J’ai mené toutes vos batailles... Antoine George

Art3 Plessis Editions, 2018

mardi 5 juin 2018 par Alice Granger

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Le titre de ce livre laisse tout de suite entendre qu’il ne s’agit pas d’une seule bataille, celle, perdue d’avance, contre la maladie d’Alzheimer ! La destruction à l’œuvre, brutale et définitive, concerne aussi l’époque de la décolonisation, en Indochine, en Algérie. Sont effacés de la mémoire française des pans entiers de l’époque de la décolonisation, où pourtant l’Armée, et donc ses hommes, ont livré des batailles au nom de la France coloniale. Ainsi, les soldats et leurs officiers voient-ils effacés de la mémoire collective leur gloire, leur sens, leur fierté, leur dévouement total, le don de leur vie. Certains des officiers sont même passés en Conseil de guerre et ont connu la prison pour rébellion au tour pris par l’histoire après les affres de la torture dans les prisons ennemies !

Antoine George a bien réussi cette interconnexion entre la maladie d’Alzheimer détruisant rapidement le cerveau et la vie de Vincent, officier militaire dans la Légion, alors qu’il n’a pas encore cinquante ans d’où l’évolution très rapide vers la mort, et une sorte d’Alzheimer à l’œuvre aussi dans la mémoire militaire et nationale de la France ! A la lecture, nous pouvons même nous demander si Vincent n’a pas été atteint de cette maladie à cause d’une dépression secrète et intense le ravageant de l’intérieur, comme pour échapper par les trous blancs à cette blessure infinie de la perte du sens d’une vie vouée à son pays au nom d’une noble idée de la colonisation, une vie qui avait connu la prison chez les vietminhs ! Comme une sorte de rejet immunitaire qui ne semble auto-immune que parce qu’il vise la douleur de garder en mémoire tel le couteau dans la plaie l’honneur et le sens d’une vie totalement effacés dans la reconnaissance collective, tellement le temps de la colonisation et de la décolonisation s’est cristallisé, tels les amas de protéines anormales qui étouffent les neurones, comme une honte à blanchir !

Avec « ses frères d’armes, ils avaient cru servir et l’on s’était servi d’eux, ils avaient cru se battre et ils ne faisaient que de la simulation, ils se croyaient acteurs investis d’un rôle essentiel et ils n’étaient que figurants dans le spectacle de la fête de l’école. L’Indochine était devenue Vietnam avec un régime de fer, l’Algérie libérée n’en finissait pas de s’enfoncer dans la corruption, la violence et la récession, mais la France avait déjà oublié y avoir tenu une position pendant un siècle ». Vincent écrit dans son carnet, à deux mains avec son épouse, et ce carnet lui sert un temps à retrouver traces de ce qui s’est effacé dans sa mémoire : « Lui et ses amis, grands naïfs devant l’Histoire, s’étaient accrochés longtemps après les autres, décidant même d’y consacrer leur vie… J’ai mené toutes vos batailles et vous étiez déjà ailleurs. Je me voyais centurion et je n’étais que comparse. J’ai proposé à mes hommes de devenir héros d’une grande cause, mais nous n’étions que les fous du roi. Je nous croyais stratèges de la liberté face au collectivisme et nous n’étions que gladiateurs dans l’arène des jeux du cirque. » Le bémol que l’on pourrait mettre à cet ouvrage, c’est qu’il ne dit pas un mot de la fragilité de la construction psychique de Vincent parce qu’il fait littéralement corps, sans recul, avec la France coloniale, au point que pour lui, le rôle de l’Armée dans les colonies, c’est juste pour défendre la liberté face au collectivisme. Si bien que, naïf aussi par rapport au rôle positif de cette colonisation, il est intérieurement totalement dévasté par le refoulement français à propos de sa responsabilité dans la colonisation, d’où une catastrophe narcissique incommensurable, symbolisée par les séjours dans la prison française, qui anticipe celle de la maladie d’Alzheimer !

En tout cas, Antoine George écrit très bien la spécificité de cette maladie, les trous brutaux et très localisés de la mémoire, qui prouvent bien la complexité de l’organisation du cerveau. Il montre par exemple à quel point peut être dangereux pour ses proches, sa femme par exemple, un homme de la Légion athlétique comme lui qui connaît parfaitement tous les moyens de donner la mort. Lors d’une crise, croyant que son épouse vietnamienne, avec laquelle il a vécu jusque-là dans une sorte d’amour fusionnel, s’est retournée contre lui, il tente de la tuer avec un couteau, un voisin intervenant à temps pour éviter le drame.

Pages qui nous parlent du désastre que la maladie provoque dans un couple uni depuis l’Indochine. « Horrifiée, My-Laï découvrait un avenir de sang et de larmes qui lui semblait encore plus terrible que la guerre de son enfance ». Antoine George a en effet choisi, pour son livre, une jeune femme vietnamienne comme épouse de Vincent, capable d’être à la hauteur du processus de destruction de tout ce qui fait l’humanité d’un être parce que la violence terrible de la guerre chez elle pendant son enfance et adolescence, dont son dos brûlé au napalm garde traces, en a été comme le laboratoire !

« Il vit s’avancer sa vie d’enfant turbulent, d’adolescent curieux et timide, d’élève de classe préparatoire. Puis plus rien. Le vide. Le néant. Il reconnaissait les gens qui étaient autour de lui, mais ne pouvait se rappeler sa vie commune avec eux. »

Le premier signe de la maladie, lors d’un entraînement : « Secoué par les rafales de vent qui forcissaient en cette fin de nuit, Vincent regardait son baudrier puis la corde, puis le baudrier à nouveau et ne savait plus du tout ce qui reliait ces deux éléments. L’un servait à utiliser l’autre, mais le mode d’emploi avait disparu de son esprit. Il avait réalisé cet exercice des milliers de fois, mais ce soir, il ne savait plus. Le terrain de sa mémoire était redevenu vierge. »

Livre très intéressant, qui nous fait assister comme en direct à l’implosion d’une vie qui ne peut que s’effacer si sa patrie-mère ne se souvient plus qu’elle l’a désiré et mis au monde, et si ce monde n’existe plus, est comme s’il n’avait jamais existé !

Alice Granger Guitard


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