Aucune nuit ne sera noire - Fatou Diome

Editions Albin Michel - 2025

lundi 12 janvier 2026 par Alice Granger

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Dès les premières pages, nous conduisant au cœur du pays sérère et du village natal Niodior, par l’écriture de son roman Fatou Diome témoigne que le flambeau de la transmission des valeurs humanistes du peuple Sérère est en train d’arriver entre ses mains. Son enfance, élevée par ses grands-parents, ce grand-père qu’elle nomme son Capitaine, son Gabriel, son guerrier, Mâma Kôrmâma, Saliou le marin, son Papi-Papa, et cette grand-mère Aminata, Mamie-Maman, aux petits-soins, veillant à ce qu’elle mange, vibre très vite à nos oreilles de lecteurs comme le maternage dans « le ventre » sérère, matriarcal, « du Pacifique », de celle qui sera la future matriarche, qui perpétuera la société sérère prenant soin des siens maternellement. C’est par son écriture qu’elle la fera sans cesse vivre, en ne cessant de convoquer les Veilleurs, les ancêtres jamais vraiment partis dans leur nuit d’où cette nuit qui ne sera jamais noire, pour qu’ils continuent à donner leurs leçons d’humanisme, d’accueil nourricier, de tolérance, de sagesse. Nous avons l’impression que, devenue binationale, en revenant elle-même au Sénégal, au pays natal, au village de Niodior, venant de France, puis devenant écrivaine reconnue, c’est ainsi qu’elle incarne la matriarche qui a « le pouvoir » d’aider maternellement ceux restés au pays. Ce qui au départ semble un racket de celle fantasmée avoir fait fortune en France alors qu’elle se bat pour vivre et payer ses études en faisant des ménages, à Strasbourg, devient le pouvoir de maternage humaniste de la matriarche. Pour cette petite fille choyée par ses grands-parents sérères qui la protègent des mauvais traitements, - qu’elle raconte, par exemple, de la part d’un « tonton tyran » dont on devine qu’il est un Sérère islamisé, c’est-à-dire un Métamorphosé - parce qu’elle est une enfant naturelle, une petite fille « oxymore », différente, une bâtarde, on dirait que ces épreuves de vie abrupte, où elle prend sans cesse de vrais coups brutaux, va faire des ménages déjà dès qu’elle va au collège pour payer ses études et surtout pour apprendre très tôt à être une fille et une femme indépendante des hommes, sont, de manière oxymorique, des « occurrences » pour qu’elle apprenne à se débrouiller en temps très difficile. Comme son Capitaine de grand-père lui apprend à être son matelot sur son bateau même en temps de tempête. Ainsi, elle apprend à avoir foi en ses propres forces, afin ensuite de pouvoir partir naviguer loin, ailleurs, en France, dans le monde, binationale, écrivaine du monde, le ventre de l’Atlantique où elle était le matelot de son Capitaine devenant la littérature où ses Veilleurs non seulement veilleront sur elle, mais qu’elle pourra aussi rendre vivants et riches d’humanisme aux humains planétaires, la matriarche se sentant partout chez elle arrivant riche d’eux, de leurs leçons, qu’elle peut à son tour transmettre.
Les Sérères sont un peuple du Sénégal, mais aussi de Gambie, de Mauritanie. Leur société est matrilinéaire, la filiation se faisant par la lignée maternelle, leur généalogie pouvant sans cesse faire vivre une dizaine de générations où les ancêtres reviennent donner à tout moment leur protection et leurs leçons. C’est un homme très âgé qui est la figure dominante de la famille maternelle, comme un patriarcat dont le sens est de faire vivre le matriarcat à travers la matriarche qu’il nomme, et le grand-père de Fatou Diome vibre dans ce roman comme dans tous ceux qu’elle écrit comme cet homme vénérable et respecté de tous dans le village de Niodior, son Gabriel ange gardien, dont la matriarche est cette grand-mère, cette Mamie-Maman, les deux formant un couple inséparable tel le creuset vivant de la tradition sérère. Fatou Diome la fait résonner dans son livre, avec l’arbre généalogique maternel de son grand-père. Chez les Sérères, « personne ne dort au cimetière », car, quelle « que soit la distance spatio-temporelle », nos « Veilleurs nous veillent », depuis Sangomar où ils vivent après que la « Rôdeuse » est venue les chercher. Fatou Diome l’écrit : « Selon la croyance ancestrale animiste du âys sérère, la fluidité dans laquelle les âmes transitent d’un espace à l’autre de l’Univers est de même nature que celle qui nous porte d’une pièce à l’autre ». Les Veilleurs sont des gardes du corps qui ne manquent jamais.
