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Leukerbad 1951-2014 - James Baldwin - Teju Cole

Editions ZOE - 2023

mercredi 7 juin 2023 par Alice Granger

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Dans un village suisse, Leukerbad, dans le Haut-Valais, séjournent à soixante années d’intervalle d’abord James Baldwin, l’écrivain Noir-Américain, y arrivant l’été 1951, et Teju Cole, l’été 2014, qui a grandi au Nigeria et vit aux Etats-Unis, dans le Massachusetts, le deuxième réfléchissant à ce qui, dans ce qui a changé dans cet intervalle de plus de six décennies, reste du racisme. Tous les deux sont écrivains. Si James Baldwin fait l’expérience du racisme dans ce village perdu de montagne en étant frappé par le fait que la population de ce village imagine encore un Noir comme un indigène d’Afrique, et réfléchit dans son texte écrit au cours de ces séjours en Suisse à l’humiliation que vivent toujours les Noirs dans les années 50 aux Etats-Unis (où Baldwin a été le porte-parole du mouvement intégrationniste), Teju Cole, lui, écrit à propos de ce racisme visant les Noirs, aux Etats-Unis, alors que des émeutes éclatent à la suite de l’assassinat d’un jeune Noir par un policier blanc.
Même s’il vient des Etats-Unis, et qu’il loge dans le chalet que son ami blanc, dont la mère est née ici, lui a prêté, ce que personne n’ignore, James Baldwin est frappé par le fait que la population, à Leukerbad, le regarde comme un étranger, même lorsqu’il y revient encore et encore. Bien sûr, c’est un village de montagne qui semble inaccessible, et pourtant pas loin de Lausanne et Milan, et il n’y a aucune distraction (d’où la « distraction » qu’incarne l’écrivain Noir-Américain). Il n’y a que le boucher, le boulanger, l’épicerie, la quincaillerie, l’école pour les petits, l’église catholique ouverte toute l’année et l’église protestante ouverte seulement l’été lorsque de rares touristes viennent, et il y a très peu de moyens modernes pour se déplacer. La seule machine à écrire est celle de Baldwin. Le paysage de haute montagne est décourageant, entouré de toutes parts par les glaciers et la neige, ce qui donne l’impression d’un désert blanc. On imagine la peau noire de Baldwin qui a déboulé là. La seule attraction de ce village est la source d’eau chaude, et à la saison touristique les touristes sont en majorité des Invalides venant en cure, de sorte que le village prend des airs terrifiants de Lourdes. Le premier été qu’il passe là, Baldwin, parmi les gens du pays et les touristes éclopés, est donc la source par excellence de la curiosité, de l’étonnement, de l’attraction, ce qui suscite en lui l’indignation, et il se jure de ne jamais revenir. Sauf que le désir de revenir est en lui : mais en hiver. Pour écrire. Les enfants désormais l’accueillent en criant : « Neger ! ». Il veut réagir au fait d’être accueilli par sa couleur de peau et par un mot, « nègre », qui connote l’esclavage. Alors, il prend conscience de quelque chose de spécifique aux Noirs des Etats-Unis parce que cela resurgit dans ce village où il se sent étranger comme seuls peuvent l’être ceux qui ont été arrachés définitivement à leur culture et sont jetés dans un monde nouveau où ils doivent vivre, ils n’ont pas le choix, et donc ils doivent en quelque sorte s’inventer une sédentarisation, même précaire, un abri d’accueil dans un monde oxymorique pas d’emblée accueillant, les regards renvoyant au jeté sur cette terre l’image de l’étranger absolu. James Baldwin réalise qu’une « grande partie de l’éducation du Noir américain (bien avant qu’il n’aille à l’école) », c’est qu’il « doit se faire ‘aimer’ des gens ». Il doit sourire pour que le monde lui sourit ! Et pourtant, c’est une « routine », que Baldwin applique dans le village suisse, qui est très précaire, comme une sédentarisation chaque jour risquée, dérangée, qui ne marche pas, qui doit à chaque instant recommencer. Et il arrive au jugement selon lequel personne « ne peut être aimé, si son poids humain et sa complexité ne sont pas ou n’ont pas été admis ». Mais dans ce village, s’il ne trouve pas trace chez ces villageois de « l’idée que j’étais un humain », cependant toutes les caractéristiques physiques (ses dents blanches ressortant magnifiques à cause de sa peau noire, ses cheveux que les gens veulent