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L’ordre du jour, Eric Vuillard, prix goncourt 2017

Editions Actes Sud, 2017

dimanche 31 décembre 2017, par Alice Granger
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©e-litterature.net

Dans ce livre, Eric Vuillard accomplit un devoir de mémoire qui devrait nous mettre la puce à l’oreille non seulement sur l’horreur nazie sur laquelle nous sommes tous (ou presque) d’accord, mais encore plus, parce que sans doute elle continue sur un mode plus soft, sur l’inhumanité qui se cache sans doute toujours dans la florissante réussite industrielle à l’image de ces puissantes familles allemandes dont l’auteur nous montre leur responsabilité énorme dans la montée en force d’Hitler et du parti nazi, puis ensuite dans l’exploitation des déportés pour faire fonctionner leurs usines. Eric Vuillard nous avertit dès la première ligne : « Le soleil est un astre froid. Son cœur, des épines de glace. » Ce matin du 20 février 1933, les gens sont « plongés dans ce grand mensonge décent du travail ».

Ce matin de février, vingt-quatre silhouettes vénérables et respectables entrent dans le palais du président du Reichstag. Parmi eux, Gustave Krupp, Wilhem von Opel, Wolf-Dietrich le secrétaire particulier de Carl von Siemens, et derrière eux, ce sont les industries BASF, Bayer, Agfa, Opel, IG Farben, Siemens, Allianz, Telefunken. Avec ces vingt-quatre personnages, « Nous sommes au nirvana de l’industrie et de la finance. » Ces invités sont sagement assis. Entre Hermann Goering, le président du Reichstag ! Comme aujourd’hui, « Politiques et industriels ont l’habitude de se fréquenter »… Les élections vont avoir lieu le 5 mars, et le parti nazi veut en finir avec l’instabilité. C’est la raison de la présence de ces éminents industriels ici ! Entre Hitler, très aimable. Bien entendu, dans son discours le Führer met au premier plan l’intérêt de ces industriels, directement lié au régime politique ! Ainsi, il dit qu’il faut en finir avec la menace communiste, qu’il faut supprimer les syndicats, « et permettre à chaque patron d’être un Führer dans son entreprise ». Voilà ! Ces vingt-quatre industriels vont soutenir aveuglément le régime nazi juste parce que Hitler leur assure que leurs intérêts privés seront ainsi assurés ! Ils ne voient que cela ! Leurs profits dans cette affaire ! Hitler repart aussitôt, tandis que les industriels, évidemment, paraissent soulagés ! Alors, Goering peut facilement faire passer à la caisse chacun de ces vieux et riches industriels, pour financer la campagne du parti nazi, qui est ruiné ! Eric Vuillard ne nous apprend rien, lorsqu’il écrit que ces hommes « étaient coutumiers des pots-de-vin et des dessous-de-table. La corruption est un poste incompressible du budget des grandes entreprises… » Mais ce qu’il faut retenir de cette réunion secrète du 20 février 1933 avec Goering et Hitler, c’est que l’avidité de ces riches industriels le nez rivé sur leurs profits a permis le financement du parti nazi, alors qu’à ce moment-là, il était ruiné et dans une impasse ! Cela fait frissonner, de voir qu’une telle avidité de respectables et riches industriels a eu pour conséquence des millions de déportés morts dans les camps de concentration, et toutes les horreurs de la Seconde Guerre mondiale ! Eric Vuillard souligne que la somme rondelette récoltée ce jour-là, est « un moment unique de l’histoire patronale, une compromission inouïe avec les nazis », mais il n’est rien d’autre « pour les Krupp, les Opel, les Siemens qu’un épisode assez ordinaire de la vie des affaires, une banale levée de fond. Tous survivront au régime et financeront à l’avenir bien des partis à proportion de leur performance. » De simples machines à calculer, en somme ! Pourtant, ces vingt-quatre industriels devaient en savoir un petit bout par exemple sur Goering, morphinomane, interné en Suède avec le diagnostic de violences, de désordre mental, de dépression, de tendances suicidaires.

