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Psychopompe - Amélie Nothomb

Editions Albin Michel - 2023

dimanche 17 septembre 2023 par Alice Granger

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L’oiseau s’éveille avant l’aube, comme Amélie Nothomb pour écrire, jamais il ne fait de grasse matinée, il est la vie qui se bat sur le champ des mots pour s’envoler, échapper à sa mortalité, au froid absolu où il n’y a plus aucun mouvement dans les cellules. « Ecrire, c’est voler », dit-elle.
Mais l’oisillon sorti de l’œuf doit se faire des plumes, doit s’entraîner à l’art de la plume chaque jour avant l’aube, pour être capable de s’envoler. Comme « Ecrire, c’est voler » n’a pu prendre sens, pour Amélie Nothomb, que lorsque son écriture s’est approchée au plus près de l’extrême densité, nudité clinique, efficacité maximale des deux seuls mots prononcés par sa mère, « pauvre petite », comme si tout était dit de la mère à la fille par ces seuls mots, juste après le viol collectif vécu dans la mer par sa fille Amélie, tandis qu’elle s’était écartée du rivage en ignorant l’injonction de sa mère, « Prends garde aux requins », où « les mains de la mer » s’emparèrent d’elle et la possédèrent. Et en effet, le style de l’écriture d’Amélie Nothomb est à nul autre pareil parce qu’il est en phase parfaite avec les deux mots de sa mère, sur cette plage du Bangladesh, qu’elle a prononcés après avoir ramené dans ses bras, à la nage, sa fille comme morte à elle-même par le viol, et en laquelle la vie devra se ressaisir afin de s’envoler à nouveau, alors qu’en elle il y a ce « moi »qu’elle fut avant, tel l’oisillon encore dans l’œuf protecteur familial, qui est une morte, et l’anorexie consécutive à ce viol fut l’épreuve que s’imposa étrangement de vivre la jeune fille violée, tel le début très paradoxal d’un sursaut intérieur, conduisant cette morte à la faim qu’aucun objet de satisfaction ne vient satisfaire, alors même que rien ne manquait sur la table, et donc une faim restant faim très différente de celle par exemple de ce peuple du pays le plus pauvre de la terre, le Bangladesh, qui était une faim qui manquait de tout.
Des trois personnes restées sur la plage, les trois témoins (la mère, le père, la sœur) tandis qu’Amélie nageait jusqu’à l’horizon fatal, ces deux mots de sa mère furent la seule réaction, tombant comme le couteau sur le cordon ombilical, comme en phase avec l’étrange absence de protection familiale tandis que la jeune fille prépubère en pays musulman partit dans les vagues vers un horizon où la mère lui disait qu’il y avait des requins mais n’avait pas interdit à sa fille de presque aller dans les mains du risque extrême. Sur la plage, ensuite, lorsque ce fut arrivé, un oiseau dans le ciel, une hirondelle (annonçant le printemps, le nouvel envol par-delà l’expérience de la mort qu’était ce viol), déjà, proposait une interprétation à cette « pauvre petite » (nous pensons au roman « Journal d’une hirondelle »), et déjà elle pensa à comment l’oisillon jeté brutalement hors de l’œuf de l’enfance par ce viol, dépourvu de plumes, pourra s’envoler.
Sans doute ces deux mots de sa mère, « pauvre petite », furent-ils, résonant en elle, l’ombilic de l’écriture, du sursaut de la vie sur la mort justement parce que le risque fut pris jusqu’à l’expérience de la mort pour la fille qui jusque-là était un petit oisillon dans l’œuf protecteur familial, tandis que le père diplomate était un oiseau qui s’envolait dans le ciel en emmenant sa famille dans des pays différents. Ce fut monstrueusement difficile, témoigne-t-elle, d’arriver à ce que son écriture atteigne l’efficacité incroyable des deux mots maternels pour dire tout le combat qu’une fille devra mener sur le champ des mots pour la tirer de la souffrance, pour rejoindre la morte qu’était son moi d’avant, parce qu’elle sentait qu’il lui fallait approcher de la mort, se dégager de ses os, et ainsi elle cessa de manger. Afin de pouvoir, dit-elle, recommencer de zéro. Dans une victoire sur la faim qui, seule, donna naissance à une autre personne en elle.
Ecrire, dit-elle, c’est « l’ensemble des techniques pour empêcher sa phrase de sombrer ». Plusieurs heures par jour, elle va au-delà de ses forces pour atteindre cette allure « où l’écriture s’évade de tout ancrage, se déploie et renouvelle à chaque seconde le miracle qui lui permet de tenir un instant supplémentaire. Celui qui vit un danger aussi permanent connaît le présent absolu ». Apprenant aussi à s’embarrasser d’un minimum de matière, pour ne pas faire comme le débutant, avec son excès de valises. Cet art, dit-elle, prend des années.