toucher, ses mains noires qu’ils touchent aussi en étant étonnés que la couleur ne partent pas) qui sont pour lui une douleur aux Etats-Unis sont devenues une source d’émerveillement. Et il reconnaît que les enfants qui crient « Neger ! » chaque fois qu’il apparaît n’ont aucune idée de ce que le mot soulève en lui de souffrance : jusque-là, personne ne lui avait permis d’oublier que « Ta mère était une négresse » et on voulait qu’il sache que c’était une infériorité indépassable, « peut-être le cauchemar dont personne ne peut se réveiller », qu’il était piégé à l’intérieur de cette Histoire de même que l’Histoire était piégée en lui. Dans ce village suisse, on lui raconte que, comme dans d’autres villages, on « achète » des indigènes africains, afin de les convertir au christianisme c’est-à-dire sauver leurs âmes, des boites étant à disposition pour que les villageois fassent des dons destinés aux missionnaires africains qui mettent en acte ces conversions. Baldwin songe à la différence de traitement réservé à un Noir que, pour la première fois, des Blancs voient arriver dans leur village, et un Blanc qu’il imagine arriver en Afrique, étranger comme lui la première fois dans ces hautes montagnes suisses : certes le Blanc va aussi être l’objet d’étonnement de la part des Noirs par ses cheveux, sa couleur de peau, mais il prendra toujours cet étonnement pour un hommage. Alors que le Noir arrivant dans un village où les habitants n’en ont jamais vu rattachera cet étonnement déclenché au fait que son infériorité n’est « même pas questionnable » (et en effet le prouvent ces achats de Noirs afin de les convertir au christianisme pour sauver leur âme) et qu’il arrive dans une culture qui le contrôle, voire même l’a littéralement créé, et ces personnes blanches ne se doutant jamais combien cette discrimination lui a « coûté d’angoisse et de rage ». Un Blanc accueilli avec étonnement dans un village africain, qui n’en a jamais vu, se réjouira, alors que Baldwin, lui, cela empoisonne son cœur. Il se trouve en Europe, d’où est venue l’Amérique, et même si ces gens d’Europe, qui le regardent comme une attraction, ne connaissent pas l’Amérique et son racisme envers les Noirs, Baldwin sent que leur culture le contrôle, qu’ils « se meuvent avec une autorité que je n’aurai jamais », qu’il n’est pas seulement un étranger mais aussi « un nouveau venu suspect ». Il sent que ce village si reculé, et même s’il était encore plus primitif, fait partie de l’Occident, et lui, un Noir Américain, a été greffé à cet Occident. Ces gens, ces Blancs même de ce village reculé de haute montagne, en tant que faisant partie de cet Occident qui a fait le monde moderne, « ne peuvent être des étrangers nulle part dans le monde », même s’ils l’ignorent. Si on remonte quelques siècles en arrière, ces Blancs d’Occident, même les plus illettrés sont reliés à Dante, Shakespeare, Eschyle, Léonard de Vinci, Rembrandt, Racine, c’est-à-dire qu’ils se revoient en pleine gloire. Alors que si les Noirs remontent les siècles, ils se retrouvent en Afrique, regardant venir les conquérants. Baldwin souligne combien la rage des mésestimés est inévitable. Une rage qui peut être dissimulée mais jamais cachée. L’intelligence peut contenir cette rage, mais jamais la faire disparaître, Baldwin, dans ce village suisse, ce désert blanc, la sent, vive, en lui. Aucun homme noir dans le monde « ne peut jamais espérer être entièrement libéré de cette guerre interne », puisque le mépris a « inévitablement accompagné sa première prise de conscience des hommes blancs ». Baldwin met en relief le fait que les hommes blancs représentent un poids énorme dans le monde noir, alors que la réciproque n’est pas vraie. Alors, l’attitude que les Noirs ont envers les Blancs visent soit à « voler à l’homme blanc le joyau de sa naïveté », soit à « le lui faire payer très cher ». L’homme noir ne cesse, par tous les moyens, de demander à l’homme blanc de cesser de le regarder comme « une rareté exotique » : il veut être reconnu de lui comme un être humain ! Si l’homme blanc est très déterminé dans sa naïveté, comme s’il ne se doutait pas de sa méchanceté, de sa discrimination rabaissante, comme ces villageois, il veille pourtant à garder à distance humaine l’homme noir (pour éviter les demandes de comptes pour