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Tant mieux -Amélie Nothomb

Editions Albin Michel - 2025

vendredi 19 septembre 2025 par Alice Granger

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Ce roman dédié à sa mère (Adrienne), où enfin elle réussit à parler de sa mort, Amélie Nothomb a choisi de l’écrire comme son livre à elle. Parlant en fille de sa propre mère, et en petite-fille de la mère de sa mère. Trois générations de filles, celle qui écrit, Amélie, étant la quatrième.
Dans la dernière trentaine de pages, Amélie Nothomb dit enfin « je », en fille de cette mère d’exception, une mère fantastique, qu’elle dit aimer d’un amour qui « est de l’ordre du ravage : il n’y a pas de frein, pas de sagesse, pas d’équilibre. Notre différence absolue ne s’est jamais accompagnée d’une distance salvatrice ». En effet, à la fin de ce roman, Amélie est fille qui dit, « je suis mon père ». Donc héritant d’une autre douleur (celle du père), d’un autre effroi, d’une autre sensation abyssale de chute, que celle de la lignée des filles ? Douleur, dans ces trois générations de filles, par perte brutale d’une vie de princesse, ou par maltraitances monstrueuses d’une mère envers ses filles, ou par son retrait d’amour, ou par l’inexistence de son amour. Amélie Nothomb en dessine toujours admirablement l’origine : cette douleur se répète dans les générations suivantes à partir de cette chute sociale brutale, cette ruine, vécue par la première de la série de mères, cette grand-mère, après laquelle elle n’est plus aimante mais monstrueuse envers ses filles. C’est-à-dire lorsque l’homme à la hauteur, parce que très riche, pour lui faire comme en enfance une belle vie aristocratique, ruiné, la fait chuter dans la misère la plus humiliante, puis meurt. A la génération d’après, ce n’est plus la ruine, mais l’amour du mari, qui avait promis d’aimer toujours, et ne tient pas ses promesses, mais trompe sa femme avec une belle dame aristocratique (la question de l’aristocratie perdue, ou désargentée, est très importante aussi bien côté mère que côté père, comme on l’a vu dans « Psychopompe » roman qu’Amélie Nothomb a dédié à son père après la mort de celui-ci, et qu’il s’agit de relire en même temps que celui dédié à sa mère). Que cette douleur soit l’effet de la perte ou de l’absence de l’amour d’une mère, à laquelle s’ajoute une monstrueuse maltraitance de la part de la première de cette lignée, il semble entre les lignes que l’effroi abyssal vienne surtout de la blessure narcissique terrifiante, du gouffre intime, de s’être vue femme si totalement dépendante d’un homme à la hauteur pour l’installer en princesse aristocratique et si incapable de se sortir d’elle-même, toute seule, de la ruine, avec sang-froid.
Mais cette maltraitance de la part de cette première mère de la lignée, qui ne peut pas se relever de sa misère, ne peut plus retrouver son statut social de l’aristocratie, sa fille, à la deuxième génération, en même temps qu’elle la vit, peut en entendre la leçon : et c’est ça qui résonne comme le sens de la formule magique, « Tant mieux », que la mère d’Amélie a tant entendu dans la bouche de sa mère maltraitée par sa monstrueuse mère condamnée à sa misère et n’ayant pour ultime rempart affectif que ses chats pour se raccrocher. C’est « Tant mieux », semble-t-on entendre, d’être une fille avertie de la vulnérabilité abyssale des filles, qui sont incapables d’indépendance, qui sont à la merci d’un homme à la hauteur leur faisant une vie de princesse. Car d’être avertie permet de garder son sang-froid, de trouver une solution pour se défendre de la chute, comment se raccrocher pour rester joyeux dans un statut social inchangé, quitte à que ce compromis ait l’air de mœurs spéciaux au sein u couple.
Mais lorsque Amélie écrit, « je ne suis pas ma mère », (raison pour laquelle elle n’a pas pu écrire ce livre à la première personne), et « je suis mon père », elle fait résonner qu’elle, elle est l’héritière d’une douleur qui s’est abattue sur son père : le non-amour d’une mère frappant d’effroi un garçon, lorsqu’à la mort accidentelle de son père officier dans l’armée, de famille aristocratique, lorsqu’il a huit mois, plonge dans le deuil sa mère, qui ne peut concevoir que le petit garçon puisse auprès d’elle remplacer son père, qui l’abandonne à ses parents. Elle-même restant très élégante et très belle dans les toilettes noires du deuil, - on l’imagine donc avoir su tenir son rang sur la scène sociale aristocratique, lorsque son mari était vivant - s’éloignant définitivement vers des mondanités où elle n’en finissait pas de vivre la perte de la vie belle faite par son époux. Amélie se voit ressembler à son père en reconnaissant « sur son visage cette expression de tourment asphyxiant » qui était « mon reflet dans le miroir ». Vit-elle cette différence avec sa mère comme un gouffre parce que, contrairement à elle, dont le « Tant mieux » est « la version joyeuse du sang-froid », elle, elle ne pourrait pas réparer la douleur de son père comme sa mère le peut parce qu’elle est arrivée dans sa vie comme le retour inespérée d’une jeune femme élégante et vivante sur la scène aristocratique où sa mère avait disparu à jamais ? Heureusement, pour Amélie, sa sœur ainée, Juliette, « a toujours été une version accessible et équilibrée de ma mère ».
