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Le Journal perdu de Littera Lord de la Bijouterie - Matthieu Messagier

Editions Impeccables, 2013

dimanche 24 février 2013, par Sanda Voïca
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Une lecture simple des chants de l’intact

« Un/ fragment de/ transe en habit d’enfant par lui-même réfuté »

Matthieu Messagier (p.42)

Avec ce titre à la Michel Bulteau – et ce n’est pas innocent, l’autre poète (signataire aussi, en 1971, du « Manifeste électrique aux paupières de jupes ») faisant partie de la cour proche de Messagier – le poète « immobile » se livre encore une fois à cet exercice sans fin de la poésie : se livrer à nous, s’offrir sur un plateau d’argent – en entier, sans pour autant que nous puissions le saisir, juste le regarder, l’admirer par moments, flottant devant nous… Mirages et cartilages – car on saisit la chair faisandée par les pensées du poète, jusque dans ses cartilages…. Livre « capable » de vous mettre en sidération : son « immobilité » vous immobilise à votre tour : vous ne savez plus, vous ne comprenez plus pourquoi il faut être ailleurs que dans les pages de son livre, que dans cet « univers » où son imaginaire arrive à remplacer le nôtre.

A la fois un musée imaginaire et un vivarium… Des reliques des mondes passés et futurs reprennent vie devant nous – s’animent, mobiles dans l’immobilité.

Des noces qui se passent dans un film russe peuvent également être les nôtres. Nous conscientisons que nos vêtements vont être un jour désuets. Film du futur qu’on rembobine, regarde même à l’envers dès maintenant. Rien de ce qui est vécu (intensément) – « pommiers en fleurs, les poiriers un peu avant » – n’est perçu sans se dire que cela va être « représenté » dans les vers et sans que cela ne soit fait. Le rythme perçu de la nature passe dans le rythme du livre. Les trois typographies (polices) différentes peuvent aussi être le signe de ce rythme « personnel », car il « vit » pareil à la nature, il a ses (trois) saisons dantesques : paradisiaque, purgatoriale (pour éviter le purgatif) et infernale.

Ecrire risque aussi d’enterrer les choses, mais avec cette chose de gagnée : « le retour accompli/ chez soi » (p.7.) Les trois saisons se nomment, chez Messagier, des « états ». Tout en voulant leur abolition, pour accéder à « un Temps Sans Etats » (à garder la polysémie du mot « état ») – devenu d’un coup accessible.

Le poète qui flotte devant nous, dont je parlais au début, est peut-être dans cet état : « de lévitation des mémoires incomplètes ». (p.7)

Si Lautréamont nous donne ses « Chants de Maldoror », « Monsieur de Lautréaval / donne à connaître/ la voluptueuse tristesse des petites/ usines abandonnées derrière les frênes/ informe […] ». (pp. 7-8). Informe la voluptueuse tristesse ? Non, elle prend une forme séduisante, difficile d’accès (tout le monde n’arrive pas à le lire facilement, ce Matthieu Messagier) : à portée d’initiés.

Nous n’avons pas affaire à des énoncés clairs, nous sommes dans un jeu sans fin de portes qui s’ouvrent et se ferment, de seuils sans portes, de manque total aussi de seuils et/ ou portes – des vides d’un coup à nos pieds, et le tout reflété par des miroirs, et ce nouveau tout encore enfermé dans des boîtes, comme celles de l’artiste Zofia Lipecka : des assemblages minutieusement réalisés, multipliés à l’infini dans les miroirs qui constituent leurs parois, regardés à hauteur d’yeux…

Se faire des « provisions oniriques » - mais aussi les conserver et les… prolonger, les multiplier à travers l’écriture (l’art).

Ce « fond de troisième œil » (p.8) correspond autant à la poésie de Messagier qu’aux boîtes susdites, de Zofia Lipecka, accidentellement, mais pas innocemment arrivée dans mon « histoire ». Car je vous présente une histoire ici, presque un conte de fée : celui de ma propre lecture d’un livre qui joue avec les registres – les allusions, les transgressions, les sauts temporaux/ de mémoire, les jeux de mots et leurs détournements font souvent sourire, même rire – « Total Mambo chez les bouddhistes » (p.8) ; hilarante l’existence d’une Madame de Lautréaval (après le Monsieur de Lautréaval !) : peut-on imaginer Lautréamont… marié, si on a accepté que Monsieur de Lautréaval est le double détourné et éloigné – si près – de Lautréamont ?