Mais, pourquoi le psychopompe ? L’oiseau psychopompe ? Orphée est cité par Amélie Nothomb comme le poète psychopompe, qui, étrangement, ne se retourne pas pour retenir Eurydice tandis qu’elle sombre dans le royaume des morts. Et nous vient à l’esprit que sur cette plage du Bangladesh, tandis que sa fille venait d’être violée par quatre jeunes hommes dans les vagues de la mer, nous n’entendons aucune réaction, aucun mot du père, comme s’il était Orphée le poète laissant Eurydice disparaître en Enfer. Pour la retrouver autrement, elle aussi devenue poète, après avoir rencontré sa propre mort ? Le psychopompe accompagne un mort dans l’au-delà, mais en saisissant le flambeau de ce qu’il veut transmettre de sa vie sur terre, témoignages, leçons de vie, récits, humus capable de nourrir des vies nouvelles, et alors le mort pourra aller reposer en paix, sûr de rester parmi les vivants par ses paroles, ses écrits, et ainsi continuer à parler à son psychopompe bien mieux que de son vivant, comme le propre père d’Amélie Nothomb lui parle infiniment plus depuis sa mort que de son vivant, parce qu’il a réussi à lui transmettre le flambeau qu’il voulait absolument, sans doute, mettre entre ses mains pour une vie nouvelle relancée qui se sentira porteuse de ce même flambeau, cette même mission qu’Orphée, cité dans le roman, nous fait entendre qu’elle est en relation avec la vie poétique, aristocratique au sens de poétique, de « sans prix ».
Mission du psychopompe étant vitale, précieuse, pour l’envol de chaque vie nouvelle, si, dans la perspective de leur départ, car ainsi le veut la mortalité humaine, les prédécesseurs sur la terre de la naissance laissent des leçons de vie poétique, une transmission sur la réalité oxymorique du monde comme le caractère abrupt des sensations de chaud et de froid, des chants sublimes d’oiseaux et dans d’autres pays, l’absence de ces chants. Comme la nuit offre de la matière tandis qu’une gerbe d’énergie de vie s’est ressaisie, recondensée en un point très dense, et va fendre les ténèbres en faisant la lumière sur les choses sans prix qui restent sur terre.
Amélie incarne pour son père, - qui a pu la concevoir après avoir échappé in extremis à la mort lors d’une prise d’otages au Congo, où il était jeune Consul, par des révolutionnaires marxistes ayant pris le pouvoir et qui à travers lui voulaient que la Belgique reconnaisse le nouvel Etat - la vie qui a pu s’envoler à nouveau après avoir approché au plus près du froid absolu (Amélie Nothomb évoque dans son roman ce froid absolu) où il n’y a plus aucun mouvement cellulaire, ce froid de la mort cellulaire. Ces circonstances très particulières de sa conception, de sa naissance, ont fait qu’Amélie Nothomb s’est ainsi sentie être un oiseau depuis toujours, et pas seulement une fille. Mais quelqu’un d’autre, à qui ce père (dont par le roman « Premier sang » on apprend que c’est lui, par droit d’aînesse et en place de son père mort tôt, qui hérita du titre de baron de son grand-père, dont nous entendons par ce roman qu’il s’agit de la transmission d’une aristocratie poétique avant tout, où résonne le sens grec de « άριστος » comme la qualité d’« excellence ») a commencé à transmettre une aristocratie dont le flambeau lui avait été transmis par son grand-père aristocrate dont la seule fortune était la poésie. Puisqu’elle incarne la vie qui a réussi à prendre son envol après l’expérience terrifiante de la mort imminente de son père.
On a l’intuition, en lisant le roman d’Amélie Nothomb, que là réside sa chance à elle de pouvoir in extrémis se ressaisir et s’envoler librement par l’écriture, ayant fait l’expérience de cette mort imminente, de ce froid absolu, de ce gel total de la vie dans ses cellules, alors que les mots de sa mère, « pauvre petite », résonnèrent peut-être comme un « pauvre fille », comme un destin de fille ne pouvant pas être poète comme les hommes parce que réduite à être un objet sexuel suscitant la convoitise folle des hommes, d’où la chute terrifiante en étant saisie par les mains de la mer.
Car en effet, dans ce roman, ce qui est exceptionnel, c’est que cette transmission d’une aristocratie de l’âme, poétique, se fait de père à fille. Et qu’alors la « pauvre petite », - mots résonnant comme « pauvre fille », comme si les mots de cette mère faisaient entendre beaucoup plus que ce viol (et il me semble que le mot « viol » n’est pas écrit dans ce roman), faisaient résonner le terrible destin de la fille d’être réduite à un objet de convoitise sexuelle dont seul le mariage la protège et donc cette convoitise étant réservée à l’époux protecteur, et comme si les bras de la mère avait dans une injonction de la répétition fait sentir à sa fille ce viol de l’imaginaire qu’est cette réduction à l’objet sexuel convoitable – a une chance de pouvoir s’échapper, in extrémis, de la mort, du froid absolu. Parce qu’elle est l’oiseau psychopompe de son père, auquel son père ayant fait l’expérience de la mort imminente aura eu le temps de transmettre le flambeau d’une vie aristocratique c’est-à-dire poétique. Parce que ce père lui-même avait été l’oiseau psychopompe, en place de son père mort (qui, en étant l’aîné, devait hériter de son père baron et poète le titre aristocratique), de son grand-père aristocrate poète lui transmettant le flambeau de ce que c’était, être d’une lignée aristocratique dont la seule fortune était la poésie.
L’oiseau psychopompe guide l’âme de certains morts, qui ne peuvent se résoudre à partir définitivement sans avoir laissé sur terre des traces précieuses, des leçons de vie, tel de l’humus, de leur propre vie, comme s’ils savaient que ces traces contribuaient à la qualité hospitalière à la vie de notre planète la terre. Le psychopompe guide l’âme du mort vers son repos éternel en recueillant ce qu’elle veut laisser sur terre, et ainsi cette âme n’errera pas, éternellement en peine, en Enfer.