La blessure narcissique terrible inhérente à la chute dans la ruine de la grand-mère de sa mère, et surtout l’effroi au choc frontal avec son incapacité à être indépendante et se remettre debout d’elle-même d’où, on imagine, une effroyable humiliation intime, Amélie Nothomb en parle en disant que sa « famille maternelle est frappée d’un tabou que je ne peux pas lever… Cette famille pour moi est ténèbres ». Mais elle évoque son amour « le plus absolu » pour sa mère comme si elle se sentait héritière d’une fille de cette mère monstrueuse qui, dans la maltraitance de cette mère, avait su entendre une leçon à propos de la dépendance de la femme et donc pouvant alors s’en sortir. Cette mère, sentant en Amélie ce « danger intérieur qu’elle seule avait remarqué », cette « noirceur » qui a grandi en elle dès ses cinq ans et la menaçait de devenir « une dépressive pathologique », qui l’avait vue « sous l’emprise de cette obscurité » lui avait, en bouclier de ces ténèbres, dit des paroles très efficaces : « Tu n’as pas le droit » ! La vie devait être plus forte. Cette phrase de sa mère résonna comme une leçon qu’elle-même avait tirée du fait de n’être pas aimée par sa mère, d’avoir dû affronter avec sang-froid la chute de l’amour de la part de son mari, le fait qu’il la battait. Tu n’aimais pas beaucoup les gens, mais « tu aimais les voitures et les fleurs » avait dit sa fille, la mère d’Amélie, devant son cercueil.
Amélie Nothomb peint sa mère Adrienne petite fille, en vacances pour deux mois chez sa grand-mère de Gand, qui vit dans une masure sombre et vétuste, devenue une horrible vieille, qui l’enferme à clefs dans sa chambre. Elle rappelle sa chute sociale effrayante. Elle appartenait à l’une des familles les plus nobles de Gand, elle avait épousé un très riche industriel de Tournai, sa richesse compensant la mésalliance parce qu’il n’était pas noble, « seulement » un bourgeois. Par la ruine brutale, cette mésalliance sembla visible à tous, la chute matérielle et sociale les forçant à aller habiter une maison d’ouvriers. Le mari est vite mort d’un cancer foudroyant, et cette grand-mère ne se remit jamais de ces ténèbres tombées sur elle, la plongeant, dans un effroi intime et terriblement humiliant, au plus profond de son incapacité, de sa dépendance et de son infantilisme de fille attendant tout d’un homme. Tout chez cette monstrueuse grand-mère parle à la petite Adrienne en vacances chez elle de ce tabou terrible : la masure où elle vit est pleine de poussière, la serviette est sale, règne une odeur de pourriture, les ordures trainent, il n’y a que des patates bouillies à manger. Lorsque, au petit-déjeuner, elle force sa petite-fille à manger des harengs au vinaigre, qu’elle a immédiatement vomi, qu’elle a dû remanger, aussitôt revomi, et au final, elle a réussi à les remanger sans les revomir, Adrienne a sans doute aussi entendu, dans cette maltraitance horrible, un témoignage de l’horreur vécue par sa grand-mère, sa douleur et son effroi, son narcissisme brutalement maltraité de se voir incapable de se remettre debout, mais qu’elle n’a jamais réussir à vomir, qu’elle a donc mangé. Alors, en réussissant à remanger son vomi, Adrienne s’est-elle dit que c’était une façon de se remettre debout, d’être plus forte que la maltraitance par la ruine ? Leçon alors extrêmement abrupte de grand-mère à petite-fille. Qui se dit en effet d’abord : « Je suis seule au monde avec cette vieille folle, personne ne va venir me sauver », comme si cette vieille folle était la dépendance des filles ! Alors, la petite-fille se sauva elle-même du supplice en se disant « Tant mieux » ! Deux mots pour dire une découverte miraculeuse : la vulnérabilité abyssale d’une fille est une vérité, mais tant mieux si elle est prévenue avant que la chute ne se produise ? Car cela sera vécu avec beaucoup plus de « sang-froid » ? Cette « Bonne-Maman », toujours très prompte à la colère (de s’être fait « avoir » ?) pour bien préparer sa petite-fille, ne lui permet même pas d’avoir un ours en peluche ! Elle accueille sa petite-fille par des leçons à la dure.! Celle-ci trouva dans une cuiller en bois un jouet miraculeux, qu’elle serre sur son cœur ! Et devint dure au mal, s’accommoda des conditions plus que spartiates, eut même l’audace de s’échapper par la fenêtre, et tombant sur une voisine, elle apprend que sa grand-mère a un chat. C’est pour elle une surprise d’apprendre que cette horrible femme a gardé non seulement en elle un peu d’humanité, mais surtout qu’elle est réduite à masquer sa dépendance affective, telle une petite fille terrorisée, en s’attachant à un chat par un amour immodéré ? Un épicier la fait revenir par la fenêtre dans sa chambre grâce à une échelle. Escapade restée ignorée de « Bonne Maman » ! Mais elle finit par présenter ce chat, qui s’appelle « Pneu », à Adrienne : un gros matou noir trônant sur le lit, dans une odeur pestilentielle ! Son regard est « auguste et méprisant », il a une prestance, une majesté digne de l’origine aristocratique de sa maîtresse. L’amour de cette grand-mère, miracle, se met à ronronner lorsque la petite-fille le caresse. Ce qui transfigure son séjour chez elle, comme si elle retrouvait une grand-mère d’avant la chute, par ce chat réussissant à faire remonter le temps ! Bien sûr, lui il ne mange jamais de harengs au vinaigre ! En gardant ce chat, la petite fille peut aussi remonter le temps maudit, le lit recouvert des splendeurs d’avant mais des serpillères les protégeant, et un tableau immense montre une jeune fille belle comme un ange : c’est sa grand-mère à vingt ans ! La femme la plus repoussante du monde qu’était cette grand-mère fut la jeune femme la plus belle du monde ! Et elle dit à sa petite-fille de bien en profiter, car après… ! Alors, Adrienne veut savoir si la fille de « Bonne-Maman », c’est-à-dire sa mère Astrid, était aussi belle : la réponse est sans appel : Bien sûr que non, puisque son mari, le père de Astrid, n’avait pas sa beauté aristocratique, n’étant qu’un bourgeois ! La grand-mère poursuit le portrait de sa fille, pour sa petite-fille, à laquelle elle dit qu’elle est plus intelligente que sa mère, qu’elle doit tenir ça de son père (toujours la question de l’homme à la hauteur), qui a de l’allure, et, ajoute-t-elle, il doit s’ennuyer à mourir avec elle ! Là, il y a un renversement : c’est l’homme qui a plus de noblesse que sa femme. Et la