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Art et psychanalyse, J.-D. Nasio

Editions Payot, 2014

mardi 20 janvier 2015, par Alice Granger
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Cette édition complète le volume que Nasio avait écrit pour l’exposition Vallotton au Grand Palais fin 2013. Il ajoute au texte intitulé « L’inconscient de Vallotton », déjà publié l’année dernière, un texte sur « Maria Callas, cette voix du cœur qui seule au cœur arrive », un texte sur le peintre Bacon « Francis Bacon peint un cri », un texte sur « La danse, sublime expression de l’inconscient », un texte rappelant une publication précédente de Nasio à propos des yeux de Laure « Les grands yeux tristes de ‘L’Enfant à la colombe’ de Pablo Picasso », et enfin un texte sur la sublimation « L’art agit par hypnose. La sublimation ». Le volume se conclut par la conférence de Nasio prononcée au Grand Palais.

Nasio est un éminent psychanalyste, et dans ce recueil dédié à l’art en prenant appui sur la théorie psychanalytique et sur sa pratique il prouve une capacité d’écoute et d’investigation remarquables. Pourtant, par-delà mon admiration pour Nasio, chez qui je sens depuis longtemps en le lisant une formidable capacité humaine, j’ai l’étrange impression que de nommer trop vite les choses cela fige l’investigation toujours singulière que chacun met en acte face à une œuvre d’art. Nasio par exemple dit des choses formidablement précises à propos d’un tableau de Vallotton, un tableau de Picasso, ou à propos de la voix de Maria Callas, et pourtant ceci a pour conséquence d’interférer sur notre propre et singulier travail psychique face à ces artistes et leur art. Le résultat, dans notre lecture, est la mise en branle d’une résistance qui bouscule un peu la nomination psychanalytique pour s’aventurer ailleurs et autrement. Le texte de Nasio est intéressant peut-être surtout pour une autre raison, outre qu’il réussit à susciter une résistance créatrice : le psychanalyste se livre lui-même.

En effet, Nasio nous offre une sensibilité absolument singulière face à ces œuvres d’art, en quoi l’homme semble se dédoubler du psychanalyste… Par exemple lorsqu’il évoque l’autobiographie écrite par Vallotton, « La vie meurtrière », et qu’il fait très curieusement l’impasse sur deux autres morts racontées dans ce texte, advenues à Paris, pour lesquelles le jeune homme pourrait aussi être tenu pour responsable ! Celle de la modèle qui tombe dans la cheminée parce qu’il n’a pas bougé pour l’aider à se relever. Elle mourra de l’infection survenue sur le sein brûlé ! Celle de la femme mariée qu’il contamine par une maladie vénérienne lors d’un unique rapport sexuel ! Lorsqu’elle s’avère contaminée, le jeune homme, qui a lui aussi les symptômes mais se soigne parce qu’il sait ce qu’il a, ne l’informe pas ! C’est sciemment qu’il se tait, et la femme mariée loin de le soupçonner, comme persuadée de son innocence (comme une mère face à son fils ?) ignore un mal qui la conduit à la mort faute du traitement adéquat ! Le jeune homme nous est présenté par Vallotton comme devant l’impératif de tuer cette femme mariée représentant la mère, après une sorte de relation incestueuse inévitable voire prédestinée ! Là, le texte de Vallotton aboutit à quelque chose de conscient, il ne s’agit curieusement plus d’accidents qui arrivent malencontreusement, le narrateur provoque en toute lucidité la mort de la femme mariée, si pure et si persuadée de l’innocence du jeune homme… qui représente une mère ! Le passage à l’acte, prédestiné, permet de… s’en débarrasser… Et enfin le suicide du narrateur… coupable, qui se laisse être englouti, mais pour mieux se dédoubler, s’écarter, naître. Ces trois dernières morts de l’œuvre littéraire de Vallotton pourraient indiquer non pas une culpabilité empoisonnant toute sa vie par l’amertume, sur laquelle la compréhension se précipiterait, mais une sorte d’éloignement, d’écartement, de prise de distance définitive. Prédestination, morbidité commune du père et du fils, feu, contamination par voie sexuelle, et la réponse du narrateur, qui est aussi peintre : c’est fini tout ça, passons à autre chose, la jeune fille nue et la femme mariée maternelle perdent leur fascination, leur pouvoir attractif et brûlant, l’histoire s’ouvre sur autre chose, le jeune homme devient autre puisque le peintre, lui, ne s’est pas suicidé. Il meurt à lui-même, il se sèvre, il se sépare, il saisit son pinceau. La pulsion vitale qui palpite en lui jaillit autrement, ne reste plus une pulsion sexuelle si liée à la pulsion de mort, échappe à la logique reproductive camouflée derrière le sexe, s’éloigne de la structure oedipienne et incestueuse. Le jeune homme qui était resté le garçon amoureux de sa mère (et réciproquement) meurt à lui-même tandis que la figure maternelle implose par empoisonnement sexuel : naît un peintre, et son regard sur les intérieurs, sur les nus, les femmes, est très différent, il n’est plus « contaminé » par la logique sexuelle de la reproduction, tout est apaisé, aucun être féminin ne cherche à le séduire, les corps sont vus tels qu’ils sont, et puis d’autres tableaux montrent des paysages de paradis.