Dans ce roman, nous entendons non seulement que le peuple sérère a réussi à maintenir son identité culturelle et religieuse par-delà l’islamisation, mais aussi le combat, qui devient celui de son écriture, que Fatou Diome maintient vivant, actuel, afin de faire entendre une insoumission restée victorieuse, et ne cesse le prouver en étant précipitée dans les épreuves, dans la vie toujours oxymorique, parce qu’on ne devient qu’ainsi matriarche, c’est-à-dire plus forte que l’ennemi qui vient infliger de mauvais traitements. Fatou Diome appelle les musulmans « les Métamorphosés », et elle écrit que, « musulman ou chrétien, tout bon Sérère continue d’appeler Dieu Roog Sèn », car il est « L’Unique Créateur de tout, de tous les êtres, humains comme animaux, et de la nature », il n’habite nulle part, il est partout à la fois. Le culte sérère a toujours été monothéiste, et Roog Sèn est le seul Dieu.
Dans ce roman, nous entendons que c’est lorsque le flambeau de la perpétuation de la tradition sérère est arrivé entre ses mains qu’elle écrit et va commencer à publier. Après la mort de son grand-père qui, avant de partir, l’a en quelque sorte nommée, en tant que l’homme dominant très âgé de la lignée maternelle, puisque la grand-mère aussi va mourir.
Fatou Diome raconte dans son roman qu’en février-mars 2001, elle est de retour au Sénégal, venue de Strasbourg où elle vit – elle n’est pas encore écrivain, mais est sur le point de le devenir, après ce retour différent de tous les autres – pour rendre visite à la Dame très malade. C’est-à-dire sa mère, qui est une mère-sœu,r puisqu’elle est élevée par la mère de sa mère et le père de sa mère. Cette mère-sœur, fille très aimée de sa mère Aminata, précise Fatou Diome – alors même que rien n’a protégé la fille-mère qu’elle est devenue à peine entrée dans l’adolescence. Ses parents sérères ne l’ont pas sauvée de son frère, celui que Fatou Diome nomme le « tonton tyran », qui est un Métamorphosé, c’est-à-dire un Sérère islamisé, qui la marie, mariage arrangé comme souvent au Sénégal. Elle meurt donc jeune, en 2001. L’histoire que raconte Fatou Diome a l’air d’être celle d’une petite fille bâtarde, dont le père biologique s’est barré, qui sera la cible incessante, toute l’enfance, de discrimination biologique violente, tandis que la « faute » de cette mère adolescente sera vite réparée par les soins d’un de ses frères par un mariage musulman arrangé (et les intérêts allant avec ces sortes de mariages, patrimoniaux, alliances, et dot). Mais c’est pourtant aussi une autre histoire, bien plus importante. Car cette petite fille a la chance d’avoir des grands-parents fidèles à la tradition sérère, qui sont pour cela exceptionnellement aimants, qui l’ont protégée, qui lui ont transmis une inégalée éducation humaniste. Cette éducation d’exception la laisse, et devant se débrouiller par elle-même, sans cesse au choc frontal avec cette discrimination. Faisant par exemple le ménage pour ceux qui la méprisaient, ceux-ci ne faisaient pas attention qu’ainsi non seulement elle était indépendante, gagnant à la sueur de son front sa liberté de femme, mais surtout qu’elle se donnait les moyens d’étudier, pour s’ouvrir la porte de l’ailleurs par l’école, le collège, le lycée, puis, en France, l’université. En réalité, c’est une histoire dans laquelle se joue toujours la résistance et l’insoumission des Sérères à leur islamisation, tout en lui laissant une « victime », cette mère adolescente, qui avait cru pouvoir être une jeune fille libre, en vraie Sérère, donc aimer un jeune homme Sérère, un lutteur célèbre, dont le patronyme est Diome. Mais, tandis qu’elle est enceinte, qu’ainsi sa faute s’incarnera dans la petite bâtarde, le tonton tyran, son frère Métamorphosé, va la plier à la loi