Question qui se pose : de quel devoir sacré s’acquitte le psychopompe auprès d’un mort qui en partant, tomberait en enfer pour une peine éternelle si ce qu’il a encore à dire n’était pas recueilli pour rester disponible sur terre aux vivants, et alors, apaisé il pourra aller reposer en paix, restant vivant en ayant transmis le flambeau de la vie, et pour un aristocrate le titre au descendant qui a l’aînesse et les qualités d’excellence (άριστος signifiant « excellence » en grec) et poétiques requises, c’est-à-dire incarnant d’excellence la tête de proue de la vie qui se poursuit sur terre, qui ne cesse de s’envoler à nouveau vers son futur infini, comme l’oiseau.
Donc, répétons-le, la naissance d’Amélie, ainsi que l’a raconté le roman « Premier sang », a signifié pour son père, Patrick Nothomb, la vie victorieuse, plus forte que la mort, ce père, Consul au Congo, pris en otage pendant des mois par des révolutionnaires marxistes, sauvant sa vie par ses palabres avec le chef de ces révolutionnaires, en lui faisant entendre qu’il le reconnaissait comme interlocuteur, l’amenant en vrai diplomate à prendre plaisir à ces palabres où il s’est senti pris au sérieux, où sa soif de reconnaissance sur un plan politique par un pays occidental rencontra une vraie qualité d’écoute. Ainsi, ce père Consul avait su sauver sa vie par sa parole diplomatique regardant vraiment le chef révolutionnaire comme un être humain habité de la soif de reconnaissance que lui aussi avait sa place parmi les politiques qui, sur la planète, comptaient. Alors, le chef révolutionnaire décida de lui laisser la vie. Après cette prise d’otage, non seulement le père Consul put se sentir oiseau qui s’envolait comme sa vie sauvée de la mort approchée de très près, comme s’il en avait fait l’expérience. Aussitôt, il conçut une fille oiseau, vie-oiseau qui s’envolera après avoir quitté l’œuf protecteur, qui restera après sa mort en ramenant du côté de la vie les leçons de vie qu’il aura laissées disponibles en partant, et à travers lesquelles il se distinguera en poète aristocrate, titre qu’il devait transmettre, comte ou baron, comme il est présenté dans d’autres romans d’Amélie Nothomb, « Le crime du comte Neville », ou « Premier sang ».
Amélie Nothomb prononce son nom « Nothombe », et ainsi s’entend « Nos tombes », et alors le psychopompe est un oiseau qui est la vie qui veut vivre, qui veut avoir du futur, qui veut encore et encore à l’infini s’envoler librement, plus forte que la mort, ce qui fait entendre l’amour plus fort que la mort. Si la vie désire s’envoler par-delà la mort à ce point-là, c’est donc aussi que chaque vie vaut le coup d’être vécue, est sans prix, est une vie de qualité poétique, à chaque fois singulière, inventive, créative. Et ne serait-ce pas le témoignage précieux que sa vie singulière a été sans prix, a apporté quelque chose d’inédit et d’inespéré dans l’histoire de l’aventure humaine, le récit d’un combat pour une vie de qualité aux prises avec une réalité oxymorique, inégalitaire, concurrentielle, instable, du monde comme le diplomate en avait pu être le témoin, que l’humain en train de partir dans la mort veut laisser aux humains venant après lui continuer l’aventure humaine, entrant ainsi dans la légende, en confiant ce témoignage à l’oiseau psychopompe, pour qu’il le rende disponible aux vivants par l’écriture ? Ecrire étant voler, étant la vie qui s’envole par-delà la mort en restant comme leçons de vie, comme transmission permettant aux vivants de s’en inspirer pour vivre à leur tour leur vie singulière sans prix, poétique, sur terre, et ainsi de suite. Patrick Nothomb, Consul qui au Congo, pendant l’interminable prise d’otage, a vu sa mort de très près, et ainsi, imaginons qu’il s’est surpris, comme dans l’expérience d’une mort imminente, à désespérer de ne pas avoir eu le temps d’écrire un témoignage très précieux à laisser disponible dans la bibliothèque pour former à l’aventure humaine sur terre les humains y naissant après lui, profitant de ses leçons sans prix de vie pour prendre, comme dirait Toni Morrison, un bon départ pour leur propre vie sans prix, vie s’envolant poétiquement. Il a conçu, en Amélie, l’oiseau psychopompe qui écrirait son témoignage de vie sans prix, de vie singulière précieuse pour que des vies nouvelles, en s’en nourrissant, s’en inspirant, puissent à leur tour sur terre s’envoler comme la vie plus forte que la mortalité humaine. Ainsi, parions qu’il a aussi donné à sa fille, très paradoxalement en l’abandonnant au risque extrême -, ce viol - la possibilité improbable d’être autre chose qu’une fille, qu’une « pauvre petite », mineure à vie qui dans le meilleur des cas disparaît dans un amour fou pour son époux (comme dans de romans d’Amélie Nothomb), la chance inespérée de pouvoir s’échapper vivante d’un destin de femme tout écrit, réduit à une identité sexuelle qui la voue à être l’objet sexuel suscitant la convoitise, objet dont les hommes s’emparent pour se mettre sous la mains l’objet de la satisfaction domestique immédiate (et dans la foulée, la production pléthorique d’objets de consommation immédiate, l’humain étant réduit au consommateur sur toute la planète).
