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Eléni ou Personne - Rhéa Galanaki

Editions Cambourakis - 2018

mercredi 19 juillet 2023 par Alice Granger

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Pour la petite Eléni, le bleu de la mer était celui des contes de fées (s’agit-il d’entendre, à propos des fées, entre les lignes de ce magnifique roman de Rhéa Galanaki, l’existence fantasmatique de cette fée, au commencement, qui résonnerait avec la femme mère que les humains depuis la nuit des temps ont fantasmée toute-puissante parce que faisant les enfants, et rêvée gardant dans son ventre pour voguer à l’infini bercé, qui inspirerait le bateau du père marin comme s’il s’était approprié virilement sa toute-puissance, mais pouvant - comme la matrice disparaît pour tout humain à la naissance - lui-aussi disparaître dans un naufrage ou une bataille navale perdue ?), l’entrainant dans un autre monde ou la gardant en-deçà en tremblant que la séparation de la naissance soit tel un naufrage originaire laissant cette mère mélancolique. En tout cas, pour Eléni ce bleu de la mer est quelque chose de plus grand qu’elle, à qui enfant elle parlait. Elle imaginait que c’était à la fois un tissu de satin qui recouvrait les couronnes des mariages et la toile de lin enveloppant les morts, ceux qui avaient eu la chance de revenir de leurs lointains voyages sur les mers, son père et tous les hommes de l’île où elle était née étant des marins.
L’ombre d’une fixation d’Eléni à ce ventre bateau que le père, en étant marin, éternise en conte de fée parce qu’il peut en voguant vers des contrées invisibles rapporter de quoi assurer la navigation terrestre de la famille et la fait rêver petite fille par ses récits est sur ce roman qui s’achève en mélancolie, en vie d’après la vie, tandis que d’abord cette fixation archaïque a pour conséquences, tel un retour de refoulé tragique, qu’elle est une mère qui entraine dans une mort prématurée ses deux premiers enfants, et qu’elle-même est emportée dans l’au-delà comme si c’étaient des épousailles funestes avec son père venant la chercher dans une nuée de carmin.
Dès la première page du roman que Rhéa Galanaki dédie à Eléni Attamura-Boukoura, première femme peintre de la Grèce moderne alors qu’à cette époque en Grèce les jeunes filles ne pouvaient pas devenir peintres, on entend l’attachement, dont on comprend vite qu’il rime avec un amour funèbre, de cette fille aînée à son père marin, qu’on a l’impression de voir voguer lui-même à l’intérieur de son bateau-phallus en creux vers un autre monde et la fait rêver par ses récits contes de fée. Mais il fait naître également chez cette fille aînée, sa préférée, l’envie de fille d’avoir elle-aussi ce bateau-phallus en creux -qu’en tant que fille elle ne peut pas avoir puisqu’une fille ne peut pas devenir marin -, dans le ventre duquel elle irait comme un homme voguer vers des mondes inconnus et en rapporter, comme le font les marins qui ont la chance de ne pas faire naufrage, non seulement des contes de fée mais aussi des richesses pour la navigation terrestre de toute la famille. (Et petite fille, n’a-t-elle pas senti à quel point les femmes étaient dépendantes de ces marins, et donc dans une situation tragique si ces marins ne revenaient pas de leurs navigations ?) Ne s’est-elle pas révoltée contre cette dépendance des femmes, restant à terre comme dans une naissance brutale ? N’a-t-elle pas rêvé qu’avec son bateau phallus en creux son père marin naviguait sur des eaux salées amniotiques, et que grâce à ça, la famille entière, épouse et enfants, pouvait rester dans une navigation terrestre grâce aux richesses qu’il rapportait de ses affaires dans des contrées lointaines invisibles imaginées belles et riches comme un paradis non quitté ? Contes de fée racontés à sa fille par ses récits de navigation qui rime étrangement avec la fantasmatique toute-puissance depuis la nuit des temps imaginée à la mère, son bateau utérin éternel faisant voguer vers des limbes que la petite Eléni jurerait avoir vues à travers les paroles de son père, voguant dans ces récits toujours oraux, qui ne s’écrivaient pas, comme la langue albanaise ne s’écrivait pas (ses parents étant des Grecs d’origine albanaise).
La petite fille aurait donc voulu être un garçon, d’abord pour aller avec son père, voguant ensemble dans le même ventre-bateau-utérus vers de lointains contes de fée, et les filles ne peuvent pas être marins. Et puis pour avoir elle aussi ce bateau phallus et ventre en même temps, ce « Cheval de mer », pour ne pas être comme les femmes de marins dépendante d’un homme. D’une part elle veut rester une petite fille que son père marin fait rêver, pouvant partir avec si elle est un garçon, partageant le même bateau phallus et ventre, et cela rime avec un mariage secret où elle rêve qu’il l’emmène pour toujours vers l’au-delà invisible qui, dans ses récits, sont si beaux et si riches. Mais ce conte de fée, elle sait depuis toujours qu’il est inquiétant, tragique, puisque le marin peut faire naufrage, et alors leurs veuves vivent mélancoliquement une vie d’après la vie, comme des morte vivantes privées de moyens pour leur navigation terrestre. C’est un roman où une fille se voit privée d’un organe masculin puissant, et veut se débrouiller pour en avoir un aussi, par un mensonge, se faisant passer pour un homme afin d’aller étudier la peinture, une fille grecque à cette époque ne pouvant pas plus devenir peintre que devenir marin. La peinture lui permettant de rendre visibles les contes de fées racontés par son père marin comme si elle était allée, par l’art, toute seule libre comme un homme voguer par l’imagination vers ces contrées invisibles que seuls les hommes marins peuvent découvrir.
Dès l’enfance, Eléni dessine, le trait noir du pinceau soulignant le bleu de cette mer, puis la peinture pour rendre visibles des choses qu’elle jurait avoir vues. Elle s’est très tôt révoltée de ne pas avoir la même liberté qu’un homme, que son père marin, d’aller avec un bateau phallique en creux voguer vers cet ailleurs, pour découvrir ses couleurs et ses richesses, en ramener des récits contes de fée, et des richesses pour la navigation terrestre ! Elle ne voulait pas rester à terre, à attendre, et à avoir peur que le marin ne revienne pas, et que ce soit pour elle le naufrage de la navigation terrestre, la tragédie d’une perte d’un bateau utérin éternel. En dessinant et en peignant, comme un homme, elle imagine qu’elle n’a pas cessé de voguer comme à travers les paroles de son père lui racontant ses navigations, et qu’elle était sûre de voir ce qu’il racontait. Bleu de la mer comme la fixation aux eaux amniotiques, mais aussi ce carmin dont son père ramena toute une cargaison avec son bateau, dont il devait faire un commerce fructueux, et ne put le faire car il s’engagea dans la guerre pour l’indépendance de la Grèce d’avec l’Empire ottoman, qui symbolise cet amour pour le père marin doté de ce bateau phallus en creux, avec lequel il va faire des affaires dans le lointain invisible qui lui donne les moyens d’assurer à sa femme et à ses enfants une navigation terrestre et sociale, et qui ramène des récits qui font rêver. Mais ce carmin est aussi la couleur du sang, celui du désir de la fille de s’emparer de l’organe bateau tout-puissant de son père et donc n’ayant plus besoin de lui pour ses navigations. Derrière, il y a la terrifiante tragédie des veuves de marins, et la peur effrayante des femmes de ne plus avoir les moyens rapportés par ces marins pour la navigation terrestre, d’être jetées hors de ce ventre assuré virilement, et de se retrouver sur une terre pauvre, désespérée, pelée comme certaines îles grecques.