islamique. C’est-à-dire que, arrivée à l’adolescence, la jeune fille Sérère est poussée par l’amour à se croire libre de son choix de l’homme aimé, Sérère bien sûr. Là, l’islamisation l’attendait au tournant. Mais l’histoire, si nous l’entendons comme le passage de flambeau à la nouvelle matriarche sérère, s’arrange très bien de cette « soustraction » de cette mère, arrivée à l’adolescence, en tant que « prétendante » à recevoir la transmission du flambeau. Elle ne peut pas être la prochaine matriarche, elle n’a sans doute pas été élevée pour l’être contrairement à sa fille bâtarde, ceci pour la bonne raison qu’elle n’est pas à la bonne génération. C’est l’homme très âgé dominant la lignée maternelle qui nomme la prochaine matriarche. Elle ne le sera que pour la génération de sa petite fille. Il a soixante ans lorsqu’elle naît, et il veut vivre au moins encore vingt ans, pour la former à devenir celle qui recevra le flambeau. En 2001, alors qu’au cours de son séjour à Niodior Fatou Diome sait que la fin est proche pour son Gabriel, son Capitaine, celui-ci lui donne un rendez-vous pour lui dire ses dernières volontés, mais surtout qu’il restera toujours près d’elle en Veilleur, il est arrivé à un grand âge inespéré, plus de quatre-vingt-dix ans ! Il est prêt au passage de flambeau, à nommer sa petite-fille, son matelot, matriarche. Tandis que sa mère est morte. Et donc, Fatou Diome, nous sentons qu’en matriarche, elle est en train d’avoir beaucoup d’orphelins dont prendre soin selon les valeurs sérères, depuis la France où elle vit et écrira, et en venant au pays natal, où l’accueil sera très spécial, elle ne sera pas n’importe qui, en revenant, elle aura enfin les égards qui étaient ceux à l’encontre de ses grands-parents, estimés et respectés de tous, et étant maternants et tolérant, au sens sérère, envers tous, y compris dans l’accueil des étrangers.
Donc, en réalité, nous entendons en lisant ce roman, - qui est celui dans lequel Fatou Diome réussit le mieux à faire vibrer quelle est l’extrême singularité de son écriture, quelle est la nature des valeurs humanistes qu’elle défend parce que le flambeau est arrivé entre ses mains et qu’aussitôt elle est devenue écrivain, tout de suite publiée - qu’elle n’est pas du tout une bâtarde que le père biologique aurait abandonnée. D’ailleurs, elle porte le nom de ce père : Diome. Ce n’est pas un père inconnu. C’est un père sérère, comme sa mère adolescente était sérère, mais au temps de l’islamisation, des Métamorphosés. Ce père biologique est parti la tête haute, puisque c’était le « tonton tyran », le frère de cette fille-mère, qui voulait le tuer. Donc, cette bâtarde, tandis que son adolescente de mère quitte ses parents, et la protection des valeurs humanistes sérères, en restant auprès de son Mâma Kôrmâma, son Papi-Papa et d’Aminata sa Mamie-maman, a toute la place pour elle comme une fille unique, pour vivre une enfance qui l’éduque comme si elle était dans l’incubateur faisant arriver à terme la prochaine matriarche. Elle sera prête lorsque l’homme très âgé, patriarcal, dominant la lignée maternelle pour mieux la faire perdurer, arrivera à l’âge de passer le flambeau, sa femme, la matriarche, arrivant aussi à l’âge où la Rodeuse viendra la chercher. Leur fille-petite fille, en vérité, a été formée toute son enfance pour ça, baignant dedans, comme la langue de Fatou Diome le fait remarquablement résonner, en restituant l’enfance lors de ce retour au pays natal. Non, Fatou Diome n’avait jamais été, comme certains le croyaient, « qu’un bagage supplémentaire dans la pirogue du vieil homme, au mieux, un garçon manqué, intangible, une fille étrange, trop couvée par son aïeul ». Cet aïeul pensait que son héritage, sérère, intangible, était le plus important de tous les héritages.