Les vers, pareils aux rides (p.8), sont des « idées d’ombres claires. » Et, contrairement aux mêmes rides, ne font pas que souligner « formulation et preuve », mais les incarnent. Pas loin de la formule de Rimbaud et très proche des « preuves » de Philippe Sollers. Formule(s) de quoi ? Preuve(s) de quoi ? Du… poète qui écrit, de la poésie qui s’écrit – et que je vois, avec les mots de Messagier même : « astre bâtisseur de bouleaux/ sans oublier la lumière assise sur sa tige. »

Ce « voyage[r] à tempérament des autres » (p.9) est (devenu) aussi celui du lecteur, surtout si on comprend/ devine ce que sont « les repères partagés sans vraiment le savoir ». (p.9). Et ils ne se dérobent pas sous mes pas…

Matthieu Messagier invente son propre blason – la noblesse de l’écriture oblige. La poésie est question de lecture, mais aussi d’imagination : on est conquis, ou on reste en dehors. On entre dans sa « réalité » ou bien on se méfie – il n’y a pas de chemin de milieu. Ne rien regretter si on a « raté » la poésie de Messagier ? Pas sûr.

Je suis loin d’être un de ces « exégètes en caleçons de marque » qui « débobinent non sans une certaine utilité/ les complaintes impériales du portier de/ la banque des épaves linguistiques. » Mais je risque d’être quand même de ceux qui, par leurs pauvres paroles, peuvent écraser la corolle de merveille de l’univers de ce poète !

Précise dans mes imprécisions – je ne peux pas m’emparer des sens de l’autre, mais je peux produire mes propres « cristaux de vision » à travers ses vers ! Avec l’espoir « que les pistes un moment parallèles/ croient bon de se finalement confier au Temps. » J’apprends – ou réapprends – « le possible des entre-les-chiffres ». D’entre-les-lettres, dirais-je aussi. Je guette les « trappes » – le vide au-dessous de mes pieds. Au-dessus de mes yeux. Annihiler l’action.

« La réorganisation des collines raisonne » (p.10) – et ce vers résonne en moi, celle qui autrefois avait écrit qu’écrire, c’est peindre les collines ravagées par les explosions des bombes, dans la guerre.

« Dans les épopées les vertiges presque […] » – oui, le vertige, le mien, est là.

Exergue possible à ce volume de Matthieu Messagier et à mon texte ici : « Le paso doble : ‘je plains amèrement celles et ceux/ qui n’écrivent jamais rien d’incompréhensible. » Ars poetica. Et nous voilà, encore une fois, près de Lautréamont, qui se voulait « incompréhensibiliste » !

« Les grappes d’émotions » débouchent sur des parcelles de surprises linguistiques – inventions sans cesse et pas toujours sans sens. « Pine d’ours chez les khmers violets » a vu la lumière de la typographie (Berthold Baskerville, correspondant à l’encre noire avec laquelle à l’origine cela a été écrit) et aussi la lumière de l’imprimeur. Pas si compliqué que ça : « la foire cybernicole commune » nous ne fournit jamais de « blessures cicatrisées ». Et du stylo à l’imagination il n’y a qu’un pas : le saut dans le vide.

On change de typographie, on varie, on passe de Berthold Baskerville à la Grotesque MT et à la Didot Headline, parce qu’on passe du noir au bleu et au rouge, et d’autres passages – variés, surprenants.

Il y a une hiérarchisation, une taxinomie, une valorisation, presque un… jugement du monde : un paysage peut être mauvais, mais le poète, en tant qu’un « bout de Manitou », peut régler tout ça. Ecrire le paysage « mauvais » – et il devient… bon ! Comme une… « guérison » (p.12).

Rapprochements possibles entre Matthieu Messagier et… Jude Stéfan, si on pense, on conçoit la poésie de ce deuxième poète comme une litanie, telle que l’a vue Dominique Biot-Drouet, dans son mémoire de maîtrise (1999) consacré à Jude Stéfan (texte inédit). Et la confirmation APRES mon affirmation, car j’écris au fur et à mesure de la lecture :

« […] les vergognes disposées/ telles des tuiles litaniques sur un toit flottant ancestral. « (p.12).

Lire/ écrire est-il… boire la tasse ? « … les tasses/ tombent dans les gosiers. » (p.12)

Eloge du verger (pommiers, poiriers) qui est à la fois sauvage et civilisé.

