va se réfugier chez sa grand-mère Passerose, qui passe la nuit avec elle, comme pour lui transmettre définitivement le message, qu’il s’agit de porter les bijoux la nuit, que si on s’aime soi-même, si la vie vivante irradie à l’extérieur de toute son inquiétante étrangeté à partir de cette solitude qui est la condition de l’humain, alors c’est la seule condition à l’amour qui viendra. C’est cette nuit-là, où les bijoux de Passerose ont mystérieusement disparu parce qu’elle ne les a pas portés, étant restée avec Trémière, que Trémière sans doute se voit elle-même parée d’or et de pierres précieuses la nuit.

Alors, elle a l’idée géniale de ce qu’elle veut faire comme métier. Si elle est très belle, elle n’est cependant pas assez grande pour devenir mannequin. Mais mannequin de cou et de visage pour faire la publicité… de bijoux chez un célèbre joaillier de la place Vendôme, c’est possible ! Elle se propose au fameux bijoutier, et devient sa muse, avec son teint de nacre qui met si bien en valeur les bijoux rares ! Elle aussi devient célèbre, a quelques liaisons sans importance, mais elle se jure d’enfin trouver celui qu’elle aimera d’amour : celui auquel elle donnera la beauté qu’il n’a pas. Un célèbre animateur de télé, qui a eu vent de cela, décide d’inviter ensemble à un grand show la belle égérie du bijoutier de la place Vendôme et le laid mais si connu ornithologue. Le jour dit, les deux arrivent en avance, on les fait poiroter chacun dans leur loge, histoire de les mettre sur les nerfs et que ce soit ensuite plus facile de faire du spectacle sur leur dos. Mais Trémière la contemplative s’apaise à regarder une simple boîte de Kleenex, et Déodat sort de sa loge pour chercher une fenêtre à travers laquelle il voit un oiseau et se sent s’envoler avec lui. Désireux de regagner sa loge car l’heure approche, il se trompe et entre dans celle de Trémière. Amour instantané des deux solitaires qui ne se sont jamais laissés hameçonner. Ils décident de fausser compagnie à l’animateur, et s’en vont à la gare Montparnasse pour aller vivre les débuts de leur amour à Nantes ! Et oui, cela ne pouvait être qu’à Nantes… Une semaine après, les grands et extraordinaires amoureux, dont Déodat rendu beau par l’amour que lui porte Trémière, rentrent à Paris, où ils découvrent qu’ils ont fait un tabac par leur défection à l’émission. Le célèbre animateur a perdu, lui qui se croyait si fort dans sa société du spectacle… Les deux tourtereaux, ou fauvettes, s’achètent un grand appartement près de la place des Vosges mais qui ne se prête pas à la comédie humaine chère à Balzac et à la mondanité qui devrait être le lot de ces célébrités. Ils s’en tiennent à une telle solitude qu’un couple de fauvettes vient bientôt nider sous leur fenêtre…

J’aime beaucoup ce livre d’Amélie Nothomb ! Vraiment !

Alice Granger Guitard



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