Lorsque Amélie Nothomb, dans ce roman - où elle met comme dans aucun de ses autres romans du personnel à un point tel qu’il s’agit d’un personnel qui s’envole vers ce qui défend le plus l’intérêt général à ce qu’une vie qui vaut le coup d’être vécue ait du futur non seulement dans le temps à travers le renouvellement des vies mais aussi dans l’espace où ceux qui meurent de faim pourraient s’en nourrir, s’en inspirer, s’y ressourcer, pour que leurs pauvres vies s’envolent aussi, - évoque le froid, le zéro absolu, la température la plus basse à laquelle tout mouvement cellulaire disparaît, elle fait entendre l’impossibilité de la vie, le risque terrifiant que la vie s’arrête, que l’oiseau ne puisse plus s’envoler, être plus fort que la mort. Qui a fait l’expérience de la mort imminente a fait aussi l’expérience de la nécessité vitale, pour partir en paix, de laisser des traces précieuses, de la matière infiniment riche, des leçons de sa propre vie qui s’est battue pour vivre, pour que, comme les flammes de la Pentecôte, cette vie s’envole pour aller ensemencer des vies nouvelles afin que celles-ci trouvent aussi en elles-mêmes les ressources que le témoignage laissé dit que celui ou celle qui s’en est allé avait trouvé en lui ou elle au choc frontal avec les épreuves de la vie sur terre avec les autres, épreuves brutales comme le choc frontal avec la réalité extérieure abrupte qui casse l’œuf protecteur dans lequel l’oisillon se sentait protégé, être voyagé confortablement.
Dans ce roman, « Psychopompe », il s’agit donc d’entendre que, par sa naissance qui a été possible parce que son père Consul au Congo avait trouvé en lui-même les ressources pour rester en vie par sa parole, Amélie Nothomb incarne le psychopompe de son père. L’oiseau qui s’envole en écrivant, pour transmettre son témoignage à propos d’une parole qui avait su sauver sa vie en écoutant la soif de reconnaissance et de vie d’étrangers qui, dans leurs pays, se battaient pour vivre. Et lui, en diplomate envoyé par un pays occidental, ayant le devoir de les entendre en ayant en lui-même, par son histoire singulière, déjà l’expérience d’une pauvreté et d’une faim, chez le grand-père aristocrate, où régnaient la pauvreté et la faim, mais où cet aristocrate était fidèle à la vie poétique. Expérience en enfance, avec laquelle ces étrangers pouvaient faire résonner, en suscitant chez le diplomate la fibre empathique, leur pauvreté, leur oubli de la part de l’Occident riche qui avait été colonisateur.
Amélie Nothomb est donc dès sa naissance, comme elle l’écrit, un oiseau, la vie qui s’envole, sauvée, qui a du futur en même temps que l’expérience de la mort imminente, du froid absolu, de l’immobilité cellulaire. Et qui est aussi psychopompe, déjà en train de garder vivant le témoignage de son père, également psychopompe ayant pris de son grand-père aristocrate poète le flambeau de la transmission d’une vie poétique, en nom de son propre père qui avait le droit d’ainesse et qui était mort lors d’essais militaires d’armes explosives.
Le roman d’Amélie Nothomb, pour être lu, doit être relié bien plus que les autres à ses romans précédents, notamment où il est question de son père dans « Premier sang », mais aussi « Le crime du comte Neville » où il est question, si je me souviens bien, de la maison de l’aristocrate qui est menacée de tomber en ruines si personne ne fait de don pour la restaurer. Sa fille avait étrangement demandé à son père de la tuer à la carabine, au cours d’une party, comme si elle le défiait de pouvoir la libérer de son destin de fille et faisant ainsi apparaître entre les lignes le poète psychopompe Orphée laissant Eurydice sombrer dans l’Enfer, que les mots d’une nudité glaciale de sa mère avait condensé dans un « pauvre petite », après le viol collectif par « les mains de la mer » au large d’une plage du Bangladesh comme par hasard le pays le plus pauvre de la terre, où son père est Ambassadeur, et où cette mère occidentale a laissé sa fille de douze ans se baigner librement en maillot de bain. Donc la laissant dans ce pays musulman, où les filles étaient mariées peut-être à douze ans, incarner l’objet de la convoitise, donc réduite à être l’objet sexuel de satisfaction domestique des hommes et n’ayant que le mariage pour n’être conquise que par un homme qui la couronnera en étant son protecteur. Amélie Nothomb semblant dans ses romans faire résonner la tragédie de la fille, si elle ne reçoit pas entre ses mains le flambeau à elle transmis de la vie poétique, de la part de l’aristocrate poète, tragédie car elle est dépendante, en mineure, de son époux, qui la couronne épouse et mère, qui l’attire dans un amour fou sans retour (dans « Les deux sœurs, Tristane témoigne de cette mère qui forme avec son époux un couple fusionnel qui exclut la fille, comme si pour cette femme il n’y avait pas d’autre vie en dehors de son époux).
