L’insupportable Gabriel Matzneff
vendredi 7 août 2020 par Meleze

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L'insupportable Gabriel Matzneff

 

 

 

L'influence qu'il a eue sur la vie littéraire à la fin du 20°siècle est fascinante. Alors que c'est un écrivain spécialisé dans des domaines très difficiles qui utilise souvent des mots incompréhensibles toutes les grandes plumes du journal Le Monde ont essayé de le commenter, de l'expliquer, de le comprendre ou encore de le justifier. Pour commenter Matzneff dans les années soixante-dix on trouve les signatures de Viansson-Ponte, de Florenne, de Poirot Delpech, Fabre-Luce, Roland Jacquard, Philppe Sollers (qui s'interroge « ou en est le libertin aujourd'hui » le monde 24/10/1981) etc…

 

En 1981, date de la première élection de François Mitterrand à la fonction présidentielle Matzneff qui signe les pétitions de « gaullisme et socialisme » est très proche du journal le Monde. On pourra facilement consulter son œuvre sur Wikipedia :

 

Œuvre de Matzneff

 

 

On peut donner quelques exemples d'un style difficile qui crée la fascination des critiques alors que les lecteurs ne s’arrêtent presque jamais aux facéties de Matzneff

 

1) le titre de ses livres tel que « l'Archimandrite » ou « Les Aventures de Nil Kolytcheff » (1967)

2) un autre exemple au sujet de l'enterrement de Montherlant.  Matzneff écrit . « Je sais qu'il est très " parisien " de mettre un point d'honneur à n'être ému de rien et à ricaner de tout : Rousseau et Stendhal en ont fait la remarque avant moi. Et certes, on peut railler notre aventure romaine, de même qu'on peut moquer le désir de Nehru que ses cendres soient dispersées sur le territoire de l'Inde et tourner en dérision la mise en scène propre au " Bushido " et au " Nô " dont Mishima a enveloppé son suicide. Il me semble toutefois qu'une âme noble, même si elle n'est pas émue, doit être capable de comprendre et de respecter l'émotion d'autrui ». On voit que c'est un auteur  extrêmement précieux qui cite des rites très peu connus du grand public.


3) citation de Roland Jacquard Un " vilain monsieur " heureux de l'être:


M. Gabriel Matzneff, lui, avec une impudeur tranquille et un humour très britannique, confesse qu'il aime les moins de seize ans, qu'il s'en porte très bien, merci ! Que l'approbation de la société, il s'en moque et que c'est dans la clandestinité, le danger, la transgression, qu'il puise son équilibre, sa santé, sa joie. Voilà donc un " vilain monsieur ", et heureux de l'être, auquel une charmante gamine envoie d'adorables lettres (elles figurent dans son livre) et qui, sans aucun prosélytisme ni forfanterie, parle de ce qu'il aime.

La transgression n'a pas été comprise.


4) La défense de Berdaiev BERDIAEV LE REBELLE Par GABRIEL MATZNEFF.
Publié le 18 avril 1975 et aussi dans une autre « libre opinion » en mars 1977 avec pour titre « l'émotion suspecte » il y a quelques phrases importantes sur Berdiaieff « dont tout le monde se fiche ».Est-ce que ca vaut la peine? Il faut se représenter ces années-là, 14 ans encore avant l'effondrement soviétique de 1989. Est-ce que Matzneff y jouera un rôle par sa connaissance du christianisme orthodoxe, par sa passion pour Berdaiev puis pour Soljenytsine ?



5) P 61 impossible de ne pas retenir ces paragraphes de Pierre Georges le
29/01/1977:
"Ce procès est celui de trois adultes qui ont appris l'amour à six jeunes âgés de douze à quinze ans : l'amour avec un grand A, " photos et films naturistes avec conclusions érotiques ", c'est-à-dire pornographiques, caresses, c'est-à-dire masturbation réciproque, baisers, c'est-à-dire fellations réciproques, partouzes, c'est-à-dire une fille de treize ans et deux garçons dont son frère du même âge, nus dans un même lit pour des exercices pratiques, allant jusqu'à la sodomie. Ces jeunes ont aimé ce scénario imaginé par leurs aînés. Ces jeunes n'ont été ni contraints ni menacés. Ils n'ont eu avec deux des adultes que des rapports sexuels limités, fellations et caresses, et consentis. Les adultes aussi ont aimé, au point de se constituer une collection de photos et de films parce que dira l'un " ce qui m'intéressait, c'était de voir la sexualité des enfants ". Mais il est naturel de ne pas aimer cette forme d'amour et cet intérêt". On croit rêver. Il s'est même trouvé une polémiste, Évelyne Laurent pour regrouper sous un nom générique tous ces jouisseurs:" les nouveaux pédophiles"    

 

 

Matzneff cache ses véritables opinions. Il se fait souvent l'avocat du contraire de ce qu'il pense. Il participe à des pétitions qui le font connaître sans l'engager. Ce qui est difficile à lire devient opaque.

 

Lorsque la première partie du journal de Gabriel Matzneff est commentée dans le journal le Monde le 19 mars 1976 sous le titre « le libertin sentimental » par François Bot, il n'est fait aucune mention de l'opacité du style de Matzneff, qui pourtant est tellement frappante que bien des lecteurs réguliers du Monde des livres ne s’aventuraient jamais dans aucune de ses chroniques.

 

Le style opaque a deux origines, d'une part une formation classique gréco-latine qui conduit Matzneff à se couper du langage de tous les jours. D'autre part une fascination pour la religion chrétienne orthodoxe dont il a hérité la tradition, par sa famille émigrée de Russie.