Eléni était née l’année de la révolution, du début de la guerre d’Indépendance affranchissant la Grèce de l’Empire Ottoman. Grandissant dans le climat trouble de l’insurrection, d’après ce père, de là viendrait sa passion pour la peinture, parce que cela avait offert à ceux qui avait vécu ça quelque chose de plus par rapport à ceux qui ne l’avaient pas vécu. Le goût de l’insoumission ? Comme si la révolution pour l’Indépendance de la Grèce avait tout recouvert d’une lumière plus rouge pour elle, conquérant son indépendance de femme en dérobant à son père son bateau viril en creux nommé « cheval de mer », lui redonnant son sens originaire de « cheval de mère », afin de rétablir la vérité la plus archaïque, son père marin, c’était du sexe féminin fort car abritant la vie qu’il s’était inspiré pour se doter lui-même de ce bateau-phallus en creux, cheval de mer. La couleur carmin symbolise cette expérience insurrectionnelle, ces Grecs se mettant debout, se libérant de la soumission à l’Empire ottoman, ne craignant pas que le sang coule.
Après cette guerre d’Indépendance, les filles de notables pouvaient enfin recevoir une bonne éducation. Tandis que, hélas, Eléni ne pouvait pas réaliser son rêve d’aller d’elle-même, en devenant à son tour marin, naviguer sur les mers vers ailleurs comme un conte de fée sans fin, alors que les paroles et témoignages de son père marin l’avaient fait tellement rêver ! Elle était une fille, ce n’était toujours pas possible, malgré l’Indépendance. Le capitaine son père lui-même ne voyait pas sa fille capitaine d’un bateau de commerce armé de canon, ni capable de livrer un combat naval. Pourtant, avec sa mère et d’autres épouses de marins, Eléni aimait tellement écouter l’histoire de la Grande Dame, qui était comme sa famille originaire de la communauté albanaise de Spetsai, qui fut une héroïne de la guerre d’Indépendance grecque, et qui avait, à bord de son navire, dirigé le siège de la citadelle de Nauplie. Mais on l’avait tuée, parce qu’une femme ne pouvait pas être une telle héroïne d’un combat naval, pas même lors de la guerre d’Indépendance ! La petite fille la voyait déjà à la manière d’une peintre, juste en entendant son histoire. Paradigme de sa rébellion à elle, de son insurrection, de son combat naval pour faire gagner son « cheval de mère » sur le « cheval de mer », par l’art, par la peinture.
Dans la maison familiale sur l’île de Spetsai, Eléni se souvient que le bleu entrait par les seize fenêtres, tel le « cheval de mère ». Son père, le capitaine Yannis, avait ainsi l’impression, même à terre, d’être à bord de son bateau, « Le Cheval de mer » redevenu « cheval de mère », puisqu’à terre, c’était son épouse et mère qui était dotée de cette toute-puissante matrice éternellement fonctionnelle tant que le marin revenait de ses navigations, et le père d’Eléni est toujours revenu. Une autre maison, modeste, une remise, a été bâtie près du rivage, où la cargaison de carmin restera à pourrir, et avec laquelle Eléni petite fille aimait jouer. C’est là qu’enfant elle aimait peindre, rendant visibles les récits de son père. C’est là qu’elle se retirera, rentrant d’Italie après la séparation d’avec son mari italien, et ensuite qu’elle vivra sa vie « d’après la vie ».
La jeune Eléni, parce que son père d’origine albanaise ne sait pas lire le grec et personne d’autre qu’elle ne sait lire, lui lit la missive que le nouveau roi des Grecs après l’Indépendance, Othon, lui a écrit. Où il le loue pour son expérience de marin mais aussi pour son courage lors du dernier et périlleux voyage en mer. Le capitaine Yannis se met alors à faire le récit de ce voyage à sa famille, en albanais, qui ne s’écrivait pas. Pour ce voyage, il avait vendu son bateau marchand « Le cheval de mer », à un bon prix, dans le port espagnol de Cadix, parce que, secrètement, il avait envie de revenir sur la terre, pour sa navigation de terre, dont il avait maintenant les moyens. Il était déjà allé deux fois en Amérique. Le retour sur son île était son adieu à la mer, avec un modeste bateau puisqu’il n’avait plus à naviguer et qu’avec l’argent gagné il pourra acheter un navire de terre. Il avait eu du mal à trouver des marins pour l’accompagner, car ils avaient peur de la mort, comme si le capitaine in extremis allait choisir de disparaître en mer. Le détroit de Gibraltar franchi, des vents contraires se levèrent, ils ne purent pas accoster en Grèce, le mât cassa, le bateau dériva vers l’Afrique, le gouvernail se brisa à son tour, et jetés sur le rivage, ils furent pris pour des corsaires. Ce fut avec les pires difficultés que des marins acceptèrent de réparer leur bateau. En tout cas, l’exploit du capitaine, le père d’Eléni, qui avait pu rentrer finalement sur l’île de Spetsai, pour chacun des habitants et encore plus pour sa fille, raconté et encore raconté, devint un conte aux versions infinies, qui poursuivaient sur le chemin de l’imagination. Pourtant, le capitaine se sentait étrangement inquiet, bien qu’ayant réussi son exploit. C’est qu’il devait aller avec sa famille vivre à Athènes, juste proclamée capitale de la Grèce et ville sans mer, laissant sa vie de marin, celle qui faisait rêver des histoires d’ailleurs sa fille Eléni, et tous ceux restant à terre.
Il allait devoir naviguer autrement, par l’esprit. Même s’il n’y avait plus de bateau « Cheval de mer », pour le reste de sa vie, son père restait pour Eléni le capitaine rentrant de ses longs voyages en mer avec pour cadeaux sans prix les récits tels des contes, à dessiner et à peindre. Même s’il était devenu de plus en plus riche, pour sa fille, il rentrait nu et vénéré à jamais, riche de ses récits, de choses invisibles qu’elle pouvait voir par l’imagination, et l’argent ne l’intéressa jamais. Elle restait à voguer dans ses paroles, ses récits, ses contes de fée. Père marin et fille étaient liés pour toujours par une autre conception des voyages, comme le désir de choses invisibles qui n’arrivent à Eléni qu’à travers un autre corps, à travers le corps de son père qui a vécu ces choses invisibles et a vibré à leur contact direct, a fait l’expérience de leur beauté, a la mémoire des émotions suscitées. Et cela fait penser au fœtus qui vit les choses extérieures à travers les vibrations sensorielles du corps de la mère telle une caisse de résonance ayant la toute-puissance d’offrir le monde sensoriel. C’était ça la mer appelant le marin à naviguer, la patrie mentale commune au père et à la fille. Elle s’était toujours dit que si elle avait été un garçon, la communion entre eux aurait été parfaite puisqu’elle aussi irait, à bord de son propre « cheval de mère » au contact direct des choses inconnues qui font vibrer les sens, et elle était une insoumise par rapport au fait qu’elle n’était pas un garçon, et qu’en tant que fille elle était forcée de passer par son corps à lui, le « cheval de mère » des femmes étant comme détruit par un naufrage originaire à elle inacceptable. Comme si la petite fille née qu’elle était refusait d’admettre qu’un naufrage originaire, à sa naissance, lui avait perdre le « cheval de mère » qui était dans le corps de sa mère, mais que cette mère et épouse de marin lui avait dit que celui-ci restait en « cheval de mer » dont l’homme se dotait pour aller par les mers amniotiques ailleurs faire des affaires, ramener des richesses à terre afin de construire pour les siens un navire de terre, et ramener des récits de choses et beautés invisibles à ceux restés à terre. Donc mère et fille restant, grâce au marin, à l’intérieur du bateau-ventre, sur leur île, l’île natale de Spetsai, entourée d’eau salées amniotiques.