La singularité de Nasio se révèle aussi lorsqu’il parle si souvent d’innocence en évoquant la relation de l’enfant et de la mère, comme s’il n’y avait aucune ambivalence. Comme si l’amour maternel si pur était la norme ainsi que le refuge. Comme si c’était la mère qui avait en puissance toujours la main sur la pulsion sexuelle afin de bien l’orienter vers la reproduction, et non pas la pulsion sexuelle qui prenait elle-même la main, en se séparant.

Cette pulsion sexuelle certes peut se sublimer, mais entre les lignes du et des textes de Nasio on a si souvent l’impression qu’elle vient toujours finir sur le sublime de la mère. Or, là aussi j’ai cette curieuse impression que de dire le mot « mère », en ayant la certitude que c’est ça, vient immobiliser l’investigation, en particulier empêcher d’aller jusque là où ce personnage nommée mère n’est pas que mère, jusqu’à cet écartement qui convient beaucoup mieux à quelque chose d’innocent parce qu’il délie le lien passionnel.

Lorsque Vallotton peint des femmes nues avec leurs défauts, et seules avec elles-mêmes, ne serait-ce pas la peinture de ce détachement, de cet au-delà du sexuel, que le peintre réussit à voir parce qu’il a pu étrangement s’en sortir ? Il peint des femmes seules avec elles-mêmes, dans des intérieurs, des bourgeoises, des femmes nues non désirables, lui-même curieusement détaché, froid, délivré, sevré, les laissant aller à leur solitude. Ayant saisi le pinceau et la plume, et laissant la pulsion sexuelle ne plus être une fin en soi mais ayant outre la jouissance telle une mort surtout le privilège de faire passer de l’autre côté.

Je renvoie bien sûr à l’article que j’ai écrit l’année dernière, qui est sur le site « Exigence : Littérature » : L’inconscient de Vallotton / Art et psychanalyse.

Dans cet autre article, je vais aborder le texte de J.-D.Nasio sur l’art par la question de la sublimation. Nasio rappelle la phrase de Lacan « La sublimation élève un objet (imaginaire) à la dignité de la Chose. » A partir de là, Nasio se place du point de vue de celui qui « contemple » une œuvre d’art et se demande quel effet celle-ci provoque sur lui. Dans son texte sur les yeux de Laure, qu’il rappelle dans ce volume, il est déjà question d’un tableau, celui de Picasso, qui a fait quelque chose à une petite fille qui l’avait tous les jours sous ses yeux, cette enfant qui « a vécu sous l’influence d’un tableau qui lui a inoculé sa tristesse » au point de conduire plus tard au suicide. L’œuvre d’art pour Nasio fait quelque chose, et celui qu’il nomme spectateur est passif, réceptif, se laisse faire par des sortes de mains artistiques qui s’emparent du corps, du cerveau, qui prend les commandes, qui influence. Il y aurait dans tout spectateur une sorte d’enfant éternel se remettant corps et psychisme entre des mains.