Donc, d’abord, au Japon où son père est diplomate, pendant ses cinq premières années, Amélie Nothomb est un oisillon qui s’est envolé tout en étant protégée dans l’œuf familial voyageur, emmené dans le sillage de cet oiseau qu’est son père diplomate volant de pays en pays, vers ce pays si merveilleux du Soleil Levant. Là, elle se délecte de la beauté des oiseaux de ce pays, de leur chant si beau, se sentant légère comme eux, comme la vie libre. Puisqu’elle incarne la vie libre, qui s’est approchée très près du zéro absolu, par son père. Elle est l’oiseau vivant psychopompe qui commence à transmettre la qualité poétique aristocratique de la vie de son père bien avant qu’il soit mort, en commençant à écrire très tôt, en témoin par exemple de la vie de ses parents, l’amour fou entre eux, sa mère lui faisant faire l’expérience d’un vide d’origine. Mais heureusement elle a une nounou japonaise merveilleuse, inoubliable, qui a si bien compris d’une part qu’elle était un oisillon libre et d’autre part que pourtant elle était une fille, voire déjà « une pauvre petite ». Comme si être une fille avait ce sens de « pauvre petite » avant même le viol collectif. Car ne pouvant pas, comme entre autres en témoignent Rilke, Rimbaud, Paz, être poète elle aussi, comme les hommes, mais étant réduite à son identité sexuelle, destinée à être objet sexuel de convoitise, et cela arrivera « fatalement », au large de cette plage du Bangladesh. Où, en plus d’être une fille de douze ans, la petite Amélie était aussi objet de convoitise féroce, dans ce pays le plus pauvre de la planète, en tant qu’Occidentale, donc la richesse d’Occidentale en vue car membre de la famille du diplomate belge redoublant la férocité de la convoitise de la part de ces hommes qui dans les vagues s’emparèrent de son corps, qu’ils dénudèrent. Ils dévoraient aussi, à travers ce corps de fille violé par leurs mains prédatrices comme animales, la riche nourriture occidentale, l’opulence qui venait les narguer jusque dans leur pays manquant de tout. « La biographie de la faim » ne s’écrit-elle pas aussi par ce viol collectif advenu dans le pays souffrant le plus de la faim, le plus pauvre de la planète, donc bien au-delà d’une faim sexuelle adolescente féroce, bestiale ?
Amélie Nothomb psychopompe de son père – et celui-ci psychopompe de son grand-père le baron, reprenant de ses mains le flambeau de la vie aristocratique poétique par la transmission du titre selon l’ainesse – inaugure une transmission de cette aristocratie qui se fait d’un homme vivant sa vie d’après son expérience de la mort imminente à sa fille née après que la vie de son père se soit sauvée par la qualité de sa parole. Cette transmission, faisant de cette fille la psychopompe de son père, a déjà commencé dès sa naissance. Comme si c’était ce qui la sauva du viol et de l’anorexie consécutive, où elle fit elle-même, comme en phase avec la mort approchée de très près par son père, l’expérience de la mort imminente et que les deux mots nus de sa mère, « pauvre petite », juste après le viol, semblèrent résumer en un renvoi au destin d’une fille d’être réduite à n’être qu’un objet de convoitise sexuelle féroce pour les hommes. Dès sa naissance oiseau psychopompe de son père, ainsi habitée par un sens grandiose, celui de la vie victorieuse de la mort par la qualité de la parole, sa vie put s’envoler à nouveau, libre, après avoir vécu sa mort imminente non seulement lors du viol collectif mais aussi en sombrant dans l’anorexie pour des années, après le viol. Elle retrouva sans doute au plus profond d’elle-même, et au plus près du froid absolu, la force de vivre, parce que se sachant incarner depuis sa naissance la vie sauvée de son père. Elle est oiseau de la vie libre qui se bat sur le champ des mots, de l’écriture, pour qu’elle soit plus forte que la mort chaque jour, chaque matin avant l’aube, pour que la gerbe d’énergie de survie de l’écriture fende les ténèbres.
Deux événements se mettent en phase, entre ce roman, « Psychopompe » et le roman « Premier sang ». La fille de douze ans - dont s’emparent « les mains de la mer », comme si c’étaient les mains non seulement de l’avidité sexuelle bestiale s’abattant sur l’objet par excellence suscitant cette convoitise qu’est la fille, mais aussi, dans ce pays le plus pauvre du monde, le Bangladesh, les mains de la faim s’emparant de l’Occident riche incarné par cette fille de l’Ambassadeur représentant ici cet Occident, comme dans un passage à l’acte pour dévorer ce qui vient aussi près de la pauvreté susciter la convoitise – en psychopompe, ne vit-elle pas ce passage à l’acte féroce comme son père l’avait déjà vécu, lorsque ses grands-parents maternels (qui l’élevaient depuis la mort de son père, tandis que sa mère, veuve, ne s’occupait pas de lui et se perdait dans la vie mondaine comme si elle continuait seule la vie avec son mari, ne pouvant revenir de cet amour fou), pour qu’il devienne un homme et ne reste pas ce garçon choyé comme dans un cocon (un œuf), l’envoyèrent chez les Nothomb, chez son grand-père paternel, aristocrate sans le sous mais fidèle à la poésie. Il arrive au château des Nothomb avec la valise pleine de friandises, et l’air d’un garçon très bien nourri et très bien vêtu. C’est le choc frontal d’une part avec un château non chauffé, délabré, où la vie est spartiate, par exemple ce dortoir sous les combles où les enfants dorment tous et où ils claquent des dents de froid, où règne la faim, et à table, on mange suivant l’ordre descendant de l’âge, le dernier n’ayant plus à manger, sauf de la compote de rhubarbe que fait l’épouse de