Pensant pouvoir faire du commerce avec et s’enrichir, alors qu’il avait encore un bateau, le capitaine Yannis, père d’Eléni, avait rapporté, d’un de ses voyages en Amérique, beaucoup de poudre de carmin, mais il ne put le vendre, parce qu’il s’engagea dans la guerre d’Indépendance de la Grèce. Pendant des années, cette poudre de carmin a pourri sur les dalles de la remise construite près de leur maison, dans l’île de Spetsai. Elle jouait avec pendant son enfance, comme si c’était la couleur des choses invisibles qu’elle imaginait peindre, une nuée carmin l’emmenant ailleurs. Mais le choix pour elle de la couleur de l’ailleurs, de la peinture, à son époque, était également interdit aux filles de familles riches, en Grèce. Mais ce carmin lui rappelait aussi le sang, car il vibrait avec les récits des combats de la guerre d’Indépendance auxquels son père avait pris part. Elle se demandait si le sang des massacres était celui d’Albanais chrétien ou musulman (l’origine de sa famille était albanaise), de Grecs, ou d’étranger, ou mieux celui de la Dame qui avait été une héroïne et n’avait pas encore été vengée pour son assassinat pour le motif qu’une femme ne pouvait pas, comme un homme, être une héroïne dans un monde terrestre, mais refoulée du côté des mères, de la cuisine, de la maison, du dedans, les questions politiques, celle de la liberté, n’étant pas les leurs. Là-aussi, la révolte d’Eléni face au rabaissement des femmes. Elle n’osait se dire que ce sang pouvait être son père, dont elle s’émerveillait qu’il revienne toujours sain et saut de ses navigations. Mais dans ce père, voulait-elle, au comble de l’ambiguïté, tuer l’homme qui rabaissait les femmes, les privait de leur indépendance, de leur capacité à se débrouiller avec leurs ressources intérieures, l’homme qui pensait qu’une femme ne pouvait pas être héroïque dans les combats pour l’Indépendance ? Mais les récits du père marin la retenaient dans les contes de fées d’enfance dont la passion pour la peinture se nourrissait, et cette fixation n’empêchait-elle pas qu’elle se libère d’un statut de mineure pour la femme ? C’est beaucoup plus tard qu’elle se demandera comment la peinture se tarit… D’abord, c’était plutôt sur un navire à la dérive qu’elle s’était lancée, pour des voyages « où se mêlaient les épithalames, les chants funèbres », en phase avec la phrase de son père : « N’oublie pas que tu es grecque », qui était une énigme qu’elle ne voulut pas résoudre… ?
Entrée dans la nouvelle vie d’Athènes, tandis qu’elle est au pensionnat, Eléni peint les autres jeunes filles, pour gagner leur amitié, mais elle n’oublie jamais que sa peinture appartient « à une autre contrée que cette réalité commune ». Chaque jour, elle va se rejoindre en cette autre qu’elle est restée secrètement, ne quittant jamais ce bateau utérin, en dessinant et en peignant. Elle se demande – mais au fond d’elle-même elle sait - où la conduira cette différence d’avec les autres jeunes filles. Tenant le crayon entre ses doigts, elle imagine qu’ils sont des coupables qui doivent exhiber leur crime, et n’est-ce pas la culpabilité d’un amour interdit, incestueux, avec ce père, dont dessin et peinture trahissent le secret, qui éternise un « cheval de mer » qui est en vérité une fixation plus ancienne, un « cheval de mère » ? « Eleni devait être punie parce qu’elle continuait à dessiner non seulement pendant les récréations, mais aussi en classe, pendant les cours ». C’était une passion, disaient les professeurs, qui allait la conduire à un écart de conduite ! Pas seulement parce qu’elle nuisait à l’éducation d’une fille de bonne famille et à la réputation de l’école. Ce qui était l’objet de scandale – mais en cachait-il un autre encore plus interdit ? – c’était qu’elle dessinait le corps des jeunes filles, et que cela pouvait susciter le péché de chair (ou la passion des jeunes filles pour leur corps différent, donnant la vie, s’éveillant les unes les autres à l’adolescence à la perspective du mystérieux pouvoir de donner la vie, d’être ce bateau-là voguant vers une destinée de mère restant depuis la nuit des temps fascinante ?). En tout cas, cela osait s’approcher dangereusement de ce qui fixait très secrètement une jeune fille, en matière de sexualité, tandis que dans cette école pour jeunes filles de bonnes familles, elles devaient être formées pour un bon mariage. Tandis qu’Eleni dessine et peint, rêve de devenir peintre, parce que pour toujours elle habite avec son père une autre contrée, celui des contes de fées qu’il n’en finit pas de lui raconter en revenant de ses voyages sur mer vers des régions invisibles à imaginer, représenter, les mots la faisant naviguer sur des mers amniotiques. Elle se fait le serment que seule la mort l’empêcherait de peindre. Son esprit fier et insoumis « se ralliait à l’étendard marin de son père qui portait, écrite en grec, la devise « La Liberté ou la mort ». Elle s’identifie à l’héroïne de la guerre d’Indépendance de la Grèce qu’est la Grande Dame, qui rime avec son indépendance de fille. Au pensionnat, elle peint, de nuit, une peinture clandestine, à la lumière de bougies récupérées. Elle se sent tellement différente, lorsqu’elle peint ainsi, en cachette, avec le sentiment d’une transgression, mais aussi avec l’idée d’une punition. Punition faisant entendre l’interdit freudien de l’inceste ? Qui, en définitive, pour fille ou garçon, est toujours avec la mère, dirait Aldo Naouri, et ce symbole du bateau naviguant sur les mers ne fait-il pas résonner la forme d’un utérus éternellement gravide ?
