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La maîtresse italienne - Jean-Marie Rouart

Editions Gallimard - 2024

lundi 12 février 2024 par Alice Granger

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C’était au Colonel Campbell que revenait le privilège d’accompagner dans son exil de l’île d’Elbe « l’homme considéré comme le plus puissant de la terre », qui derrière son « apparence de notable » avait gardé dans son regard « l’intense fixité de l’aigle ». Le colonel, britannique, un des commissaires délégués par les puissances alliées, bénéficiait curieusement de la part de Napoléon une estime particulière, voire même une certaine complicité s’était nouée entre eux. Les instructions données au Colonel Campbell, curieusement, était de laisser « sa liberté totale de mouvement » à celui que Jean-Marie Rouart appelle le « grand proscrit », de ne pas le traiter en « prisonnier ». Il s’agissait seulement de le surveiller, c’est-à-dire l’empêcher de quitter l’île. Lorsque le bateau arrive au port, personne ne peut imaginer Napoléon « dans le rôle d’un vaincu ». Toutes les églises font sonner leurs cloches. La foule bruyante l’accueille, le maire vient lui présenter les clefs de la ville sur un plateau d’argent. C’est l’accueil par un « nouveau peuple ». Mais ce héros incomparable ne peut pas ignorer sa chute de « l’infiniment grand » à « l’infiniment petit ». Le colonel témoigne que sur l’île d’Elbe, c’est « la réédition de l’Empire en modèle réduit, une experte miniaturisation d’un système de gouvernement passé de cent millions de sujets à dix mille îliens, d’une Grande Armée de huit cent mille hommes à une garde prétorienne de moins de deux mille soldats ». Le « grand proscrit » est devenu un grand acteur, recevant des invités de marques de tous les coins d’Europe. Témoin, Campbell se demande si ce héros s’est vraiment assagi et rejoindra la légende, tellement il laisse croire à sa retraite définitive. Alors qu’il doit le surveiller, il a l’impression d’être sous hypnose devant le grand homme. Celui-ci fait construire sur une crête dominant le port un palais, à partir de ruines, où Madame Mère le rejoint très vite, ainsi que sa sœur Pauline, où il attend la venue de l’Impératrice Marie-Louise et de son fils. Sur cette île qui ressemble tant à son île natale la Corse, il a tout organisé dans les détails, a des projets pour construire des routes, assainir des marais, mais surtout, il met en place un réseau efficace de renseignements. On imagine, à travers les mots de Jean-Marie Rouart concernant le roi Louis XVIII, que celui-ci, se sent exactement comme le veut Napoléon, qui depuis son île de l’exil, le mésestimerait : il sent que « l’Autre » est encore là comme un obsédant fantôme, son nom bruissant partout, et sa torture est permanente. Tandis que cet « Autre », loin d’être un vaincu, « se goberge de soleil et de liberté dans une île sans autre tracas que de parader ». Blacas, pour le distraire, lui parle du prétendu inceste « entre le proscrit de l’île d’Elbe et sa sœur Pauline ». Talleyrand avait dit au monarque que « Lui vivant, nous ne serons jamais tranquilles ». Donc, dès le début de l’exil, des experts en basses œuvres s’agiteront en secret, sans arriver au but.
Jean-Marie Rouart met sur la piste très vite, concernant ce qui est au cœur du roman. Le « grand proscrit » invite à une promenade à cheval le colonel Campbell chargé de le surveiller, il lui fait découvrir le maquis odorant, la magnifique vue sur les hautes montagnes de Corse, et surtout sur la côte Toscane. Le grand homme est silencieux, s’attardant comme fasciné à regarder cette côte, songeant peut-être qu’à Sienne son père avait fait ses études de droit. Le colonel, comme sous emprise, se demande pourquoi Napoléon l’a conduit là, il pense même que s’il cherche un jour à s’enfuir, ce sera de ce côté-là. Lui-même se sent tellement attiré par ce pays. Voilà le fil du roman. Qui laisse entendre qu’en Toscane, il reste peut-être quelques fidèles au « grand proscrit », une fidélité remontant au temps du père.
