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Elle et lui, Georges Sand
samedi 22 octobre 2016 par Alice Granger

Ecrit au dix-neuvième siècle, ce roman a l’air d’utiliser la contrainte morale et l’impératif d’atteindre une norme bourgeoise de vie pour établir un impossible dans la relation d’un jeune peintre, qui a des difficultés pour peindre, avec une femme peintre qui le reçoit dans son « petit salon lilas ». En apparence, d’abord il n’est et ne sera jamais question d’amour. Le motif de cette relation est que Thérèse Jacques, la femme peintre qui a une certaine notoriété à Paris, veut aider le jeune peintre Laurent de Fauvel à sortir de la mélancolie et d’une vie débauchée qui aliènent sa réussite artistique. Bref, Thérèse n’a qu’un désir, sauver le jeune homme de l’échec, le hisser vers la création artistique et par conséquent la réussite matérielle en étant reconnu. Thérèse semble toujours vouloir tenir pour surmontable une profonde blessure qui maintient le jeune homme dans les zones troubles où il n’y a pas la préoccupation de la réussite mondaine et artistique, tandis que lui ne cesse de lui prouver à quel point ce mal est au cœur de sa vie, bien plus que la création et l’art qui sublimeraient tout cela. En vérité, les deux sont mêmement habités par l’angoisse de la précarité de la vie que personne ne met à l’abri, les deux sont atteints de ce mal qu’est l’impossibilité de jouir de la fortune d’un père mettant à l’abri, mais elle, elle a cette intelligence pragmatique qui sait que des dons artistiques, par exemple en matière de peinture, peuvent permettre d’aller gagner cet argent manquant chez ceux qui en ont et qui peuvent être les commanditaires et les acheteurs d’œuvres d’art.

Dès les premières pages du roman, par cette lettre que Laurent adresse à Thérèse nous saisissons une première salve de féminisme dans la façon de se présenter de Thérèse telle que la voit le jeune homme : elle est une femme, mais si elle veut être peintre, elle doit être « un homme supérieur qui s’est déguisé en femme », et être pour lui une « très chère camarade ».

Donc, « lui » se présente mélancolique et débauché, incapable de peindre, sans ambition, sot et nul lorsqu’il ne la voit pas, ayant besoin d’aller s’étourdir et faire d’affreuses sottises, et « elle », qui a le pouvoir de le sauver, ouvre des intervalles où elle l’abandonne parce qu’elle est occupée ailleurs ou bien parce que les convenances bourgeoises se mettent en travers. Il faut bien que « lui » tombe pour qu’ « elle » le redresse… ! D’emblée, elle est maternelle, mais en même temps il y a des moments où elle lui manque, où elle n’est pas à sa disposition, où il est comme… mort, mélancolique. Ce n’est qu’à la fin du roman que nous allons comprendre que Thérèse reporte sur Laurent un amour qui, à l’origine, est destiné à son fils, arraché à elle par son père, et qu’elle croit mort. En la personne de Laurent, le mal de vivre, la mélancolie mortifère s’avère la faute du père, de même que le fils de Thérèse est mort au cours du voyage vers le père qui l’a enlevé à la mère. Donc, le personnage paternel qui met en danger de mort le fils est central, bien que secret, dans ce roman qui va aboutir à la restitution d’un père faisant enfin arriver à la destination du fils sa fortune, dont la mère aussi va profiter. Le ressort de la passion qui va brûler entre Thérèse et Laurent se trouve dans un drame inscrit dans la vie de Thérèse, et le jeune homme, quant à lui, va réactualiser quelque chose d’œdipien qui sera manifeste lorsqu’un autre homme viendra occuper la place du père en demandant en mariage la femme aimée. Cette passion amoureuse racontée dans ce roman de Georges Sand est donc très oedipienne mais sous-tendue par un calcul qui ne perd jamais de vue l’impératif matériel, et met en acte le fantasme d’une femme « orgueilleuse », comme dit d’elle Laurent, de sauver un homme de la misère qui mêle la débauche et le manque d’argent. Sans elle, il sombre dans la débauche, sans elle il est impuissant à sublimer ses dons artistiques, sans elle il est impuissant à gagner sa vie alors qu’elle, elle en est capable comme un homme réussi.

C’est ainsi que dans sa lettre, Thérèse exhorte Laurent à ne pas faire trop souvent de sottises, qui sont nuisibles à sa santé et à son art. Et elle insiste pour qu’il accepte de faire le portrait d’un Américain, Palmer, car « c’est beaucoup de billets de banque dont vous avez besoin ». Voilà Palmer, l’homme, le riche Américain, qui sera par la suite très important dans le triangle oedipien. D’emblée, Palmer se positionne dans une position paternelle de puissance, et c’est bien sûr Thérèse qui a saisi cela au quart de tour. En tout cas, Palmer s’est adressé à Thérèse pour qu’elle fasse accepter à Laurent la commande de son portrait. De plus, faire le portrait de Palmer, c’est en quelque sorte pour Laurent reconnaître qu’il est tombé nez à nez avec le père qui le sépare de la mère mais qui a les moyens de lui donner de l’argent, et nous comprenons que la passion qui se joue entre « Elle et lui » rend d’abord impossible qu’il réalise le tableau… D’emblée, le roman construit le cadre oedipien de cette passion entre une femme maternelle et un jeune homme à sauver, il s’agira de l’amener à réussir à faire le portrait de Palmer, et de gagner de l’argent, devenir indépendant et puissant. Dans ce jeu de la passion oedipienne, évidemment Thérèse dans sa lettre lui fait des recommandations de mère…