 

  On en a un  bon exemple dans le texte envoyé au Monde le 21/92/1976 sous le titre de « l'Occitanie à Byzance ». Déjà ces deux termes empruntés à une géographie antique sont à peine identifiables pour un lecteur ordinaire. Il faut savoir qu'il s'agit d'une personne occitane d'origine qui se convertit à l'orthodoxie désignée par la ville de Byzance  située en Turquie, alors que Matzneff est russe. Le nombre de détour qu'il utilise pour s'exprimer en fait un auteur impénétrable. Il conclue son texte par « l'orthodoxie, ce mystère de la divino-humanité qui s'incarne dans une communauté eucharistique ouverte, fraternelle » ! Comprenne qui pourra.

 

Le livre publié en 2019 contre Matzneff s'appelle « le consentement » ce titre convient bien aussi à l'acceptation que le Monde voulait de cet écrivain pour son lectorat. Sans en avoir jamais lu une page un lecteur devait consentir à l'influence d'un écrivain d'origine russe d'abord gaulliste puis socialiste. On peut retrouver sans difficulté le texte de 1973 qu'il envoyait au Monde sous le titre « l'amour est-il un crime » et qui se conclue par « les perturbateurs des moins de 16 ans ne sont pas les baisers de l'être aimé, mais les menaces des parents, les questions des gendarmes et l'hermine des juges » (p 195).

 

A l'automne 1977 Matzneff publie coup sur coup dans le journal du soir, plusieurs textes qui mis bout à bout sont un manifeste de la complexité. Ces chroniques s'intitulent « les paillettes d'or » « les chevaleries vaincues » « théologie du corps » « Parajdanov et Guilmain » « Julius Evola réveilleur » « la Russie d'Akhmatova » « le tombeau vide ». M.Colombani y répond en faisant la chronique du procès en pédophilie dans lequel Matzneff est impliqué.

 

     Puis étant donné que Gabriel Matzneff est innocenté ses communications qui n'ont pas été érigées en doctrine continuent de se répandre.1977, 1978,79, 80, 81, 82, Matzneff  décrit lui-même la fin de la collaboration avec le journal dans les termes suivants : « Ce mois de novembre 1982 marque la fin de la publication de mes chroniques hebdomadaires au Monde. Cette chronique-ci sera la dernière. C'est en septembre 1977, il y a donc cinq ans et deux mois, que, le Monde créant la page " Idées ", Jacques Fauvet m'avait demandé d'y écrire chaque semaine une chronique. C'était, pour le directeur du Monde, une manière de prouver que notre journal, célèbre pour son sérieux, mérite aussi de l'être pour son goût de l'humour et du paradoxe : inviter à s'exprimer dans une page Intitulée " Idées " un écrivain qui a toujours manifesté son indifférence aux idéologies, cela ne manquait pas de sel ».

 

     

 Comme écrit dans notre titre c'est insupportable, non pas à cause du contenu, des relations sexuelles, ou des thèmes choisis, mais à cause de l'érudition. Matzneff cache toujours sous une érudition considérable des buts inavoués. Le milieu littéraire appelle souvent « style » des formules brillantes qui défendent Schopenhauer, Nietzsche, ou encore Bossuet, Montherlant, ou encore des auteurs russes tels que, Tolstoï Chestov, Berdaieff. En fait chez Matzneff se sont des arguments de drague lorsqu'il voit des conquêtes potentielles fascinées par les tendances de ces écrivains.

 

 

 

Le lecteur peut lire les 664 pages des archives du journal le Monde qui répondent à la référence Matzneff. Elles ne lui apporteront plus rien. Dès 1978 l'évolution de cet auteur, sa pensée qui évolue entre quatre pôles contradictoires est bloquée.

1) Il trouve dans sa foi la liberté sexuelle. Rien que cela est un insupportable paradoxe qui aurait dû lever la société contre lui.

2) C'est une Russe "blanc" par opposition aux Russes « rouges ». La plupart d'entre eux à l’ extrême droite veulent leur revanche sur la révolution de 1917 et se tournent vers le fascisme tandis que Matzneff au contraire est très clairement anti fasciste, gaulliste puis socialiste.

3) Est-ce compatible avec le passé de sa famille ? Ne faut-il pas voir en lui dans les années soixante-dix un précurseur qui a su pressentir grâce à sa connaissance de la société russe que l'union soviétique allait éclater à la faveur d'un retour au capitalisme ? Est-ce l'origine de la fascination qu'il exerçait sur des milieux intellectuels dont Soljenitsyne a été le héros ? Dans ce cas ces milieux intellectuels auraient dû faire marche arrière. Beaucoup d'eau a coulé sous les ponts depuis 1989 La société crée par Poutine reposant sur le gangstérisme rend ridicule toutes les conceptions qui ont été fondées sur le bienfait du retour de la Russie vers le capitalisme à commencer par « l'empire éclaté » des deux Carrère académiciens, mère et fils

Bref tous ces points auraient dû faire l'objet d'un regroupement sous la forme d'une doctrine qui aurait expulsé Matzneff bien avant que n'éclate le scandale « me too »?

Au contraire il trouve encore le moyen de se défendre grâce au 4° point de sa doctrine qui est même revalorisée par la situation actuelle. En effet il s'agit de la défense des Palestiniens que ce Franco-Russe rencontre au début des années 1970 par le truchement de la religion chrétienne orthodoxe à laquelle appartenaient de nombreux cadres qui entouraient Arafat . Or dans ce domaine comment ne pas partager l'opinion de Gabriel Matzneff ? Comment ne pas relire son carnet arabe au moment où les Israéliens après avoir été de conquêtes en conquêtes sont sur le sont sur le point d'occuper toute la Cisjordanie.

 

On pourra juger par soi-même à quel point il est faux qu'il ait été engagé par Le Monde pour son « indifférence aux idéologies ».

 

 

Mélèze 24 juillet 2020


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