Fatou Diome part pour la France lorsqu’elle a rencontré pour la première fois l’amour avec un Français – là encore cela se met en phase avec son adolescente de mère qui prend la liberté d’aimer un jeune homme sérère très beau et valeureux alors que selon l’islamisation elle devait se plier à un mariage arrangé, et bien sûr cet amour binational fait surgir contre elle les attaques violentes de la discrimination et de l’intolérance. Et c’est sur le dos de l’hippogriffe nuptial (expression utilisée un certain nombre de fois par Montherlant dans « Les jeunes filles ») qu’elle s’envole vers la France, son autre pays devenant tout de suite cher à son cœur. Mais, en phase avec cette mère qui jamais ne put larguer les amarres d’avec son destin déchu et servile, elle, elle peut très vite se libérer, en divorçant, n’acceptant pas les propos intolérants à son égard, liés par exemple à sa peau noire et au fait que les enfants de ce mariage n’auront pas la bonne couleur de peau. D’où les ménages qu’elle a dû recommencer à faire à Strasbourg, pour se payer ses études de lettres à l’Université. En regard de cette mère, qui meurt jeune, la fille qu’on regardait comme une bâtarde à maltraiter réussit merveilleusement bien. A la fin du roman, elle est arrivée au seuil de l’aventure de la littérature, entrant par la grande porte. Là, elle peut rester dans « Le ventre de l’Atlantique », dans la mission de la matriarche de faire revenir les Veilleurs, les ascendants, par l’écriture, faisant profiter de leurs leçons d’autres humains en ayant besoin. Comme, par les mots et choyée entre eux deux, ses grands-parents ne cessaient de faire vivre une très longue généalogie matrilinéaire. En effet, elle a la liberté de ne pas grandir, de ne jamais avoir à quitter ce ventre, comme si la nuit tombant sur l’enfance, réitérant la coupure du cordon ombilical qui rend impossible de remonter généalogiquement le temps, pour elle, exceptionnellement, n’était jamais noire.
Ainsi, Fatou Diome témoigne de sa relation à ses grands-parents qui ne peut pas se réduire à celle d’une petite-fille choyée par eux. Il s’agit d’une relation d’humains à humains qui par transmission forme aux valeurs humanistes comme un initial motif fractal de cette formation qui est le « maternage » de celle qui incarne, au moment du passage de flambeau d’une génération à l’autre, la matriarche qui va le recevoir et perpétuera la tradition sérère. Dans tout le roman, nous sentons déjà vibrer le respect spécial à l’égard de cette future matriarche qui accueille Fatou Diome de retour au pays natal, en début de l’année 2001, afin de voir une dernière fois sa mère-sœur, qui mourra juste après son arrivée, et recevoir en quelque sorte la transmission de la part de son grand-père qui sent que c’est la dernière fois aussi qu’elle le voit vivant. Fatou Diome, binationale, venant de France, semble déjà implicitement reconnue comme la matriarche en train de recevoir son flambeau pour tout le village de Niodior. Elle fait résonner par l’écriture la mémoire de l’enfance du matelot qu’elle est avec son Capitaine et les valeurs humanistes que celui-ci avait toujours mises en acte avec tout le monde tel un sage généreux et accueillant. Comme pour dessiner celles qu’elle aussi en destinataire du flambeau fera vibrer, à travers sa navigation d’écrivaine binationale et internationale, sans fin nourrie par les leçons des Veilleurs, des ascendants de la généalogie matrilinéaire, revenant sans cesse la choyer, la faire rayonner. Comme si l’écriture allait faire réussir à faire revenir une enfance sans fin, une navigation infinie du matelot avec son Capitaine et sa Mamie-maman, sa matriarche, entre Saliou et Aminata.
Si Fatou Diome met en relief les mauvais traitements dont elle a été la cible enfants, petite fille naturelle, bâtarde, mais aussi sa liberté qui se conquière d’abord par la servitude donc par un renversement du rabaissement et de l’humiliation, - ces ménages qu’elle fait déjà lorsqu’elle part seule pour étudier au collège et au lycée, puis à Strasbourg où elle est à nouveau seule pour sa navigation dans la vie binationale après son divorce - c’est pour faire entendre combien elle a très tôt et pour toujours intégré, intériorisé, la « protection » de ses grands-parents. Nous sentons, par ailleurs, pour toujours actif le combat très ancien, au Sénégal, entre la religion sérère, et la religion musulmane, qui réussit à dire non à cette islamisation parce que le dieu monothéiste Roog semble dominer par antériorité sur celui des chrétiens et des musulmans. Ce grand-père incarnant l’ange gardien, le Gabriel, nomme, en son matelot qu’il entraine à la navigation, la matriarche qui doit être formée aux valeurs sans lesquelles elle ne pourra saisir le flambeau. Cette formation, tout au long de son enfance, dont Fatou Diome fait vibrer la mémoire dans ce roman, la fera grandir aux yeux des habitants de Niodior en une petite fille différente qui, passant indemne au travers des mauvais traitements, semble pourtant très tôt incarner celle qui sera plus tard regardée et respectée comme ses grands-parents l’étaient parce que perpétuant le peuple Sérère, et cela se précisera lorsque, habitant désormais Strasbourg, elle reviendra au pays natal comme si elle venait du pays Sérère triomphant.
