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Le journal du bord de terre
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Charognards - Stéphane Vanderhaeghe

dimanche 10 janvier 2016, par penvins
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Il y a mille et une lectures de Charogne, l’auteur insiste sur une lecture littéraire, une lecture qui s’intéresse d’abord à la langue, une langue qui lui est propre au point que, dans un prologue de science-fiction, il en invente les règles. Cette langue il voudrait qu’elle ne dise rien dire de son auteur,

un homme qui aura tenté de ménager coûte que coûte son humanité en croyant la confier à ce qui pouvait encore la sauver – le silence obstiné

Une langue va donc disparaître, a disparu lorsque se lit ce livre, le journal est incomplet, réécrit, on ne peut évidemment pas se fier à ce qui est raconté. De l’auteur de ce journal nous ne saurons rien que des conjectures

Peu probable, nous ressemble-t-il, que nous puissions ûn jour absoudre l’énigmat que nous pose cet homme ÷ qui était-il ? lui est-il ̊arrivé quoi ? le rọngeait-il quel mal insὃdieux ?

Le journal que nous lirons, l’auteur l’aurait écrit pour personne et cependant nous sommes bien là :

Je n’ai nullement l’intention de m’adresser à ces pages comme on parle à un confident. Ils sont là maintenant, j’en ai le pressentiment.

Ceux que désigne ainsi l’auteur du journal ce sont bien sûr les charognards, corbeaux, craves, corneilles, freux, frégiles, chocards, choucas qui ont envahi son village, mais ce sont aussi à n’en pas douter ceux qui chercheront dans ce roman à percevoir des confidences, ceux qui accros au spectacle des téléfilms iront chercher en charognards l’humain derrière les mots. Le risque d’écrire est là, auquel l’auteur du journal tente d’échapper. Parce qu’en dépit des pertes qu’est censé avoir subi le texte, les charognards s’en prenne à la dépouille de l’écrivain.

Petit à petit les corbeaux envahissent le village, tout le monde sent bien que quelque chose se passe, s’installe durablement, petit à petit l’atmosphère devient plus lourde, on assiste à la fois au départ de C. la femme de l’écrivain avec son fils

C. est repartie ce matin, tenaillée par la peur. Quelque chose en elle s’est brisé. Je le sais - je le sens. Même si elle n’ose encore se l’avouer, ni à moi du reste.

et à la présence de plus en plus envahissante des corbeaux. Les villageois partent, un drame se prépare. Un monde que les corbeaux ont pris sous leur contrôle est en train de voir le jour.

Stéphane Vanderhaeghe parle très clairement d’un temps qui précède le chaos, ce peut être une séparation, ce peut être aussi un chaos social, la langue se défait, elle est remplacée par l’inanité des programmes que diffuse la télévision, cette école du voyeurisme !

S’adressant à lui-même le diariste dit :

Ces lignes - ne regardent que toi pour des raisons évidentes - il n’y a personne, n’y aura plus personne pour les lire - que toi ; le fantôme, la charogne illettrée d’un toi retourné au silence.

Ainsi donc, telle est la volonté de celui qui écrit, ne rien dire de lui-même ne laisser aucune prise au voyeurisme, renvoyer les charognards au texte seul. Un texte qui est destiné à s’effacer.

Les journaux continuent à raconter la même misère d’un monde à bout de souffle, passant l’essentiel sous silence. Comme si les charognards caviardaient tout trace derrière eux, à l’affût de la moindre miette, du moindre morceau de chair [… ].

C’est comme si ces voyeurs se gavaient tellement de la chair des hommes qu’il ne restait plus rien après leur passage de l’humain et de ses rêves.

Il importe de ne pas donner prise aux charognards, Je me suis réveillé et vous n’étiez plus là […] le sentiment qu’il y aurait vaguement quelque chose de, je ne sais pas, d’indécent peut-être ? à vouloir faire un récit classique de toute cette horreur [… ] il faut donc que le diariste résiste pour préserver en [son] sein cette part d’humanité [qu’elle a] emporté.

Résumons : sa femme est partie avec son fils, il va tout reconstruire, tout récrire ; brûler son ancien cahier que personne ne vienne y mettre le nez dedans. Il y a là, bien sûr, une des lectures possibles de ce « Charognards », une des raisons possibles de cette insistance à ne rien dire de soi qui puisse alimenter les conjectures. Cela va même plus loin puisqu’il s’agit de reconstruire les Mémoires, de construire des versions officieuses auxquelles finir par croire. Se débarrasser totalement d’un passé trop lourd !

Tu as enfourné tes quelques sacs dans le coffre de la voiture puis tu as pris la route.

Cette version me va bien.

Sauf que la voiture est garée en bas dans la cour.

Et de souhaiter, d’inventer, une langue transparente […] qui puisse fidèlement les (ma hantise et mes peurs) traduire dans des mots avec lesquels les confondre, [… ] les diluer dans l’écriture. Il faut faire entrer les charognards dans l’écrit pour qu’enfin tout redevienne normal.

Au fur et à mesure que le récit se construit, il dit - sans le dire - un passé que l’auteur cherche à oublier et qui, enfoui dans les mots, finira par disparaître avec eux.

Dans l’église du village les corbeaux veillent et assurent la sécurité d’une petite vieille qui répète en boucle :

Suis en sécurité ici rien ne peut m’arriver rien ne peut m’arriver en sécurité.
Et pourtant les charognards se sont attaqués au tissu social, probablement la première chose qu’ils se sont mises sous la dent

Dans cette atmosphère lourde qui évoque, bien évidemment, un régime policier, le texte brouille les pistes et réclame le doute face à ce qui est présenté dans le téléfilm :

Le héros du film a la respiration courte, appelle au secours, il est innocent, les mains tachées de sang en offrande devant lui, il erre dans la nuit, hurle quelque qu’un est mort, sa femme, qu’on l’a tuée [… ]



Seul le texte importe nous rabâche Vanderhaeghe, il n’y a pas de certitude, bien au contraire le roman doit rester le lieu de la complexité et cette complexité est en train de disparaître : ce langage dans lequel peu à peu le monde s’éteint et je me dissous.

Quand ces salopards auront nettoyé la carcasse de « notre » histoire

[ … ]

Demeurera enfouie dans ces pages une langue que plus personne ne parlera, et dans cette langue, disséminées, quelques traces de toi.

Tout est dit.

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