Une fois que « le haut clergé de l’industrie et de la banque eut été converti, puis les opposants réduits au silence, les seuls adversaires sérieux de ce régime furent les puissances étrangères. » Le ton monte entre la France et l’Allemagne. Lord Halifax, le britannique, ne voit rien de bizarre chez Goering lors de sa visite en Allemagne en 1937, pas même sa rhétorique délirante. Et ne l’ont pas alerté non plus les prétentions d’Hitler sur l’Autriche et une partie de la Tchécoslovaquie. Halifax s’en tient à sa politique de l’apaisement ! Il ne se rend pas compte qu’à ce moment-là, Hitler a le projet d’occuper par la force une partie de l’Europe. « Personne ne pouvait ignorer les projets des nazis, leurs intentions brutales. » En Autriche, dès 1934, Hitler manœuvre auprès du petit despote autrichien Schuschnigg, qui se fait prendre dans le guêpier. Face à Hitler il ressent la peur. Il écrira plus tard « Qu’Hitler exerçait sur les hommes une emprise magique… il attirait les autres à lui par une force magnétique, puis les repoussait avec une telle violence, qu’un abîme s’ouvrait alors, que rien ne pouvait combler ». Hitler exige que des nazis soient nommés au gouvernement autrichien, et que les idées nationales-socialistes soient autorisées en Autriche. Par la peur, et quelque chose d’infantile, l’ingérence se fait totale ! Tout en prétendant le contraire, Hitler est déjà politiquement entré en Autriche, avant l’invasion proprement dite. Chantage, ultimatum, de la part du Führer, tandis que ses exigences sont de plus en plus exorbitantes sur l’Autriche. En fin de compte, dans un ultime sursaut, Schuschnigg refuse ! Et Hitler en est interloqué ! Il joue le chaud et le froid, semble céder, et puis tout à coup exige l’exécution de l’accord sous trois jours ! Lorsque l’Autriche tombe sous la tutelle allemande, cela s’est fait juste par la menace, la propagande, rien de vraiment violent. Tout le monde a sous-estimé le danger de la folie des hommes lorsque le pouvoir leur donne une impression de toute puissance. En Allemagne avec ces industriels, en Angleterre, en Autriche, personne n’évalue la folie d’Hitler, de Goering… On connaît leurs comportements bizarres, paranoïaques, mégalomaniaques, mais jamais on ne se dit que, au pouvoir, cela peut être très inquiétant ! Finalement, puisque les industriels ont financé la campagne nazie, puisque Lord Halifax est pour l’apaisement, puisque… puisque… il y a un engrenage du laissez-faire…

Alors, l’armée allemande se livre à des manœuvres d’intimidation, une simulation d’invasion ! Et c’est là qu’il y a un bluff nazi énorme ! Une sorte d’offensive de théâtre, qui joue psychologiquement ! Le gouvernement autrichien est persuadé que c’est vrai ! Le théâtre, pour masquer la faiblesse de l’armée allemande ? Schuschnigg tente de se reprendre, déclarant l’indépendance du Parlement d’Autriche, et que les concessions n’iront pas plus loin. Mais c’est trop tard ! Tandis que le président français Albert Lebrun ne voit rien arriver, rêvassant, prenant des décrets de temps de paix, Hitler exige la démission de Schuschnigg. Celui-ci dit oui à l’Allemagne, comme s’il comprenait qu’à ce stade il n’y avait plus rien d’autre à faire ! Mais le président de la République d’Autriche, Miklas, refuse cette démission ! Une résistance absurde, si isolée ! La communauté internationale, elle, ne se doute de rien ! Les grandes démocraties ne voient rien ! Comme si elles sous-estimaient la folie d’Hitler, donc la poussaient au paroxysme ? Vous me sous-estimez ? Et bien vous allez voir ce que vous allez voir ! Jusque-là, Hitler voulait garder les apparences sauves vis-à-vis de l’international ! Pour faire passer l’armée allemande en Autriche, il faut d’abord que le nazi Seyss-Inquart, ministre de l’Intérieur, soit nommé chancelier et c’est lui qui « invitera » les Allemands à venir prêter main-forte aux Autrichiens. Mais cela traîne, et n’y tenant plus, Hitler donne l’ordre d’envahir l’Autriche ! Entre temps, le nazi Seyss-Inquart est nommé chancelier d’Autriche ! A Londres, tandis que Chamberlain invite à un déjeuner d’adieu l’ambassadeur du Reich qui s’en va parce qu’il a eu une promotion, cela commence de manière mondaine, décontractée. Aucun problème ! Cet ambassadeur du Reich à Londres était bien placé pour dire à Hitler que les Anglais étaient incapables de réagir, et il « encourageait toujours le Führer à poursuivre les actions les plus téméraires, flattant ses penchants mégalomanes et brutaux. » Au milieu du repas, Chamberlain apprend que les troupes allemandes viennent d’entrer en Autriche. L’ambassadeur allemand fait comme si de rien n’était, parle de tout et de rien, s’éternise, tandis que Chamberlain ne dit rien non plus de ce qu’il vient d’apprendre, mais peste en silence de cette éternisation du dîner. L’ambassadeur et sa femme s’en vont enfin, savourant d’avoir fait perdre la face à l’Angleterre, si naïve !