Lors de ce séjour qui est le dernier, à Niodior, où elle voit pour la dernière fois son Gabriel vivant, elle le taquine : « Mâma, toutes ces prières !... si ton seigneur ; Roog Sèn, t’accordes tout ce que tu Lui as déjà demandé pour moi, je vivrai toujours heureuse, extraordinairement riche et triple centenaire en bonne santé ». Et, tandis qu’elle lui demande s’il fait partie des « Métamorphosés », il répond en faisant vibrer sa fidélité à sa culture. Il lui transmet son rêve d’une fin des « millénaires querelles de chapelles » entre les religions. Et, tandis qu’il évoque son grand âge, il dit à son matelot qu’il a confiance en lui, et que, cette dernière fois, il veut vérifier s’il peut partir tranquillement, après lui avoir « ajusté le regard, depuis l’enfance », la préparant aux tempêtes à venir. Fatou Diome fait entendre par le style même de son écriture que la voix de son Capitaine, devenu Veilleur de l’ombre, « fait encore djoundjounguer mon cœur. Mon géographe, mon océanographe, mon ichtyologiste… Mon dictionnaire, mon encyclopédie, ma pharmacopée, sous les baobabs du Saloun et dans l’Atlantique, c’était Mâma Kôrmâma ». En la préparant à l’expérience de chutes, il lui fait sentir le courage et cette force qui dort en elle, qui la surprendra. Un marin qui tombe à l’eau, c’est un homme qui nage ! Même si l’on ne gagne pas toujours, il ne faut jamais s’avouer vaincu. Ce Capitaine prépara Fatou Diome à l’exercice aussi bien de l’apnée que de l’escalade. Toujours, il sera là pour lui indiquer la voie. Il est son radar intérieur.
Les ancêtres Sérères, précise Fatou Diome, ont « d’abord vénéré Râ, Roog Sèn, avant de le nommer autrement », c’est-à-dire « Roog Sèn, que ta lumière soit et demeure », parce qu’au Saloum, proche de l’équateur, « le Sénégal accueille le lever du soleil sans grande variation, tout au long de l’année », il est toujours au rendez-vous. La lumière solaire est donc toujours ponctuelle, au rendez-vous. D’où un culte solaire.
Et il n’y a pas d’anonymat. Tout le monde se soucie de tout le monde. Et chacun demande des nouvelles à l’autre aussi bien de ses ascendants que de ses descendants. Et même des poules, chèvres et moutons. Fatou Diome, au pays natal, se reconnecte par ce rituel qu’elle affectionne.
La plus belle de ses visions : Aminata sa Mamie-maman et Saliou son Capitaine, assis côte à côte, se connaissant tellement qu’ils n’avaient presque plus besoin de mots pour se comprendre. Lui faisant une place entre eux. Elle sentant qu’un parfait bien-être la traverse du sommet du crâne à la plante des pieds, tellement aucun endroit au monde n’était plus doux, plus accueillant, la faisant parfaitement s’accorder avec eux, dans la plus sûre des compagnies, l’oreille pleine de leurs voix, et dans leur souffle coordonné, sentant « que j’étais l’enfant de quelqu’un ». Eux lui disant : « On dirait que tu ne veux pas grandir ». Elle avait toujours câliné ses grands-parents, alors que c’était inhabituel dans le village. Elle était leur liane, disait la grand-mère, et, installée entre eux, ils étaient ses solides « caïlcédrats », leurs bras la portant à la lumière. Le couple grand-parental vivait lui-même, sous les yeux de leur petite-fille, « une grâce qui n’est pas donnée à tous », parce que leur force, la « vraie force intérieure », était « asexuée », il y avait une compréhension et un respect mutuels, une tendresse réciproque, une harmonie, et tout cela est entré dans l’oreille de leur petite-fille, qui était aussi une sorte de fille unique très différente des autres enfants. Le grand-père était la pierre angulaire de la société de Niodior et ses environs, et rien ne se faisait « sans que l’on ne vienne recueillir son avis. « Capitaine en mer, Mâma Kôrdâma l’était aussi à terre. Son regard de pélican traversait les plus sombres bois, et vous indiquait toujours le chemin le plus éclairé ». Il était debout, « à défendre mon souffle », dit cette petite fille qui recevra entre ses mains le flambeau de la matriarche. Son Gabriel ne peut être comparé à personne, puisqu’avec lui, il y a un patriarcat qui perpétue le matriarcat. Jeune, c’était un redoutable lutteur, ce qui est fréquent dans la société sérère. Mâma Kôrdâma a été le gardien de ses frères avant d’être le Gabriel de sa petite-fille et de beaucoup d’autres, risquant sa vie pour sauver celle d’autrui. En Gambie aussi, où après leur mariage ces grands-parents ont vécu, et la grand-mère y étant née, Mâma Kôrdâma était accueilli avec déférence.