Bien que refusant de faire le fameux portrait, Laurent s’intéresse à Palmer ! Ah ! il s’appelle donc Dick, Thérèse l’appelle par son prénom ! Et, pour exprimer son dépit et sa jalousie à l’égard de « Dick », il dit qu’il part à la campagne avec des nymphes, des sottises dont elle ne le sauve pas…

Pour que Laurent puisse s’imaginer que Palmer est l’amant de Thérèse, le roman présente cette dernière avec un passé que tout le monde ignore, un passé mystérieux. Et déjà célèbre. « Elle a l’air d’un sphinx bon enfant. » Laurent cherche à rabaisser la beauté de cette femme puissante et inquiétante tandis qu’un ami lui dit qu’elle est « une vraie femme ». Mais ces jeunes hommes sont d’un âge et d’un monde où le plaisir ne manque pas… Pourquoi alors le charme mystérieux de cette artiste jeune mais déjà célèbre est-il si efficace ? Parce qu’elle n’a pas d’homme auprès d’elle, comme le garçon s’imagine qu’il peut séduire sa mère parce qu’elle n’a pas gardé d’homme dans sa vie ? Mais « On dit qu’elle a été mariée à un homme riche et titré », dont bizarrement elle ne porte pas le nom ni le titre ! Ah, le voilà, l’homme riche ! Par ailleurs, « On dit qu’elle n’a pas d’amant connu, bien qu’elle vive avec une grande liberté… » Voilà le cadre de la passion oedipienne : la figure paternelle a existé mais est absente, elle a une vie libre mais pas d’amant, un jeune amant pourrait avoir sa chance… mais cela semble presque impossible…

En vérité, Laurent est, logiquement bien sûr, si jaloux à cause de Palmer qu’au lieu de la débauche, il revient espionner Thérèse, en rôdant derrière la haie épaisse de sa maison. Ce petit Œdipe, comme l’oreille rivée à la porte de la chambre parentale, perçoit le chuchotement de deux voix, et croit entendre Thérèse dire : « je n’ai qu’un amour sur terre, et c’est vous ! » Il imagine qu’elle dit ça à un amant, bien sûr ! La passion entre « Elle et lui » débute donc bien dans un cadre triangulaire. Et évidemment lorsque très vite il va sonner à la porte de Thérèse, c’est pour s’y trouver en même temps que Palmer, et celui-ci lui manifeste une sorte d’affection très paternelle ! Bien sûr, il est question du portrait commandé par Palmer, un portrait qu’il veut offrir à sa mère ! Même Palmer fait référence à sa mère, qui le croit beau, et sans doute le portrait peint le prouvera… Bizarrement, pour cette commande de l’Américain, c’est Thérèse qui fixera le prix que Palmer paiera à Laurent…

Ce Palmer est le lien avec le passé mystérieux de Thérèse, impénétrable par les gens du monde qui vont chez elle se faire peindre le portrait ! Il l’a connue enfant. C’est d’ailleurs en faisant le portrait de gens de goût, et surtout riches, qu’elle avait acquis sa notoriété, sa réputation, et qu’elle était sortie d’une vie pauvre et obscure pour une existence aisée. Laurent a été titillé par une anomalie, cette femme jeune, belle, intelligente, absolument libre, était seule. Cette solitude anormale a fait jaillir l’amour chez Laurent, qui s’en défend d’abord, comme si quelque chose d’inquiétant l’attendait, comme le couperet d’une castration…

Bien sûr, Thérèse assure à Laurent que « c’est à l’artiste que je parle : l’homme n’est malheureux en vous que parce que l’artiste n’est pas content de lui-même. » Et sans doute rêve-t-elle que le faire devenir vraiment artiste sera son œuvre à elle, l’œdipe abouti et sublimé ! Mais lui rétorque que c’est l’homme qui souffre dans l’artiste et qui l’étouffe, l’homme laissé démuni par son père et qu’un personnage maternel veut remettre à l’abri dans un ventre restitué par la réussite artistique. Elle ne veut voir que l’artiste, c’est-à-dire en puissance son œuvre à elle, sublime, alors que lui tente de lui montrer l’homme, celui auquel la vie a infligé une blessure, et qui résiste à cette prise en mains artistique. On dirait que Thérèse se trompe en croyant qu’elle peut le faire devenir artiste en feignant d’ignorer qu’il y a un amour oedipien très fort qui le sous-tend, et que plus profondément encore il y a cette angoisse de la perte de l’abri, cette sensation de chute abyssale par absence d’une enveloppe matérielle. On dirait que Laurent bataille pour qu’elle le reconnaisse et plus encore pour qu’elle sente la blessure, que plus tard on comprendra en apprenant que le père cru riche donc puissant n’a rien laissé à son fils à sa mort. Sinon, il s’ennuie, ne peut pas dormir, il reste honteux d’une idée qui l’enivre. « Et voilà comment ma vie se passe quand je me laisse dominer par ce géant d’artiste qui est en moi… » Peut-être le danger vient-il du fait que Thérèse, du fait de son attachement à un fils mort qu’elle ne sait pas qu’elle fait revivre en Laurent, est vécue inconsciemment comme très dangereuse par Laurent ? Et alors, il s’en défendrait en lui échappant dans la débauche et la mélancolie, pour mieux faire entendre sa chute à cause de l’absence d’héritage du père ? Laurent, ne se laissant pas vraiment faire devenir un artiste célèbre par Thérèse, cherche peut-être aussi à son insu à se démarquer du fils mort de celle-ci, dont bien sûr il ignore l’existence ? Il y a quelque chose de très bizarre et de très ambigu dans ce désir de Thérèse de sauver Laurent ! C’est en vérité à ça que se confronte le jeune homme. Sa passion très oedipienne est compliquée par le deuil impossible du fils qui habite Thérèse perversement persuadée de l’impuissance mortifère du fils et de sa puissance à elle, qui cache encore autre chose, car elle aussi a vu l’héritage du père lui passer sous le nez... Comme par hasard, mais en souriant, Thérèse dit à Laurent « vous travaillez au suicide de votre intelligence ». Elle joue avec perversité avec le mot « mort », qui est attaché à son vrai fils. L’intelligence semble être rattachée au fait de réussir à atteindre un état abrité, dans la norme bourgeoise. Laurent doit réussir comme artiste parce qu’ainsi il aura de l’argent, parce que des bourgeois enrichis achèteront ses œuvres.