l’aristocrate, puisque cette rhubarbe pousse à foison dans le jardin. Les enfants de l’aristocrate, qui sont des oncles et tantes du garçon, presque tous nés d’un second mariage de ce grand-père, affamés, tombent sur lui, le dévorent en le dévalisant de ses friandises. Tandis que cet aristocrate est immensément heureux de voir arriver le fils de son fils aîné mort dans l’explosion accidentelle d’armes, car il voit à travers le fils son père, et c’est lui qui héritera selon le droit d’aînesse du titre aristocratique, qui à ses yeux est la même chose que la fidélité à la poésie. Il reconnaît en ce petit-fils inconnu jusque-là des qualités de poète, et cela ravit son cœur. Il le nomme déjà son psychopompe, et il pourra mourir en paix, celui-ci gardera en vie la qualité poétique aristocratique de vivre, en reprendra le flambeau. D’une part, la fratrie le dévore en lui prenant ses friandises, et le persécute parce qu’il est l’héritier par le droit d’aînesse de l’aristocrate qui à travers lui voit le père. Et ce garçon, étrangement, est très heureux de venir dans ce château, où il est persécuté, dévoré, où il a faim et soif, il veut y revenir encore et encore. Il est en place de Christ. Ce n’est pas par hasard si Amélie Nothomb a écrit son roman « Soif ». Son père, enfant, lors de ses séjours auprès de l’aristocrate et de ses enfants, semble s’offrir à eux, en garçon dodu et choyé qui semble endosser tout le péché du monde en suscitant la convoitise à des affamés vivant dans la pauvreté et le délabrement, en leur disant prenez et mangez, prenez et buvez, tandis que chaque séjour est un chemin de croix où il est persécuté. Jeté dans cette situation très dangereuse, et sans doute se sentant dans une étrange protection du fait d’être l’héritier de l’aristocratie par droit d’ainesse en place du père, d’être le psychopompe de son grand-père, il a immédiatement l’intelligence de comment faire pour rester vivant, c’est-à-dire garder sa distinction aristocratique et poétique aux yeux de ses persécuteurs. C’est sans doute là qu’il s’exerce à la parole attentive à celle de chacun de ses persécuteurs et dévoreurs de friandises. Il entend non seulement leur faim, réelle, mais aussi qu’eux, ils sont exclus du droit d’aînesse, comme s’ils ne pouvaient pas être poètes. Comme si ça résonnait avec la pauvreté, la vie spartiate dans laquelle le père aristocrate les avait jetés. En s’offrant à leur dévoration, et à leur soif de reconnaissance, le garçon déjà psychopompe de son grand-père aristocrate se met à vivre lui-même leur faim et leur soif, voire fait l’expérience de la mort imminente et du froid absolu, en chutant de sa vie d’enfant très choyé par ses grands-parents maternels. Et ça le prépare à la mission diplomatique, qui ne sera pas toujours dans des pays riches, mais aussi le Bangladesh, et la Chine de Mao.
C’est au Japon, où elle vécut jusqu’à l’âge de cinq ans, qu’Amélie Nothomb entendit, raconté par Nishio-san, son inoubliable gouvernante japonaise, un conte qui a l’air de lui annoncer son destin inéluctable de fille, qui tandis que nous lisons son roman, se met à résonner avec la nudité froide, clinique, effrayante, en lame de couteau, sans appel, dans les deux mots de sa mère juste après le viol et attestant qu’il avait réellement eu lieu , « pauvre petite » et rien d’autre, à savoir qu’elle sera la proie « de la bassesse des hommes », arrachée à un monde où les choses sont sans prix, comme pour la poésie, la beauté, le chant des oiseaux, devenant un objet sexuel suscitant la convoitise, les mains de la mer saisissant son corps sans qu’elle puisse voir les visage des quatre violeurs, tandis que sans méfiance elle nageait avec délice dans les vagues ou bien comme un oisillon libre dans l’air, comme la vie sans prix. Dans le conte, un marchand de tissus, voyant passer un vol de grues d’une blancheur merveilleuse (comme si elles incarnaient les femmes convoitables, volant encore comme des oiseaux insouciants de leur destin, ne se sachant pas objet de prédation sexuelle), rêva de trouver un tissu qui ait cette splendeur. Cette grue semble être la petite fille oiseau qui écoute le conte de sa nounou tant aimée, qui incarne la vie sauvée liée à la vie sauvée de son père, qui baigne dans la sensation légère du sans prix dont le corps entier est caressé comme par un tissu, qui vole librement dans la distinction d’un Japon qui est pour elle l’avant-monde de l’âge d’or de l’enfance, celui qu’elle va perdre puisque son père diplomate tel un hippogriffe arrachant à un pays des merveilles emmènera sur son dos sa famille dans d’autres pays, la séparation s’inscrivant vite comme la première expérience, la Chine de Mao juste après le Japon précipitant la petite fille dans le choc frontal avec l’absence de chants d’oiseaux, qu’elle aimait tant écouter au Japon. Mais d’abord, la grue du conte japonais symbolise la vie sans prix qui s’envole, la sensation charnelle légère d’une vie libre, qui s’est échappée de l’expérience de la mort imminente, que ce père diplomate, de pays en pays, étant sorti vivant de la prise d’otage dont il n’avait pas pensé qu’il sortirait vivant, fait recommencer en effet d’une part par sa fille Amélie, mais aussi dans chaque nouveau pays où la mission diplomatique conduit cette famille, comme si ce père transmettait ainsi à cette fille la bonne nouvelle de la vie qui renaît sans cesse d’une expérience de mort par l’effondrement de la séparation d’avec le pays quitté, ce qui sera aussi une leçon de vie du père à sa fille lorsqu’elle traversera l’épreuve terrifiante du viol, du choc frontal avec le destin de