En Autriche, tandis que les Juifs sont très maltraités dans les rues, curieusement, et comme sous l’effet d’une propagande délirante, les Autrichiens « attendirent l’arrivée des nazis fébrilement, dans une allégresse indécente. » On veut voir ! Mais les Allemands n’arrivent toujours pas ! A Vienne on veut accueillir Hitler par une retraite au flambeau. Or, il se passe quelque chose d’incroyable ! La machine de guerre allemande s’avère tellement plus faible que ce qu’elle promettait ! L’armée a un mal fou à traverser la frontière parce que les tanks ont calé ! Elle est immobilisée à Linz, ville de la jeunesse d’Hitler ! Immense panne d’essence ! Hitler ne se doute encore de rien. Il est excité, il est de retour dans son pays natal ! Sur le bord de la route, tout le monde fait le salut nazi ! ! Les petits chars d’assaut sont fabriqués par… Krupp, mais c’est en vérité un char de combat médiocre ! En fait, la guerre arrive trop vite, et les Allemands, bien qu’ayant fabriqué en secret des armes à l’étranger au moyen de sociétés écrans à cause du traité de Versailles qui avait interdit aux entreprises allemandes de fabriquer des chars, ne sont pas prêts ! Mais Hitler croit avoir en secret à sa disposition au contraire une « prodigieuse machine de guerre » ! On voit d’un côté l’Europe qui croit que le traité de Versailles a interdit à l’Allemagne de se réarmer, d’où une douce assurance tandis qu’Hitler se prépare peut-être rendu fou par la sous-estimation générale par-delà tant de signes inquiétants, et de l’autre le Führer qui sur-estime sa machine de guerre ! Comme l’écrit Eric Vuillard, « c’était l’immense majorité de la grande armée allemande » qui était tombée en panne, barrant la route à un Hitler ivre de colère ! », « … le ridicule assuré » ! Or, il s’agit d’être à temps « à Vienne pour les célébrations officielles, le grand spectacle ! » Ne pas oublier Goebbels et son art de la propagande ! Alors, les tanks en panne sont chargés sur des trains qui « emportèrent les blindés comme on convoie les équipements d’un cirque ». Coup de bluff gigantesque par le spectacle ! L’impuissance de l’armée allemande a été refoulée, seule compte la réussite de l’invasion de l’Autriche présentée, lors d’un coup de fil entre l’Allemagne et l’Angleterre non pas comme la mise en acte d’un ultimatum à l’Autriche mais comme une demande d’aide portée par l’assentiment populaire ! Le nouveau chancelier nazi craignait pour son pays la terreur ou la guerre civile ! Pendant ce temps, Goering supervise la nomination du nouveau gouvernement autrichien ! Il est à Berlin, où le temps est merveilleux, il écoute à la radio « l’enthousiasme des Autrichiens » ! L’horreur de la Seconde Guerre mondiale nous apparaît sortie d’un horrible théâtre maîtrisé à la folie, où les spectateurs européens n’y voient que du feu ! Le coup de théâtre sera effrayant ! En Autriche, « le peuple effaré… croit apercevoir son destin dans la silhouette d’un fou », le président français Lebrun est aveugle et sourd, Halifax l’Anglais joue les complices. Le peuple autrichien malmené acclame Hitler proclamant l’Anschluss depuis un balcon ! En vérité, ce sont les films de propagande, ce film infini donné à voir au monde par les nazis, qui nous montrent ces scènes, dans une entreprise folle de manipulation mentale et d’anesthésie de nos capacités critiques. Tout le monde a sous-estimé Hitler, Goering, Goebbels. Tout le monde a ignoré la puissance effrayante de la bombe à retardement de l’humiliation allemande, que Hitler, avec sa folie particulière a su reprendre à son compte avec une intelligence délirante ! En Autriche, le peuple dans le film nazi est en liesse, mais les suicides sont nombreux, les opposants sont arrêtés et les Juifs sont en train de tomber dans un enfer sans nom !

