De sang-froid - Truman Capote - Une imposture ?
mardi 26 février 2013 par Marisa Corbin

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De récentes révélations parues dans la presse américaine mettent en doute l’exactitude des faits relatés dans l’oeuvre In Cold Blood, pourtant annoncée par son auteur comme le premier "roman non-fiction"

"De sang-froid", une imposture ?

Lorsque Truman Capote lit dans le New York Times du 16 novembre 1959 l’article d’une colonne relatant le meurtre des Clutter dans le Kansas, il est convaincu de tenir le sujet idéal pour créer le roman d’un nouveau genre qu’il souhaite écrire depuis longtemps, le roman-vérité.
En partant en reportage pour le New Yorker, Capote décide de constituer un récit basé sur des faits réels, "immaculately factual", mais utilisant les techniques stylistiques habituellement réservées au roman.

D’abord publié en quatre feuilletons dans le New Yorker à l’automne 1965, le reportage de Truman Capote est édité en janvier 1966 par Random House. Le succès du livre est phénoménal. Des décennies après, il est considéré comme le chef d’oeuvre incontesté de l’écrivain américain.

A la fin de l’année 2012, de nouveaux éléments publiés dans la presse anglo-saxonne jettent une ombre sur le succès de In Cold Blood.
Un procès opposant le Bureau d’Investigation du Kansas (KBI), jadis chargé de l’affaire des Clutter, au descendant d’un ancien enquêteur, Harold Nye, interroge sur l’exactitude du récit de Truman Capote. Des éléments relatifs à la traque des deux meurtriers et leur éventuelle implication dans un autre meurtre nous autorisent à penser que Capote a pris quelques libertés avec la réalité, délibérément ou non.

Les corps des Clutter ont été découverts le 15 novembre 1959. Le KBI, dirigé par Alvin Dewey, commence l’enquête. Le 4 décembre, un prisonnier rapporte à la police avoir entendu son codétenu Hickock révéler son intention de cambrioler la ferme des Clutter et d’en éliminer les éventuels témoins. Ces faits sont aussitôt rapportés au KBI mais Alvin Dewey juge cette piste peu sérieuse, privilégiant l’hypothèse d’une querelle de voisinage qui aurait mal tourné.

Cinq jours plus tard seulement, Harold Nye est envoyé par Dewey interroger la famille de Hickock. Dans leur maison, il trouve l’arme qui a tué les Clutter.
Pourtant, dans le récit de Capote, Alvin Dewey envoie immédiatement Nye enquêter auprès de la famille de Hickock, confirmant la thèse selon laquelle le KIB aurait dès lors considéré cet homme comme suspect n°1. La lecture des archives de Nye invalident cet élément.

Cette inexactitude s’avère intéressante lorsqu’on apprend que les hésitations de Dewey ont peut-être permis à Hickock et Smith de commettre un autre crime similaire, celui de la famille Walker, en Floride, le 19 décembre. Une enquête a été ouverte fin décembre 2012 pour déterminer si l’ADN des deux meurtriers correspond à celui retrouvé dans la maison des Walker : ce 19 décembre, les deux meurtriers étaient justement en Floride.

Pourquoi Truman Capote, pourtant tellement scrupuleux et méthodique, tellement soucieux de ne pas travestir la vérité, a-t-il gardé sous silence les hésitations de Dewey ? L’a-t-il fait pour couvrir la gaffe de l’enquêteur, ou pour servir son oeuvre littéraire en lui offrant un héros sans faille ?

Peut-être faut-il rappeler que pour faire son enquête, Capote a bénéficié d’appuis au KBI, à commencer par celui d’Alvin Dewey. Grâce à cette relation, l’écrivain a été le seul autorisé à visiter Smith et Hickock dans leurs cellules. Il a pu lire le journal intime de Nancy Clutter, interroger la population, visiter la maison des Clutter, assister à la pendaison des deux meurtriers. Des témoins de l’époque affirment avoir accepté de répondre aux questions de l’écrivain uniquement parce que Dewey les avaient fortement encouragés à le faire.

Quelque temps avant sa mort, Alvin Dewey affirmait dans un interview ne pas avoir traité Capote différemment des autres journalistes. Nous savons maintenant qu’il n’en est rien.

Bien plus, nous apprenons que Truman Capote a persuadé les studios d’Hollywood d’engager la femme de Dewey. Moyennant un salaire faramineux, elle a participé à la production du film In Cold Blood, adapté du roman.
Cette dépendance vis-à-vis de Dewey peut-elle avoir amené l’écrivain à modifier son récit pour flatter ou remercier ?

Dans le livre de George Plimpton consacré à Truman Capote, Harold Nye déclare ceci : "J’ai eu des problèmes avec Truman parce qu’il m’avait envoyé un passage de son livre, sous forme d’épreuves, concernant mon voyage à Las Vegas, où j’étais allé pour réunir des pièces à conviction contre les meurtriers ; or ce qu’il avait écrit dans ce passage n’était pas correct. (…) L’exactitude, il s’en fichait. Moi, ça ne m’a pas plu de voir transformer les faits. Son livre ne décrivait pas notre enquête.(…) Peut-être que c’était insignifiant, mais moi, j’avais toujours cru comprendre que son livre devait représenter les faits ; or ce qu’il m’avait envoyé, c’était de la fiction."

Devons-nous pour autant considérer De sang froid comme une imposture ? En choisissant ce fait divers comme toile de fond de son roman non-fiction, Truman Capote avait peut-être sous-estimé le prix à payer pour accéder à l’authenticité. Pour que son projet littéraire aboutisse, il lui fallait accepter de distordre la vérité pour mieux la servir à ses lecteurs.

En définitive, le roman-vérité n’est peut-être qu’une chimère, mais au Kansas, Truman Capote a porté son regard d’écrivain sur un fait divers sordide pour l’élever au rang de chef d’oeuvre littéraire.


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