les crimes commis par ses pères ?). Mais le Blanc, Baldwin le sent au quart de tour, est « implacablement conscient que sa position dans le monde est meilleure que celle des hommes noirs ». Alors, il « soupçonne » toujours que l’homme noir le hait. Le Blanc n’a pas envie d’être haï, mais pas envie non plus d’échanger les places. Ce sont ces Blancs – qui baptisent pour « sauver » des Africains – qui apprennent à Baldwin que « la fonction première du langage est de contrôler l’univers en le décrivant ». Et c’est pourquoi les hommes noirs ne peuvent « prétendre aux disciplines du salut » (même si on les faits « chrétiens »). A la fois, l’homme blanc tend à couper les ponts d’avec cet étranger noir impossible à sauver, dans le cœur duquel il y a des rêves de vengeance, et en même temps, il est attiré par ce Noir qui ne sont pas sauvé mais a une « innommable liberté » que les Blancs n’ont pas, d’où « un certain horrible émerveillement, à se demander quel genre d’humain c’est ». Arrivant au jugement, Baldwin souligne combien, en étant à l’écoute de comment l’homme blanc imagine l’homme noir, l’homme noir peut savoir « qui est l’homme blanc ».
Cependant, revenant dans ce village tous les hivers, pour travailler, Baldwin est forcé de reconnaître qu’il n’y est plus autant étranger, et que les villageois s’intéressent maintenant plus à lui qu’à ses cheveux crépus ou à sa peau noire. Si les enfants font maintenant des pas vers lui, certains ont désormais appris que le diable est un homme noir et ils hurlent d’angoisse en le rencontrant. Si de vieilles femmes le saluent amicalement, voire aiment discuter avec lui, d’autres détournent le regard ou le méprisent, des hommes l’invitent à faire du ski tandis que d’autres le traitent de sale nègre, et même l’accusent de vol, et disent à leurs filles de faire attention au Noir qui viole. Mais ces hauts et ces bas des comportements à son égard au fil des années ne font jamais oublier à Baldwin combien son expérience américaine de Noir n’a rien à voir avec ce qui se passe dans ce village, où les enfants crient « Nègre ! » Il y a un abîme entre les deux expériences. Dans ce village, il est un étranger. Nègre signifie ça. Aux Etats-Unis, il n’est pas un étranger, et ce même mot exprime « la guerre que ma présence a occasionnée dans l’âme américaine ».
Cette différence d’expérience d’un Noir Américain aux Etats-Unis et dans ce village européen fait plonger Baldwin dans l’histoire des Etats-Unis. Il n’y avait pas si longtemps que ça, les Américains ne l’étaient pas encore, ils étaient des Européens insatisfaits, et ils avaient en face d’eux « un grand continent à conquérir », comme une sorte de marché, et c’est à ce moment-là qu’ils ont vu, pour la première fois, qu’il y avait des hommes noirs à vendre. A la vitesse de la lumière, ils ont rabaissé ces hommes noirs à du bétail. Ce rabaissement était une nécessité morale, pour ces colons du Nouveau Monde, afin que l’esclavage, et son abyssale brutalité, ne pose pas de problème. Certes, il souligne que l’esclavage existait depuis longtemps sur terre. Mais l’esclavage qui commença à Jamestown il y avait plus de trois cents ans était différent. Les esclaves du passé pouvaient rêver de se libérer, et souvent y arrivaient, alors que l’esclave américain jamais. Impossible d’arracher le pouvoir des mains des maîtres. Mais même si l’esclave américain a continué à rêver à la libération, quelque chose rendait cela impossible. C’était le fait de l’exil : pour se libérer, il faut rester relié à son passé, à une mémoire, ce qui maintient une identité. Or, on a pris son passé à l’esclave noir américain, d’un seul coup. « L’identité du Noir américain est née de cette situation extrême ». C’est pour cela qu’aux Etats-Unis, pour plusieurs générations d’Américains, écrit Baldwin, la question de l’humanité des Noirs, et de ses droits comme être humain, est devenue une question brûlante, une de celles qui divisent une nation. L’Europe n’a jamais connu ce genre de conflit. Dans les années cinquante où Baldwin écrit, c’est un conflit pas encore réglé. Alors que les possessions noires de l’Europe sont distantes, elles ne menacent pas l’identité européenne. Et même si elles menaçaient la conscience européenne, cela resterait abstrait. L’homme noir, pour l’Europe, n’existait