La douceur (des sorbetières), ou le lisse (de l’amibe) , la glissade – voilà ce qui doit régir « les absences ultimes ».

Et les vers (ou sonorités) parfois contondants ne peuvent-ils être rapprochés des « rime petrose », des rimes de pierre ( !), une « âpreté » des vers de Matthieu Messagier qui étayent la douceur évoquée auparavant. Ainsi arrive-t-il au même résultat que Dante, mis en évidence par un certain Thomas Hunckeler, dans son texte (lu en ligne), « Dante à Lyon : de ‘rime petrose’ aux “durs épigrammes” »), notamment celui d’un « mélange des rimes douces et âpres » […] [qui] donne au style tragique davantage d’éclat  ». (c’est moi qui souligne).

Et ne pas se retenir de lire à haute voix – pour mieux entendre assonances-dissonances-discordances harmoniques et autres « bricoles » musicales-phoniques-polyphoniques.

« Une péripétie surchargée mais transparente » (p.13). Les trois typographies/ couleurs, signes de trois temps/ saisons, nous le disions plus haut, sont finalement celles d’un rythme (très) personnel – celui de la… « disparition » (p.14).

Détournements de « L’aurore aux doigts de rose » de « L’Iliade » d’Homère dans « les mains calleuses de l’aurore » (p.15) – ce n’est pas par gratuité (détourner pour détourner), mais pour « se rend[ent]re à l’os du jour qui point/ entre ses rideaux d’épidermes » (p.15). Les rideaux d’épidermes du jour et… du poète ! Et du lecteur, finalement : une écriture qui se veut « à l’os ». Et à la moelle. Ou du moins… « aux foies de l’ibis rouge » – pour nous sortir du « trompe l’œil d’une partie des clés de sol » (p.15). Ne pas se tromper de rôle et ne pas être « un de ces personnages refusés par leurs rôles » (p.19). Rêver deux fois (détournement du fameux papillon/ empereur rêveur chinois) : « l’un des rêves rêvant dans l’autre » – si possible. Retrouver « le squelette du sage en chair légère du maintenant. » (p.15)

Si on a (encore) des « plans foireux » peut-être que la poésie de Matthieu Messagier va nous émouvoir et notre horizon, comme celui du poète, va se rétracter légèrement : c’est la moindre des choses, le rôle de son rôle : que l’horizon se rétracte, tout en visant la (re)naissance.

Le paysage (fait de potagers et de pièces « fragiles et dénuées de cortèges ») risque de se perdre dans la… traduction : « la phrase à bout de routes hors sa farce ne retient/ que par brèves fluances les dogmes écartés/ du moteur du mai de sirupe […] » (p.17). Mallarmé n’est pas loin.

Sa muse, c’est… l’amibe (lisse – p.13) – mais aussi celle invoquée plus loin : « amibe,/ couche-toi là,/ et me remplace l’illusion qui me sert d’écrire […] ».(p.17). Le lisse veut compenser « les ongles d’une minute qui a beaucoup vécu » (p.17), les « orages », « l’éventail rageur et solitaire »…(p.18).

Une poésie CONTRE les images : « Et ils s’envoyaient des images / se réjouissant surtout de leur perte en cours de route… » (p.21) (moi qui souligne). CONTRE une mélodicité gratuite et POUR un « aller-en-lumière », voisinant peut-être les illuminations rimbaldiennes.

Poésie « transparente » ? On y entend « la clarté mi-obscure mi-claire » (p.22). « L’origine des phrases/ n’était jamais identifiée/ mais vous comprendrez disait-elle. » (p.22). Mais vous comprendrez – vous dis-je.

« La chambre des vagues e[s]t petite/ sauf lorsqu’on y entre elle est immense » (p.22). Et : « au cours de leur/ voyage/ les vies se transforment/ et sont tout ce qui existe » (p.23). Et surtout : « regardez cet espace / il semble que rien n’y soit particulièrement étonnant/ mais il n’est pas défini/ et donc ouvert et sacré […] » (p.23)(c’est moi qui souligne).

« Les mots se claquemurgent/ derrière leurs symboles de confitures fleuries […] » - lecture à ras-les-mots, je vous l’accorde, mais il faut rester près du texte, et ensuite s’envoler : lire-relire-écrire-traduire.

Si je ne fais que paraphraser, même si j’utilise les vers presque sortis de leurs contextes, c’est aussi pour me familiariser encore plus avec un langage où « un génie, un shaman et un humaniste » (p. 26) sont devenus… un !