La décision d’Eléni d’aller étudier la peinture en Italie, en se faisant passer pour un garçon, et devenant « Personne » (comme Ulysse répond qu’il est « Personne » lorsque le cyclope Polyphème lui demande qui il est, ce qui lui permettra de quitter la caverne où il est retenu prisonnier, Eléni peut aussi quitter, en prenant l’apparence d’un homme, la caverne du destin des femmes qui les retient prisonnières sur terre à tout attendre d’un homme, tandis que leur mari marin vogue dans leur bateau-phallus en creux vers des contrées inconnues et peuvent aussi y faire fortune pour construire leur navigation de terre ) commence à se préparer avec le peintre napolitain Raffaello Ceccoli. Proscrit du royaume des Deux-Siciles, il avait dû s’exiler, et s’arrêta d’abord à Corfou, qui faisait partie des îles ioniennes sous protectorat britannique et bénéficiant d’une constitution et de la reconnaissance formelle comme Etat. De Corfou, il vient à Athènes, où il y a une Ecole des Beaux-Arts, d’où pour lui des perspectives professionnelles, d’autant plus qu’en tant que peintre, il veut faire renaître l’âge d’or de cette ville. Athènes, alors, est une petite ville, où est en train de renaître le mythe de l’Athènes antique, ce qui attire un afflux d’argent et beaucoup de chantiers, ce qui est vital alors que la guerre d’Indépendance a dévasté le pays. Le peintre Ceccoli est aussi un père avec une fille souffrante, à laquelle le climat grec fait beaucoup de bien, et il espèce que celui-ci la sauvera d’une mort certaine. Résurrection de sa fille vibrant avec celle de la Grèce antique, et avec celle d’Eléni pensant échapper au destin des femmes par la peinture, dont la passion a pu s’épanouir grâce aux récits de navigation de son père marin. Ce peintre napolitain se fait vite une renommée en peignant des héros de la guerre d’Indépendance, et comme peintre de paysages, d’allégories. Sa peinture donne la priorité au miracle de la résurrection. Le père d’Eléni, Yannis Boukouris, a dans sa reconversion terrestre, fortune faite en mer, créé un navire voguant sur terre. C’est-à-dire qu’il a racheté avec l’argent de la vente de son bateau, le « Cheval de mer », le premier théâtre en pierre d’Athènes, « fréquenté par presque tous les étrangers de passage et par l’élite des Grecs de la capitale », et qui sera nommé ensuite Théâtre d’Athènes, et même Théâtre Boukouras, donc de son nom. Le roman de Rhéa Galanaki met donc en relief que c’est l’homme, non pas la femme, qui, virilement, construit voire conquiert un « navire » social, organise les choses socialement, et la femme est installée dedans, et ça fait résonner une fixation archaïque, utérine, par ce bateau, qui pour se réaliser doit passer par… le père et l’époux. Pour lui, devenant le premier Grec producteur de théâtre, c’est un énorme navire qui vogue, « toutes voiles dehors, sur une mer de verdure ». Ainsi, il est en relation avec les gens les plus puissants et les plus instruits de la ville, et même avec le couple royal, le roi des Grecs Othon. C’est comme cela qu’il entre en relation avec le peintre Ceccoli, et lui demande de donner des cours de peinture à sa fille Eléni. Il lui raconte qu’au pensionnat de jeunes filles, elle vole des bougies pour peindre en cachette, et qu’on pense qu’elle est une sorcière. Lui-même, son père, a constaté que la peinture la jette dans un état d’agitation profonde. Il lui confie que la passion de sa fille est la même chose que sa passion pour la mer. Voilà ! Comme lui avait réussi avec son nouveau navire voguant sur la terre, ce théâtre, après avoir réussi en mer avec le « Cheval de mer », il pense que sa fille réussira avec son bateau à elle, la peinture, et l’imagination nourrie des récits qu’il lui a faits en enfance de ses navigations vers des choses invisibles. C’est donc le père, utilisant ses relations, qui a décidé des études de peinture pour sa fille ! Qui a fait les démarches ! Qui a utilisé sa nouvelle position sociale, sa « navigation » sociale. Ceccoli devine qu’elle deviendra peintre « comme d’autres vierges entraient au couvent pour s’unir à l’époux céleste », qui est ici le père. C’est lui qui lui propose son enseignement de la peinture comme si, déjà, elle était un homme, et c’est en phase avec l’Eléni qui, pour partir sur le bateau avec son père, voulait être un garçon.
Son père, bien sûr, l’accompagne pour son voyage vers Rome, tandis que jusque-là sa mère n’avait eu de cesse de lui trouver un bon parti. De sa dot, son père fait un autre usage : l’entretien de sa fille durant ses études de peinture. Cela aussi évoque l’union du père et de la fille pour deux passions en écho. Pour l’accompagner, ce père revêt son habit de mariage, ce qu’il ne fait que dans les grandes occasions. Peut-être pense-t-il, comme lui lorsqu’il s’embarquait pour de périlleux voyages en mer, qu’elle allait devoir affronter beaucoup de dangers. C’est une fille habillée d’une veste d’homme, et comme si elle était une future mariée, que le père, en habit d’époux, conduit d’un monde à l’autre. Cela rassure ce père, qu’elle semble être un homme. Sur la route vers Rome, c’est d’un beau costume sombre d’homme qu’elle se revêt, pour avoir l’air d’être ces jeunes hommes élégants à la mode. Elle s’entraine à penser en homme. Tandis qu’elle s’installe à Rome, avec les lettres de recommandation que lui a données son père, celui-ci s’en va déjà, pensant que la durée des études de sa fille ne sera pas plus longue que l’une de ses traversées de l’Atlantique, en bateau. C’est en se présentant aux examens de l’école des Nazaréens, devant se trouver un nom d’homme, puisque les femmes ne sont pas acceptées, qu’elle décide de s’appeler « Personne ». Elle réussit cet examen, et elle entre pour ses études de peinture dans ce monastère, l’austérité l’aidant pour vivre discrètement en homme. Elle évite les rencontres. Et peu à peu, elle mûrit l’idée de ne jamais rentrer en Grèce, de jouir de sa liberté d’homme. Elle ne veut pas revenir aux longues robes de son sexe. D’avoir l’apparence d’un homme lui donne la liberté de voguer comme sur une mer, en marin, visitant les villes d’Italie, et commencer à rêver qu’elle aussi par la peinture gagnera le navire terrestre de son indépendance sociale. Elle sent que sa transgression est devenue plus sérieuse, et elle pressent déjà le châtiment. D’autre part, elle est lucide sur le fait qu’elle n’accède à un savoir interdit que par la ruse, le mensonge.
Sur la route vers Naples, son miroir s’était brisé, elle s’était blessée, à peine vêtue de son costume occidental d’homme. Aurait-elle dû s’arrêter net, remettre ses longues robes et revenir à la fois à son albanais et à son grec ? Elle pensa qu’aux yeux de son père, qui l’accompagnait, elle devait sembler être un conte. C’est pourquoi elle se sentit vide, en commençant à être « Personne ». Puis à Naples, elle avait dû aller remettre une lettre de recommandation écrite par son maître Ceccoli au peintre Saverio Altamura, appartenant à une riche famille, dont la mère Sofia était Grecque. En le rencontrant, Eléni sent le tourbillon arriver. Et elle se demande si son marin de père, qui est avec elle, sent aussi se lever ce vent étrange, son frisson à la vue de cet homme, comme si à la vitesse de la lumière elle la Grecque avait senti qu’elle vibrait dans son regard sur elle avec sa mère grecque à lui et qu’elle était ramenée à la fantasmatique toute-puissance de la mère et du sexe féminin telle une fixation archaïque jamais débloquée, tourbillon oriental la saisissant. En tant que marin, ce père a-t-il alors la vision du voyage à haut risque dans lequel elle s’embarquait ? Cet homme est un vent qui va disperser sa semence, sent-elle aussitôt, parce qu’elle lui apparaît en femme grecque, et que pour lui, elle vibre avec sa mère grecque. Il la ramène ainsi au choc frontal avec la toute-puissance de la mère, donc de son identité sexuelle, à un fantasme là depuis la nuit des temps que le sexe féminin est puissant car faisant les enfants. C’est pour cela qu’elle pense aussitôt qu’il est un vent qui va disperser sa semence, que son sexe capable de faire des enfants va accueillir. Dans son regard, elle est le sexe féminin qui a la toute-puissance d’accueillir la gestation de la vie, et elle lui rappelle cette mère grecque dans le corps de laquelle sa vie en gestation avait été accueillie. Plus tard, lorsqu’ils se retrouveront, en effet, elle aura coup sur coup de lui trois enfants ! Eléni vient d’une terre lointaine comme sa mère, d’un pays inconnu, à cette époque en Occident on se demande « à quoi ressemblait cette terre des symboles éternels », ce n’est pas encore le retour de la Grèce antique. Ce peintre italien, sentant lui-aussi qu’il se passe un tourbillon entre Eléni et lui, s’aperçoit en même temps – puisque son père marin est là – que son père l’aime, « que j’étais vouée à être peintre, parce que cette vocation requiert l’amour d’un homme ». Aimant la peinture d’Eléni, lui-même se dit qu’elle devait peindre « le monde du côté de sa mère ». Bref, Eléni lui ouvre, - d’abord à son insu, ignorant en elle aussi cette fixation à la mère toute-puissance, ce bateau utérin originaire - le monde inconnu de sa mère, voire le monde de la toute-puissance mythique des femmes parce que leur corps accueille la gestation de la vie, et lui l’homme retrouve le sentiment époustouflant d’un accueil immémorial en elle. Comme lui-même est peintre, peut-être par cet amour qui naît entre eux et par la peinture, rêve-t-il de « se laisser glisser des décennies, des siècles en arrière, au-delà du corps de sa mère » ? Les parents de Saverio le destinaient à la médecine, mais une même bourrasque l’avait emporté devant un chevalet ! Lors de cette première rencontre, où elle a encore son visage de femme, le peintre la laisse partir à Rome.