Une œuvre d’art, dit-il, est produite par la sublimation des pulsions de l’artiste. Et elle produit chez le spectateur « deux effets majeurs », elle hypnotise et en même temps elle suscite « le même état de passion qui avait porté l’artiste à engendrer sa création ». Comment être sûr, déjà, que c’est un état de passion qui a porté l’artiste à créer son œuvre ? C’est peut-être le contraire : l’impératif de s’écarter de la passion ! Les mots choisis par Nasio, « contempler », « passion », « hypnotiser », « spectateur » me semblent curieux, bizarres, suscitant une interrogation. Il écrit aussi que « la sublimation est toujours une transmission », à condition que le spectateur (à jamais déterminé par la scène primitive initiatrice ?) « soit disponible, qu’il se laisse pénétrer par la force qui émane de l’œuvre. » Là aussi, le verbe « pénétrer » n’est pas anodin, c’est une métaphore sexuelle où l’œuvre d’art semble munie d’un phallus qui va pénétrer le spectateur... Il poursuit et précise sa pensée : « Aussi, dirions-nous que le but de l’art est d’endormir notre conscience et nous rendre perméables tant à l’excitation extérieure issue de l’œuvre contemplée, qu’à l’excitation intérieure issue de nos propres impulsions. L’art agit donc par hypnose : il endort notre conscience mais réveille nos impulsions créatrices. » Endormir : là aussi… Et l’art aurait un but : pénétrer les spectateurs, les exciter jusqu’à ce que cette excitation coïncide avec une excitation intérieure restée tapie dans l’inconscient comme les amours infantiles toujours prêts à redevenir actifs ? N’a-t-on pas l’impression d’une structure incestueuse toujours capable de rabattre l’être humain vers la logique sexuelle de la reproduction, à l’impossibilité de s’en échapper puisque, de toutes parts, les œuvres d’art, en nous touchant, joueraient le rôles des rabatteurs ?

Lorsque je décide d’aller à une exposition de peinture, comme à d’autres manifestations artistiques, lorsque je m’intéresse à une œuvre d’art, il y a une coupure d’avec le quotidien, un écartement, qui sont très importants. Un éveil à autre chose. Une sortie. Une éclosion. Je me suis réveillée de ma routine, de mes habitudes, je m’échappe des mains du quotidien, je vais ailleurs. Cet écartement, cette sortie vers une éclaircie incroyable, n’est pas un préambule anodin pour être sensible à une œuvre d’art, surtout lorsque je m’y intéresse en dehors d’un traitement de masse de l’art et de la culture. C’est pour cela que le verbe « endormir », le mot « hypnose » me rendent perplexe. Je trouve aussi que les œuvres d’art, peinture, opéra, musique, dessin, ne se donnent pas à nous facilement, elles nous demandent un vrai travail intellectuel pour avoir accès à cette « jouissance de se dépasser soi-même » dont parle Nasio. Je me demande si on peut réellement avoir du plaisir à l’art si on n’est pas soi-même dans un désir, artistique, de s’écarter, de sortir, si on n’est pas en quête d’une ouverture comme l’est l’artiste, si on ne perçoit pas l’existence d’un ailleurs, la possibilité printanière d’une éclosion sensible de notre corps libre et de ses sens, si on ne vit pas le quotidien reproductible comme un pas-tout vorace cherchant à aspirer toute notre vie par des mains qui s’hallucinent maternelles. C’est drôle, je dirais plutôt que c’est ce quotidien rempli de choses dont nous ne devons pas manquer et de prêt à penser sur l’amour, la sexualité, la normalité, les étapes de notre vie, qui cherche à nous pénétrer et à nous hypnotiser comme si nous étions des êtres colonisables. Si nous sommes sensibles aux différentes œuvres artistiques, ne serait-ce pas parce que nous-mêmes nous avons commencé à accomplir dans notre propre vie cet impératif artistique de l’écartement, de la coupure, du saut logique, cette transformation de la pulsion sexuelle aliénée à la reproduction en pulsion de vie pour ne pas rester happés par le maelström vorace qui organise notre jouissance pour mieux nous endormir à mort ? Sinon, l’art participe à la culture de masse… la masse étant éduquée à une sorte de culture dominante qui la sortirait de la gangue de l’ignorance pour la parquer dans un vorace fond de commerce.

