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La rame de vingt pieds - Joaquim Ruyra

traduit par Raymond de Lacvivier, préfacé et annoté par Norbert Gaulard

samedi 19 novembre 2016 par penvins

L’honneur des petites maisons d’éditions c’est de mettre le focus sur des petits bijoux littéraires à côté desquels on aurait pu passer comme cette épopée marine qui semble ne s’adresser qu’à un petit nombre de locuteurs avertis. Et pourtant…

Les histoires de tempête sont toujours fascinantes, celle-ci se déroule le long des côtes catalanes et tire sa richesse de son ancrage au large de Blanes village d’où est originaire la mère de Joaquim Ruyra. On se laisse emporter avec la narratrice sur la balancelle de son père, un marin bourru qui ne parvient pas à dire à sa fille qu’il l’aime. L’intérêt du récit est non seulement dans la description de la vie sur un bateau de pêche au tout début du XXème siècle, dans cette description des paysages depuis la mer aussi bien calme qu’agitée, la tempête faisant basculer le conte du côté du fantastique, elle est surtout dans ce huis clos où se révèle le caractère des marins.

Dans une telle situation, une jeune fille seule au milieu de ces hommes, on aurait pu s’attendre à ce que les uns et les autres se disputent ses faveurs, mais tout se passe en silence, bien sûr Verdier le gamin déclare à Marie-Anne qu’il l’aime, bien sûr Tournal n’en peut plus, mais l’essentiel n’est pas là, un des matelots entend la jeune fille se plaindre du vent qui soulève ses jupes et lui dit :

Laissez-vous faire Mademoiselle ; ce petit vent est innocent comme un enfant, et je ne crois pas qu’il puisse vous enrhumer.

Ce petit vent certes ! Mais la tempête qui se prépare ?

Marie-Anne a choisi d’affronter le monde de son père :

Il n’avait plus que moi pour toute famille ; ses autres enfants et ma mère étaient morts, il avait concentré sur moi toutes ses affections

Ainsi Marie-Anne prétend-elle obtenir de lui ce qu’elle veut et notamment de partir en mer sur son bateau. Mais peut-être aussi autre chose qu’elle a tant de mal à lui arracher : qu’il lui dise qu’il l’aime lui qui est si bourru et qui considère en outre que les femmes ont toutes une case vide

Roman d’apprentissage qu’il faut lire à contre-courant, roman où le plus important n’est pas ce qui est raconté, l’histoire d’une jeune fille que son père sauve du naufrage, d’un père qui finalement remerciera humblement la Vierge d’être venue à son secours, roman d’un père qui ne voit entre sa fille et lui que la voix du sang, roman où le père prend prétexte d’un naufrage imminent pour dire à sa fille :

Marie-Anne je ne puis rester avec toi. […] Rends-toi compte de la nécessité

Pour tout dire ce roman écrit dans un style fantastique n’ayant pas peur de quelques invraisemblances - Marie-Anne ne semble pas rencontrer de difficulté autre qu’esthétique à peindre sur le pont d’une barque qui navigue par bordées, virant à chaque moment, seul l’inquiète le fait que les ombres sont fugitives et changeantes ! – ce roman donc, peut paraître parfaitement conformiste. Tout se passe comme si le père donnait à sa fille une leçon de réalisme, l’incitait à couper le cordon et à tenir compte de l’impossibilité de rester près de lui alors même qu’elle s’est mise dans la situation d’être surveillée par ses yeux jaloux. Par ailleurs Marie-Anne remerciera la Vierge de l’avoir sauvée du naufrage en montant vers elle pieds nus et en portant cette longue rame autour du cou ! Pourtant cette épopée marine évoque constamment l’ambiguïté des relations filiales ! De cet amour que Marie-Anne appelle de ses vœux et que son père hésite tant à manifester.
La croyant perdue, après l’avoir prise dans ses bras et lui avoir donné un baiser sous le coup de l’émotion, Saura (le père) dira :

Qu’importe au vieux tronc d’aloès de s’épuiser jusqu’à en mourir, si sa hampe en profite et se garnit d’une fleur de plus.

Nous laisserons le lecteur découvrir ce texte peut-être moins innocent qu’il y paraît et comprendre à sa façon comment la tempête initie la jeune fille au monde des adultes.

Un roman que l’on pourrait dire allégorique, mais d’une manière ou d’une autre tous les bons romans ne le sont-ils pas ?

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