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Panique, Lydia Flem

Editions du Seuil, collection Points, 2014

lundi 20 octobre 2014, par Alice Granger


La panique saisit la narratrice à un feu rouge. L’arrêt semble soudain durer une éternité. Les secondes ne passent pas. Le feu vert autorisant le démarrage semble improbable. Sensation de mort imminente. La panique : « Nue comme le fil d’une lame. » « On ne peut plus faire face. » « Rien. Nulle part, pas de secours, pas de répit. » « C’est la crise. La tête en tout sens, à la recherche de quelque chose, n’importe quoi, en rupture. » Lame ! Rupture !

En lisant, on se demande évidemment qu’est-ce qui provoque non seulement cette panique, mais surtout cet arrêt, cette déchirure de la banalité, cette prison de l’angoisse, cette impossibilité d’appeler à l’aide. Et si c’était pour ne pas aller plus loin, dans l’après ? Et si cette panique survenait pour devancer un danger bien plus terrifiant, comme un rideau de fumée ? Quitte à ce que ça arrive, autant que ça arrive tout de suite, et non pas dans cet après, où la voiture conduira après le feu vert ?

Le texte de Lydia Flem semble lui-même, de manière répétitive, tout faire pour que le temps reste celui ouvert par la panique, où plus rien ne se passe hormis cette dépossession de soi, cette respiration oppressée, ces mains moites. Un texte qui laisse entendre entre les lignes qu’il faut qu’il ne se passe rien, une béance très inquiétante s’est ouverte sous les pieds, telle une lézarde de tremblement de terre, mais pour soustraire la narratrice à un danger plus grand. L’éternité de cette terrifiante dépersonnalisation repousse quelque chose d’autre. La narratrice, bien que clouée par la panique dans l’habitacle de sa voiture, à un feu rouge, prend un temps infini à décrire cet effroi, les mots mêmes étirent la béance, la lézarde qui met entre parenthèses, ils retiennent. « Je demeure sans voix. Je suis coincée… je vais brûler le feu rouge. M’échapper. Fuir. Je ne le peux pas. Je m’épuise. » Le feu rouge ! En effet ! Quel événement a-t-il allumé ce feu rouge dans la vie de la narratrice ? Le feu rouge pour s’arrêter. Pour ne pas avoir à affronter quelque chose. Pour ne pas franchir un pas après lequel il sera impossible de revenir en arrière ? Un avant, un après ? Alors, feu rouge : s’éterniser avant ? Deuil, perte, sevrage ? « Je suis au bord du vide. Agripper des mots, des images. » Voilà : agripper des mots ! Ce livre.

« L’angoisse devenue la compagne de tous les instants finit-elle par rassurer comme un deuxième moi, une identité nouvelle, pesante et familière. » La narratrice lâche ce détail : « On n’a pas idée de penser à soi, de s’analyser toute la journée de la sorte, c’est très mauvais pour la santé. » Mais l’analyse fait entrer les mots, retarde… quoi. Des mots qui conduisent à la vie, arrachent à la matrice ?

C’est après des pages et des pages répétitives, très belles, qu’on en sait plus. Que la narratrice est claustrophobe et agoraphobe. Peur panique à la fois des lieux fermés et des lieux très ouverts… Peur de l’ouverture radicale, dépaysante, et alors rester dans l’abri fermé, comme cette voiture bloquée au feu rouge ? Mais alors, l’autre danger surgit-il, celui de ne plus pouvoir en sortir ? « Non ! Non, je n’irai pas là, et d’ailleurs, je ne resterai pas ici non plus. Je ne veux plus me déplacer, je ne veux plus sortir, je ne veux plus rester seule. » Voilà : ce qui rassure, c’est une présence humaine. Un chien est inefficace. La narratrice, pour éviter les dangers, les ascenseurs, les cinémas, les salles de réunions, etc. reste assise chez elle, devant l’écran de l’ordinateur, elle aime la vie virtuelle. « Tout se règle chez soi d’un seul clic. Et la vie à l’intérieur s’organise… On peut commander d’un clic, et on est livré ! Vie placentaire, en somme, dans un contenant rassurant ! Régression dans l’abri, où on nous livre tout ! « … tout arrive magiquement à domicile. » La vie n’est plus affrontée en direct ! Tout est à portée de mains. Comme pour les astronautes. Et les fœtus !