Fatou Diome témoigne que dans son village natal, « tout le monde se connaît », et que « personne n’y est jamais admiré par hasard », et surtout que « tout se transmet d’une génération à l’autre ». Alors qu’elle avait cherché sur leurs visages les stigmates laissés par la colonisation, elle était frappée par le fait que leur peau était restée lisse et que leurs yeux avaient gardé leur douceur. Alors que la Bible dit que les « derniers seront les premiers », ses grands-parents, Saliou et Aminata, sont des premiers qui « resteront les premiers ». Rien, écrit-elle, ne lui fera oublier la lueur qu’ils ont fait miroiter dans ses pupilles ni leur sagesse qui lui a dessillé les yeux, rien ne détrônera les lumières de l’Afrique, celles qu’entretenaient et ravivaient Saliou et Aminata. Toujours, son jour, comme lors de ce dernier séjour du vivant de ce grand-père, se lèvera toujours dans leurs yeux, et son soleil se couchera dans leurs sourires.
Fatou Diome dit que, écrivant ce roman, il ne s’agit pas pour elle d’un dévouement de petite-fille s’acquittant d’une obligation filiale, mais de témoigner d’une relation amicale et fraternelle, et de « l’irrépressible besoin que j’avais de leur proximité qui commandait mon pas ». Toujours, avec eux, elle avait l’impression de s’envoler, légère. Comme une droguée, dit-elle, savourant sa dose. Avec le Capitaine et sa Dame, pour la vie entière, elle ne craignait ni tempête ni vague scélérate. Ce n’était et ne sera que des vagues d’amour. C’est « au creux de leurs bras que se situe l’orbite de mon monde ». Nous comprenons que c’est son écriture elle-même, qui en témoigne, qui perpétue ces vagues d’amour. Et alors, présentée ainsi au monde par cette écriture où le Capitaine et sa Dame ne cessent plus de revenir tels des Veilleurs de Sangomar, « Où que je sois, une énergie me traverse le corps et m’oriente le radar intérieur : cette énergie-là me vient de mes deux Xaarits, Aminata et Saliou, et me ramène toujours à eux.
Fatou Diome n’a jamais, écrit-elle, attendu « Me Too » pour se révolter, et obéissant à ses grands-parents, elle se tint sage jusqu’au mariage, en partie parce que « je ne souhaitais pas faire endurer à un enfant ce que ma naissance inattendue m’a coûté », et puis son « bonimenteur alsacien » était un « crapaud » qui, en tant que tel aimait « les sources pures ». Alors, c’est évidemment son grand-père qui lui a dit : « prouve-lui, que tu peux t’en sortir sans lui… travaille, comme tu le faisais déjà ici ». En descendant de sa monture, l’hippogriffe nuptial, elle ne fut pas une mendiante, à Strasbourg, mais une travailleuse. La lecture, comme lorsqu’adolescente et lycéenne déjà elle faisait des ménages, allégeait la corvée par le « bonheur de vivre libre et responsable de moi-même ». Ses grands-parents ne lui ayant pas fait faire l’économie d’une « précoce vie d’adulte ». La mère de Fatou Diome, paradoxalement, lorsque sa fille s’envole vers la France sur le dos de son hippogriffe nuptial, voyante sans doute que c’était le bon « médium » vers une autre vie que la sienne, celle de l’écriture et celle du flambeau arrivé entre ses mains de la matriarche, lui avait dit que cette traversée de l’Atlantique était sa victoire par procuration, et que, dans son sillage, « tes sœurs oseront faire comme toi, elles épouseront qui elles souhaitent ».