Une coïncidence contribue donc à superposer Laurent au fils de Thérèse arraché à sa mère par son père et apparemment mort. Laurent croyait son père riche et, bien qu’aimant la peinture, il pensait n’avoir jamais à peindre afin de gagner sa vie. Mais quand son père est mort, il a découvert qu’il ne laissait presque rien, vite dilapidé ! En quelque sorte, en ne laissant rien pour l’entretenir à vie, son père le fait mourir… Et Thérèse fantasme de le sauver de cette mort en le faisant devenir un artiste bien payé, elle est puissante et lui non, il lui devra sa puissance… On a quand même dans ce roman cette idée d’être à l’abri du besoin… C’est là que surgit l’ambiguïté : c’est en place du père, et comme pour pallier le fait qu’il a laissé dans le besoin son fils, que Thérèse intervient, non sans imposer le fait qu’un père digne de ce nom est celui qui met maternellement, matriciellement, à l’abri son fils, et donc aussi sa mère. La matrice matérielle est ce que ne perd jamais de vue Thérèse, qui s’en est reconstruite une en réussissant dans le monde comme un homme. Laurent lui dit : « vous devez avoir le cœur d’un homme, puisque vous en avez la force et le talent. Rendez-la moi. » Il y a ce père qui a laissé croire qu’il avait de l’argent, et le fils en aurait eu sans avoir à le gagner, puis Thérèse entreprenant de sauver ce fils en l’aidant à devenir un artiste reconnu a le souci qu’il gagne lui-même cet argent qui le mettra à l’abri. Ensuite, percevant combien il met du sentiment, du feu, de la passion dans son travail d’artiste, elle cherche à sublimer tout cela, et le fébrifuge pourrait être le mariage, mais de raison… Mais impossible avec elle, ce qui bien sûr attise la passion de Laurent pour Thérèse, dans le cadre oedipien. Et la curiosité à l’égard de cette femme vaut celle d’un fils épiant devant la porte de la chambre à coucher parentale…

La curiosité peut difficilement se satisfaire directement auprès de Thérèse, mais, tout en faisant le portrait de Palmer, personnage paternel, Laurent va en savoir plus puisque celui-ci l’a connue jeune, comme un époux a connu sa femme bien plus jeune que ne connaît sa mère un fils… D’ailleurs, comme si c’était un rempart contre un danger mystérieux, Laurent souhaite que Thérèse et Palmer soient vraiment amants : « dites-moi que vous avez un amant, et que cet amant est Palmer, et je vous aimerai véritablement, je vous parlerai avec une ingénuité parfaite. » En effet, la passion oedipienne s’attise du fait qu’apparemment la femme en position de mère semble n’avoir personne, être éloignée de tout mari ou amant, donc est dangereusement libre. Comme en présence d’une femme en laquelle la passion d’être mère serait infiniment plus forte que celle d’être femme, ou plus secrètement encore une femme éternellement attachée à sa propre mère comme son seul amour, comme à l’impératif de rester dans une matrice de confort. Ou bien comme si l’impératif urgent de tout cela était celui d’amener un fils, un futur homme, à la capacité de gagner bien sa vie… Jusque-là, l’amour… Dans cette optique, Thérèse utilise, en bonne mère soucieuse d’amener où elle veut son garçon, la passion oedipienne qu’elle suscite chez lui, et si elle semble même un jour y succomber, c’est toujours afin que la réussite de l’artiste soit à la clef. Donc, logiquement, aussi longtemps que cela n’est pas acquis, toute liaison entre Thérèse et Palmer n’est pas d’actualité. « M.Palmer n’est et ne sera jamais pour moi qu’un ami fort estimable, avec qui je ne vais même pas jusqu’à l’intimité… » Et Thérèse feint aussi d’être étonnée de susciter des désirs chez son protégé… Sa séduction est l’arme pour arriver à ses fins, que l’artiste peintre soit reconnu et gagne confortablement sa vie. C’est une passion plus contrôlée qu’il n’y paraît que Georges Sand nous raconte dans son roman ! Thérèse, même lorsqu’elle succombera à cette passion, ne perdra jamais le nord. On est en plein Œdipe, et Thérèse est le sphinx quand aucun homme n’est dans sa vie pour que le jeune homme soit protégé de sa passion. Mais lorsque Thérèse lui avoue qu’en effet elle aime quelqu’un, une personne absente qui est en vérité sa mère comme on l’apprendra plus tard, il lui dit : « … je crois que je vous aime mieux ainsi, vous êtes une femme et non plus un sphinx. » Son imagination s’était enflammée pour cet idéal à saisir, mais heureusement la réalité d’un homme qu’elle aime stoppe net cette passion. Ce jeune homme, curieusement, ne cesse de désirer qu’il y ait un père qui soit un amant auprès de cette femme mère ! Tandis que, pourtant, très vite et inexorablement, il s’enflamme à nouveau pour « sa chimère, son beau sphinx » qui, réellement, et avec une innocence très ambiguë, s’occupe de lui, l’admire, le gronde, l’encourage et le plaint. La fièvre alterne avec le spleen, car les filles de joie qu’il fréquente ne savent pas prendre en mains sa destinée comme Thérèse ! Il ne peut se passer de la passion sauveuse de Thérèse ! Il est entre ses mains tel un fils qu’une mère ambitieuse veut faire réussir en exploitant toutes les ressources de l’Œdipe ! Thérèse « aimait sincèrement ce malheureux enfant »…, attentive au « génie souffrant et fourvoyé ». « Y avait-il de l’amour dans ce sentiment maternel ? » Le fait que l’histoire se passe entre une femme peintre un peu plus âgée, trente ans, et un jeune peintre en attente de succès fait que cet amour, inavouable pour une mère et son fils, pourra flamber à ciel ouvert, jouer avec le feu. Et, logiquement, lorsque Laurent a fini le portrait de l’Américain Palmer, c’est, curieusement et fort logiquement, Thérèse qui lui remet une jolie somme ! Et voilà : un homme est pourvu d’argent ! Palmer, comme par hasard, « était un riche bourgeois dont la fortune patrimoniale provenait du commerce. Il avait fait le trafic lui-même et les voyages au long cours dans sa jeunesse. » Bref, un homme capable de gagner lui-même l’argent. Un bourgeois. Nous sommes au dix-neuvième siècle.