Il ne reste plus qu’à trouver le talon d’Achille qui va profiter au « grand proscrit. La relation des femmes à ce milieu du pouvoir insiste à travers ce roman, il y en a toujours de très belles, très influentes, très libres, et très douées pour prendre soin des grands hommes dans des nuits « TORRIDES », voire pour leur faire perdre la tête. Et donc, voici la comtesse Miniaci, coqueluche de… Florence, dont la hautaine et froide aristocratie s’est entichée, qui a fait tourner la tête à toute la Toscane. Elle cumule les énigmes, on ne sait pas vraiment d’où elle vient, qui la protège, quelles sont ses opinions, à quelle forme de volupté elle s’adonne tout en ayant autant d’amants, et avec qui. Voilà : sa volupté, serait-elle ailleurs ? Le congrès de Vienne se prépare, où les monarchies d’Europe vont décider de l’après-Napoléon, du sort du « grand proscrit », chaque puissance voulant quelque chose, la péninsule italienne attisant ainsi la convoitise. Dans son salon, elle suscite l’émoi lorsqu’elle apparaît au bras du bel officier écossais, le colonel Campbell, tout le monde se bousculant auprès de lui, pour lui poser mille questions sur le proscrit que les grandes puissances lui ont demandé de surveiller. Il reste impénétrable, énigmatique.
Tout de suite, en imaginant le tableau – le grand proscrit qui, par décrets des monarchies d’Europe, est exilé dans cette île d’Elbe qui ressemble à son île natale-berceau la Corse, où il est laissé libre et est bien installé comme s’il était revenu au pays natal d’autant mieux que sa mère est là ainsi que sa sœur Pauline, mais que les monarques d’Europe surveillent comme le lait sur le feu, à coups d’espions, de nombreuses visites prestigieuses semblant toujours fascinées par le grand homme, comme si la question n’était pas qu’il s’évade ou non mais quand, comme si c’était escompté très secrètement et qu’alors lui le grand stratège n’aura pas vu venir ce qui l’attendait, ce destin aux mains duquel Madame Mère le remettra en le serrant une dernière fois dans ses bras sans aucune chaleur maternelle – il me vient à l’esprit, curieusement, la scène que Jean-Marie Rouart décrit dans son livre sur son père peintre (« Augustin Rouart, Entre père et fils »). Il y écrit qu’il est né brutalement dans la féérie, parce que, dans son berceau, il était surpris dans son sommeil, réveillé en sursaut, par une lumière violente, un inconnu braquant sur lui sa lampe de poche, son père peintre l’ayant pris pour modèle, mystérieusement attiré par lui, multipliant esquisses, croquis, portraits. L’enfant qu’il était fut toujours docile, le pacte secret entre son père et lui, il l’avait compris, était qu’il l’utilisait à des fins supérieures, il était « le trait d’union entre notre monde médiocre et le monde enchanté de l’art ». Les monarchies vieillissantes d’Europe, les froids aristocrates, viennent, à travers visiteurs célèbres et espions, braquer leur lampe de poche sur ce « grand proscrit » qu’ils semblent avoir ramené à son île berceau natal, habités par un inespéré regain de pouvoir politique viril, comme si, énigmatiquement, ce Corse à la toute-puissance si orgueilleuse, dans la force invincible de la jeunesse, habité par une inimaginable croyance en son destin de héros à la hauteur d’Alexandre, César, était venu à son insu leur faire le cadeau d’un regain de puissance dans leur vie de vieux monarques bataillant entre eux, réveillant et stimulant aussi leurs ambitions de territoires, de puissance. Lui aussi, à ce point habité par la certitude de son destin, et d’être protégé par la providence, est curieusement docile, tandis que le projecteur est braqué sur lui, et qu’au congrès de Vienne se décide son sort, mais aussi que sur le trône, le roi Louis XVIII avance, s’adapte par sa Chartre, dont l’idée lui est venue lors de son exil en Angleterre, et donc la situation politique en France est en train de changer, la logique d’intérêts se mettant en place. Si le « grand proscrit » se sent à ce point protégé par la providence, et croit à son destin grandiose, ne serait-ce pas parce que, pour devenir grand, il n’a pas eu besoin de tuer le père, voir d’apprendre de lui, puisque sa mort l’a fait chef de famille corse. Et donc, lorsque Madame Mère, avec laquelle il a toujours lutté de manière concurrentielle en matière de corsitude, le laisse aller à son destin, le jour de son évasion, ne faut-il pas entendre qu’elle l’abandonne à la rencontre brutale avec un père qui n’est pas mort, en la personne du roi Louis XVIII, qui fait d’abord mine de lui laisser le trône ? Et que c’est ce qui se trame, même si le roman de Jean-Marie Rouart n’en parle pas, mais l’histoire étant en aplomb ? Donc, cette lumière violente, sous forme de surveillance incessante, qui est secrètement celle de son évasion tellement certaine, qui a en face d’elle un laissez-faire qui ne laissera pas passer, prouvant aux vieilles monarchies, dont celle de France qui se sera adaptée à la Révolution en apprenant de la monarchie anglaise, qu’elles avaient encore un regain de virilité, grâce à la virilité impétueuse, intrépide, bref avec toute la fougue sauvage conquérante corse, du « grand proscrit », qui a gardé la verdeur adolescente comme talon d’Achille ?