petite-fille témoigne alors que jamais elle n’a vu autrement ses parents que « bataillant et hurlant ». « Bonne-Maman » était opposée à leur mariage, non pas parce que cet homme n’était pas à la hauteur de sa fille mais… le contraire ! Cette fille était « un déjeuner de soleil », c’est-à-dire que son charme ne survivrait pas à l’été ! Le mariage a eu lieu parce que la première fille était déjà en chantier ! La grand-mère peint l’image de sa fille comme ne pouvant pas d’elle-même rester belle, en vérité en miroir d’elle-même qui, après la ruine de son mari, était devenue laide. Et en miroir du fait qu’elle-même n’avait pas eu comme mari un homme aristocrate, de son milieu. Comme si, en jugeant ainsi sa fille, elle s’expliquait à elle-même que si elle avait dû accepter un bourgeois c’était parce qu’elle avait eu peur qu’un aristocrate aurait tout de suite vu qu’elle aussi était « un déjeuner de soleil » ? Amélie Nothomb peint la chute intérieure abyssale de la fille, se voyant incapable de rester indemne en s’assumant elle-même, tandis que dans le cadre du mariage, tout foire, la femme perdant son statut social si son mari est ruiné, ou bien elle est une femme battue car son mari s’ennuie à mourir avec elle parce qu’elle ne peut pas d’elle-même rester belle, ou bien il la trompe avec la belle dame de l’aristocratie. Comme pour préparer ses filles aux ténèbres, « Bonne-Maman » raconte à sa petite-fille qu’elle les enfermait des heures dans un cabinet noir, ou sous l’escalier, ou dans un débarras. Le lieu obscur de la chute de la fille, où, se préparant à vivre la chute à son tour, elle se prépare à l’aborder avec sang-froid, et des idées pour l’empêcher. La mère, Astrid, venant chercher sa fille, Amélie Nothomb fait alors parler sa mère à la place de la fille, non plus de la petite-fille. Lorsque celle-ci lui raconta la dureté du traitement de « Bonne-Maman, sa mère éclata de rire, disant qu’elle avait déjà vécu ça enfant. Comme si les vacances chez cette monstrueuse grand-mère, c’était pour lui apprendre à devenir une « dure à cuire » ! Alors, Adrienne se sent à la hauteur pour garder pour elle cette souffrance, décidant de ne pas en parler à sa sœur aînée. Elle découvre sa capacité incroyable de se sentir seule au monde. C’est une ivresse ! Elle commence à se dire à elle-même : « Tant mieux » ! Les mots magiques que sa mère, déjà, au choc frontal avec la dureté de sa mère, se disait à elle-même en se sentant, probablement, elle aussi capable d’être seule ! Capacité de séparation, d’accepter la douleur abyssale, quitte à rester face à elle dans la tétanisation de l’effroi.
Adrienne parle à sa mère du chat, Pneu. Celle-ci se décompose, devient blême de haine, parle de « l’ordure » qu’est « Bonne-Maman », qui préférait déjà les chats à ses filles ! Elle exècre les chats, dit-elle en tremblant de la tête au pied. Cela va la faire devenir une tueuse en série des chats de son quartier ! Repensant sans doute aux chats d’autrefois, tous des mâles bien nourris, alors que ses filles étaient affamées. En réalité, dit Astrid, sa mère détestait ses filles déjà avant la ruine. Parce qu’elle n’était pas satisfaite de sa vie, qui « n’était pas la fête perpétuelle que son mari lui avait promise », même si c’était une « prospérité folle ». Ensuite, après la chute, ce fut ses filles qu’elle avait punies des échecs qu’elle, elle subissait, pour qu’en miroir, elles soient jetées au choc frontal avec la dépendance d’une femme à un homme. Et Astrid et ses sœurs n’étaient pas défendues par leur père, tant qu’il était vivant, tellement il avait honte de sa déchéance, et qu’il était insulté par sa femme. Ce qui était le plus douloureux pour elle, témoigne Astrid à sa fille, c’était de constater que cette mère si monstrueuse avec ses filles n’avait cependant pas perdu toute humanité : avec ses chats, il lui restait encore du bonheur, quelque chose de sans-prix, et c’était de l’amour à l’état pur pour ces chats. La fille découvre en sa mère une douleur qui n’avait pas de limite. Celle de la séparation, alors qu’elle pensait que c’était si important, l’amour d’une mère. Or, la sienne, ayant fait l’expérience de la chute abyssale, à travers les chats, elle semblait s’accrocher à la vie pour elle-même, se raccrocher plutôt, peut-être en retrouvant dans sa mémoire d’enfance l’amour des chats, vibrant avec la douceur aristocratique de ce temps. Comme redevenue elle-même, par ces chats, une éternelle petite-fille d’un avant-monde de l’enfance heureuse ? Astrid décide qu’on ne reverra plus jamais Bonne-Maman. D’une certaine façon, en effet, elle est repartie dans le passé ? Mais c’est à partir de là que des chats commencent à disparaître de la ville, et que la fille ne peut s’empêcher de penser que sa mère y est pour quelque chose !
En fille, Adrienne parle de ses parents. Sa mère, Astrid, voit son « beau monsieur », et son père, Donatien, voit sa « belle madame » ! La fille s’était faite une explication au désamour entre ses parents : ces mœurs bizarres, chacun trompant l’autre en ne le cachant pas, c’était parce que tous les deux ils incarnaient la splendeur qu’ils choisissaient en dehors de leur union des personnes moins magnifiques. Mais ies disputes étaient incessantes. Parce que, de sang-froid, Astrid répliquait aux tromperies de son mari en s’accordant les mêmes libertés ? Jacqueline, la sœur aînée, pensant que ses parents ne s’aiment pas, Adrienne pose la question à sa mère et à son père. Astrid répond qu’elle aime son mari, mais le père dit : « J’ai aimé ta mère ». Voilà : la chute est du côté de la femme ! Le beau monsieur, cela semble juste pour ne pas perdre la face, se voir humiliée dans le miroir, en étant capable de prendre la même liberté que lui. Astrid n’emmène pas ses filles chez le beau monsieur. Donatien, le père, si, il emmène ses filles chez « la belle madame ». La fille cadette, Adrienne, est même amie avec Margareth, sa fille. Astrid, devenue plus nerveuse depuis le séjour de sa fille chez sa mère, comme si elle avait remué les blessures du passé, devient sombre, nerveuse, et les chats du quartier disparaissent. Surtout, alors que son mari ne change pas de « belle madame », a un nouveau « beau monsieur », qui est très « réaliste » avec l’occupant allemand (c’est encore la Deuxième Guerre Mondiale). Mais, à propos de « féminité », elle déclare qu’être femme, c’est son pire défaut.