Enfin, nous savons quel est l’événement si inquiétant ! La narratrice va prendre l’avion, pour aller faire une conférence à New York. L’angoisse augmente au fil des quelques heures qui la séparent du départ. Elle voudrait faire reculer le « décollage dans un hors-temps quasi mythique. » Sa peur est impossible à cerner, et l’empêche d’écrire le texte de son exposé à New York.

Un tableau de Vuillard nous en dit un peu plus. Une mère en noir, « intense, impérieuse, obstinée », « le visage très blanc, très fermé, très lointain ». Voilà : lointain, pas accueillant, lieu vidé de sa fonction. A sa droite, sa fille. « On ne sait pas si elle s’enfonce dans le mur ou si elle émerge. » En tout cas, elle fait… tapisserie, comme sa robe qui se confond avec le papier du mur. « Elle paraît s’excuser d’être là, d’avoir un corps visible, d’être une chair vivante et désirable. » L’essentiel se dit là. La mère et la fille. La mère aussi semble murée. La question du corps. De la vie. De la vie en train de se vivre. Du plaisir de vivre. Peur panique de cet autre côté, inconnu, et du plaisir de vivre, après la naissance, après la séparation ? La narratrice, qui évoque le tableau, revient à elle, car évidemment, le tableau dit quelque chose d’elle : « Et moi, je ne suis que chair absurde. Je m’insupporte. Je n’arriverai jamais jusque dans l’avion, ou bien, dans l’avion, je sauterai par le hublot. » L’avion serait donc le moyen de transport vers le corps, le corps vivant, le corps abandonné à la vie, le corps séparé ? Panique ! Dans l’avion, elle boira du champagne, elle avalera des anxiolytiques, se dit-elle ! « Se dissoudre. N’être personne. Comme la jeune fille du tableau de Vuillard. » Un avion, on le quitte, à la fin du voyage. Différer ce voyage, c’est aussi repousser le moment d’en sortir !

La narratrice continue à parler de la mère. Celle du tableau ! La sienne ? « La mère est pleine d’elle-même, la fille évanescente, à la limite de l’existence… » Comme si la vie vivante que la fille perçoit chez sa mère signifiait qu’elle-même, en en étant exclue, puisque le plaisir de vivre est quelque chose d’absolument singulier, n’avait plus d’existence. La mère du tableau est Madame Vuillard, « une femme indomptable, une forte veuve que la vie n’a pas épargnée et qui sait faire face. » Une grande force vitale. Une femme qui, après la perte, le deuil, sait continuer à vivre. « Comment exister dans l’ombre d’une mère si prégnante, comment trouver sa place, sa voix ? » Et voilà ! La fille se fait toute petite car « si elle se relevait de toute sa taille, si elle abandonnait sa réserve, elle sortirait du tableau, elle déchirerait le cadre. » Elle déchirerait sa mère ? La panique : prendre l’avion vers sa vie en train de se vivre implique de déchirer le cadre, l’abri familier de la mère. Or, celle-ci, elle vit… en ne pensant pas à laisser de la place à sa fille. La vie, ce n’est pas ça. Ce n’est pas une mère qui prend moins de place pour que sa fille en ait. La séparation est inéluctable.

Alors, Lydia Flem poursuit : « peut-être suis-je en train de déchirer le tableau qui m’enserre. Peut-être suis-je prise au piège d’une toile d’araignée comme Marie attardée dans les rets de sa mère. » Le tableau de Vuillard exprime « la quintessence de deux êtres enfermés dans la cruauté d’une comparaison sans réplique. » Une comparaison ! Or, une fille n’existe-t-elle que dans la comparaison avec sa mère, se vengeant d’elle en devenant mère à son tour ? Si c’est ça, pourquoi prendre l’avion ? de l’autre côté c’est effrayant ! « De génération en génération, l’écrou se resserre davantage. »