En tout cas, l’œuvre de Vallotton, bien loin de m’endormir, m’a demandé un grand travail de réflexion, elle ne m’a pas pénétrée et hypnotisée, au contraire j’ai dû aller à elle, j’ai dû lire l’œuvre écrite du peintre pour pouvoir mieux écouter ce que racontaient les tableaux. Les termes utilisés par Nasio me semblent évoquer une sorte de passivité face aux œuvres, qui nous endorment, nous hypnotisent, nous pénètrent, comme si nous étions des enfants dont le corps et le cerveau étaient encore totalement aux mains de l’art désireux de nous faire accéder au bon sublime.

La peinture, nous décidons d’aller la voir, notre regard s’est déjà esquivé du quotidien, donc déjà désireux du dépaysement qu’il espère de l’art, plutôt que d’hypnose. Mais lorsque nous voyons vraiment un beau paysage, c’est pareil, c’est un tableau ! L’étape pour être dépaysé, c’est d’abord désirer sortir du pays qui voudrait nous retenir tel un giron forcément machine à reproduire !

La beauté, est-ce, comme le dit Nasio, un sentiment et même une sensation physique, provoquant chez nous un apaisement, nous allégeant et nous rendant heureux d’être nous-mêmes ? Je dirais que la beauté, dépaysante, au contraire nous attire hors de nous-mêmes vers un corps autre qui peut s’échapper de tout ce qui veut son bien et donc le retient. Alors que nous en avons déjà le désir, nous la découvrons comme une balise vers une terre nouvelle, vers une découverte, une renaissance, suscitant une éclosion des sens dans la mesure où ceux-ci ne sont plus saturés et colonisés. Je ne suis donc pas du tout convaincue qu’une œuvre d’art comme la peinture entre autre nous a par le sentiment ! Au contraire, nous mettant en présence d’une sorte d’énigme, d’une étrangeté, d’une bizarrerie, provoquant un dépaysement, un tableau n’exige-t-il pas de nous un éveil qui rappelle ce que disait Léonard de Vinci à propos de la peinture, que c’est une chose mentale ? Le contraire d’endormir notre conscience ! Le tableau nous invite hors de notre tableau quotidien et l’artiste est notre paradigme, notre guide sur la voie de la libération !

Comme l’a si bien prouvé Nasio en allant lire ce qu’a écrit Vallotton, ce n’est pas si facile de comprendre la peinture. Nasio a l’air de placer le peintre en train de créer son œuvre d’art dans le désir de toucher un spectateur, dans le but d’une transmission. Est-ce si sûr ? L’artiste, lorsqu’il crée, s’écarte, et cette prise de distance, cette solitude, cet acte de non ressemblance, cette sortie, n’est-ce pas ce qui est important ? Loin de l’idée de faire quelque chose à quelqu’un d’autre par l’intermédiaire de l’œuvre ! Loin de l’idée de carrément pénétrer dans le spectateur et d’y susciter des sensations physiques, provoquant une jouissance autre ! L’artiste en train de créer est à des années-lumière du spectateur. Penser une œuvre d’art comme ce qui fait par sa beauté quelque chose de sentimental et de physique à quelqu’un d’autre, comme prenant possession d’un corps, le faisant jouir, me semble à des années-lumière de la démarche d’un artiste au moment où il crée.

Nasio, qui est psychanalyste, utilise légitimement la notion de sublimation pour expliquer l’art ! Pour ma part, je trouve qu’Edgar Poe m’en dit beaucoup plus que ce mot savant dans sa nouvelle, « Le maelström » !