Mais Astrid semble avoir trouvé l’occurrence de la contre-attaque. Invitée avec son mari à une réception chez Daisy, (« la belle madame » !), elle est apparue dans toute sa splendeur, bien plus jolie que l’aristocratique Daisy ! Elle arrache l’admiration de son… mari ! A la soirée, c’est elle « la plus belle dame », juge Jacqueline, la sœur ainée d’Adrienne.
Puisqu’on en est à la question de qui est la plus belle (en phase avec « Bonne-Maman qui était aussi la plus belle et qui disait que sa fille Astrid n’avait pas sa beauté, et qui prend donc à cette soirée sa revanche), les deux sœurs s’évaluent : Jacqueline se désole de ne pas ressembler à sa mère, alors que sœur si, celle-ci lui rétorque qu’elle ressemble à son père et que c’est mieux parce que lui, il est intelligent, et qu’elle, non. Mais Adrienne, qui ressemble selon sa sœur à maman, soudain se désole. Son image se ternit dans le miroir : alors, elle n’est pas intelligente. La blessure narcissique est toujours, dans ces femmes, à fleur de peau.
A la fin de la réception, Adrienne trouve sa mère spécialement joyeuse, et soupçonne que la raison n’est pas qu’elle est la plus belle femme de la soirée. Et elle comprend quelques jours plus tard, alors que le chat de Daisy a disparu, que c’est parce qu’elle avait fait disparaitre ce chat qu’elle était si heureuse ! Daisy pleure son chat comme si Astrid à travers elle avait pu faire pleurer sa mère, « Bonne-Maman ». Adrienne, horrifiée, se surprend à prononcer les mots magiques de sa mère, « Tant mieux », devant la monstruosité de sa mère, qui a déjà tué vingt chats du quartier (elle est sûre que c’est sa mère).
Astrid semble si heureuse de voir Daisy, sa « rivale », plongée dans le deuil ! Comme si c’était sa mère à elle, privée de chats, restant sans rien pour masquer sa ruine. Sa mère en position de fille témoin de la monstruosité de sa mère Astrid tueuse de chats, Amélie Nothomb lui fait dire « Tant mieux ! ». Si elle a commis ces actes, c’est pour des raisons obscures, et c’est « tant mieux » qu’elle ait pu s’autoriser à les faire, comme si cette « réussite » était une prise d’autonomie par rapport à sa dépendance affective de fille à cette mère non aimante. Cette façon d’être carrément mauvaise était signe de capacité à se mettre debout, ces forces obscures la faisant tuer des chats étant la disparition de dépendance affective à sa mère. Cela diminuait la douleur de se sentit à ce point frappée par son non amour que c’était une chute, une ruine psychique intime. Adrienne, fille d’Astrid, et mère d’Amélie, « constata un peu de lumière en elle » ! L’appartenance au mal de sa mère « n’était pas si simple », puisque c’était ainsi qu’elle s’échappait de la douleur abyssale d’être « ruinée » par le non amour maternel de « Bonne- Maman » ! C’était un « Tant mieux ». Adrienne se dit qu’elle a compris comment sa mère réussissait à échapper à la ruine psychique, mais elle est, par contre-coup, atteinte par cette découverte de la duplicité de sa mère. Elle n’était pas que gentille ! Une part d’elle-même lui échappait, rejoignait des régions ténébreuses, cette peur de la ruine. Elle ne pouvait pas rejoindre cette « autre » forcée d’agir ainsi pour son équilibre intime, mais « tant mieux » parce qu’ainsi, sa mère restant indemne, elle pouvait continuer à l’aimer encore plus, tout en ayant entraperçue la ruine des ténèbres qui la menaçaient par non amour maternel. Et Astrid put dire à Adrienne sa fille : « tu es comme moi ! ». Et « Tant mieux », en regard de « Bonne Maman » qui avait dit à sa fille, je ne t’aime pas, tu n’es pas aussi belle que moi, tu es comme ton père, un bourgeois, pas un aristocrate ! Ce, « tu es comme moi », c’était une preuve d’amour démesurée pour la fille Adrienne, mère d’Amélie. La « simple idée de ressembler à sa mère la ravissait ».
Lorsqu’Adrienne est témoin que son père bat sa mère – parce qu’elle s’autorise les mêmes libertés que lui ? -, elle se dissocie d’elle-même, ne comprend pas son geste puisque pour elle, comparé aux pères de ses amies, il avait tellement plus d’allure. Craint-elle pour sa mère la même « ruine » que celle de « Bonne Maman » ? Mais cette mère battue, Astrid, s’apercevant de la souffrance de sa fille, lui dit étrangement : « Prend exemple sur moi ». C’est-à-dire être plus forte, avoir du sang-froid. Alors, Adrienne aime sa mère encore plus que son père : parce qu’elle ne sombre pas dans la ruine ? Elle aime toujours son mari violent, tandis que celui-ci ne l’aime plus : parce que, et « Tant mieux », il lui a permis par les coups de sentir avoir en elle des réserves incroyables de résistance ? C’est à travers le nom qu’Adrienne donne à une très belle poupée que sa grand-mère paternelle lui offre, que nous entendons que les dures épreuves font surgir en elle la force du sursaut permettant de traverser « le monde des ténèbres sans encombre » : là était la leçon que sa mère Astrid lui avait toujours transmis, et elle-même devait grâce à cette transmission pouvoir aussi sortir indemne des ténèbres. Mais Adrienne fait attention de ne jamais ramener sa poupée mère d’Amélie - laisse sa poupée Perséphone à la maison. Elle a peur de la réaction de sa mère, elle n’aime pas les autres jolies femmes. (Ainsi, à la réception de Daisy, la belle dame aristocratique que fréquente son mari, elle la rabaisse en étant bien plus élégante et belle qu’elle de l’avis même de son mari. Et elle tue son chat adoré, en tuant à travers celui-ci ceux qu’avait sa mère maltraitante de jadis, qui n’aimait qu’eux !)