pas. Alors qu’en Amérique, même esclave, « il était une part inévitable du tissu social général », et donc tout Américain était forcé d’avoir envers lui une attitude ! La présence des Noirs a eu des effets sur le caractère américain. « Les idées sur lesquelles sont fondées les croyances américaines », croyances qui font qu’un espoir existe, que les humains pensent qu’ils pourront s’élever au-dessus d’eux-mêmes et qu’ils triompheront de la vie, sont venues d’Europe. L’établissement de la démocratie sur le continent américain n’était donc pas une rupture radicale. En revanche, la nécessité pour les Américains d’élargir le concept de démocratie pour inclure les Noirs, si. C’était une nécessité très dure. Celle de s’attaquer à l’héritage même de l’Occident, à savoir l’idée de la suprématie blanche. Et cela met en lumière la puissance de l’idée. L’idée de la suprématie blanche repose sur le fait que les hommes blancs sont les créateurs de la civilisation, c’est-à-dire la civilisation actuelle, la seule qui compte, les précédentes n’étant que des contributions à celle-ci. Que les Américains acceptent l’homme noir comme l’un des leurs était impossible, puisque cela mettait en danger le statut de l’homme blanc. Mais ne pas l’accepter, c’était dénier à l’homme noir sa nature humaine. Donc, le problème noir américain est, au temps où Baldwin est le porte-parole du mouvement intégrationniste, « la nécessité pour l’homme blanc américain de trouver une façon de vivre avec le Noir qui lui permette de vivre avec lui-même ». Lynchages, ségrégation, intégration, terreur, concessions. Spectacle stupide et effrayant, d’où la remarque qui a jailli à cette époque que « le Noir-en-Amérique est une forme de maladie mentale qui s’empare des hommes blancs ». L’homme blanc, dans cette longue bataille, a pour motif « la protection de son identité », alors que l’homme noir « était mû par le besoin d’établir son identité ». Or, souligne Baldwin, par-delà la terreur subie par les Noirs, malgré l’ambivalence de leur statut dans leur pays, ils ont pourtant gagné la bataille depuis longtemps. Puisque le Noir est « aussi Américain que les Américains qui le méprisent, que les Américains qui le craignent, que les Américains qui l’aiment ». « Il n’est pas un visiteur en Occident ». Il est un citoyen américain. La relation du Noir américain aux hommes blancs est là bien plus terrible qu’ailleurs, mais aussi plus subtile, plus signifiante, écrit Baldwin, « que la relation entre possédé amer et possesseur incertain ». Baldwin témoigne de ce que la survie du Noir, aux Etats-Unis, « dépendait, et son développement dépend, de sa capacité à tourner à son avantage son statut particulier dans le monde occidental », et il ajoute que ceci est peut-être « au très grand avantage de ce monde ». C’est incroyable : Baldwin réussit à faire entendre que les Noirs Américains, seuls parmi les Noirs, sont sur la voie de prouver qu’ils sont indispensables non seulement pour l’avantage du monde occidental, mais bien plus ! Qu’il faut entendre dans ce « très grand avantage », et qui serait, peut-être, pour un regard visionnaire, un recommencement enfin humaniste de cet Occident, intégrant les Noirs en leur reconnaissant une identité en même temps que leur part indispensable dans la création d’un monde meilleur. Baldwin n’est-il pas en effet incroyablement visionnaire lorsqu’il ajoute qu’il reste au Noir Américain « à façonner, par cette expérience, ce qui lui donnera sa subsistance, et une voix » ? C’est pour cela que, dit Baldwin, si face à la cathédrale de Chartes il ne peut pas comprendre ce qu’elle dit aux gens du village suisse, qui sont catholiques, pourtant cette cathédrale lui dit à lui ce que ces gens ne peuvent pas comprendre. D’abord, cette crypte et son puits sans fond dans lequel on précipitait les hérétiques. Baldwin dit que lorsque ces gens sont face à une cathédrale, ils ne peuvent pas vraiment penser au diable, « parce qu’ils n’ont jamais été identifiés au diable ». Pourtant, même faisant partie de ceux qui sont identifiés au diable, Baldwin, parce qu’il est justement Noir Américain, dit qu’il accepte « le statut que le mythe – à défaut d’autre chose – me donne en Occident » car ceci, c’est « avant que je puisse espérer changer le mythe ». Voilà l’incroyable vision !