Eléni décide, une fois ses études terminées, de ne pas rentrer en Grèce, mais de continuer à voguer vers les possibilités que lui a offertes sa métamorphose en homme. Elle navigue sur une mer inconnue, elle-aussi, comme son père. Sa dot n’est pas encore épuisée. Elle veut parcourir l’Italie, voir les chefs-d’œuvre ! Son père lui répète encore : n’oublie pas que tu es grecque ! Habillée en homme telle une bague magique d’invisibilité, elle peut voyager librement à travers l’Italie. Elle s’était vouée à l’amour de la peinture. Pour être peintre, elle avait dû oublier son corps de femme. Mais elle pressent que ce « crime » va réveiller son corps profond de femme. Et elle est consciente d’être une image sans profondeur.
Elle est conquise par Florence, une ville pourtant sans mer, et décide de s’y installer, afin de suivre des cours de dessin et d’aquarelle dans un atelier. Son logement, dont la vue est magnifique, est très modeste mais possède un piano. C’est là que, sans crier gare, le vent se remet à souffler, réveille la femme immémoriale, orientale, en elle. Saverio est là. Il ne prend pas garde que ce qui lui semble être un jeune homme est en réalité Eléni ! A Florence, où il a dû se réfugier, fuyant Naples parce qu’il avait crié des slogans contre les Bourbons, il connaît beaucoup de monde, est déjà un peintre connu. Ainsi, lui-aussi est un exilé qui vient vers elle (un exilé aussi par rapport au côté oriental de sa mère). En elle, les flammes jaillissent. Le lui dire ? Mais qui ? Eléni ou « Personne » ? Eléni en elle s’insurge ! Comme la vie s’insurge contre la mort, puisque le destin d’une femme, c’est d’être dépendante de l’homme, du marin qui va faire fortune sur les mers, et ceci fait, revient sur terre pour construire son navire des terres, où elle sera installée matériellement et socialement, par exemple dans la société élitiste d’Athènes comme désormais sa mère doit l’être. Saverio est déjà socialement puissant, connu, et si elle laissait la femme en elle décider, elle serait une femme installée, donc secrètement une mineure. Si « Personne » l’emportait, ce serait Eléni qui perdrait son âme, c’est-à-dire ce tourbillon de toute-puissance de la femme mère depuis la nuit des temps, qui est revenu la submerger. Si Eléni gagnait, alors elle perdrait tous les privilèges que lui apporte « Personne », comme la liberté de « naviguer » où elle veut dans le nouveau et l’inconnu.
Elle décide de garder un peu son apparence d’homme. Le peintre Saverio Altamura suit les mêmes cours qu’elle. Alors, elle décide de lui parler, surtout de lui demander s’il se souvient de la jeune Grecque, à Naples, accompagnée par son père. Il s’en souvient très bien. Pour lui, c’était la première femme qu’il voyait débarquer de l’Orient mythique, lointaine origine de sa mère. Elle lui fait croire que c’est sa sœur, qu’elle est aussi peintre, et qu’elle parle constamment de lui. Elle l’invite à aller rencontrer sa sœur dans son modeste appartement, va se changer pour réapparaître en femme, dans les mêmes vêtements que lors de la première rencontre. Elle est prête à « embarquer sur le vaisseau de la captivité ». Déjà, elle sait qu’elle est sa femme. Et donc, à partir de là, il y aura une sorte de guerre entre Eléni la femme, et celle qui veut être un homme, et être peintre, dont le nom est « Personne ».
Elle décide d’être « Personne », un homme, pour être peintre et voguer avec et comme son père sur des mers qui mènent à des contes. Alors, elle ne réussira jamais à dire à Saverio qu’elle l’aime. C’est-à-dire à être la femme orientale en laquelle ils pourraient ensemble remonter à la fantasmatique mère toute-puissante et lui pouvant l’aider à défaire une fixation archaïque, tandis qu’elle pourrait en lui faisant retrouver sa part orientale maternelle rendre possible qu’enfin une séparation mal intériorisée se cicatrise, et qu’il puisse se sentir Occidental comme son père et sa famille italienne riche, sa peinture pouvant s’enrichir de la matière orientale offerte par Eleni. En s’habillant en homme, elle a tragiquement laissé gagner « Personne », c’est-à-dire sa convoitise du bateau-phallus en creux de son marin de père, et donc ce qui est derrière, c’est-à-dire sa fixation au bateau-utérus jamais quitté. Comme si, à travers son amour pour le père marin, elle avait fantasmé que c’était lui, avec son bateau-phallus capable de voguer sur les mers amniotiques, y faire des affaires, qui, revenant sur terre fortune faite, avait la toute-puissance de ramener dans un navire de terre utérin confortable et bien installé socialement l’épouse et mère, et les enfants, comme s’il avait éternisé un utérus aux ressources illimitées. Donc, elle, la fille, avait convoité d’avoir la même toute-puissance que son père afin d’être libre, indépendante, capable de se construire socialement le même bateau de navigation sur terre, par la peinture comparable aux navigations du marin pour aller faire des affaires dans les contrées lointaines. Elle voulait toujours s’échapper de la caverne-prison du destin des femmes qui, telles des mineures, doivent attendre que leur époux, tel un marin, revienne de ses navigations pour qu’il réinstalle dans un bateau utérin naviguant sur terre toute la famille, et courir le risque tragique qu’il ne revienne pas, d’où la tragédie des veuves de marins, au choc frontal avec la vérité de la disparition, à la naissance, de ce bateau-utérin maternel, que le marin grec héroïque s’il revient enrichi fait croire éternel. Eléni veut continuer à croire qu’elle, une femme, déguisée en homme, peut aussi l’éterniser, possédant le bateau organe phallique en creux transposé en pinceau capable de peindre des tableaux qui lui donneront la notoriété d’une artiste, et donc se créant, toute seule, les moyens de sa propre navigation sur terre.
Voulant rester du côté de « Personne », de la peinture avec le sens que cette passion a pour elle, Eléni voudrait-elle éviter le choc frontal avec une fixation archaïque, symbolisée par le bateau dont la forme rime tant avec un utérus éternellement fonctionnel ? Et n’a-t-elle pas sacrifié son amour pour protéger sa fixation très archaïque ?
Le peintre Saverio tomba amoureux d’elle, et ce fut, pour les deux, plutôt un châtiment, qui au début ne se vit pas, le temps que naissent, hors mariage, son fils aîné Yannis, du même nom que le capitaine son père et sa fille Sofia, du même nom que la mère grecque de Saverio, comme s’ils incarnaient ce qui les unissait (par Sofia, la mère grecque de Saverio) et ce qui les séparait (par Yannis, le père marin). Eléni, par fidélité à son père, à « Personne », à sa liberté en tant qu’homme, n’avait pas voulu se marier, et ces deux premiers enfants étaient donc illégitimes, et furent dès leur naissance envoyés en Grèce pour qu’ils soient élevés par le capitaine et la mère d’Eléni, comme dans les mêmes eaux salées que leur mère. Yannis le grand-père racontant ses histoires de mers lointaines à son petit-fils Yannis comme il les racontait à sa fille, d’où mère et fils baignant dans la même mer salée de ces récits-contes de fée, et ce fils Yannis deviendra comme sa mère peintre. Lorsqu’elle fut enceinte de son troisième enfant, elle accepta le mariage avec Saverio, et celui-ci exigea qu’elle se convertisse au catholicisme, et donc qu’elle largue les amarres d’avec une religion orthodoxe orientale. Ses deux enfants nés illégitimement (mais ensuite légitimés par le mariage) moururent jeunes de tuberculose. Eléni va vivre leur mort comme le châtiment pour sa transgression, car c’est son choix de vivre en homme libre voguant avec son bateau phallus en creux représenté pour elle par la peinture, qu’elle quitta aussitôt après leurs naissances discrètes ses enfants, les confiant à une nourrice, et c’est avec celle-ci, malade, que son fils attrapa la tuberculose, dont il mourra jeune, et sans doute contamina sa sœur, mourant elle aussi jeune, de la même maladie. Même si Saverio, pendant peu d’années, la fit voyager jusqu’au septième ciel, ce n’est pas lui qui gagna. Et en quelque sorte c’est elle qui le poussa dans les bras d’une femme occidentale, une Anglaise, avec laquelle il partit en emmenant son troisième enfant, le seul né légitimement, Alessandros.