Fatou Diome, si choyée par ses grands-parents, fait entendre pourtant la séparation : ils ont voulu « me consoler de ma privation de mère ». S’enracinant dans leur amour, elle crut « pouvoir renoncer à elle ». Mais, tout en la choyant, ils ne lui ont pas occulté « la face abrasive de l’existence ». A l’école, lorsque les autres enfants dessinaient pour leur mère, elle non, et elle avait l’impression que ce que l’instituteur disait « décrivait un monde qui n’était absolument pas le mien », c’était un monde où l’on honorait « des mères méritantes ». Alors qu’elle, elle célébrait ceux qui la veillaient, tandis qu’elle n’avait jamais appelé personne « papa ». Sachant pourtant que ce père biologique, ce champion de lutte traditionnelle, était parti non pour abandonner, mais parce que les frères de sa mère voulaient le tuer, car eux voulaient arranger pour elle un mariage, avec la dot à la clef comme si c’était la vente du bétail. Les grands-parents, écrit Fatou Diome, ont aussi fait le choix d’élever cette petite fille différente, bâtarde, « pour alléger le sort de votre fille, rendre sa vie matrimoniale possible, dans la cruelle Afrique des années soixante, qui jugeait ; estampillait, honnissait, ségréguait, bannissait les amoureuses, dites filles-mères ». Des grands-parents qui ont allégé leur fille de la vue de la petite fille qui incarnait son « erreur sur pattes ». Eux savaient que pour ce « bébé inattendu », « le monde des hommes est dangereux », et que son horizon sera mauve partout, parce que la « rouge plaie de ta mère déteindra sur ton ciel bleu ». Cette mère, écrit Fatou Diome, « était mon absente présente, mon oubliée inoubliable ». Ces oxymores sont les effets du « maternage » des grands-parents.
De retour à Strasbourg, dans son pays d’adoption, après ce dernier séjour à Niodior du vivant de ce grand-père, et ayant vécu la mort de sa mère lors de ce séjour, elle doit d’abord mettre de l’ordre dans sa tête, afin d’être fidèle à « l’idée que le vieux pêcheur se faisait de moi ». « Si ‘Jamais’ occupe tout et partout, peut-être que celle qui était partie à ‘Jamais’ me voyait-elle, chose absolument plausible pour tout Sérère qui ne renie pas Sangomar », ce lieu où sont les Ombres. Elle comprend que les émotions qu’elle avait fuies à Niodior l’avaient accueillie à Strasbourg. L’accaparant, mais sans ses grands-parents pour la consoler. Se voyant en « une fille qui a perdu sa mère », s’autorisant enfin à dire une peine qu’elle avait si longtemps muselée à Niodior. Elle pensa enfin à sa « mère autrement ». Réalisant qu’elle l’avait toujours imaginée « ailleurs », mais cette fois elle était partie encore plus loin, sans elle. Alors, elle pense à la tradition Sérère : sa mère est à Sangomar, parmi les Veilleurs, et « elle aussi pourra s’adresser à moi, quand elle voudra ».
Elle reprend son souffle, elle est de retour dans la danse. « Ce matin, le ciel est bleu ». Celui d’une « vie nouvelle ». Elle rêve encore, comme une enfant. Bientôt, à Paris, son horizon immédiat, c’est le salon du Livre, en mars 2001, et le ciel est bleu comme la couverture de son premier livre, « La préférence nationale ». Son Capitaine lui dit depuis Niodior « que le ciel est assez dégagé pour larguer les amarres ». Elle part découvrir « l’univers public des écrivains ». C’étaient des amis qui, ayant lu ce qu’elle écrivit après ce séjour à Niodior et la mort de cette mère, et celle prévisible du grand-père très âgé, qui lui avaient conseillé d’envoyer son roman à des éditeurs. Cela avait tout de suite marché. Ainsi, sa carrière d’écrivain n’avait jamais été planifiée, choisie, voire encouragé par des « parents intellos ». Dans cet univers public des écrivains, elle apprend à ne s’approcher « que de ceux qui n’écrasent pas plus petit qu’eux ». Elle y est entraînée par son enfance à se faire « traiter d’excédent ».