Pourtant, le Blanc Américain reste bloqué. Alors que le Noir Américain, lui, est arrivé à son identité aux Etats-Unis (qui a commencé à l’intégrer, sans que personne n’en soit encore conscient, à une procédure qui avance dans l’ombre et le silence où il a pris une part inédite et vitale non seulement dans le développement de l’Occident mais où il prend une part que le Blanc Américain ne pourrait prendre dans une mutation à venir de ce Occident au temps même où le monde s’est américanisé dans une sorte d’uniformisation des modes de vie, et c’est dans cette vision que s’entend la part prise par Baldwin au mouvement intégrationniste dans un sens infiniment plus grand) sur la base de « son absolue coupure avec le passé ». C’est parce qu’il était jeté dans un monde d’une dureté terrifiante, le rabaissant à du bétail, qu’il a dû apprendre à se débrouiller pour survivre en milieu hostile, et qu’il a été indispensable par exemple, comme l’écrit Toni Morrison, pour l’industrialisation très rapide des Etats-Unis en étant les ressources humaines sous la main, ouvrant la voie à l’hégémonie mondiale. Mais c’est le Blanc Américain qui n’a pas avancé dans sa reconnaissance de la part inestimable et visionnaire prise par le Noir Américain pour faire avancer une mutation de cet Occident jusqu’à maintenant si hégémonique, si dominant. Parce que « les hommes blancs américains nourrissent encore l’illusion qu’il existe des moyens de recouvrer l’innocence européenne, de revenir à un état où les hommes noirs n’existent pas. C’est une des plus grandes erreurs que peuvent faire les Américains ». C’est en voulant protéger, par un dur combat, leur identité (liée à l’Europe ?) que les Blancs Américains ont « subi un changement » dont ils n’ont pas encore pris acte. Par la part prise par les Noirs Américains – parce qu’ils ont été coupés de leur passé et donc jetés sur une terre inconnue et hostile comme inscrivant pour eux une naissance les qualifiant de premiers nés (comme l’écrit Aimé Césaire) – et qui n’est pas encore reconnue, « les Américains sont aussi différents que possible d’un autre peuple blanc dans le monde ». Baldwin met encore en relief le rôle de la coupure des Noirs Américains d’avec leur passé dans le fait que les Blancs Américains ont maintenu cette coupure sur le sol américain lui-même, en maintenant « entre eux et les hommes noirs une séparation humaine insupportable », de sorte que ces Noirs pour toujours ont été des premiers nés, ont dans cette dureté inhumaine senti qu’ils n’étaient plus dans un entre-soi humain protecteur comme métaphore matricielle, qu’ils ne pouvaient pas en Amérique retrouver ce passé africain métaphorisé. Par contre, les Américains ont, eux, pu étendre au monde entier une américanisation qui rime avec un tout-baigne marchand, d’objets, d’uniformisation branchée des besoins comme si la planète était réduite à une métaphore utérine réintégrée. Baldwin l’écrit à sa façon : « leur vision du monde accorde si peu de réalité, de façon générale, à aucune des forces plus sombres de la vie humaine ». Or, cette vision du monde « est dangereusement inexacte, et parfaitement inutile », puisqu’elle est forclusion de ces Noirs Américains qui, coupés de leur passé africain comme une inscription de la coupure du cordon ombilical, sont déjà des premiers nés, un peuple pionnier vraiment jeté sur une terre natale à la fois inhumaine mais sur laquelle, paradoxalement, ils peuvent justement se débrouiller pour survivre parce qu’ils « servent » à ces colons Blancs qui, eux, n’ont qu’une idée en tête, conserver leur identité européenne dans ce Nouveau Monde conquis, comme s’ils n’étaient pas nés, comme si la coupure était refoulée, comme si l’Amérique était une nouvelle Europe, mais sur laquelle