Eléni, dès la deuxième rencontre avec Saverio, a inscrit l’ambiguïté, peut-être aussi pour que l’énigme de l’Orientale qu’elle incarnait pour lui, derrière l’apparence de garçon qu’elle gardera par ses cheveux courts le temps qu’ils seront ensemble – alors qu’il l’aurait voulue les cheveux longs -, reste intacte. Mais elle est depuis le début consciente que « ma métamorphose en homme fut pour moi un état beaucoup plus intériorisé, plus dramatique, plus mélancolique que la vérité de Saverio ». Son désir d’être comme un homme, d’avoir comme son père ce bateau-phallus en creux pour voguer vers des mondes inconnus et en ramener des couleurs, des contes à peindre, et ainsi en retirer les moyens de construire elle-même son navire terrestre, reste le plus fort, tout ça pour refouler, peut-être, la sensation des femmes, comme sa mère, d’être fragiles, démunies, que la fantasmatique toute-puissance de la mère n’existe pas ?
Cette deuxième fois, où se scella une histoire d’amour tragique, elle ne pouvait plus lui apparaître comme la première fois, à Naples, tandis que son père, l’accompagnant jusqu’à Rome pour ses études de peinture, l’avait présentée à lui en lui donnant une lettre de recommandation écrite par Ceccoli. Elle avait, cette première fois, vêtue d’une tenue athénienne, une magnifique chevelure, qu’elle sacrifia pour toujours quelques jours plus tard, tel un geste de deuil. Saverio détesta toujours ces cheveux courts. Mais cette deuxième fois, elle avait revêtu la tenue athénienne, et aussi lorsqu’elle quitta l’Italie définitivement, Saverio étant partie avec une femme occidentale et leur dernier enfant, nourrisson, Alessandros. Comme si cette tenue athénienne attestait qu’elle était restée une Grecque (comme ces femmes grecques restant à terre avec les enfants, tandis que le mari marin allait sur les mers, à ses risques et périls, faire des affaires lointaines, lui permettant, si bien sûr il ne faisait pas naufrage, d’assurer le navire terrestre à sa famille, mère et épouse, enfants, mais maintenant, tandis que son mariage avait fait naufrage, Eléni rentrait en Grèce comme restant à terre telle une veuve et Saverio un marin ne revenant pas, l’ayant répudiée).
D’abord, en Grèce, elle est revenue en enfance, auprès de ses parents, qui s’occupent déjà de ses deux premiers enfants, qui vivent ainsi plongés dans le même bain d’eau de mer salée que leur mère. Comme si elle les avait entraînés dans la même fixation au père marin, à l’envie de la petite fille Eléni d’être un homme c’est-à-dire d’avoir comme lui le bateau phallique en creux où se lover pour voguer à jamais. Mais ce retour est aussi une défaite de sa révolte de femme. Elle va devenir mélancolique comme les veuves de marin, après le naufrage de son mariage, comme si le peintre Saverio avait aussi répudiée la peintre qui était venue en Italie étudier la peinture. Sa mère avait pourtant secrètement envié sa liberté de peintre, comme celle d’un homme puisqu’elle en avait l’apparence. Il faudra du temps à Eléni pour admettre son échec, en matière de liberté. Même celle qu’elle pensa avoir en se croyant libre d’avoir des enfants sans avoir à se marier avec leur père Saverio, et celle en prenant l’apparence d’un homme signifié par les cheveux courts. Le départ de Saverio avec une femme occidentale et avec son fils juste né sonne comme un largage d’amarres d’avec ce qu’il a compris comme une fixation archaïque, signifiée par le bateau voguant sur des eaux amniotiques, dans cette femme qui n’a pas oublié d’être Grecque et donc femme de marin. Le petit garçon qui ne connut jamais sa mère, et ne la vit qu’une fois, beaucoup plus tard, brièvement, devenu peintre, est en phase avec son père, il a accepté la séparation d’avec sa mère orientale, et va vivre en Occident. Alors que son frère aîné et sa sœur aînée vont mourir jeunes, car restés avec leur mère, qui les a retenus plongés dans les récits du marin, donc dans l’eau amniotique salée des mers.
Eléni s’en va d’Italie en ayant le sentiment d’une vie saccagée. Sans une larme. Comme une Grecque. Sauf que celle qui revient est devenue catholique, Saverio l’ayant exigé pour leur mariage ! Et donc, elle revient aux yeux des Grecs comme une femme qui a bafoué le dogme oriental (elle a inscrit pour Saverio, en devenant catholique, la coupure du cordon ombilical d’avec sa mère grecque, d’avec son origine orientale, comme s’il avait compris à travers Eléni qu’il y avait là une fixation très archaïque à un imaginaire utérin, bateau en lequel voguer sur des mers, des paroles, navire terrestre ensuite). Pourtant, pendant ce mariage même, elle ne se sentit pas du côté de son époux, mais du côté de son sang à elle.
Quarante ans plus tard, lorsque son fils Alessandros vient lui apporter une lettre de Saverio, qui vient de mourir, où il lui demande pardon de l’avoir fait souffrir, celui-ci a rejoint les morts avec lesquels, dans sa modeste demeure au bord de la mer où elle vit mélancoliquement en recluse, elle parle en étant elle-même déjà en train de les rejoindre, comme dans une navigation sur des mers menant à l’au-delà aussi invisible que dans les récits que son père lui faisait de ses voyages en mer, lorsqu’il revenait. Elle lui dit : « Tu as donc accepté de venir ? » Mort, il peut voir la mer toute proche, celle de son Orientale de mère, une mer rose et liquide, dont en peintre il sait le sens, et aussi le sens de son choix des couleurs. Si, dit-elle, son Orient à elle ne meurt, c’est pour, finalement, l’accueillir. Alors même que lui, il en a, à juste titre, - comme d’une fixation incestueuse dans le passé - eu peur, préférant « les voyages sur terre ». C’est pour cela qu’il a toujours eu peur d’Eleni. En partant d’Italie, elle lui avait laissé une rose funèbre, pour le cas où il reviendrait au domicile conjugal, ce qu’il ne fit pas. Mais son dernier tableau, il l’avait peint aux couleurs de cette rose funèbre ! Attestant de leurs noces funèbres, et de son arrivée à un jugement. Ce sont les flots, qui ont apporté à Eléni le livre-autobiographie qu’il a écrit. Elle apprend qu’il avait délaissé sa maîtresse anglaise, qu’il était vent, celui de la mer grecque sans doute. Eléni avait comme par hasard brûlé toutes ses toiles avant de quitter l’Italie, et il lui sembla que ce vent qu’était pour elle Saverio en avait dispersé les cendres. Ensuite, elle n’a plus vécu comme avant, comme si avec ces cendres Saverio lui-même l’avait conduite dans cet ailleurs invisible qui était aussi dans les récits du père sur ses navigations en mer. Si elle ne peut lui pardonner dans cette vie, parce qu’il est trop tard, l’union de leurs deux âmes se fait dans une nuit sans fin.