Comme Matthieu Messagier lui-même : « Je voudrais dire (et redire)/ et redire ce poème de l’après-midi d’un 5 août […]/ (tout sentiment était si loin…/ c’était de la matière/ de la matière pure de vivre/ de la matière pure de vivre qui n’était plus,/ plus, mais là)/ à l’intérieur de moi était comme un abîme/ mais qui se relevait inexorablement/ pas par lui-même/ mais par le rayonnement infini/ de cette transmission/ par la chaleur usée du soupir déchirant)/ qui liait cet instant à celui qui nous attend. » (p. 29).

Litanie ou… mélopée.

Les trois couleurs annoncées déjà par leurs multiples sens s’annoncent encore une fois, par le poète même – ce sont les trois tons qui « bercent la vie de l’oiseau transformé » (p. 29).

Des accents rilkéens, à chaque pas : « ainsi le récit allait par ici et par là/ n’oubliant rien de l’espace parallèle/ ignoré des grammaires et de leurs hôtes légaux […] » (p. 30).

A la moitié de ma lecture, me voilà réconfortée dans mes affirmations, quand je lis : « L’écriteur explore la ruelle vue des saisons » […] (p. 35).

La poésie comme refuge – lieu d’attaque. La poésie comme émotion instantanée. Comme comptine. Comme « pleurs préparés [qui] explosent au bol racé des froids […] » et surtout un « laps impersonnel » (p.36).

Un yoyo, où les souvenirs et les mots s’attirent et se repoussent – ou bien cet autre jeu, le boing ball : je suis prise et lancée dans les vers comme la balle dans les cordes de ce jeu, au milieu, renvoyée d’un bout à l’autre par le poète, qui arrive à prendre (quelle vitesse !) tantôt la place de l’un des joueurs, tantôt la place de l’autre.

Tout est remué : « on sarcle les surfaces infertiles de mélange/ de mélange qui se déplace par les poèmes morts. » (p.36). La lourdeur a comme pendant la « [compagnie de] levure ». (p.37)

On brasse, on vidange, « de marges en âges » (p.37).

Le poème est aussi question de figuration et de souffle, de voix, de murmures… On avance « au creux des illusions », ou vers le « départ » et « son arrogance derrière les flots ce faire verbe muet ». Question de « faire verbe » et surtout d’une « réserve de lettres/ du poste des salives errantes » (p.36). « […] par l’outil des paroles mieux quand se tait » (p.37)

Allégresse et accélération alternent avec « culot [qui] baisse » et la « vitesse en titre lente » (p.38). Avec un but : « […] conserver les aurores/ entre les valves de ciel que courtise le mouvement ». On connaît « Un coup de dés jamais n’abolira le hasard » mallarméen, mais il faut aussi apprendre « les hasards de la perpendiculaire » (p.38) messagierien et « savoir trouver son hasard » (p.45). (Jetez vos dés, faites vos jeux à votre tour.)

Que chacun cultive son jardin – c’est dit dans le « Candide » de Voltaire. Matthieu Messagier avec zèle blanc (pour ne pas faire choux blanc !) des « poèmes internes délurés que soignent les réservoirs » (p. 38). Et ici on reste sur notre soif : réservoirs d’eau ? De mots ?

La feuille – celle écrite ! – « nettoie les langages » (p.39) « […] en vain fichant chaque prophétie/ dans son trou […] d’origine ni/ plus ni moins que le vide/ qu’elle laisse, héritage nié/ par le suivant inventé » (p. 39). « Les sonorités exsudent » à chaque pas.

Mon texte ici est une poémo-mancie  : je lis dans les lignes-vers de Matthieu Messagier : « Il n’y a que des secrets/ et des poèmes collés à leurs parois. » (p. 43) Et souvent ma divination est rendue inutile, caduque. Mais « la devinette ne coule pas/ perle au cœur du territoire conquis/ et par fougue sur profond commun. » (p. 45) Suis-je dans une « mancie mouvante » (p.73) ou pas ?

Je lis : « alors ne pas retrancher son toupet/ cette audace entière quoi s’approche/ félicité exhorte les mythes signifie/ sans démontrer trente hésitations/ ils sont des yeux de sexes franchissant/ et des larmes parfois dans ces yeux/ sont plus que trente dénués et au but/ en ce qu’ils contemplent le monde/ et du monde ils voient attentivement/ ils voient le glossaire la chair vibrante/ ils voient sans consulter les reflets » (p.41) et je pense : si ce livre périt, si ce monde périt et il n’y a que ces vers qui soient sauvés – le monde est sauvé !