il n’y aurait pas de réalité oxymorique, pas de cataclysme, pas de guerres sur son sol, pas d’épidémies, pas de famine à cause d’aléas climatiques. A cause de cette idée fixe de conserver leur identité européenne liée à un continent plus chanceux que les autres sur la planète terre, les Blancs américains ont donc forclos ce qui était absolument nouveau en Amérique, ces esclaves Noirs coupés de leur passé, ces humains jetés sur une terre nouvelle hostile, réduits à du bétail, et exploitables comme de la ressource humaine parce qu’ils doivent survivre. Les Blancs Américains protègent leur haute morale consistant à défendre une identité de nantis au sens de la douceur de vie unique au monde dans le continent européen au climat et à la géographie plus cléments qu’ailleurs mais douceur qui était secouée par les guerres et par des famines, etc. qui poussèrent à aller conquérir et coloniser d’autres terres afin de refouler la chute des Blancs hors de cette matrice qu’était le Vieux Monde. Cette défense d’un état de nanti (nanti d’une terre métaphore matricielle dont la nature oxymorique par la colonisation et l’esclavage est fuie à l’infini par la conquête non seulement d’autres terres et leurs richesses, mais aussi par le désir messianique d’apporter le progrès moderne sur toute la planète, ce que Baldwin nomme « haute morale », et aussi « état d’innocence ») a pour envers le « prix terrible d’un affaiblissement de notre prise sur la réalité ». Car les « gens qui ferment les yeux sur la réalité n’invitent qu’à leur propre destruction, et quiconque s’efforce de rester dans un état d’innocence longtemps après que cette innocence est morte se transforme lui-même en monstre ». Cette innocence est morte avec la mise en esclavage des Noirs Américains coupés de leur passé et rabaissés à du bétail, jamais reconnus pour leur part dans l’invention du Nouveau Monde. Le drame interracial « qui se joue sur le continent américain n’a pas seulement créé un nouvel homme noir, il a aussi créé un nouvel homme blanc ». Le Noir Américain James Baldwin, porte-parole du mouvement intégrationniste, le dit au Blanc Américain qui y reste sourd : « Aucune route, aucune, ne ramènera les Américains vers la simplicité de ce village européen où les hommes blancs jouissent encore du luxe de me voir comme un étranger ». Alors que Noir né aux Etats-Unis, il n’y est plus un étranger. Paradoxalement, écrit Baldwin, « l’histoire du problème noir américain n’est pas seulement une honte, elle est aussi, d’une certaine façon, une réussite ». Et de cela, il en est devenu conscient par ses séjours à Leukerbad, un village européen, où il n’est encore vu que comme un étranger, voire une distraction, qui n’a pas encore fait sa part dans la civilisation de la planète au sens occidental, c’est-à-dire au sens de la vraie civilisation, qui devrait pourtant signifier civiliser la terre au sens de partager la terre, pour les humains. Or, paradoxalement, le travail civilisationnel de ce partage a déjà été mis sur le métier aux Etats-Unis. Et James Baldwin est, répétons-le, incroyablement en avance - et pourtant cela n’a pas été vraiment lu - lorsqu’il écrit : « C’est précisément cette expérience Noir-Blanc qui pourrait se révéler pour nous d’une valeur indispensable face au monde d’aujourd’hui. Ce monde n’est plus blanc, et il ne sera plus jamais blanc ». Couleur blanche de l’humain pas encore réellement né, dont la peau n’a jamais été bruni au soleil du dehors natal terrestre, qui est encore fantasmatiquement sur une planète réduite à une métaphore matricielle, d’où son aspect de plus en plus inquiétant de matrice en éternelle gestation qui a suicidairement dépassé son terme, et qui menace de ne plus être hospitalière aux humains et au vivant.