A juste titre, Rhéa Galanaki écrit que « Le drame est toujours attiré par la terre natale, comme s’il cherchait un antidote dans le lait maternel ». Un antidote à la mortalité de la vie, comme si le bateau du père marin était pour les Grecs, par les risques de naufrage même mais parce qu’aussi il ramène aux siens à terre de la richesse pour construire le navire terrestre et des récits pour faire naviguer dans des rêves d’ailleurs sans fin, la matrice non encore perdue, quittée, détruite ? Ainsi, face au drame de son mariage, Eléni est revenue dans sa Grèce natale, mais là elle sera peu à peu ramenée à la vérité tragique. Dans ce retour, elle s’imagine d’abord, avec insolence, qu’elle est toujours indépendante, tandis qu’elle hésite à habiter Athènes ou l’île natale de Spetsai. Tout en sentant sa vie changer de manière radicale et douloureuse, ayant charge de deux enfants, et devant travailler, habitée d’un sentiment de défaite, ainsi que par la culpabilité.
Ce retour s’ouvre sur une vie difficile comme jamais avant. Une fin pesant plus que le début, comme le poids tragique de la mort, comme si seulement maintenant Eléni prenait conscience de la mortalité de la vie. Alors qu’avant, elle voulait croire aux contes de fées que les récits de son père lui racontaient, et elle voulait les peindre pour jurer qu’elle avait vraiment vu les choses invisibles vers lesquelles lui, un homme, pouvait voguer.
Cependant, Eléni est fière d’avoir, pour arriver à ces vérités abruptes, réussi à braver le destin réservé à son sexe, d’avoir osé étudier la peinture et devenir peintre connue comme un homme, d’avoir eu accès au savoir comme un homme, et maintenant, de se préparer à travailler comme un homme, puisque le capital de sa dot a été épuisé. Elle s’y prépare, tout en étant revenue à l’apparence d’une femme grecque, avec ses robes longues et ses cheveux longs. Elle ne veut pas se rabaisser, mais seulement, en fille de marin toujours, se battre contre la tempête de ses nouvelles conditions de vie. Alors, elle donne des cours sur l’art, la peinture. Le théâtre de son père toujours vivant est au faîte de sa gloire, et ça aide pour la fille donnant des cours d’art en lui ouvrant le monde, ce qui est bien aussi pour la bonne éducation de ses deux enfants, son fils Yannis pouvant devenir à son tour peintre. Mais Eléni se demande si elle, confrontée aux « durs canons esthétiques qui étaient toujours aux mains des hommes », elle n’avait pas frôlé l’hubris, car en aimant « à la manière d’une Eléni quelconque », elle avait perdu les privilèges de « Personne » auxquels elle aspirait. Faute ayant pour conséquence qu’elle n’allait plus retrouver « le plaisir et la protection que procure… disait-on, la sujétion de la femme ». Elle n’avait de mari que le nom de famille d’un époux qui était le vent, que personne n’avait jamais vu, qui faisait plus penser à un mort qu’à un vivant. Un veuvage inexistant lui était imposé, et de plus, sa conversion au catholicisme pour se marier rendait aussi celui-ci inexistant pour les orthodoxes grecs. Heureusement, d’être mère de deux enfants rendait les choses moins dures.
Elle leur parle de leur père invisible, devenu un peintre triomphant. Mais ces mots les faisant miraculeusement rêver de l’ailleurs où est parti voguer par la peinture ce père connaissant le succès est assombri par le fait que leur plus jeune frère, Alessandros, est, lui, avec ce père. Alors, ils cessent de croire aux contes. Ils pressentent la tragédie qui a séparé leurs parents, et dans laquelle ils sont embarqués du côté de leur mère, baignant de manière amniotique avec le capitaine Yannis leur grand-père maternel dans la même eau salée par les récits de ses voyages en bateau, de ses combats navals qu’il racontait déjà à leur mère petite fille. Le marin, Yannis le père d’Eléni, meurt quelques années après son retour à Athènes. Sa mort survint l’année où le roi des Grecs, Othon, est venu au Théâtre Boukouras de son père fêter ses 25 ans de règne, et beaucoup de personnes importantes sont donc là. Eléni est incitée par son père à venir, et elle se retrouve « dans ce navire du continent brillant de mille feux, décoré de drapeaux grecs et de palmes », une sorte de démonstration de la puissance de son père, avec ce théâtre qui est un navire pour sa navigation terrestre. Mais la peintre qu’elle est sent que derrière les têtes couronnées et l’argent qui coule à flots, il y a la mort, mais ceci ne concerne en vérité que son père. Ils dansent ensemble pour la première fois depuis son retour, s’abandonnant « au rituel de la valse sur ce navire du continent » où il a si bien réussi – tellement que l’Eléni de retour aurait pu se sentir « fille de » dans ce milieu mondain. Et ne se serait-il pas agi de ça aussi pour « la fille du marin » revenant de ses navigations sur le « Cheval de mer » riche de récits comme des contes de fées mais aussi, puisqu’il n’avait pas péri en mer, enrichissant sa famille par ses affaires, ses cargaisons, de par le monde ? Elle se dit : « nous pensions tous les deux à la mort en mer », c’est-à-dire à un attachement père-fille aînée préférée qui était une fidélité l’ayant forcée au deuil de sa vie de femme avec Saverio. Eléni remarque alors que, comme par hasard, il porte son costume de marié ! Elle comprend pourquoi il lui avait demandé de ne jamais oublier qu’elle était Grecque.
Sofia, la fille d’Eléni et de Saverio, que son père n’a jamais revue depuis le berceau et qui porte le prénom grecque de sa mère, apprend, tandis qu’elle est en train de mourir de phtisie à 22 ans sur l’île de Spetsai, que son père ne l’avait pas oubliée, qu’il avait peint le tableau « L’Ange et la fille », telles des fiançailles avec lui. Cela semble en miroir d’Eleni et son père, mais aussi Saverio et sa mère grecque, puisque, comme il avait été enfant coupé du côté oriental de cette mère, il n’a plus vu sa fille depuis sa naissance.
Après la mort de son père, Eléni s’isole sur son île. Là où elle est séparée de Sofia que la mort emmène dans des contrées invisibles, ce qu’elle vit comme une punition. Recluse désormais sur son île, elle peut comme elle le faisait petite fille plonger à pleines mains dans la poudre de carmin toujours là en train de pourrir, et symbolisant une sorte de pourrissement de sa vie d’après la vie. Elle vit encore de l’argent de son père, que par le testament qu’il a laissé, son frère doit lui donner chaque mois. Ainsi, jusqu’à sa mort, elle est encore en train de voguer, cette fois ligne droite vers la mort, mais surtout les épousailles funèbres avec ce père, dans des eaux salées amniotiques symbolisées par l’argent de l’héritage du père. Fille de ce père, naviguant à bord d’une existence matériellement assurée par son père depuis l’au-delà, comme elle l’était en enfance par le capitaine partant sur les mers.
Son fils Yannis, qui a aussi grandi en étant plongé dans les récits marins de son grand-père, veut devenir peintre, s’intéressant aux peintures de marines, et part à Copenhague se former auprès d’un peintre connu peignant ce genre de tableau. C’est maintenant un homme, et il est peintre, comme Ceccoli, comme Saverio. Et il la quitte. Pendant les années de séparation, elle l’imagine chaque jour partant sur le chemin miroitant de la mer, ne se retournant jamais pour la regarder. Son père non plus n’avait pas refusé qu’elle parte. Elle lui reconnaît à lui aussi le pouvoir d’attraction de l’ailleurs, celui des récits du Capitaine, du marin.