« Le Maelström » de Poe va me permettre de préciser ma pensée. Dans cette nouvelle, pour résumer, un pêcheur ( et son frère, il me semble) va en mer avec son bateau, pour pêcher tranquillement, mais précisément à l’endroit où un tourbillon violent s’ouvre en entonnoir vertigineux à heure régulière, en prévoyant de ne pas se laisser prendre mais de pouvoir l’observer en s’éloignant juste à temps. Une sorte de jeu à s’échapper. Sans savoir encore que pour savoir comment s’échapper, il faut se laisser prendre… Il s’écarte donc. Il pense. Il s’attarde un peu trop alors même qu’il est au courant que c’est dangereux. Je ne me souviens plus si son erreur vient du fait qu’il n’a pas de montre, où qu’elle retarde… En tout cas, le pêcheur (ils sont deux, mais il me semble qu’un seul, le narrateur, s’en sort) est pris dans le tourbillon qu’il craignait tant. Celui-ci devient un entonnoir monstrueusement goulu, un maelström, qui attire en lui tout ce qui se trouve à proximité, et le brise et le déchiquète en le faisant descendre tout au fond. Belle représentation du sexe, et aussi du pousse à jouir totalitaire qui saisit toute notre vie en la rivant au cadre de la logique reproductive. On se trouve effectivement là en présence du maelström de la pulsion sexuelle, qui se met à coïncider avec la pulsion de mort, si toute la vie se concentre sur la logique sexuelle qui, d’une mer tranquille où il fait bon pêcher, précipite sans crier gare dans un entonnoir rugissant dans lequel tout au fond on sera déchiqueté, et ainsi de suite dans la répétition sans qu’on puisse jamais s’éloigner très loin. La psychanalyse oublie de rappeler que cette pulsion sexuelle est quand même en premier lieu vouée à la reproduction de l’espèce humaine, car sinon l’angoisse de mort, de notre finitude, rendrait toute vie invivable. En nous reproduisant, nous avons l’impression que la vie est éternelle. Donc, il y a, traversant la sexualité, cet impératif de la reproduction. Et l’acte sexuel, tel un maelström, laisse tout en bas déchiqueté, le cerveau vidé qui n’a plus l’énergie pour une vie qui ne serait pas réduite à l’impératif de la reproduction. Nous humains, nous sommes obnubilés par la pulsion sexuelle, qui nous engloutit dans son entonnoir tourbillonnant et nous aspire dans une toute puissante invagination jusqu’au trou noir fracassant. Or, si la vie se reproduit, la vie n’est pas réduite à la logique de la reproduction qui traverse la vie sexuelle et l’histoire de papa maman le petit. Vallotton épouse une veuve qui a déjà des enfants, le mari étant mort… et oui, c’est très risqué, mais le peintre ne devient jamais un géniteur, le père de sa femme ayant une galerie d’art on comprend que ce mariage concerne l’art, la peinture, non plus la logique de la reproduction par rapport à laquelle s’ouvre une autre logique. Si la vie est réduite à cette sexualité et cette jouissance sexuelle irrésistible qui est aussi une ruse pour l’impératif de reproduction, n’est-elle pas bornée, fracassante, mortifère ? Ne faut-il pas un saut logique ? Une logique de la reproduction qui permet à la logique de vie de continuer, et non pas le contraire, une logique de vie complètement soumise à la logique de reproduction, où toute la vie reste collée à une histoire de maman papa et les petits ? La nouvelle d’Edgar Poe nous montre le pêcheur pris dans le tourbillon du maelström, qui voit tout en bas les objets et les humains être déchiquetés, et il sait que son bateau ne va pas tenir longtemps. Alors, ne pensant plus qu’à sauver sa vie singulière à nulle autre pareille, à réussir à l’arracher à l’enfer tourbillonnant qui menace de l’engloutir, le pêcheur observe autour de lui et réfléchit à la vitesse de la lumière. Et il se rend compte qu’un objet cylindrique descend moins vite au fond de l’entonnoir tourbillonnant. Il sait aussi que le maelström va se calmer. Et l’objet cylindrique a une chance de n’être pas arrivé en bas lorsque le calme reviendra. Alors, il s’agrippe à un objet cylindrique, et laisse son bateau descendre se fracasser. C’est ainsi qu’il a la vie sauve ! Même si ses cheveux ont blanchi dans l’aventure, comme pour marquer la prise de distance d’avec le maelström sexuel ! Et bien, cet objet cylindrique, c’est comme le pinceau du peintre, le crayon du dessinateur, le burin du graveur, l’instrument de musique du musicien, les cordes vocales du chanteur d’opéra, le stylo du poète et de l’écrivain. Un cylindre qui permet le saut logique vers l’affirmation de la vie singulière à vivre et non pas une vie vouée à la reproduction et dominée par papa maman, et surtout par l’invagination terrifiante ! Vallotton n’est peut-être pas si névrosé que