Son Capitaine est toujours là, lorsque les sujets, abordés dans son premier livre, la question du racisme, le colonialisme, la situation de l’Afrique, entraînent des réactions. Beaucoup veulent la dessaisir de la barre et la précipiter dans la houle. Alors, son Gabriel est encore là, depuis le Sénégal, pour lui parler de leur vraie histoire, pour la nourrir d’une véritable transmission. Alors, elle a des « tisanes » pour soigner « les deux types de malades chroniques de la colonisation », les nostalgiques de cette colonisation, et les revanchards. Pour « l’infinie paix que je souhaite en ce bas monde », elle a une tisane médicinale, par cette vision politique de son Veilleur. Qui lui dit que le sectarisme humain est la forme la plus abrutie de la bêtise, et l’humain sectaire ignore « qu’il est lui-même multiple, car aucun peuple n’est étanche ». Les Sérères eux-mêmes, lui avait dit son grand-père, sont métis de culture et de langue depuis la nuit des temps. Leurs racines traversent l’Atlantique, sont au Gambie, en Guinée-Bissau, au Nigeria, au Ghana, racontent l’histoire ouest-africaine. Fatou Diome découvre, en écoutant son Capitaine, que les « impérialistes » « n’avaient pas détroussé mes ancêtres » ! Et elle n’est pas une immigrée, d’une part parce qu’elle est venue rejoindre son domicile conjugal, mais d’autre part parce que, partout où elle s’immisce, elle est parmi les siens, c’est-à-dire les humains. Fière et honorée d’avoir été adoptée par Marianne. Son Gabriel, sa Mamie-maman, ne l’ont pas élevée dans le ressentiment, mais l’ont « baignée, biberonnée à la fierté niominka », loin des « Métamorphosés ». Ceux qui l’ont élevée savent se relever de tout, au prix de leur courage, gagnent leur autonomie, tracent leur route vers demain. Son Gabriel lui avait dit que « les racines poussent dans la tête et dans le cœur ». Ses ancêtres, depuis des siècles, « tiennent la barre de leur souveraine liberté, répondent à l’appel de l’horizon, naviguent sous tous les hémisphères, transportant leur mémoire ». Ils lèguent, transmettent à leurs enfants « les leçons qu’ils retiennent de chaque victoire remportée contre les vagues scélérates ». Fatou Diome appelle donc les enfants d’Afrique à rallier leurs frères ! Donc, son grand-père lui dit de ne pas se décourager, de continuer sa route.
Le pire mal dont souffre l’Afrique, dit-elle, c’est de la culture du désespoir. Entretenue par des gens défaitistes et non imaginatifs, qui restent à exhumer des cadavres. Ils n’ont ni confiance ni respect pour la jeunesse africaine. Elle invite les enfants d’Afrique à s’instruire et entreprendre en s’unissant. Panafricaniste, elle l’était avant de connaître le mot, car c’est pour elle une manière de voir la mer, et de se rendre compte qu’elle a tous les ports devant elle. Panafricaniste, c’est pour elle se rêver avec ses frères et sœurs humains. Bref, c’est l’humanisme. C’est ce que lui ont très tôt inculqué ses grands-parents, son Capitaine « avait l’esprit aussi transnational que ses origines », et son humanisme le liait donc à tous. Il avait à cœur de rester digne de tous ces frères humains.
Avec une telle incessante transmission, Fatou Diome poursuit son écriture, la littérature étant pour elle une navigation au long cours. Et, dit-elle, « Où que je sois, le sourire de mon Gabriel me guide vers l’aube ». Et, « ma voix est aussi la sienne ». Elle écrit par et pour Mâma Kôrmâma, en disant que celui qui a éclairé sa route peut aussi éclairer celle d’humains traversant une période difficile. Exactement comme, alors qu’on n’avait prédit que calamités « à la petite voyageuse que personne n’attendait », son Gabriel l’accueillit en princesse. « Il avait confiance en moi, plus que je n’en aurais jamais en moi-même ». « Un brave vieux, fou d’amour pour sa petite fille et, surtout, fou du respect qu’il avait pour le genre humain ». Un juste. Et, lui avait-il dit, si un jour elle n’avait plus son Capitaine, « ce jour-là, tu seras devenue Capitaine à ton tour… tu feras de ton mieux, avec tout ce que tu as appris de ton Capitaine et tout ce que tu auras appris ailleurs. » Alors, sa rame est devenue plume, toujours dégainée. Mais, curieusement, elle dit que jamais elle ne sera à la hauteur de son Capitaine, qui veille sur elle comme avant. Impossible de grandir ?
En tout cas, un beau livre, poussant les lecteurs à se demander quelles leçons des ascendants les ont accueillis et nourris.
Alice Granger


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