la fille d’être réduite à l’objet sexuel férocement convoité par des mains d’hommes s’emparant sauvagement de son corps, telle la mort, le froid absolu. La nounou japonaise, par son conte, semble préparer la petite fille occidentale qu’elle choie à ce qui l’attend dans le monde abrupt, à la chute terrifiante, mais aussi elle lui montre l’issue au bout de la traversée du froid absolu, et qu’Amélie Nothomb très tôt comprend comme l’écriture, que « Ecrire, c’est voler » : le sens du rêve du marchand qui désire trouver un tissu si rare, puisqu’il fait entrer dans sa boutique une jeune fille d’une beauté sans précédent, c’est la convoitise sexuelle de l’homme, qui fait chuter dans une réalité invivable la petite fille volant comme un oiseau dans la légèreté d’une vie sans prix, matérialisée par le Japon, premier pays où va son père diplomate après être sorti vivant de la prise d’otage au Congo. Comme si la petite fille avait compris qu’elle ne pouvait pas échapper à un destin décidé par l’homme, c’est elle-même qui se propose, étrangement. Le désir de l’homme, marchand de tissu, une très belle jeune femme du roman, venant de manière inespérée dans son magasin, semble le réaliser par la proposition qu’elle lui fait : elle lui demande de l’épouser d’une voix d’une douceur étrange. C’est ça qui, dans le conte japonais qu’Amélie Nothomb a choisi de mettre au début de son roman, est une trouvaille qui va pouvoir s’attaquer de front à ce destin de fille qu’aucune fille ne semble avoir la force de repousser, et qu’elle ne peut que vivre comme la mort et le froid absolu par prédation sexuelle, par viol de la vie qui n’a pas de prix, qui est poétique, aristocratique en ce sens-là. En femme d’une beauté inespérée, qui se présente au marchand comme quelque chose d’improbable, d’inattendu, qui se donne à lui en réalisant comme sans reste son désir sexuel, elle va lui démontrer qu’il perd ce dont il avait cru qu’il pouvait en jouir, lui donnant du prix. Et ainsi, l’oiseau qu’elle est pourra s’envoler à nouveau, par la traversée même de la mort, en oiseau qui ne chante plus, en grue que, certes, le marchand a sous la main, mais qui a perdu sa beauté incomparable. Elle se montre à l’homme qui l’avait convoitée en train de mourir à son apparence d’objet sexuel de la convoitise, et alors elle peut s’envoler de l’autre côté de la mort par l’écriture. Puisque cet homme, le marchand, se retrouve avec rien pour faire son commerce florissant du tissu merveilleux et d’une blancheur incomparable qu’elle lui avait proposé de tisser s’il mettait à sa disposition un atelier et à condition qu’il ne vienne jamais la voir tisser, sachant que son voyeurisme sera le plus fort. Alors il verra son épuisement à tisser cette étoffe sans prix, qu’elle crée en s’arrachant ses plumes, son duvet. Il comprendra que l’objet de la convoitise sexuelle, si la jeune femme y croit, qu’elle l’est vraiment, alors elle va s’épuiser à se créer toute-puissante, à donner du prix à ce qui, en réalité est sans prix, car ce que ce marchand avait convoité dans la jeune fille inespérée venue dans son magasin, c’était sa liberté d’oiseau, de poète, mais en l’encageant dans le mariage et en en jouissant pour donner du prix à sa vie en la possédant, il la perd, elle n’est plus un oiseau libre, et elle lui démontre par l’épreuve de la mort imminente que s’il veut continuer à rêver, et devenir lui-aussi un oiseau libre, la vie libre, il faut qu’il la laisse s’envoler par-delà cette mort imminente.
Curieusement, en effet, dans ce roman d’Amélie Nothomb qui, comme l’aboutissement d’une procédure mise en acte dans chacun de ses romans précédents, fait résonner une issue inattendue au destin des femmes qui semble depuis la nuit des temps d’être réduites à leur identité sexuelle, à être l’objet sexuel suscitant la convoitise des hommes au point qu’une jeune fille nageant librement dans les vagues sans se douter du risque qu’elle court sentira son corps saisi totalement par les mains de la mer qui lui feront tout ce qu’il est possible de lui faire : le conte japonais fait s’ouvrir cette issue par laquelle l’oiseau de l’écriture s’envole, libre. L’objet sexuel de la convoitise féroce des hommes, s’il s’offre de lui-même à cette convoitise par mariage, - et si le marchand a la curiosité de vérifier si la femme inespérée qu’il a sous la main et qui donne tant de prix à sa vie a gardé sa beauté inégalable – perd jour après jour ce qui avait suscité la convoitise du marchand, et alors cet époux-marchand de tissu s’aperçoit qu’il n’a plus aucun objet incomparable, inespéré, en main, que l’oiseau sans prix s’est envolé, comme l’écriture d’Amélie Nothomb, qui a compris alors comment retrouver la vie sans prix, après le viol et l’anorexie qui a failli la faire mourir. C’est ce conte japonais qui, dans ce roman, démontre qu’Amélie Nothomb est vraiment le psychopompe de son père, c’est-à-dire qu’elle a gardé vivant le flambeau de la vie poétique, de la vie sans prix, aristocratique, qu’il lui a transmis, (et ainsi, après sa mort, ce père non seulement reste vivant pour sa fille, mais ne cesse de lui parler, par son témoignage, sa leçon de vie qui reste vivante par-delà l’épreuve de la mort imminente, qui est plus forte que la mort car toujours poétique). Car dans ce conte japonais, la jeune fille qui se donne à la convoitise tacite du marchand, qui s’offre comme épouse, cela se met en phase avec son père enfant allant chez les Nothomb, dans le château du grand-père aristocrate, où règnent la pauvreté, le froid, la faim, mais où l’aristocrate vit en poète, où il s’offre, par son air bien