Comme si une première étape était franchie avec cette jolie somme que Laurent a été capable de gagner par une œuvre artistique, voici que l’amour passion avance entre Thérèse et lui par l’intervention de Palmer, tel un père sachant gérer au millimètre la passion oedipienne qui doit servir à amener un fils à la réussite matérielle ici se combinant à la réussite artistique, celle qui se fait en peignant des tableaux que des bourgeois auront les moyens de commander et de payer… Dans ce roman, l’art semble lié aux moyens de cette bourgeoisie en essor, par exemple par le commerce, les voyages… Alors, sur le point de se rendre en Italie, Palmer dévoile brusquement l’histoire de Thérèse. Un riche banquier, donc évidemment un homme ayant beaucoup d’argent, séduisit une petite institutrice : de cet amour naît une petite bâtarde déclarée de parents inconnus, Thérèse bien sûr, à laquelle on donne le nom de famille Jacques. Et, comme de bien entendu puisque le nerf du roman est l’argent bien plus que la passion oedipienne avec ses flammes et son enfer, d’une part l’institutrice est dotée par le riche banquier puis mariée à un honnête homme, donc de ce côté-ci il y a une mise à l’abri, et d’autre part la petite Thérèse est envoyée à la campagne par son riche père qui lui fait donner une très belle éducation, donc de ce côté-là aussi mise à l’abri ! Mais le mari de la mère, qui ne connaissait pas l’existence de la petite fille, eût des soupçons car la mère allait sans cesse la voir à la campagne ! Il emmena sa femme en Belgique, et Thérèse fut séparée de sa mère. Donc, s’ouvre béant l’amour impossible entre mère et fille, qui est celui évoqué par Thérèse devant Laurent, qui croit qu’il s’agit d’un amant. En vérité, il s’agit d’une mère présentée comme n’ayant pas les moyens de s’occuper de sa fille, qui souffre de devoir laisser la fille en quelque sorte à la discrétion de son père, puis d’un mari, ou… pire, qu’elle doive telle un homme savoir toute seule gagner de l’argent afin de retrouver par elle-même la matrice matérielle perdue ! Cet amour entre mère et fille est une béance abyssale, une passion qui entretient l’impératif transmis de mère à fille d’être mise à l’abri avec ce que cela comporte d’inquiétude. Thérèse, lorsqu’elle est à Paris, à l’abri financièrement, comme par hasard revoit sa mère lorsque celle-ci est de passage… « Thérèse adore sa mère. » Mais avant d’être cette peintre qui a réussi comme un homme, son père le banquier aurait voulu la marier à… Palmer, mais celui-ci n’étant à l’époque pas libre, il parle au père d’un « jeune Portugais noble qui venait chez lui, qui avait de grandes propriétés à la Havane et qui était très beau. » Voilà, on est en pleine prospérité coloniale, et voici un bon parti pour la jeune fille… Thérèse est vite mariée à ce comte ! Un conte de fée ? Evidemment, elle l’aima ! Avant de découvrir qu’il était déjà marié aux colonies… Mais même si ce mariage est nul, Thérèse ne peut cependant en être libérée qu’avec la mort de ce comte ! C’est-à-dire que dans ce roman, il faut bien qu’elle soit campée sans homme, sans mari, pour que le jeune peintre soit pris à l’hameçon de cette séduction mystérieuse ! Et il faut bien aussi qu’elle incarne elle-même, par sa propre réussite artistique mais à la manière d’un homme dans un féminisme débutant, le fait de gagner confortablement toute seule sa vie, pour qu’elle soit un paradigme pour le jeune homme non moins qu’un personnage maternel ayant les moyens, le pouvoir, de l’aider. Une mère qui en a, pas une mère qui a besoin d’un père riche ! Le banquier son père voulait la mettre à l’abri en lui faisant un legs, au moment de sa mort, mais étant illégitime, elle ne peut avoir cet argent, d’où la nécessité de se débrouiller… comme un homme. Mais se trouvant plus tard devant un jeune homme à sauver, c’est-à-dire à amener à être capable de gagner de l’argent… Le manque d’un homme riche qui aurait assuré sa vie entraîne son désir de réaliser, comme son œuvre la plus belle, la réussite d’un jeune homme. Bien sûr, Thérèse perd à la fois l’argent légué par son père, et le comte son mari qui n’est pas vraiment son mari, au moment où elle va avoir… un fils. On voit arriver avec de gros sabots le fantasme d’une mère que le fils va réparer le père… Thérèse se fait passer pour veuve, afin que son fils ne soit pas vu comme un bâtard, elle change de pays, et vit avec son enfant dans « un douloureux enthousiasme ». Evidemment, ce fils a droit à une pension alimentaire de son père le comte… ! Parce qu’il n’a pas d’autre enfant, et qu’il est riche. Ce comte voulait reconquérir Thérèse, mais devant son refus, il enleva l’enfant, qui mourut dans le voyage vers l’Amérique. En fait, pour les besoins du roman oedipien, il fallait bien que Thérèse soit sans fils, mais que celui-ci ait laissé en elle comme une histoire en rade qui sautera sur l’occasion d’un jeune peintre à sauver pour reprendre jusqu’à son accomplissement ! Et lorsque cela sera fait, le roman fera se retrouver la mère et le fils qui, en réalité, n’était pas mort… En tout cas, les conditions de la réussite artistique et matérielle de cette femme pareille à celle d’un homme ont été qu’elle perde tout : l’argent du père, l’installation dans le mariage et sa mission de mère ! Rien ne lui faisait faire l’économie d’avoir à gagner sa vie ! Ses donc artistiques vont s’exercer dans un temps où la richesse de la bourgeoisie, par exemple dans le contexte colonial, va constituer une réserve d’acheteurs et de commanditaires d’œuvres d’art ! « Cette fille sans parents, cette mère sans enfant, cette femme sans mari, n’était-elle pas vouée à un malheur exceptionnel ? » Sachant cette histoire de la bouche de Palmer, Laurent se sent libre de déclarer à Thérèse « c’est vous que j’aime avec passion, et non pas moi-même », car il ne voit aucun rival entre cette femme et lui, et la pente est glissante…