ça lorsqu’il parle de sa peur des femmes, de leur domination, qu’elles l’humilient. Là aussi, il faudrait suspendre le mot « femme » pour entendre la puissance vertigineuse de la pulsion sexuelle qui attire dans l’entonnoir jouissif du sexe pour assurer la reproduction en payant de jouissance, mais comme s’il était impossible d’avoir une autre vie. Le sexe se reproduit tout le temps, revient encore et encore, comme s’il était impossible de s’y arracher, mais aussi il provoque la reproduction, faisant passer l’enfant dans les personnages obligés du père et de la mère, et on n’en sortirait jamais… La question du peintre et écrivain Vallotton, évoquant la dangerosité monstrueuse des femmes, serait en vérité une question sur la possibilité d’échapper à cette voracité sexuelle. La sublimation, comme le nomme Nasio, serait-elle possible sans cette sensibilité exacerbée au caractère mortel du sexe, qu’un homme perçoit à travers l’excitation que suscite chez lui une femme ? Vallotton est-il le peintre du feu sous la glace, ou bien le peintre qui a su percevoir qu’après ça se calme, et qu’il faut s’accrocher à la plume ou au pinceau pour dire et peintre l’apaisement qui apparaît, lorsqu’il n’y a plus de feu, dans l’intervalle, mais des paysages très beaux, des intérieurs colorés où des femmes sont seules ? La question des accidents et morts dont le jeune Vallotton pourrait se sentir coupables, à jamais empoisonné par l’amertume, répondant à la prédestination propre au calvinisme, comme si c’était dans son cas prévu et donc qu’il ne pouvait pas échapper à son destin, pourrait avoir provoqué une sorte de mort de lui-même, c’est-à-dire aussi une sorte de désaliénation en puissance par rapport à la pulsion sexuelle et narcissique, un écartement. Chacun de ces « accidents » semble être autant d’occasions de montrer un garçon entièrement centré sur lui-même car regardé par ses parents et surtout sa mère comme le petit roi comblant les désirs, donc comme distrait par rapport à l’autre, et en même temps susceptible de distraire l’autre par sa vivacité tonitruante d’enfant pas vraiment éduqué à la présence de l’autre. L’accident par excellence, derrière chacun des accidents relatés dans « La vie meurtrière », me semble être plutôt narcissique : le garçon est-il si distrayant et monstrueusement vivant qu’il déconcentre l’autre garçon qui à côté de lui marche sur un mur ? Le garçon est-il si tonitruant et pétant d’énergie lorsqu’il entre chez le graveur que celui-ci distrait se brûle gravement ? Les parents de ce garçon sont-ils si émerveillés par lui que, étant droguistes, ils oublient de l’éduquer sur les dangers des produits qu’ils ont au point que leur enfant va en toute innocence donner de la poudre colorée à son copain, qui va mourir empoisonné parce qu’il aura eu toute confiance en l’innocence de son camarade si bien ? Le jeune homme à Paris est-il si distrait par lui-même qu’il oublie d’aller aider la jeune modèle nue qui comptait sur lui, et qui tombe dans la cheminée ? Le jeune homme qui attrape une maladie vénérienne avec une prostituée est-il si centré sur lui-même et sur ce qu’il lui arrive qu’il oublie d’en informer la femme mariée avec laquelle il couche, et qui mourra de ne pas savoir de quoi elle souffre et donc n’ayant pas eu le bon traitement ? Dans chaque cas, on pourrait dire que c’est la séduction irradiant du garçon et du jeune homme, une sorte d’énergie sexuelle l’habitant et le distinguant, qui cause la perte des différentes « victimes ». Vallotton ne nomme-t-il pas ça en évoquant son père, et parlant de quelque chose de maléfice qu’ils auraient en commun ? Ce père que l’écrivain Vallotton évoque dans « La vie meurtrière » et dont Nasio, comme par hasard, ne parle pas non plus… Maléfice, pour dire pouvoir de la pulsion sexuelle ? Maléfice car détournant l’attention, déconcentrant, faisant tomber, précipitant dans le feu ou dans le vide ? Il devait avoir quelque chose d’extraordinairement vivant et piaffant, ce jeune garçon, puis ce jeune homme, pour détourner l’attention sur lui, pour attirer, pour déconcentrer, pour ouvrir le temps d’une chute, d’une brûlure mortelle, d’un empoisonnement, d’une contamination, et enfin d’un suicide comme métaphore de l’impossibilité d’échapper à la pulsion sexuelle ! Coupable d’être irrésistible, de séduire, d’être prédestiné à faire tomber, à faire se blesser et se brûler, à se faire sexuellement contaminer ? Prédestination à chuter dans le sexuel, à y mourir ? Mais, très tôt, cela n’aurait-il pas permis à Vallotton de voir s’ouvrir un autre monde, et à le peindre ? A savoir saisir l’objet cylindrique, le pinceau, afin d’échapper au maelström sexuel ?