Napoléon reçoit sa maîtresse, l’aristocrate polonaise Marie Walewska, et leur fils, de manière à la fois clandestine (il vient l’attendre à cheval) et grandiose, la table étant dressée de manière impériale, avec tout le cérémonial raffiné qui va avec, le personnel, la vaisselle. Mais en la recevant, il a pris des risques comme un bleu, parce que les puissances alliées sont à l’affût de connaître ses infidélités afin de le discréditer auprès de Marie-Louise, et que Talleyrand a corrompu une dame d’honneur pour espionner. Sa maîtresse, fidèle car sentimentale, doit partir, et, de manière adolescente le grand homme ne peut maîtriser son désespoir. Mais ce « grand imaginatif » attend Marie-Louise, qui est issue d’une des plus anciennes monarchies d’Europe, et est la mère de son fils, sur lequel il fonde son espoir insensé d’une monarchie héréditaire. Pensant à l’étreindre, alors qu’elle tarde tant à venir le rejoindre, il ne pense qu’à son calcul politique, elle incarne pour lui une garantie, son mariage avec elle l’ayant élevé au-dessus de sa condition autrement que par la conquête, elle lui apportait la légitimité. Comment pouvait-elle avoir cette toute-puissance, face à ce grand homme déchu, alors qu’elle était encore presque une jeune fille, fragile, hésitante, sans grand caractère, nunuche, à la fois gâtée et élevée dans la froide éducation des cours, assujettie au pouvoir de son père monarque et de son mari qui fut Empereur. Jean-Marie-Rouart fait d’elle un portrait peu flatteur de femme : sa personnalité est faible et malléable, elle ne recherche pas la sensualité mais ne la repousse pas non plus, bref elle peut céder à n’importe qui, restant une femme très infantile. Le comble est que c’est en elle que le grand proscrit met la clef de son destin ! Surtout, en son instinct maternel, qui devrait la ramener au père de son enfant. Il croit que, en la voyant comme sa propre mère qui a toujours veillé sur son fils et est encore là dans son exil sur l’île d’Elbe, Marie-Louise va plaider sa cause auprès de son père, auprès des Habsbourg, raisonnant en bourgeois et même restant « peuple », sur le modèle du fils avec papa-maman réunis autour de lui, il ignore le froid polaire des grandes monarchies où l’on a fait le deuil des sentiments depuis des siècles. Marie-Louise ne viendra jamais, le pacte de sang avec la plus vieille dynastie royale d’Europe est rompu. Se prépare la rencontre avec un destin qui n’est pas celui qu’il croyait : la chute.
Le prince de Bénévent, toujours là, de la partie, va partir pour le congrès de Vienne, pour y représenter Louis XVIII, monarque « arrivé dans les fourgons de l’étranger, mal assis sur un trône branlant », mais qu’il est parvenu « grâce à son entregent à hisser au pouvoir ». A Vienne, hormis Louis XVIII, personne ne souhaite qu’il réussisse, alors que les grandes puissances ne pensent qu’aux territoires que la défaite de la France « leur offrait comme dépouilles ». Vient-il pour le dernier chant d’un vieux cygne déplumé ? Ce à quoi il tient le plus sont ses plaisirs. Tout semble séparer ce vieux diplomate du grand proscrit. Si celui-ci considère la politique comme l’instrument permettant d’assouvir ses rêves, pour le prince Bénévent la politique est le moyen d’assurer son confort, son luxe, ses plaisirs. Ce qu’il dorlote le plus, c’est son sexe. Sa nièce le rend dingue. Son succès auprès des jeunes hommes – elle veut séduire tous les hommes - le renvoie à son âge, à la vieillesse, au plaisir qui lui est refusé, à son pied infirme. Quant au proscrit, il est très ambivalent avec lui, le considérant comme son enfant puisqu’il l’avait protégé au début, puis l’avait vu habité du désir fou d’être à la hauteur d’Alexandre, et pensant désormais qu’il est incorrigible, c’est-à-dire qu’il ne renoncera jamais à un destin grandiose, il est pour sa disparition définitive. A Vienne, le vieux diplomate réussit le coup de force de faire admettre la France comme une partenaire à part entière. Mais on n’a pas encore abordé la question du proscrit, cette menace qui pèse sur les têtes des vieux monarques d’Europe.