Thérèse est frappée, logiquement, comme par un coup de foudre par la lettre d’amour que lui a écrite alors Laurent. Même si le mot passion la révolte, pour marquer l’interdit, car en fin de compte il s’agit d’amener ce jeune homme à bon port ! « Comment le calmer et le détacher d’une fantaisie qui arrive à le rendre malheureux ? » Cependant, Laurent arrive à saisir qu’il l’aime en vérité « comme un enfant ». Elle, elle se rend compte de cette bizarre « tendresse trop vive qu’elle avait pour lui… » Bien sûr, « l’intimité avait fait un pas de géant. La crainte de se perdre les avait rapprochés. » La mort du fils enfant surplombe leur histoire. Celui-là, elle réussira à le sauver, il sera son œuvre ! Fantasme maternel ! Thérèse lui fait les honneurs de son petit intérieur « en bonne femme et en artiste enjouée ».

Bien sûr, la convenance bourgeoise veille à ce que l’embrasement soit sans cesse repoussé… Les bons bourgeois ont raison, pense Thérèse, de vivre leur vie confortable et tranquille… Elle-même, dans le fond, a vécu en bonne bourgeoise bien entretenue, même dans sa phase d’ouvrière laborieuse… Il ne faut pas oublier le riche banquier qui lui a fait donner une très bonne éducation… Donc, longtemps elle repousse la faute… Jusqu’à ce qu’elle consente ! Mais en n’oubliant jamais qu’avant d’être sa maîtresse, elle a été son ami ! Ami au masculin, non pas au féminin ! Avant de succomber, elle lui a longuement montré ce qu’était la réussite, en l’incarnant comme un homme ! Comme il n’a pu cependant être sauvé par sa force, voici qu’elle le fera par l’amour, le sauvant du suicide comme elle l’a fait dans le passé. Laurent a alors des élans religieux, il bénit sa chère maîtresse qui le retrempe dans les eaux matricielles de son baptême, effaçant les jours sombres, l’entraînant dans l’extase. Littéralement elle lui fait sentir charnellement la force matérielle qu’elle incarne, elle la peintre célèbre et aisée. Mais « la corruption s’est jetée sur eux dès leurs premiers pas », et Thérèse va endurer des blessures. En quelque sorte, plus elle pense que la passion va réussir à faire de lui ce qu’elle veut, plus il lui échappe, plus il retombe dans ses vieux démons, moins il ne sublime tout cela en œuvres artistiques ! Le fantasme maternel rate son coup ! Il échappe à ces mains maternelles passionnées. Donc, leur passion va connaître, logiquement, des hauts et des bas terribles ! Au cours d’une virée à la campagne, une soirée sous les étoiles, Laurent dit à Thérèse qu’il aime mieux se promener au hasard dans le ciel étoilé que de « marcher dans le caprice des autres. » Bien envoyé ! Tandis qu’il lui dit : « Tu aimes les sentiers frayés, toi, n’est-ce-pas ? » Et alors, il défie cette femme mère en disant que, dans ce bois, il était déjà venu avec une petite… Histoire de dire qu’il n’y a pas qu’elle, au moment où elle s’est donnée… Il reprend vigoureusement possession de lui-même… « il subissait le besoin de se reconquérir et de se croire seul et indompté un instant. » La passion oedipienne est complexe, il possède la reine de son cœur mais en même temps il veut s’assurer qu’il est aux commandes de sa vie, que ce n’est pas elle qui la crée comme son œuvre. Dans un ravin, ce soir-là, Laurent a des hallucinations obscènes. Il voit, halluciné, un homme qui court, pâle, les vêtements déchirés. Tel un jeune homme échappant aux mains maternelles qui décident de ce qu’est la réussite sociale, bourgeoise, pour lui ? Il supplie Thérèse de le préserver de ce délire, de ce spectre qu’il a en lui, de ce vieil homme. On se demande si ce vieil homme ne serait pas le modèle paternel riche mis en lui par un personnage maternel ayant entrepris de faire réussir, bien sûr en le sauvant, un jeune homme qui deviendra à son tour fortuné, connu ! Laurent, lui, dans ces conditions oedipiennes, veut le fuir, ce vieil homme, ce spectre ! Lune de miel dans un cimetière, tel est le nom qu’il donne ensuite à une composition qu’il peint. Sans commentaires… Thérèse a alors des doutes : « elle se demanda si la vie douce et réglée qu’elle voulait donner à son ami était réellement l’hygiène qui convenait à cette organisation exceptionnelle. » Vie de hauts et de bas perpétuels, car c’est ce bonheur plat qui se met à l’irriter. Elle doit le laisser aller quelquefois dans la vie active. Laurent éprouve souvent, c’est logique, le besoin de dénigrer les distractions pourtant raffinées qu’elle lui offre, telle une mère qui tire son adolescent dans le monde, pour l’initier. Et c’est sûr qu’entre eux, le sevrage oedipien est long, passionnel, de rechutes en remontées. Par ailleurs, leur liaison étant jetée au grand jour, bien sûr la réputation de la chaste Thérèse en prend un coup ! Histoire de montrer que la figure idéale subit de sérieux accrocs… « Ainsi de toutes parts Melle jacques fut déconsidérée pour le choix qu’elle venait de faire et qu’elle paraissait vouloir afficher. » Mais le coup le plus sérieux est celui qui atteint sa sécurité… matérielle ! Car, au moment où elle sent bien que Laurent l’aime moins, elle ne gagne plus autant d’argent, n’ayant plus autant de temps pour peindre que lorsqu’elle avait une vie bien réglée. De plus, la vie avec Laurent est plus dépensière…