Alors, c’est au « Corps noir » que, en 2014, dans ce même village suisse, Teju Cole dédie son texte. Il y arrive le jour de l’anniversaire de Baldwin, mort déjà, et semblant très lointain, comme s’il avait vécu il y a des siècles. Teju Cole rappelle d’abord que c’était, la première fois en 1951, un Baldwin « déprimé et désemparé » qui était arrivé là. Ce village prit pour lui le sens d’un refuge. Le village de l’écriture. C’est le texte de Baldwin « Un étranger au village » (où il arrive à une vision non seulement rageuse mais surtout prophétique) qui l’a amené à son tour dans ce village. Il se sent noir comme Baldwin. Il est un Noir né aux Etats-Unis mais qui a grandi en Afrique, et qui vit maintenant aux Etats-Unis, Dans ce village suisse, il est le dépositaire du corps noir de Baldwin, et il doit « trouver le langage adapté à tout ce que cela signifie pour moi et pour les gens qui me regardent… Ce fut un moment d’identification absolue. Et les jours suivants, dans ce village suisse, ce moment continua de me guider ». Baldwin est pour Teju Cole, qui a grandi en Afrique donc n’ayant pas vraiment cette expérience américaine inhumaine du Noir coupé de son passé et intégré à l’histoire du Nouveau Monde (mais sans encore de reconnaissance), le prédécesseur, compagnon, passeur qui lui transmet les leçons de vie pour qu’il puisse, en écrivant à son tour, reprendre le flambeau en Noir Américain d’une aventure humaine planétaire dans laquelle sera reconnue, il peut le rêver, la part sans prix que les Noirs auront prise pour la mutation du monde en terre de partage que sans eux l’Occident n’aura jamais pu civiliser réellement. Teju Cole constate qu’à la différence de Baldwin, il n’est plus un étranger réduit à une attraction de foire aux yeux des villageois, qui tous ont déjà vu des Noirs. Mais des regards, ça oui ! « Il y a des regards dans toute l’Europe et jusqu’en Inde, il y a des regards partout où je vais hormis en Afrique ». Être regardé, c’est ce que vit tout étranger, mais l’expérience singulière que lui, un Noir qui a grandi en Afrique et vivant aux Etats-Unis, vit c’est que « être noir, c’est être regardé entre tous ». Leukerbad a changé, constate-t-il, mais en quoi ? Puisqu’il est regardé vraiment parce que Noir. C’est-à-dire que, même s’il n’y avait pas de méchanceté intentionnelle, il n’y avait pas dans ce regard sur lui « l’idée que j’étais humain ». Il restait « une curiosité vivante ». Il reste, dans la vie de ces enfants désormais reliés au monde, de la xénophobie ou du racisme, même lorsqu’ils écoutent de la musique noire. Par cette musique que lui-même peut écouter dans un restaurant du village suisse, il se dit que « L’Histoire, c’est aujourd’hui, et c’est l’Amérique noire ». Il constate aussi que dans ce village, il n’est pas le seul étranger, et c’est un vrai bouleversement par rapport au temps de Baldwin. En 1950, il y avait « une certaine étroitesse d’esprit dans la perception courante de la culture noire », mais désormais il y a beaucoup d’artistes qui ont offert au monde le jazz, le blues, le hip-hop etc. De même à sa mort en 1987 Baldwin est reconnu « comme une star mondiale ». Et donc, le passé africain n’est plus coupé. « Nous savons désormais ce qu’il en était vraiment ». Mais c’est réduit à un « antidote à l’eurocentrisme » ? Teju Cole sent que cette culture, civilisation, art d’Afrique lui appartient, « et c’est là mon bonheur ». Et cette « confiance insouciante est pour une part un cadeau du temps. C’est un bénéfice hérité des luttes des générations passées » ? Une filiation qui tourmentait Baldwin mais pas téju Cole, qui sent aussi que Shakespeare, Bach, etc. c’est aussi son héritage. A la différence de Baldwin, il ne se sent pas être un intrus devant un tableau de Rembrandt. Il peut être plus sensible que certains Blancs devant de l’art occidental, et réciproquement, il admet que certains Blancs puissent être plus sensibles que lui à telle et telle facette de l’art africain. Il se sent proche d’un Ralph Ellison disant : « Les valeurs de mon peuple ne sont ni ‘blanches’ ni ‘noires’, elles sont américaines. Et je ne vois pas comment il pourrait en être autrement, tant nous sommes imbriqués dans le tissu même de l’expérience américaine ». Il se demande pourquoi, lui qui est né aux Etats-Unis un demi-siècle après Baldwin, il a éprouvé aussi dans son corps et sa chair « la rage inextinguible que lui inspirait le racisme ». Il a compris que Leukerbad a donné à Baldwin « le moyen d’analyser le suprémacisme blanc à partir de ses principes premiers, comme s’il l’y observait sous sa forme la plus élémentaire ».