Le prince de Bénévent a confié la mission occulte d’avoir la peau du grand proscrit au consul de France à Livourne, le chevalier Mariotti, d’origine corse, qui a été au service de la famille impériale, qui a la détestation de l’Empereur déchu, est très bien avec Talleyrand et donc comme lui excellant dans les basses œuvres. Livourne est une plaque tournante pour les renseignements. Le meilleur agent de Mariotti sur l’île d’Elbe est un marchand d’huile, sa boutique est un haut-lieu des commérages entre oisifs, et même Madame Mère vient s’y fournir en huile.
Sur l’île d’Elbe, le colonel Campbell a le loisir d’écouter le grand homme, qui devait presque tout à son imagination, qui reconnaît les limites de la réalité. Disant que la France ayant besoin d’une aristocratie, il avait fait des princes, des ducs, il leur avait donné des biens, mais il n’a pas pu en faire des gentilshommes, à cause de la bassesse de leurs origines. Et là, nous entendons son testament fait à Caulaincourt : son rêve qu’un aristocrate authentique vienne tirer le peuple de France de l’illettrisme.
En Toscane, justement, la bonne société s’étourdit dans les plaisirs et les fêtes à cause de la sourde menace qui pèse, tandis que se prépare le congrès de Vienne, que le vieil édifice social a été ébranlé par les conquêtes napoléoniennes, que les idées progressistes de la Révolution ont pénétré dans les esprits, et qu’en Italie, le grand rêve d’une réunification court. On ressent en Toscane « l’absence soudaine du grand homme qui avait dominé l’Europe », qui laissait un vide, et son « défi romanesque » diffuse « l’illusion dangereuse que tout était possible ». Voilà, l’intrigue avance. La comtesse Miniaci arrive à la fête. Plus tard dans la soirée arrive le colonel Campbell. Au comble de la félicité, il danse avec la comtesse, et disparaitra pour la nuit avec elle. Mais arrive le prince Orsini, qui la courtise depuis longtemps, et l’invite à danser, l’épreuve commençant pour lui, heureusement il est le centre de la curiosité, en tant que gardien du proscrit.
Pauline, qui vient d’arriver sur l’île, y fait souffler un vent de fantaisie, pour faire oublier à son illustre frère la mélancolie de la chute, et surtout l’absence de Marie-Louise. « Elle remplace le génie militaire de son frère par le génie de la vie ». Elle a une sensualité vorace, elle est l’entremetteuse de tous et de toutes. Mariotti apprend à travers elle que son beau-frère, Murat, inquiète, il veut sauver l’Italie en la rendant indépendante.
Un nouveau gouverneur militaire est nommé par le ministère de la guerre de France en Corse, pour surveiller depuis l’île de Beauté les mouvements sur l’île d’Elbe voisine.
Le colonel Campbell, de son côté, est bien ferré : jamais il n’a connu une telle ivresse que lors de sa nuit avec la comtesse Miniaci, qui a une si grande imagination fantasque dans la dépravation. Elle stimule aussi sa vanité : pourquoi l’a-t-elle élu lui, parmi tant d’autres hommes de pouvoir ? Il ne fait pas trop attention à sa curiosité très grande pour les faits et gestes du grand proscrit… Elle joue au for-da avec lui : un coup les plaisirs torrides, un coup la prise de distance, la froideur.
Jean-Marie Rouart esquisse dans son roman les craintes, en France, avec Louis XVIII, que les acquis de Napoléon soient perdus, tandis que d’anciens aristocrates revendiquent leurs biens, que la Légion d’honneur est dévalorisée, et que l’armée se sent humiliée. Est-ce la porte qui s’entrouvre pour le retour du proscrit ?
Dans son île d’Elbe, la tête de Napoléon est sans repos. Il est à l’affût des informations, lui-aussi. Il ne veut rien laisser au hasard, comme toujours. Pourtant, il semble aller tout droit à la ruine. De mystérieux visiteurs débarquent sur l’île. Lui, il excelle dans l’art de la dissimulation. Il agira par surprise.