Là-dessus, Laurent fait part de son désir d’aller voir l’Italie, qu’il a depuis l’enfance. Il a gagné assez d’argent avec des travaux artistiques, et Thérèse de son côté a réussi à réunir aussi de l’argent. A Gènes, Laurent propose de s’arrêter, et Thérèse, évidemment, doit peindre, à cause de cet impératif matériel, et elle a des commandes de riches marchands d’art pour des copies de tableaux. Par contre Laurent, qui a une individualité très marquée, ne voudrait à aucun prix peindre des copies… ! Il ne se gêne pas pour railler Thérèse, « Tant qu’il avait quelque argent en poche, il ne concevait pas que l’on descendit des hauteurs de l’art jusqu’à songer au gain. » Voilà ! Thérèse, pourtant artiste, ne perd jamais de vue… le gain à en tirer ! Mais elle est tourmentée car elle sait bien que Laurent est un panier percé ! Tandis qu’il est incapable de peindre, et tombe dans cette mélancolie familière. Inlassablement, elle veut le tirer de ce qu’elle appelle la débauche, ses aventures sexuelles avec des femmes légères, pour l’élever c’est-à-dire faire de lui quelqu’un, en mère idéale. Il l’a voit née « avec un petit ressort d’acier dans le cerveau »… Evidemment, Thérèse n’est pas femme du monde, ce monde où l’on se divertit, c’est un personnage très moral qui n’a qu’une idée en tête, faire de ce garçon un artiste réussi, connu, riche, exploitant pour cela la passion oedipienne qu’elle suscite en semblant n’être à personne c’est-à-dire pas à un homme figurant la figure paternelle. En fait, elle est froide, sa passion est celle de faire la réussite du jeune homme comme sa meilleure œuvre tandis que pour elle-même elle a déjà atteint cette réussite, cette notoriété. Réussite sociale, en un sens, dans un siècle marchand où des acheteurs ont les moyens d’acheter les œuvres des artistes.

Mais, si Laurent va dans le monde, seul, peut-être pêchera-t-il des commandes ? Et Thérèse se prépare à le perdre, logiquement… « Elle ne voulait pas descendre avec lui des hauteurs de l’empyrée… Elle était sobre en tout et ne comprenait rien aux appétits facétieux, aux fantaisies immodérées. » Dans cette passion entre « Elle et lui », Georges Sand finit par nous montrer qu’en vérité les flammes d’un amour aux couleurs incestueuses sont éteintes, et que Thérèse est sobre. Alors, ce personnage idéal se dégrade peu à peu, devient semblable à un « oiseau malade sur son bâton, les plumes ébouriffées, la tête dans les épaules et l’œil éteint. » Laurent, qui en a assez de cette vie réglée, comme auprès de cette figure maternelle qui l’ennuie, qui est las « de l’amour élevé », pense à Palmer, la figure paternelle, celle qui sépare mère et fils, l’amant aussi. Et peu à peu, Thérèse est traitée comme son public, invitée à voir ses œuvres, dans son atelier ! Elle a bien réussi dans « l’art vulgaire de tendre une ligne et d’y faire mordre le pauvre poisson ébloui par la mouche artificielle… »

Entrée en scène de Palmer, lorsque l’artiste Laurent est sur les rails, bien sûr avec tout l’aspect indomptable et imprévisible de la pulsion créatrice. Palmer est séparateur, après avoir laissé faire entre « Elle et lui « , en père qui sait parfaitement que l’arme de la mère pour faire du fils son œuvre réussie socialement et artistiquement est de susciter l’amour oedipien, en apparence seulement incestueux car en vérité il est froid comme un calcul. « … je vous ai crus faits l’un pour l’autre ; je suis persuadé à présent que le plus grand bonheur et le seul que vous puissiez vous donner l’un à l’autre, c’est de vous quitter. »