Elle se sent avancer toujours plus bas dans le lit d’une rivière, incapable de remonter. A Copenhague, son fils Yannis, à peine arrivé, est allé se recueillir sur la tombe d’Hamlet. Façon de dire qu’il voudrait bien pouvoir se dire, « I’m let », comme dirait Sollers, et pourtant, lui-aussi, comme sa sœur Sofia, va mourir jeune, de phtisie. Eléni pense qu’il est allé étudier à Copenhague comme une revanche sur son père peintre, n’ayant pas voulu peindre des tableaux terrestres comme lui, mais des tableaux… marins. Elle jubile en secret, comme si c’était une vendetta d’Albanaise, comme si ce fils la vengeait en comprenant d’elle ce que son père Saverio n’avait pas voulu comprendre et était parti avec une femme anglaise. Mais peut-être était-ce aussi parce qu’il avait résolu le mystère de sa naissance, qui était celui d’une rencontre en Italie d’un peintre homme et d’un peintre femme, donc sous l’égide de la peinture, et lui voulant retrouver à travers elle sa mère grecque, d’où un amour dont sont nés trois enfants, mais rendu impossible parce que leur mère voulait continuer à voguer comme petite fille avec son père marin et aussi en homme comme son père. Ainsi, elle avait privé son fils Yannis de son père, mais à la place elle lui avait donné son père marin, le plongeant lui-aussi dans l’eau salée par ses récits. Sauf que, finalement, ses études de peinture terminées, et devenant un peintre célèbre, il va à Naples rencontrer son père (et il rencontre aussi son jeune frère Alessandros), plutôt que revenir en Grèce. Ce père a trouvé sa peinture très belle. Ensuite, Yannis rentre enfin à Athènes.
Son fils Alessandros vient la voir dans son île de Spetsai. Elle vérifie ainsi que cet été peut se passer sans effusion de sang, qu’il pouvait sans risques venir visiter cette mère ravagée, que son amour à lui se tournait vers l’Occident, la part lui venant de son père Saverio étant bien plus grande. Lorsqu’il part, elle a le sentiment que Saverio le lui a enlevé une seconde fois.
Son fils Yannis, revenant de Copenhague, reste, lui, fidèle à la mer salée orientale. Il peint le passage de Gibraltar en pensant au récit de Yannis son grand-père marin, qui l’avait franchi plusieurs fois. Mais il rentre en sachant qu’il n’a plus beaucoup de temps à vivre ! Vingt ans après sa mort, sa mère le voit tragiquement en train pour l’éternité de voguer lui-aussi sur le « Cheval de mer » auquel dès sa naissance elle l’avait confié parce qu’elle-même sa mère y était restée embarquée. Elle lui parle. Comme à Sofia, voguant vers eux qu’elle avait confiés à ce bateau emmenant sur les mêmes eaux amniotiques que celles où elle était restée par le dessin, la peinture. Le deuil ouvrant sur la vie d’après la vie et antichambre de l’au-delà qui avait en vérité commencé jadis comme un conte de fée raconté par le marin, le capitaine, son père. Elle voguait depuis toujours dans la langue albanaise de l’origine familiale, qui ne s’écrivait pas. Son fils Yannis est, dit-elle, parti pour son voyage sans fin. Elle a alors commencé sa vie d’après la vie. Elle pense au tableau qu’il a peint, « La bataille navale de Patras », - acheté par le Ministère de la Marine marchande et qui a rapporté une belle somme à Eléni -, en pensant au récit que lui avait fait son grand-père marin du combat naval qu’il avait mené en héros. Le petit-fils peintre confirme par ce tableau que lui-aussi est resté, comme sa mère, à naviguer sur les mêmes eaux salées du passé.
Ce roman de Rhéa Galanaki semble d’abord évoquer la révolte d’une fille grecque parce que, étant une fille, elle ne peut pas faire ce que peut faire un garçon : devenir marin, avoir accès au savoir, étudier la peinture, avoir la liberté d’un homme pour voyager seule à l’étranger. Et alors, pour naviguer dans ces contrées interdites à une femme, pour se révolter, pour s’insoumettre à son destin de fille, de garçon, elle prend l’apparence d’un homme. Sauf que nous nous apercevons vite, en lisant, que c’est infiniment plus complexe que ça. Car cette lutte d’une femme pour se libérer, avoir la même liberté et la possibilité sociale de faire les mêmes métiers que les hommes, est sertie dans l’histoire d’un amour définitif, sans retour, d’une fille aînée pour son père, qui alors s’incarne comme l’époux secret à passer sa vie à rejoindre. Mais fait aussi entendre la convoitise de la fille pour ce bateau-phallus en creux dont l’homme, son père marin, est doté, et qui lui donne le pouvoir viril et la liberté de voguer sur les mers lointaines, vers des contrées invisibles qu’elle imagine à travers les récits contes de fées de son père, où il fait des affaires qui lui donne les moyens, revenu sur terre s’il n’a pas fait naufrage, de bien naviguer sur terre, avec femme et enfants. Ce qui est au cœur de ce magnifique roman, c’est que ce père-là est Grec, c’est-à-dire marin, et son bateau vogue vers ailleurs sur des eaux salées qu’on dirait amniotiques. Et même Grec d’origine albanaise, c’est-à-dire parlant une langue qui, dit Rhéa Galanaki, ne s’écrit pas, mais seulement s’écoute. Comme la petite Eléni écoutait les récits de ses navigations sur des mers salées lointaines qu’une fois revenu son père marin lui racontait comme des contes de fées dans lesquels elle s’embarqua pour toujours, pour ne pas revenir elle se mit à dessiner et à peindre l’invisible, ses jeux d’enfant avec la poudre de carmin rapportée par ce père symbolisant les flammes d’un amour sans fin pour lui, qui ne pouvait pas s’écrire puisqu’il s’envolait ailleurs avec ses paroles qui faisaient s’emballer son imagination.
Le père grec marin, qui rapporte de ses navigations pour des affaires lointaines de l’argent à son épouse et ses enfants, ainsi que des récits d’ailleurs et des dangers rencontrés sur les mers, ainsi que des combats navals, qui fait donc rêver en particulier les enfants, comme Eléni, par des paroles racontant l’ailleurs invisible, comme des contes de fées sans fin renouvelés telles des vagues vers l’infini, spécifie de manière singulière l’amour incestueux entre un père et sa fille mais qui rime étrangement avec un voyage qui se ferait à bord du bateau originaire, l’utérus maternel jamais quitté, telle une fixation archaïque, vibrant avec une Grèce bordée de mers. Ce père marin non seulement assure, - par ses navigations afin de faire des affaires dans des contrées invisibles qui vont lui en donner le moyens - l’installation matérielle et sociale de sa famille, pour une navigation terrestre que le père d’Eléni a magnifiquement réussie à Athènes, ( ce qui peut virer au tragique car souvent le marin ne revient pas et alors son épouse sombre dans une mélancolie de vie d’après la vie, de deuil éternel comme si le marin l’avait emmenée avec lui), mais aussi c’est un père qui est riche de récits, de paroles contes de fées racontant l’invisible, pour sa famille mais surtout pour les enfants, telle Eléni ! Non pas de l’écrit, des livres, mais de l’oralité, comme l’albanais langue qui ne s’écrit pas, qui raconte des contes comme à une petite fille éternelle écoutant un père revenant à terre la chercher pour l’emmener avec lui ailleurs par les mots. C’est une fixation qui est aussi tragique, puisque Eléni a perdu l’homme qu’elle aimait et qui l’aimait, qui, lui, voulait qu’elle le rejoigne sur terre, venant lui parler à travers elle de sa propre mère grecque, de son origine orientale, qu’il ignorait.

Alice Granger



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