Je suis prise dans le mouvement de ses vers comme dans les mouvements des planètes – j’imagine, je pense, j’écris cela pour la première fois, grâce à cette lecture ! Prise, moi-même planète peut-être, dans un système solaire qui me comprendrait donc moi aussi. Et, comme dit Alain Jouffroy dans son livre sur Matthieu Messagier, publié en 1974, « M.M. : “Sanctifié” » : « la pensée naît de la poésie, et non l’inverse. » Ma petite pensée provoquée par la grande poésie. Alain Jouffroy allait encore plus loin : « Sanctifié » est l’œuvre d’un très grand poète »… (moi qui souligne).

Sexualité, musicalité – « murmure polyphonique, et/ jusqu’à la suite composée de nulles logiques. » (pp. 47-48). Effaceté – barbarisme que j’invente (ad hoc) pour évoquer ce « Géomètres de l’effacé » (p. 45).

Dédoublement permanent : « voyez les postiches sous les frénésies accidentelles » (p. 45).

Et j’ai pris le risque d’entrer dans le rang de chroniqueurs/ meurtriers, en écrivant sur cette poésie : « […] les textes arrivent à destination/ suivis d’une petite troupe de chroniqueurs. » (p. 46). Je risque aussi de rester ignorante : « leurs [des textes] écorchures sont ignorées des naissances/ et la taille à son avantage toise le bel esprit fou » (p. 46). Je suis le… mercredi qui a enjolivé le mardi (v. p.46).

Le poète autrefois (et toujours) électrique écrit : « au loin les falaises peaussent en autres lézards/ jadis habitées par des foudres désargentées/ elles préfèrent la combine, solaire et fragmentée. »

L’électrique est-il devenu… solaire ? Et fragmenté – après le zigzag de la foudre ?

« Poète en série » ; (p.48). « Serial Poet » ; (p. 48). Et… poète sériel, comme la musique sérielle, dirais-je.

Je vais me reposer maintenant, en espérant, comme le poète, que mes contresens s’abrogent les uns les autres (v. p. 48). Je prends, comme manteau, ou linceul, pour quelque temps ou pour toujours, sa poésie… Certains de ses vers me hantent déjà – comme les Cachathimas hantent sa poésie. J’attends une illumination pour comprendre ce que c’est que ces Cachathimas et leur « magie bénéfique » (p. 49).

J’ai fait mon devoir de lecture et j’ai écrit ces « parleraies » (pp. 49-50) : je peux m’en aller. Mes longues pages correspondent à une lecture… lente, mais pas paresseuse. Ou bien la paresse de ma lecture a rejoint la vitesse de l’écriture du poète. Mais il garde « la primeur de sa perfection » (p. 53). Ma conscience reste-t-elle…« pomponnée » (p.53) ? Ma rivière « tourne [t-elle] en rond » ou ai-je trouvé « quelques méandres » (p. 53) ?

Les saisons ont été transcendées : on nous plonge dans la « cinquième saison, évoquée/ dans “Les Laines Penchées” » (p. 53) : « passerelle de dynasties immédiates,/ sans ascendance, ni descendance. » (p. 53). Les saisons du livre, les trois, la cinquième, et les « quatre saisons » (p. 74) et « ces 4 saisons » (p. 78), passent, versent vers « les arrière-saisons de l’enfance » (p. 60).

Poésie CONTRE « le remplacement de l’ineffable par le nombre », quand « s’ajoute la cuticule usée des sens. » (p. 57). Et il écrit une poésie de… SAUVETAGE : « Nous posions des conversations de murges/ tout autour de l’accent du radeau/ toisions les responsabilités de sauvetage/ unissions les surfaces, tels des anges impétueux / qui entraînent les chemins dans leurs lisières voilées. » (p. 57).

La litanie que j’annonçais au début m’est confirmée plusieurs fois par un autre mot : « mélopée ». Et il faut remarquer aussi la différence. La litanie, tout d’abord, est débarrassée (mais pas complètement) de sa charge liturgique, en gardant une sacrée, et s’orientant beaucoup plus vers la « litanie blanche » que Charles Baudelaire distingue de la « litanie noire » (comme la magie, donc), distinctions qu’il fait dans ses « Litanies de Satan » et dont je retiendrais, pour l’accorder à Matthieu Messagier, la « laïcisation […] qui finit par perdre tout de ses origines liturgiques. » Et bien sûr, très… incantatoire – le chant domine… On pourrait même donner un nouveau titre à ce volume, avec les propres mots du poète : « Les chants de l’intact » (p. 65).