Cependant, le sevrage de la figure maternelle est évidemment à faire. Laurent, qui se veut libre, lui a fait une blessure profonde. Elle doit laisser son œuvre se détacher d’elle… Elle persiste longtemps à le voir encore comme un enfant abandonné et incurable… L’événement qui, dans le roman écrit par Sand préside au retour de Palmer auprès de Thérèse, avec cette fois la possibilité que l’amour puisse se déclarer et aboutir entre eux, est l’annonce de la mort du comte faux mari de Thérèse. Cet impossible qui avait tenu à l’écart Palmer, inconsciemment pour que Laurent gobe l’hameçon de la séduction toute maternelle de Thérèse, tombe. Bien sûr, elle cache à Laurent qu’elle est libre. Elle n’apparaît libre qu’à Palmer, logiquement ! Et Palmer s’avance vers elle en… sauveur de réputation, proposant évidemment le mariage, en ce siècle moral, à cette femme que la liaison dangereuse avec le jeune peintre a fait déchoir ! Seul Palmer peut sauver sa réputation… ! Il lui dit : « vous seriez à jamais préservée des dangers et des malheurs de l’avenir… vous serez fidèle et à jamais réhabilitée. Dites oui, Thérèse, consentez à m’épousez… » La question de l’abri, du confort, de l’image conforme de soi est essentielle ! Palmer souligne fortement quels sont ses intérêts à elle dans l’affaire. Là nous sommes dans les pages du roman où un homme, un vrai, riche, stable, honorable, est le sauveur d’une femme qui, par ailleurs, est cependant capable de réussir toute seule, comme un homme, à s’assurer une situation matérielle et morale… Palmer ne peut jouer vraiment sa partition d’homme fort, puissant, sauveur d’une femme en situation vulnérable, que lorsque cette femme laisse apparaître une faille aux yeux moraux de la bonne société. L’attaque de sa réputation est la faille, chez cette femme forte comme un homme, pour que l’homme Palmer ait une chance de paraître puissant à ses yeux. Jusque-là, ce n’est surtout qu’un riche Américain s’intéressant à la peinture et qui a l’argent pour commander un portrait à Laurent, tableau censé faire sa notoriété. D’abord, Thérèse se laisse arracher un oui au mariage avec le riche Palmer.

On dirait que, à ce moment-là, comme pour compenser la platitude d’une vie promettant d’être parfaitement réglée et morale, c’est une crise hallucinatoire de Laurent qui vient mettre de la tempête au sein du couple, qui part au chevet de l’artiste torturé qui est à Florence. Celui-ci se réveille avec Thérèse et Palmer de part et d’autre du lit, tels des parents… A son chevet, le dévouement maternel de Thérèse est parfait. Mais elle peut jouer la partition du détachement, tandis que bien sûr le jeune artiste joue celle du dépit amoureux : « Ni mes sens ni ma tête ne vous appartiennent plus. J’ai repris ma personne et ma volonté ; ma confiance et mon enthousiasme ne peuvent plus vous revenir. » Le mariage prévu avec Palmer, qui va l’emmener en Amérique, ne semble en fait jouer que pour faire tomber le couperet de la fin de la passion entre Thérèse et Laurent. Palmer, durant toutes les péripéties qui vont se jouer, ne semble là que pour mettre à l’épreuve cette séparation, en semblant la tester en les laissant volontairement seuls à Spezia, un pays à la solitude enchantée, pour voir s’ils vont à nouveau succomber. Bien sûr, cela ne sera pas le cas, malgré le vertige, le trouble. Thérèse, au contraire, traque les signes que Laurent est vraiment devenu un artiste. Elle reste toujours dans une logique maternelle, dans ce roman qui est apparemment celui d’une passion amoureuse passant sans cesse des hauteurs idéales aux gouffres les plus noirs, mais qui, en vérité, s’avérera le roman d’une mère et son fils enfin réunis à la fin dans le confort matriciel. A la fin du roman en effet, cette mère s’éloignera de l’artiste Laurent pour partir avec son fils retrouvé, comme si, après la réussite de l’œuvre, elle pouvait alors se vivre comme une mère parfaite aux côtés d’un fils sauvé de la mort car une figure paternelle, mieux que par la voie artistique, assurera le confort. Laurent, pendant la phase de la mise à l’épreuve de la séparation, fait encore frissonner Thérèse en feignant de se laisser tomber dans le gouffre. Le jeu, c’est de la tester en faisant un pauvre enfant que les monstres vont dévorer, un panier percé ne sachant pas gérer son argent. Il a acquis les moyens matériels de son indépendance et de sa notoriété, mais, telle une mère, Thérèse craint qu’il dépense tout, et est là encore comme une béquille. C’est ainsi qu’elle lui donne tout l’argent qui lui reste pour qu’il puisse rentrer en France, et elle, qui ne veut rien dire à Palmer qu’elle doit retrouver plus tard, est forcée de se trouver une chambre misérable qu’elle va payer en faisant de la dentelle. Elle affiche ainsi sa fragilité, sa presque déchéance, qu’il s’agit de voir comme ce qui permet de mettre en relief la puissance de Palmer, dont on sait bien que, très bientôt, il mettra sa fortune à la disposition de Thérèse, même si finalement elle ne l’épousera pas.