Nasio, à propos de danse, parle toujours de spectateur, et de la jouissance dans son regard. Le corps du danseur, en équilibre, passe dans le pied dont il est comme séparé. Mais là aussi voici un corps qui s’échappe, un pied qui s’élance dans une autre vie. Pourquoi le danseur obéit-il à une discipline de fer ? « … ce corps a dû se forcer afin de saisir le point exact et harmonieux où le pied effleure le sol avec art. » Le pied, ce cylindre auquel s’accrocher pour sortir vivant du maelström… ?

La soprano Maria Callas. En l’écoutant « … je vis en tant que spectateur ce que j’ai déjà vécu… », écrit Nasio. Ce que j’ai déjà vécu ! Mais quoi, quelle émotion ? Tout de suite il explique que c’est pour être aimée qu’elle chante, et que sa passion est d’aimer sa voix, sa partenaire la plus intime. Instrument le plus difficile, à dominer, disait-elle. Nasio continue : « Mais ce fut aussi sa plus grande souffrance, puisqu’elle y sacrifia en partie sa vie de femme et de mère. N’oublions pas qu’elle n’a jamais connu la maternité. » Mais peut-être sa voix était-elle aussi son enfant autre ? Donc, la maternité est-elle aussi en dehors du biologique ? Je ne suis pas sûre qu’on puisse nommer le sacrifice, la souffrance, le regret de ne pas avoir connu la maternité. C’est peut-être autre chose qu’elle n’a pas pu vivre elle-même, parce qu’elle aurait incarné le désir de sa mère, mais l’aurait réalisé sans en savoir personnellement le pourquoi, sans jamais pouvoir coïncider avec une vie propre, être une enfant absolument singulière. Eternelle petite fille entre les mains de sa mère, ne réalisa-t-elle pas par procuration le désir névrotique de sa mère, sans jamais vraiment pouvoir se passer de mains prenant soin d’elle et de sa voix, donc sans jamais pouvoir coïncider en personne avec le désir artistique en trouvant en elle la pulsion de vie s’écartant d’une vie ordinaire ? Comme sa mère elle-même désira peut-être devenir artiste, mais en voulant que des mains maritales, à la suite de mains parentales, la façonnent en la maintenant dans le statut d’une petite fille ? Quelque chose de névrotique passant de mère à fille, constituant le nœud d’un malentendu mortifère ? Mais s’agit-il de mère, justement ? Ou bien d’un fantasme d’éternelle petite fille aux mains d’un père sachant la modeler corps, cordes, et âme ? La mère s’occupe des cordes vocales de sa fille comme si c’étaient des mains paternelles qui le faisaient : tandis que le mari, qu’il fallait dominer mais qui était humilié car pas à la hauteur, est vu déficient, alors même que, étrangement, il écarte ses mains, il fait jouer une non prise en mains. Malentendu, car l’artiste a trouvé le moyen d’échapper aux mains, aux formatages, aux prédestinations, il s’échappe avec sa pulsion de vie, il est sevré, il part à l’aventure, il s’incarne autrement, ses sens éclosent, il joue avec ses cordes vocales, son pied, son corps, avec la lumière, les couleurs, les sons, les reliefs, il explore. Maria Callas, elle, put-elle vraiment se passer de mains ? Lorsque celles d’Onassis manquent, elle perd d’abord sa voix, son cœur, et elle meurt de chagrin, elle n’a plus de vie, elle n’existe plus.