Comme prenant des leçons de sa mère Astrid, Adrienne « compense » les ténèbres provoquées par les violences de son père sur sa mère, qui disent sa terreur secrète d’un effondrement intime de sa mère, en vivant une grande amitié avec Margareth (la fille de… Daisy la belle dame de son père !). Non sans être très souvent dans la lune, absente ! Un jour où ses parents se disputent avec violence Adrienne surgit devant eux avec sa poêle à frire en menaçant de l’abattre sur la tête de son père. Sa mère éclate de rire, et dans le regard de son père il y a de l’admiration pour sa fille. Geste qui semble avoir remis ses parents dans les bras l’un de l’autre, son père délaissant même sa belle dame ! Souvent, Adrienne se jette dans les bras de sa mère, lui disant qu’elle l’aime avec un regard d’adoration, en tolérant qu’elle dissimule des atrocités, voulant être aussi solide qu’elle. Le ventre maternel s’arrondit, le père espère un garçon, et c’est encore une fille ! Charlotte. Astrid rend responsable son mari du fait que ce ne soit pas un garçon, alors que celui-ci mari rayonne. La déception d’Astrid, est-ce le retour du tabou, du refoulé de la vérité, une fille sera une femme dépendante d’un homme ? Ou bien un abyssal sentiment qu’elle, la mère, sera évincée auprès de son mari par cette troisième fille dont il dit que c’est « l’enfant de ma vieillesse » , d’où le retour du cauchemar de la maltraitance ? Adrienne, comme sentant Charlotte sous le coup du non-amour de sa mère, a le coup de foudre pour Charlotte, comme si c’était son enfant. Dans un rêve cauchemardesque, elle a vu sa mère mettre le bébé dans un tiroir avec sa tête à l’extérieur, puis elle avait refermé le tiroir. (Or, elle va découvrir plus tard que c’est ainsi que sa mère tue les chats !) Jacqueline, la sœur aînée d’Adrienne, qui s’est toujours sentie rejetée par sa mère, n’arrive pas, elle, à aimer sa petite sœur. Là aussi, un sentiment abyssal d’être évincée par cette nouvelle fille dans le cœur du père, qui jusque-là l’aimait ? Dans ce roman d’Amélie Nothomb, le non-amour de la mère ne cesse de resurgir.
En classe, Adrienne ne pense qu’à Charlotte, et de bonne élève elle devient une mauvaise élève. Son père la traite de cancre, mais elle se met d’accord avec sa meilleur amie Margareth pour faire ses devoirs à sa place. Jacqueline, sa sœur aînée, vit aussi une chute, à la fois par rapport à Adrienne qui materne et semble très vivante, et Charlotte aimée du père et d’Adrienne. Celle-ci veut la réconforter en lui disant qu’en tout cas, leur mère Astrid l’aime elle, alors qu’elle n’aime pas les deux dernières. Adrienne insiste lourdement pour dire que sa mère la déteste, qu’elle en a peur, tout en se relevant en prenant soin de Charlotte et c’est « tant mieux », qu’elle pense réussir à sauver. (Alors qu’elle trouve qu’elle ressemble à un chaton, et Jacqueline à un chat de gouttière, elle seule ne ressemble pas à un chat, c’est-à-dire réussit à rester indemne de la monstruosité de la mère).
Le père a repris avec la belle dame, et la mère se trouve un nouveau beau monsieur. Charlotte est oubliée, dans tout ça, mais c’est « tant mieux » pense Adrienne, c’est ce qui peut lui arriver de mieux, c’est elle qui est la bonne mère. Lors d’une visite chez sa grand-mère paternelle, elle présente la poupée Perséphone à Charlotte : la seule poupée à être lucide ! Sur quoi ? La dépendance abyssale à l’intérieur des filles, des femmes qu’elles deviendront, comme Astrid qui avait cru à l’amour éternel que lui avait juré son mari et doit au contraire se trouver des beaux messieurs, pour ne jamais perdre la face ?
Adrienne réussit ensuite « de justesse » à rattraper le tram, à rester saine de corps et d’esprit. Sa grand-mère paternelle l’a beaucoup aidée, devint pour elle une source d’admiration et c’était la première fois, à propos de la figure de mère. Grand-mère qui obtint de son fils qu’elle s’occupe de Charlotte. La réparation de la mère monstrueuse, pour Adrienne la mère d’Amélie Nothomb, vient de cette grand-mère, tandis qu’elle-même apprenait auprès de sa petite sœur à l’être, en sentant la vulnérabilité du nourrisson sans doute comme la sienne, d’où ce paradoxal « Tant mieux » qui est le sursaut en soi pour être capable de se mettre aux commandes seuls, donc, cesser d’être dépendante, et d’avoir en elle cette blessure abyssale de l’incapacité à l’indépendance qui semble atteindre toutes les femmes.
Charlotte absente, les chats recommencent à disparaître dans la ville. Les disputes des parents deviennent plus violentes, Adrienne est médiocre en classe. Mais elle redevient la fille indépendante qu’en réalité elle était déjà enfant, capable de s’accrocher au choc avec la dureté de la monstrueuse Bonne-Maman. L’amour fou pour Charlotte n’avait été qu’un puissant dérivatif affectif. Alors qu’elle avait compris qu’il fallait réussir à n’être tributaire de personne ! Voilà, une fille, une femme, devait y arriver ! « Sans indépendance, pas de tant mieux », écrit Amélie Nothomb ! Se sentit être responsable de soi-même, c’était le secret de sa mère ! Ne jamais s’en remettre à autrui, même si on l’aime d’amour fou !