Dans ce village suisse, lui arrivent les nouvelles du monde qui lui disent que la souffrance est universelle, qu’il y a un contexte de misère générale. Tandis qu’aux Etats-Unis, des policiers abattent des Noirs désarmés, et les « communautés noires étaient submergées par le deuil et la révolte ». Mais Teju Cole s’intéresse alors à ce qui pouvait passer au prime abord pour un détail. Le maire de New York s’inquiète que des danseurs noirs, dans les rames du métro, puissent blesser des passagers par des coups de pieds malencontreux ! La police intervient pour faire cesser cette « menace dansante ». Dédain méprisant pour ce spectacle même dans la presse. Pourtant, ces danseurs offrent un moment de beauté incontrôlée ! Donc, « le corps noir est d’emblée pré-jugé, et donc abusivement vulnérable. Être noir, c’est subir tout le poids d’un maintien de l’ordre collectif, c’est habiter une précarité mentale sans aucune garantie de sécurité ». Donc, un Noir Américain adolescent qui par exemple danse, est encore aujourd’hui d’abord un corps noir, avant d’être un adolescent qui marche dans la rue. C’est-à-dire que des Blancs, au « spectacle de l’admirable », « suffoquent non d’admiration mais de rage », et ainsi ils « objectent à la présence noire » autant « qu’ils objectent à la présence de la pensée noire ». Ceci coexistant avec « l’incessante exploitation mercantile du travail des Noirs, de la créativité noire ». Pourtant, toute notre culture, en premier lieu américaine, « est imprégnée d’imitations de la démarche, de la posture, de la tenue du corps noir, en une cooptation vampirique de la vie des Noirs qui en absorbe ‘tout le fardeau’ ».
Dans ce village suisse entouré de montagnes, tantôt verdoyant tantôt dénudé, Teju Cole a l’impression d’évoluer comme dans un rêve, Il se souvient que lors d’une randonnée, Baldwin avait dérapé et failli perdre la vie, mais un montagnard lui avait tendu la main et lui avait sauvé la vie.
Il faut du temps, écrit Teju Cole, pour comprendre que le fantasme « qui postule la vie même des Noirs comme négligeable » reste toujours « une constante de l’Histoire américaine ». Il faut du temps aux Blancs, mais aussi aux autres minorités ethniques, et même à certains Noirs, qu’ils aient toujours vécu aux Etats-Unis ou qu’ils s’y soient installés tardivement, comme Teju Cole qui s’est nourri d’autres combats, ailleurs. Le racisme américain, écrit-il, a mis plusieurs siècles pour perfectionner son camouflage. Il peut ainsi distiller son venin tout en regardant ailleurs. Comme par hasard, il met cela en parallèle avec la misogynie. Teju Cole insiste : la plaie à vif, « c’est que la vie des Noirs Américains est quantité négligeable du point de vue de la police, de la justice, de la politique économique, et des mille formes terrifiantes que prend le mépris », tout en entretenant « un simulacre d’innocence », alors que celle-ci n’existe pas. Quand ce mépris prendra-t-il fin, se demande-t-il, en laissant place à une reconnaissance de la part inouïe apportée par les Noirs Américains à la création d’une planète de partage réellement civilisée, accueillante et nourricière à tous sans exclusion, sur laquelle chacun se sentira être né, c’est-à-dire jeté sur la terre habitée où vivre, la séparation s’inscrivant donc comme la première expérience ?
Alice Granger



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