D’après ce que nous dit Nasio, la mère se serait investie totalement dans sa fille, dans la voix de sa fille, parce qu’elle aurait été déçue d’un mari pas à la hauteur, qu’elle méprisait, et qu’elle a fini par laisser aux Etats-Unis tandis qu’elle partait avec Maria, 14 ans, pour Athènes.

Lorsqu’à 22 ans, Maria quitta sa mère et Athènes pour rejoindre son père aux Etats-Unis, un père qu’elle aimait tendrement et qu’elle voulait réparer écrit Nasio, veut-elle prouver que si, il peut quelque chose pour sa fille, ceci en son nom mais aussi au nom de la mère ? Réparer le père ! La fille prenant en mains le père ? Bigre ! Comme la mère Angelina a bien su prendre en mains les cordes vocales de sa fille, voici cette fille devenue artiste qui entreprend de prendre en mains son père, pour le réparer, pour montrer qu’il n’est pas impuissant, qu’il a en vérité un phallus grâce à elle ?

Angelina, la mère de Maria, fille de militaire, pouvait certes se faire obéir au doigt et à l’œil par les cordes vocales de sa fille, et elle fut sans doute à l’origine du destin exceptionnel de cette soprano ! Mais cette femme ne pouvait pas faire de même avec son mari, elle ne pouvait pas faire qu’il soit à la hauteur qu’elle voulait. Maria Callas, à son tour, ne peut maîtriser la vie d’un homme, Onassis, afin qu’il reste toujours auprès d’elle comme un père-mère. Maria Callas, dans sa carrière de soprano, a toujours eu des personnages paternels pour s’occuper d’elle. Il y a donc chez toujours un corps et même l’organe vocal, qui sont l’objet de soins par des mains extérieures. Elle reste une petite fille entre des mains paternellement maternelles. Et lorsque les mains d’Onassis manquent, c’est fini. Et vite, l’artiste disparaît.

Nasio écrit que dans cette dynamique familiale, les trois personnages, père, mère et fille, sont prisonniers d’un conflit névrotique, avec pour conséquence que Maria Callas ne saura jamais devenir femme, « car sa mère ne lui a pas montré ce qu’est une femme heureuse de vivre en couple. » Pour Nasio, devenir une femme, c’est être heureuse en couple. Il finit toujours par buter sur la cellule familiale oedipienne, l’homme et la femme heureux ensemble, et qui ont beaucoup d’enfants. Et pourtant l’art et les artistes, qui par leurs œuvres nous ouvrent la possibilité d’une autre vie que nous espérons, prouvent que ce cocon est loin d’être tout !

Ce n’est pas parce que j’ai cherché à m’échapper du texte de Nasio qu’il ne faut pas aller le lire, bien au contraire ! Il maîtrise tellement bien son sujet ! Il tire des conclusions incroyables ! Il se débrouille tellement bien pour nous prendre dans les fils oedipiens et incestueux, comme si tout nous y ramenait et en premier lieu l’art, qu’il réussit à nous confronter au désir de nous écarter, d’en sortir, de repérer un objet cylindrique auquel s’agripper, un pinceau, un instrument de musique, un crayon, sa propre voix ou son pied, un stylo, et devenir artiste. Car l’œuvre d’art, surtout, ne nous montre-t-elle pas l’artiste qui l’a créée en train de venir nous accueillir en devancier dans cet autre pays, où nous devenons singulier ?

Alice Granger Guitard



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