nourri et bien habillé et sa valise pleine de nourritures, en objet de la convoitise féroce des autres enfants de cet aristocrate, - tous plus jeunes que lui le garçon choyé par ses grands-parents maternels alors qu’eux sont affamés par la pauvreté, sont mal habillés, souffrent du froid dans ce château non chauffé - à être littéralement dévoré, déshabillé de ses beaux habits, persécuté. En phase avec le « prenez et mangez », « prenez et buvez » christiques. Ainsi dévoré et déshabillé par ses persécuteurs affamés et transis de froid, comme le Christ, non seulement ce garçon a endossé tout le péché du monde d’être choyé par ses grands-parents maternels comme s’il était resté dans une matrice-oeuf ne lui faisant manquer de rien, mais le passage à l’acte de la féroce convoitise des enfants du grand-père aristocrate sans le sous mais fidèle à la vie poétique permet à ce garçon de vivre comme si était la sienne la pauvreté de ces jeunes gens qui est la conséquence du choix de la poésie de leur père l’aristocrate. Qui la tête dans la vie sans prix de la poésie n’a jamais eu l’ambition de bien gagner sa vie et il a tout laissé aller à la ruine (et dans « Le crime du comte Neville », Amélie Nothomb évoque aussi le château de ce comte aristocrate, qui semble ne pas pouvoir être sauvé de la ruine, et puis une donation inespérée adviendra). C’est-à-dire qu’il met en question, plus que le déchaînement de la convoitise, l’objet même qui fait se déchaîner cette convoitise. Le père d’Amélie Nothomb, petit garçon très choyé par ses grands-parents maternels entre les mains desquels sa mère elle-même, veuve inconsolable se perdant dans une vie d’élégance mondaine vide et se désintéressant de son fils, l’avait abandonné, comprend qu’il est lui-même un objet de convoitise féroce aux yeux des enfants de l’aristocrate qui ont faim et froid, par sa vie qui matériellement ne manque de rien puisque ses grands-parents maintiennent autour de cet orphelin de père - mais aussi de mère puisque sa mère ne s’occupe pas de lui - un environnement qui reproduit une matrice pas encore perdue.
On pourrait dire que la jeune pré-adolescente Amélie, fille d’un Ambassadeur envoyé en mission par cet Occident riche au Bangladesh, ce pays le plus pauvre de la planète, mais aussi pays musulman, - donc un pays où le peuple est affamé et où les jeunes filles à douze ans peuvent être mariées comme si l’objet de convoitise sexuelle qu’elles incarnent devaient à l’instant même où il devient visible devenir invisible par mariage où le prédateur est l’époux auquel il est destiné – sur cette plage, incarne l’objet de la convoitise que l’Occident riche suscite en regard de la faim qui habite férocement ce peuple si défavorisé manquant de tout. Mais aussi incarne l’objet sexuel de la convoitise sexuelle en regard d’hommes musulmans qui ont soif d’objet sexuel féminin visible en Occident et tout de suite invisible dans ce pays musulman. Cet objet sexuel dont ces hommes ont une soif monstrueuse apparaît de manière inespérée dans leur réel qui en manque, nageant librement avec une joie indicible dans les vagues de la mer, tandis que sa mère sur la plage ne lui évite pas le danger qu’elle court dans ce pays en tant que fille pré-adolescente en maillot de bain montrant son corps. Et c’est pour elle le choc frontal avec son destin de fille, chutant de sa liberté d’oiseau nageant comme un poisson dans l’eau amniotique d’une vie plus privilégiée d’Occidentale, lorsque des jeunes hommes dont elle ne voit jamais le visage s’emparent de son corps de fille, saccageant l’objet de leur soif sexuelle féroce en même temps qu’ils le possèdent. A la suite de ce viol, on dirait que la jeune Amélie s’est « abjectée » elle-même en sombrant dans une anorexie la conduisant à l’expérience de la mort imminente, du froid absolu, en ayant réalisé par le viol lui-même combien elle incarnait un objet de la faim et de la soif sexuelle, un objet de convoitise féroce, en tant que fille occidentale choyée dans sa famille privilégiée, dans ce Bangladesh où son père diplomate avait conduit sa famille, est devenu un abject, un objet introuvable et insituable. Le passage à l’acte sauvage lui-même, ce viol collectif, les violeurs eux-mêmes le ratent, le perdent, en s’en emparant, ils le laissent aux mains de la mère qui vient chercher à la nage sa fille violée en tant qu’un « abject ». Et alors, au bout de l’anorexie, en écrivant, l’oiseau vivant peut s’envoler. Son père était un oiseau qui put s’envoler dans la diplomatie après son épreuve « chez les Nothomb » afin qu’il devienne un homme, - peut-être l’art de la diplomatie s’exerce-t-il par ce passage où l’objet occidental de convoitise consent à « s’abjecter », à devenir humble en sentant comme s’il était eux la faim et la soif des peuples pauvres et oubliés au choc frontal avec l’opulence de l’Occident que le diplomate envoyé par l’Occident incarne à leurs yeux. Comme son père, par l’écriture, Amélie Nothomb est un oiseau qui s’envole en une vie libre poétique qui est grande par la chute de l’objet de la convoitise, - que l’être humain féminin « est » depuis la nuit des temps – en abject, en objet introuvable et insituable, si la fille aussi, la femme aussi, est poète. Et c’est justement ça, la transmission du titre aristocratique, dont une fille aussi, Amélie Nothomb, a pu recevoir le flambeau des mains de son père aristocrate, comme celui-ci l’avait reçu des mains de son grand-père aristocrate poète.
Et ainsi, Amélie Nothomb n’a pas fini de nous en témoigner par l’écriture !
Alice Granger



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