Jacqueline, sa sœur, dont les règles tardent à arriver, déclare à sa sœur qu’alors personne ne voudra l’épouser ! Aussitôt elle-même ne se place pas du tout dans cette perspective de reproduction du couple parental, qui n’est sûrement pas la voie de l’indépendance pour une femme.
Jacqueline, qui ne s’en sort pas, a pour la première fois une amie de lycée, et c’est… une aristocrate, au nom à rallonge ! L’aristocratie de Bonne-Maman semble revenir dans le réel. Tandis que la douleur et la honte de la chute familiale d’avec l’aristocratie revient lorsque Jacqueline déclare à sa famille qu’elle ne pourra jamais l’inviter à la maison, parce qu’ils ne sont pas des gens fréquentables pour cette jeune aristocrate. Ce rappel des ténèbres familiales honteuses, vibrant avec cette mère tueuse en série de chats, revient de face frapper Adrienne, qui aurait voulu connaître l’illustre amie de sa sœur aînée. Enfin réglée, Jacqueline devient une beauté. Astrid sa mère pense qu’on va enfin pouvoir la marier, tout en laissant percer sa rancœur à l’égard de sa fille aînée qu’elle déteste, et ose la rivaliser en beauté, déclarant : « J’étais plus belle quand j’étais jeune », une phrase parfaitement en phase avec celle que lui avait dite sa propre mère jadis !
Tandis qu’Adrienne aime follement la vie, avale les kilomètres à vélo à travers la campagne, Jacqueline, très belle, est invitée chez son amie aristocrate, conduite par son père, y est le point de mire de la fête, mais est dans l’effroi, car elle a du mal à croire qu’elle n’est plus le laideron détesté par sa mère. Enfant, elle n’avait jamais reçu de considération ! La beauté, elle la considérait comme son devoir, mais elle n’en tirait pas de plaisir. Adrienne essaie de lui dire de prendre les flots de compliments comme revanche, en vain. C’est trop différent de ce qu’elle connaît, pour Jacqueline. En réalité, elle n’a jamais pu, comme l’a pu Adrienne, grâce à la formule « Tant mieux », se donner d’elle-même de l’indépendance, peut-être parce qu’elle était l’aînée. Adrienne la supplie de « narguer » leur mère ! Mais elle est incapable de prendre sa revanche, d’oser prendre son indépendance par rapport à la maltraitance de sa mère en étant reconnue la plus belle chez son amie aristocrate, comme si elle était l’égale de… Bonne-Maman d’avant la ruine ! C’est pour cela que lorsqu’elle reçoit une lettre d’un jeune homme qui la remarqua entre toutes à cette soirée, et qui lui fait une déclaration d’amour, elle ne peut pas lui répondre, et demande à Adrienne de le faire à sa place. Aussitôt, celle-ci lui écrit une lettre enflammée, s’imaginant la destinataire des mots d’amour, et donc incarnant pour ce jeune homme inconnu une belle aristocrate attirant les regards à cette réception, et donc déjà dans les yeux de l’amoureux dans le rôle aristocratique désiré. Ils échangèrent de nombreuses missives enflammées. Mais quelque chose cloche : lorsque le jeune homme la revoit à des fêtes, Jacqueline est distante et glaciale. Alors, il envoie chez elle un ami, avec un bouquet de fleurs, pour éclaircir la situation. Mais c’est Adrienne qui lui ouvre la porte. Il lui confirme à quel point son ami avait trouvé que les lettres de Jacqueline étaient de merveilleuses lettres d’amour ! Adrienne, qui les a en réalité écrites, a le cœur qui bat ! Le jeune homme lui offre alors le bouquet de fleurs (que son ami destinait à Jacqueline), et Adrienne, pour la première fois, découvre dans le regard du jeune homme une lueur délicieuse. Ayant vérifié que Jacqueline n’avait pas l’intention de donner suite à l’histoire avec le jeune homme qui lui écrivait, Adrienne saisit cette opportunité. Elle doit en informer son ami, qui était venu avec le bouquet de fleurs. Elle a donc l’audace de lui donner rendez-vous. Comme il s’étonne que sa sœur, tout en n’éprouvant rien, écrive des lettres si enflammées, Adrienne est forcée d’avouer la vérité : c’est elle qui les avait écrites, elle avait répondu comme si les lettres lui étaient adressées, c’est-à-dire à une très belle jeune fille attirant tous les regards aux fêtes chez l’amie aristocrate, donc sachant parfaitement être à l’aise sur cette scène de l’aristocratie. Elle avait écrit les lettres comme si cet inespéré rôle à jouer était pour elle, qu’elle se sentait être à la hauteur pour l’incarner, tout écrit pour elle parce que s’inspirant en réalité directement de la si belle aristocrate qu’avait été Bonne-Maman avant sa ruine. La réparation. Alors, l’ami, le jeune homme qui était venu à la place de l’amoureux de Jacqueline, avoue que c’est aussi lui qui a écrit les lettres ! Et, ayant lu la première réponse, c’était à celle qui avait écrit une réponse si enflammée qu’ensuite il voulut continuer à écrire. Echange de lettres d’amour à travers lesquelles ils ont l’air de se voir déjà à la hauteur d’une vie future qui soit en phase avec ces fêtes où l’aristocratie est réintégrée.