Et un titre pour mon texte autour ? Une lecture simple (paraphrase d’ « Un cœur simple », pas si simple que ça finalement, de Gustave Flaubert). Et pour une osmose rêvée/ possible : « Une lecture simple des chants de l’intact ».

C’est pour cela que le poète lui-même préfère la… mélopée : où on insiste de nouveau sur le chant, la mélodie, on peut laisser le mélancolique par moments – mais jamais, jamais la monotonie chez Matthieu Messagier, au contraire, elle est explosée avec chaque vers.

Chez lui, « […] une mélopée de gare en feuilles/ peut révéler de frissons en veilles dormies. » (p. 61).

Si j’ai l’impression/ illusion que je « comprends » quelque chose de cette poésie, c’est peut-être (aussi) parce qu’ « une retrouvaille » a eu lieu : « Les liquides promettent aux solides/ de se retrouver / quand ils auront échangé leurs moralités. » (p. 64) Echange de moralités à mon insu ?

Ce n’est pas une écriture ni une lecture de tout repos, mais « On peut trouver la paix en fuyant les paix » (p. 64).

Ses vers sont, comme certains meubles, modulables : on peut les relire dans un autre ordre, les disposer autrement et presque rien n’est perdu, on trouve toujours une sensation, un sens, une fonction à saisir ! Et sans rien changer à la disposition, on relit les mêmes poèmes et on a un autre livre. J’en témoigne.

Modélisations et modulations aussi autour d’un « intact » appartenant peut-être à ces « civilisations graves et légères qui ne parlent que par poèmes » (p. 65).

Des reflets incessants, comme des paillettes – « les paillettes de lymphe » (p. 65) sont souvent présentes.

En creux – moteur – « ce schisme entre l’intuitif mystérieux/ et l’évolutif ciselé » (p. 66). C’est même son « mouvement majeur » (p. 74).

« Foire aux saisons » (p. 67) permanente. Eloge du « jour qui passe » - ce qui fait de ce recueil un (faux) journal – voir le titre même : « Le Journal perdu… » –, un journal transsubstantialisé. Ce qui demande une « lecture […] debout/ sur le muret/ des peines palustres. » (p. 71).

L’intact est aussi « le silence intact » : « Le panier porte le silence intact […] » (p. 71). Et si l’écriture touche/ porte ce silence, la lecture qui ne l’a pas fait aussi n’est que… « rallonge » (p. 71).

Le (faux) incompréhensible est doublé de la (fausse) exactitude : « […] car il n’est d’exactitude / chez cette partie de son épique que vérifiable par/ la Grande Assemblée des Songes. » (p. 80) « L’animal poétique/ que j’étais à dix ans » est toujours là.

Les chants de l’intact muent dans les « Vêpres Trêlliennes » et « embaument les colonnes du soir / et les respirations sont sidérées. » (p. 81).

Prenons ce volume (et les autres) de Matthieu Messagier comme « l’avant-propos d’une mort impeccable ». Et ce n’est pas un hasard qu’il a été publié par les Editions Impeccables !

« Les paupières des jupes « du manifeste électrique du début reviennent dans le dernier poème – « les paupières rident quelques fournitures / ayant compris l’agitation des grelots ; (p. 83). La boucle est bouclée et surtout on a la réponse à la question que le titre même du poème pose : « Les vieux poèmes du début adverses de maintenant ? » (p. 83) NON, car il y a un « sujet fondamental » (p. 84). Même si « un sort [est] fait aux versions différentes » (p. 84), il reste « sanctifié », du début à la fin et dans les siècles des siècles.

« … l’épaisseur constitutive de Trêlles/ devient transparente. » - annoncent les deux derniers vers du livre.

L’épaisseur constitutive du livre de Matthieu Messagier devient transparente- vous dis-je, après une bonne/ vraie lecture. « Le hasard vaincu mot par mot », comme dit Mallarmé dans « Le Mystère dans les Lettres », et il arrive même à « authentiquer le silence », selon le même Mallarmé, dans le même texte.

Il y a tout cela et rien de tout cela dans la poésie de Matthieu Messagier.

17-23 février 2013

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