Revenons à ces industriels allemands qui ont financé la campagne électorale des nazis en 1933. Comme les usines Krupp, elles ont pendant la Seconde Guerre mondiale toutes utilisé de la main-d’œuvre extrêmement bon marché : les déportés ! Leur espérance de vie dans ces usines plus que jamais prospères était de quelques mois ! Après la guerre, la demande d’indemnisation, partie des Etats-Unis, n’a pas ruiné ces grandes familles industrielles…. ! Elles sont toujours là, comme si elles n’avaient rien fait pendant la guerre ! Personne ne leur a jamais rien dit à propos de cette inhumanité spéciale, où les humains ne sont plus rien que des sortes de robots de chair hautement jetables et renouvelables ! Il faut bien se dire que cela, précisément, n’a pas disparu, et que les bras nécessaires à faire de l’argent, dans ces riches groupes industriels qui se sont enrichis pendant la guerre et d’autres, ne sont humainement rien ! C’est cette inhumanité-là qui est effrayante ! Et qui donne toute sa valeur à l’œuvre de mémoire accomplie par Eric Vuillard ! Vraiment, comment ces riches industriels peuvent-ils garder la tête haute après avoir utilisé sans état d’âme des déportés comme main-d’œuvre parfaitement jetable et non payée ? Le monde entier a continué jusqu’à nos jours à acheter leurs produits, sans jamais penser à demander des comptes ! Et l’inhumanité de traitement des travailleurs actuels certes soft comparée au sort des déportés ne reste-t-elle pas le refoulé de cette honteuse affaire ? Ce travail de mémoire appelle à repenser la question du travail !

Donc, bravo à Eric Vuillard ! Ensuite, il y a dans ce bel ouvrage des clichés sans doute pour faire grand écrivain qui m’ont fait sourire… Parmi d’autres, à propos de ces jeunes filles qui en Autriche étaient folles d’enthousiasme. Dans « sa maison de retraite, parmi la fade odeur d’éther et de teinture d’iode, dans sa fragilité d’oiseau, est-ce que la vieille enfant fripée qui se reconnaît sur le petit film, dans le rectangle froid du téléviseur, elle qui est toujours vivante, après la guerre, les ruines, l’occupation américaine ou russe, ses sandales geignant sur le lino, ses mains tièdes couvertes de taches tombant lentement des accoudoirs de rotin quand l’infirmière ouvre la porte, est-ce qu’elle soupire parfois, tirant les souvenirs pénibles de leur formol ? » Bon, dans les maisons de retraite où sont « concentrées » les personnes âgées, c’est l’odeur d’urine qui assaille le nez en entrant plutôt que celle des désinfectants… Et l’éther et la teinture d’iode, ça date ! L’odeur si humaine d’urine, de vieux, qui ne se laisse pas aseptiser, nous parle, là encore, de quelque chose d’inhumain…

Alice Granger Guitard



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