Ils se présentent, le jeune homme est de bonne famille, ils se racontent leur histoire respective, se voient tous les jours. Lorsque, à une question de sa part, elle répond qu’elle aime sa mère, cette tueuse de chats, qui ne l’aime pas, il ne comprend pas. Parce qu’il ne peut pas comprendre le sens de ses mots « Tant mieux » faisant vibrer une paradoxale joie de vivre, de prise d’indépendance, de capacité au sang-froid. Or, elle lui avait transmis des leçons sans prix sur le statut de dépendance des femmes, et pas seulement cet effroi de ne pas pouvoir prendre de l’indépendance mais attendre tout d’un homme, qu’il l’aime toute la vie, qu’il lui fasse la vie belle sans chute. Astrid, cette mère, avait elle-même compris la leçon de sa mère, cette monstrueuse Bonne-Maman. Trompée par sa richesse, elle avait accepté un mari bourgeois, donc une mésalliance, et cette première fêlure annonçant la ruine était déjà son premier choc frontal avec son besoin, coûte que coûte, qu’un mari lui fasse un niveau matériel de vie à la hauteur de celui de l’enfance aristocratique. La formule de sa mère Astrid, n’aimant pas sa fille Adrienne, ce « tant mieux », lui a fait entendre la leçon venant de la grand-mère, à propos de cette incapacité de la fille, puis de la femme, à être indépendante pour s’assumer librement : ainsi avertie, tant mieux, Astrid a pu s’accrocher, se débrouiller, alors que son mari, qui lui avait juré l’amour éternel, alla voir une belle madame, et elle, alors, pour ne pas se voir dans le miroir ruinée, alla aussi voir un beau monsieur, restant à la hauteur de sa beauté, d’où un équilibre par lequel le couple parental avait tenu, la chute avait été évitée, la fille Astrid s’était sauvée elle-même du désastre qui avait précipité sa mère dans la vie misérable. Et même, en devenant tueuse en série de chats – y compris celui de la belle dame de son mari qui avait donc besoin de ce lien affectif avec un chat comme Bonne-Maman comme si ça révélait en elle aussi la faille abyssale de l’incapacité à l’indépendance des femmes – elle avait compris que cet amour des chats chez sa mère était encore l’aveux terrifiant de cette dépendance, qu’elle, au choc frontal avec l’effroi, elle avait été capable d’éviter.
Ainsi s’étaient rencontrés les parents d’Amélie Nothomb. Sa mère en répondant à la place de sa sœur aînée par des lettres d’amour enflammées à des lettres d’amour de la part d’un jeune homme de bonne famille, qui avait vu Jacqueline à des fêtes chez son amie Margareth, de famille aristocratique, c’est-à-dire comme si la scène de cet amour était aristocratique, en phase parfaite avec celle que Bonne-Maman avait perdue pour toujours avec la ruine. Adrienne, la mère d’Amélie, avait écrit ces lettres enflammées en s’identifiant à la très belle jeune femme vers laquelle tous les regards à cette fête s’étaient tournés, parmi lesquels ce jeune homme tombant amoureux d’elle. En écrivant ces lettres, on dirait qu’elle s’imagine arriver à sa rencontre en incarnant cette très belle jeune femme qui, par sa beauté et son élégance, semble avoir réintégré le milieu de l’aristocratie, comme si son amour écrivait déjà pour elle une histoire qui était en même temps la réparation de la terrifiante chute d’une aïeule qui avait vu de face avec effroi la dépendance d’une femme. Adrienne, elle, avait tout reconquis par la force et le talent de sa plume, et en ayant déjà tiré des leçons de la ruine de sa grand-mère. Le père d’Amélie Nothomb écrivait en réalité ces lettres d’amour à la place d’un ami qui n’osait pas le faire, en s’imaginant aussi à sa place. Et ayant ses yeux pour voir cette si belle jeune fille, attirant par sa beauté tous les regards sur elle, chez elle sur cette scène aristocratique.
Par cet échange de lettres d’amour que chacun d’eux a écrites en étant quelqu’un d’autre, en réalité c’est l’autre eux-mêmes qu’ils ont commencé à être par la force d’un amour qui avait le sens non seulement d’une réparation inespérée de l’effroyable ruine vécue par l’aïeule, mais aussi, de son côté à lui, la réparation du non-amour de la mère. Parce que la scène aristocratique de la fête où Jacqueline avait attiré tous les regards est d’une grande importance. Elle fait redevenir intacte l’aristocrate qu’était Bonne-Maman.
Par les lettres que chacun d’eux a écrites pour l’autre une suite inoubliable a réparé une âme blessée de fille, qui tant mieux avait parfaitement compris la leçon transmise par sa grand-mère et par sa mère à propos de l’impossible indépendance des femmes, mais aussi a réparé l’âme blessée d’un garçon. Car en effet, Amélie Nothomb témoigne du grand amour qui liait ses parents. Et lorsqu’elle dit que sa mère fut une parfaite ambassadrice sur les scènes de nombreux pays aux côtés de son père ambassadeur, on ne peut s’empêcher d’imaginer que cet échange de lettres l’avait déjà dessiné ! Et il est nécessaire de lire aussi le livre dans lequel Amélie Nothomb fait parler son père, après sa mort, pour entendre son âme brisée à lui, réparée par cette rencontre à travers des lettres d’amour qu’ils avaient en vérité adressées à celui et celle qui répareraient la fracture, le sentiment de ruine, de chute, de perte d’un état aristocratique. L’écriture de ces lettres étant la preuve qu’à la fois la jeune fille qu’était Adrienne, et que le jeune homme qu’était Armel, avaient acquis des leçons de vie transmises par leurs ascendants la capacité – et « Tant mieux ! » - de se dessiner un futur meilleur grâce à l’occurrence d’une rencontre en aplomb de laquelle il y avait eu le retour dans le visible d’une jeune fille sur la scène aristocratique comme si elle avait vaincu, au nom de Bonne-Maman et de chacune des filles de la famille, la ruine, réussissant à ramener tous les regards sur elle.