A la cour des Habsbourg, à Vienne, le palais impérial brille de tout son faste. Des invités prestigieux viennent de toute l’Europe au bal costumé. Le prince Bénévent est là. Il y a là les grandes courtisanes européennes. Et les chauds-lapins que sont les hommes de pouvoir européens. Toutes les coucheries sont épiées. Et transmises à l’Empereur. Ce sont les nuits torrides, tandis que le jour, on discute du sort du grand proscrit, ainsi que celui de la Saxe, de la Pologne, et ainsi de suite. Mais le prince de Bénévent ne se laisse pas distraire. Il avance masqué.
Murat agace. S’il fulmine de ne pas être invité à Vienne, il rêve toujours d’être l’artisan de l’unité de l’Italie. Il voudrait que son frère le soutienne. Il n’a pas totalement coupé les ponts.
Des complots pour assassiner le grand proscrit sont déjoués par les gardes de Napoléon. L’empereur d’Autriche et le tsar, curieusement, s’opposent à l’élimination du proscrit.
Napoléon sait par ses informateurs qu’il est question de sa déportation sur une île plus lointaine, peut-être Sainte-Hélène. Sa décision est prise. Il n’en parle à personne, bien sûr. Même pas à sa mère. Il croit en sa destinée.
Un frisson parcourt l’île. La nervosité se sent partout, sans qu’on ne sache pourquoi. Mais comme si l’agitation venait aussi de Londres, de Vienne, de Paris, de Berlin. Beaucoup d’espions rôdent. On attend, on ne sait quoi. A moins que les grandes puissances, leur lampe braquée sur le proscrit dans le berceau de son île, commence à sentir bouger ce qu’ils espèrent secrètement tant ? Le colonel Campbell, lui, est la proie d’une autre attente : une lettre de la comtesse l’invitant à une nouvelle nuit torride. Le trompe-t-elle ? L’aime-t-elle ? Elle l’a bien ferré. En France le mécontentement gronde dans les garnisons. Sur l’île d’Elbe, le proscrit reçoit un mystérieux homme corse, un orphelin que Letizia sa mère avait adopté. Il n’a pas hésité à venir voir Napoléon, qui peut compter sur son art du secret, et sur son réseau d’espions. Mais le proscrit, le sachant porté sur la boisson, ne lui dit rien de son projet. Il apprend de lui qu’il sera déporté sur l’île de Sainte-Hélène. Il peut aussi compter sur d’autres Corses, aucun ne le trahira.
Le bateau qui doit l’emmener est pris dans une tempête. Il ne peut d’abord pas accoster. Mais dix jours plus tard, miracle.
Un jeune homme vient dire au proscrit que la « France est prête à accueilli son ancien maître ». Ce jeune homme fanfaron et romantique se sent pris dans la grande histoire, avec ce grand homme, et pour un peu il serait Las Cases, disant que sans lui, le proscrit n’aurait pas pu fuir, et donc il a permis l’écriture de l’histoire du grand retour.
La question est de comment une entreprise demandant tant d’énergie et d’organisation, pour la fuite, put-elle passer inaperçue ? Au palais, Napoléon fait ses adieux à sa famille, brûle ses papiers, nomme un nouveau gouverneur pour l’île, écrits des proclamations pour l’armée.
Pendant ce temps, évidemment son gardien, le colonel Campbell, n’est pas là. La comtesse l’a convié à sa fête, en Toscane. Le plan était là depuis le début. Le talon d’Achille du gardien du proscrit était la femme. Mais cette comtesse, ce soir-là, ne lui donne rien d’intime. Au contraire, elle use de son art de le plonger dans le désespoir – il se dit parmi les invités qu’elle va se marier avec le vieux prince d’Orsini, et elle est très en beauté - qu’il va traiter par la boisson. Donc, hors-jeu pour repartir sur l’île d’Elbe. Il a déliré toute la nuit. Se réveillant le lendemain matin, il comprend : le grand proscrit s’est enfui. Quand il arrive sur l’île, l’oiseau s’est envolé. Il retourne en Toscane. La comtesse aussi s’est envolée.
Si, un mois plus tard, « Sa Majesté l’Empereur est arrivé… aux Tuileries », l’histoire dit qu’il ne faudra pas beaucoup de temps pour qu’il soit envoyé en exil définitif sur l’île de Sainte-Hélène prévue. Là où il entrera dans la légende autrement que prévu par lui et sa croyance en la destinée : en dictant à Las Cases son « Mémorial ».
Ce beau roman de Jean-Marie Rouart a des aspects de polar, en laissant jusqu’au bout le suspense sur la chute.

Alice Granger



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