En ce dix-neuvième siècle, faut-il souligner le rôle très moral de ce genre de femme qui joue à la « Vénus de Milo » que le jeune homme à faire socialement et artistiquement réussir veut avoir pour maîtresse, ce genre de femme jouant un jour à être « Sapho » et le lendemain « Jeanne d’Arc » ? En vérité, de son côté à elle, est-ce de la passion amoureuse teintée d’inceste ou bien ce genre de calcul que toute mère garde secrètement en elle lorsqu’elle fantasme avoir le pouvoir de faire de la réussite matérielle, sociale, artistique de son fils son œuvre à elle seule ? Peu à peu, nous sentons que Palmer le romanesque Américain commence à prendre conscience que sa puissance auprès de Thérèse et dans toute cette histoire s’effondre, sauf que c’est lui qui a la fortune. Il croit qu’elle est partie avec Laurent. En vérité, même si ce n’est pas le cas, toute cette histoire ne concerne qu’elle et son fils, et Palmer en tant qu’homme n’y a été qu’une sorte de figurant, qui viendra ramener à sa mère son vrai fils, celui qu’elle avait cru mort. C’est à travers ce fils vivant, retrouvé, auquel il donne un portefeuille « qui lui assure le présent et l’avenir », que Thérèse ne garde de Palmer qu’une sorte de sécurité à toute épreuve. L’épilogue nous montre que la passion incurable entre « Elle et lui » était secrètement le désir qu’ELLE avait d’être matériellement mise à l’abri par LUI qui est son fils mis à l’abri par la figure paternelle qu’est Palmer. Palmer s’en va heureux, c’est-à-dire qu’il a compris comment paraître puissant aux yeux de Thérèse. Il semble un homme qui, dans ce roman, était plus préoccupé de sa puissance que d’amour avec une femme… La richesse de cet Américain, depuis le début, est d’ailleurs orientée vers son utilité au fils : d’abord par la commande du portrait faite à Laurent par l’intercession de Thérèse, puis au fils réel de Thérèse qu’il lui ramène vivant comme depuis le royaume des morts. Pendant presque tout le roman, sa fortune on ne sait pas à qui en fin de compte elle va servir, car le mariage avec Thérèse n’est jamais vraiment une certitude. Il y a toujours Laurent qui revient entre eux pour désespérer Palmer. Mais sa puissance, la femme Thérèse ne peut plus la mettre à mal lorsque c’est par son vrai fils qu’il la lui prouve, assurant par ce biais-là la sécurité matérielle à la mère par son fils ! « Elle était mère, et la mère avait irrévocablement tué l’amante. » Bien sûr, apparemment Thérèse a abandonné Laurent à son sort, à ses hauts et bas d’artiste, à ses débauches mondaines. En vérité, ne peut-on pas le superposer au vrai fils de Thérèse, que Palmer met à l’abri par sa fortune tel un père dont la puissance n’est ainsi plus contestée ? Alors, tout est bien qui finit bien… Tout le monde est apaisé… Laurent, figure d’un fils que le père laisse aux mains de l’ambition fantasmatique de la mère, qui veut en faire son œuvre de même qu’elle prouve en parfaite féministe qu’elle peut toute seule réussir comme un homme, tombe dans l’abandon comme châtiment d’un incurable amour. La solution à cette dualité passionnée et incestueuse est apportée par la puissance que le père peut retrouver en donnant son argent au fils, donc aussi à la mère pour laquelle les apparence sont sauves, elle, elle sait réussir comme un homme ! Le fils de Thérèse est comme le jeune Laurent qui s’est aperçu que son père ne lui avait laissé aucune fortune alors qu’il pensait avoir une rente toute sa vie et ne pas avoir à être peintre, sans doute aurait-il pu être du côté des riches bourgeois commanditaires de tableaux… Le fils de Thérèse connaît la descente chez les morts, comme Laurent connaît l’enfer de la débauche et surtout de la peur du dénuement. Le fils redevient vivant lorsqu’une sorte de père lui lègue vraiment une fortune, réparant Laurent que son père n’a pas mis à l’abri, n’a pas établi en bourgeois. Le fils de Thérèse, lui, même si sa mère est d’abord une artiste reconnue, est établi comme un bourgeois.

Quant à Laurent, Thérèse le rassure dans une lettre, en conclusion : « Sois tranquille, va, Dieu te pardonnera de n’avoir pu aimer ! Il t’avait condamné à cette insatiable aspiration pour que ta jeunesse ne fût pas absorbée par une femme. Les femmes de l’avenir, celles qui contempleront ton œuvre de siècle en siècle, voilà tes sœurs et tes amantes. » Les œuvres, et non pas une femme et tout de suite une vie domestique plate ! Celles qui permettent à l’homme d’avoir cette fortune, donc cette puissance ? Il y a ces hommes qui ont fait fortune par le commerce, les voyages, dans ce temps des colonies, en Amérique ou ailleurs, et instaurant une sécurité matérielle bourgeoise. Ces hommes riches ont de l’importance pour les artistes, c’est-à-dire ceux qui n’ayant pas de fortune doivent gagner leur vie par leurs œuvres, tel Laurent et avant lui telle Thérèse, car ils ont les moyens d’acheter les œuvres d’art, qui sont par exemple, imaginons-le, des signes extérieurs de richesse et de classe sociale, par exemple par ces portraits d’eux-mêmes qu’ils font faire, ou par ces copie de tableaux de la Renaissance italienne qu’ils commandent ! L’art est une sorte de solution palliant l’absence de fortune venant d’un père ayant su réussir par exemple par le commerce. Reste, secrète, la blessure, la castration. Si bien que le fils qui gagne, c’est celui à qui Palmer donne un conséquent portefeuille ! L’autre fils, l’artiste, s’il réussit à faire fortune par ses œuvres, garde une part sombre en lui, une faille, un doute sur sa puissance.

En tout cas, ce roman passionnant de Georges Sand romancière du dix-neuvième siècle et pionnière féministe nous fait nous écrier : Ah oui, tout ça c’était pour ça !

Alice Granger Guitard

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