La narratrice arrive alors à mettre en question sa mère ! « Elle m’a encapsulée, mise sous surveillance permanente. J’y suis manipulable, corvéable à merci. Il n’y a pas de limites à ses exigences, pas de fond à ses insatisfactions. » Et la fille : « Je ne réponds jamais à ses attentes. Par définition, je suis manquante. Béante. Je ne peux être le fils qu’elle aurait voulu avoir. Je ne peux pas assouvir sa passion d’elle-même. Je ne serai jamais le reflet qui la comble. Elle m’en veut. Elle joue avec moi comme à la poupée… Elle me coud à sa propre chair… Cet amour dit maternel est une passion, une guerre, un combat rapproché, un corps à corps sans merci… C’est l’amour Brut. L’amour brutal. » Mais pourquoi le voyage en avion ramène-t-il avec cette violence cette mère-là ? C’est « Qu’elle peut mieux que moi faire face à l’angoisse. » Mais, en même temps, « Elle me met au monde et m’abandonne ; elle me reprend et s’habille de blanc, propre, pure, stérile… Comment lui échapper, à l’angoisse, à la Mère de la Nuit ? »

« C’est un signal sans appel, mais de quoi ? » « … je me fais accompagner pour éviter d’être seule. » En fait, ce n’est pas le voyage en avion qui lui fait peur, mais sa représentation, le théâtre qu’elle s’en fait. Trou noir dans le ciel ! Trou noir !

L’angoisse remplace le temps, repousse le moment du trou noir. Mais le décompte a commencé. Sur le tableau de Picasso, « Les Demoiselles d’Avignon », « Les visages hypnotiques la regardaient avec indifférence, une hostilité… » Personne ne vient à son secours ! La tête se remplit de trous d’air violents. Représentation de la naissance. Chute en vrille. Seul un calmant permet d’arriver à l’heure du départ. « Je me sens comme enveloppée d’un coussin d’air. » Ou coussin placentaire.

Le texte dans le texte, peut-être celui de son intervention à New York : « Rêve du paradis retrouvé. »

Mais soudain, la dépersonnalisation. Personne ne pourra rien pour elle ! Et la honte d’être soumise à une explosion intérieure. Naissance vécue en direct. « Je meurs si le jardinier ne vient pas m’arroser. » Comme une plante en pot, ou un fœtus et son placenta.

« Je perds ma peau, j’ai quitté l’abri qu’elle m’offre. » Comme si la peau du corps était confondue avec le contour du contenant matriciel. Ensuite, elle sera écorchée, à la merci de l’extérieur. Cherchant une enveloppe de remplacement. L’angoisse : peur panique de naître. D’être abandonnée à la vie. « … une détresse et une impuissance proches de celles d’un nouveau-né. » Et oui !

Sensation du temps, d’un autre temps. Celui d’après la séparation de la naissance. Le temps, un mystère sans maîtrise.

Partir, ou non ? Nous sentons qu’elle ne veut surtout pas renoncer ! Mais elle a ses médicaments ! Comme des cailloux dans la poche qu’elle peut toucher. Ils sont là, pour retrouver une sensation cotonneuse, placentaire. Comme un filet en cas de sensation panique de chute.

Enfin, le cauchemar récurrent de son enfance : elle est une toute petite enfant, ses parents démesurément grands partent pour l’Amérique, elle ne parvient pas à les suivre, pétrifiée, collée contre le cadre de bois d’un métier à tisser. Voilà la séparation, la coupure du cordon ombilical : ses parents partent ensemble en Amérique, ils la laissent sur ce côté-là de l’Atlantique ! Elle ne peut pas les suivre ! Alors, si maintenant elle prend l’avion, comme pour les suivre si longtemps après mais restée cette petite enfant, sera-t-elle aspirée dans le trou parce que c’est interdit, parce qu’elle ne peut pas séparer ses parents, parce qu’ils ont une vie à eux d’où elle est vidée ?

A mesure que la nuit avance, juste avant le départ, « Une équation inconnue prend toute la place… C’est le chaos primitif. » Chute d’un ordre ancien.

Un beau rêve, juste avant le réveil, vient alors l’enlacer, telle une bouée humaine. « Elle me précipite dans le vertige pour m’en sortir. Elle sait ce qu’elle fait. Ce n’est pas grave, elle me rassure. Elle ne répond pas en écho à mes angoisse… La séparation n’est pas la mort. »

Le travail de l’écriture et de l’analyse, les mots pour le dire, joue ce voyage originaire, ce transport vers la vie : la séparation c’est la vie !

Quel beau livre de la psychanalyste Lydia Flem !

Alice Granger Guitard

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