Le père d’Amélie Nothomb, cet Armel qui écrivit les lettres d’amour à la place du jeune homme qui n’osait pas, avait perdu son père à l’âge de huit mois. C’était un aristocrate. Sa mère plongea dans un deuil définitif, allant très élégante, habillée de noir, de mondanités en mondanités, inconsolable, inscrivant pour le petit garçon une chute irréparable, car sa mère ne pouvait pas concevoir que son jeune fils puisse la consoler de la perte de son époux. Elle le confia à ses parents, qui le choyèrent. Mais lui, il était le garçon qui n’était pas à la hauteur de son père disparu, auprès de sa mère. D’où le côté sombre, dès le début de sa vie. Lorsqu’il s’approcha de l’adolescence, ses grands-parents maternels décidèrent qu’il devait connaître sa famille paternelle. Le jeune garçon est d’emblée ébloui par la maison aristocratique, et ne remarque même pas son état de délabrement. On dirait que juste de découvrir dans le visible des choses de l’histoire de son père était merveilleux. Son grand-père aristocrate est un extraordinaire poète qui accueille très bien son petit-fils, le fils de son fils aîné, et tout de suite lui fait comprendre qu’il est à la hauteur de la lignée aristocratique, et donc qu’il le reconnaît comme l’héritier. Mais ensuite, vinrent les pires épreuves, tel un bizutage qu’il lui fallut réussir. Tout le monde étant affamé à cause de l’extrême pauvreté – donc là aussi la ruine, mais matérielle et grâce à la poésie ce n’était pas une ruine spirituelle – le grand nombre d’enfants (qui étaient d’une part les frères et sœurs de son père décédé et des enfants d’un deuxième mariage du baron), découvrant que les grands-parents maternels du garçon avaient bourré de friandises sa valise, dévorèrent tout, comme s’ils le dévoraient lui, si dodu. Dans le grenier vétuste et gelé où tous les enfants dormaient, le jeu garçon fut traité à la dure. Mais finalement, il s’en est très bien sorti, et voulut même renouveler les séjours chez son grand-père le baron, arrivant toujours avec la valise de friandises, et ce grand-père le voyant poète comme lui. En quelque sorte, toute cette horde sauvage habitant la maison aristocratique délabrée avait mis à l’épreuve sa capacité, lui le garçon choyé par ses grands-parents, bien nourri, bien rond, à écouter ceux qui avaient faim, n’avaient rien, vivaient à la dure. Il fut bien préparé, pour écouter, au Congo où il était Consul, lorsqu’il fut pris en otage pendant quatre mois, les preneurs d’otage et en particulier leur Chef. Il sut tenir le cap, lors des quotidiennes palabres avec ceux qui luttaient pour l’indépendance de leur pays, parlant d’égal à égal avec eux, comprenant même leur attaque, allant chercher en lui-même les leçons de blessures permettant d’être empathique avec les blessures des autres au cœur de leurs violences, comprenant la sensation de chute en pensant à sa douleur en ayant perdu l’amour de sa mère, et comprenant la demande d’indépendance en se souvenant de la voracité de la horde sauvage affamé le dévalisant chez son grand-père tandis que lui-même était arrivé bien nourri et choyé. Lors de la prise d’otage au Congo, il n’avait pas arrêté les palabres avec le chef, et celui-ci, in extremis, alors que les fusils étaient pointés sur lui pour l’exécution, vint dire que cet homme, on ne le tuait pas.
Amélie Nothomb évoque le côté sombre de son père, et qu’elle, elle est comme lui. Et que c’est sa mère qui l’a tirée de là. Comme elle en a tiré son père ? N’incarna-t-elle pas, cette mère, cette ambassadrice tellement à la hauteur aux côtés de l’ambassadeur, si belle et vivante, le retour possible, avec cette épouse inespérée, au temps où son père n’était pas encore mort accidentellement, et où sa mère n’était pas encore plongée dans le deuil et s’éloignant définitivement dans les mondanités avec une élégance noire ? Ce père qui avait vu l’imminence de sa mort dans ces fusils pointés sur lui ayant été sur le point de rejoindre son père dans la mort. Amélie est née après cette terrifiante prise d’otages. On imagine que le cauchemar de cette exécution poursuivit longtemps ce père devenu ambassadeur. Et que la réalité de la naissance même d’Amélie à la fois incarnait la victoire des palabres de son père sur la mort et l’extrême vulnérabilité de la vie, ne tenant qu’à un fil, celui de la parole. D’où la vie d’Amélie vacillant avec cette incertitude du père à propos de l’incroyance face à sa survie improbable. Etant son père incroyant d’être encore en vie, communiant avec sa douleur face aux fusils pointés. Sentant que lui aussi était dans une communauté de destin tragique avec ce père jamais connu car disparu alors qu’il avait huit mois. Ces ténèbres qui l’habitent et venant de l’expérience de l’imminence de la mort vécue par son père comme s’il allait rejoindre son père mort semblent en phase avec ce mari qui par la ruine puis par sa mort plongea Bonne-Maman dans la misère mais surtout la honte qu’une femme soit si dépendante d’un homme à la hauteur. Mais peut-être aussi parce aussi ce père lui transmit-il la très grande fragilité des possessions, puisque ce grand-père aristocrate vivait dans une très belle maison mais délabrée tout en réussissant à rester un très agréable poète ? Sa mère la tirant de là par un « Tant mieux », comme ça tu sais non seulement la fragilité de toute possession attestant un statut social privilégié, mais surtout la vanité de cette possession. Comme si, par cet amour sans faille qui avait uni ses parents, c’était le sans prix de la vie poétique qui seul comptait. Sagesse de cette mère qui, elle, avait survécu au non amour de sa mère en comprenant que celle-ci avait survécu non seulement au non amour de sa mère à la suite de sa ruine mais aussi de la chute de l’amour de son mari pour elle alors qu’il lui avait promis l’amour pour toujours, qui alla la tromper avec une belle dame… aristocratique : avec la rencontre avec celui qui allait devenir le père d’Amélie, elle pouvait le tirer de la mélancolie chronique en lui témoignant que, dans une vie, le meilleur pouvait toujours surgir à l’improviste telle une jeune femme capable comme Perséphone de devenir la reine du Printemps après l’enfer, et « tant mieux ». Après la mort de son mari, le père d’Amélie, cette mère sombra dans la maladie neurodégénérative de Parkinson, et la démence, et ne lui survécut que quatre ans. Elle ne pouvait pas vivre sans lui.
Par ce beau roman, Amélie Nothomb a réussi à réunir par l’écriture son père et sa mère. Ils peuvent s’en aller en paix maintenant que, « Tant mieux », elle nous a fait entendre grâce à quelles leçons elle, elle a su, grâce à l’écriture, échapper à l’effroi des femmes au choc frontal et brutal avec leur incapacité d’indépendance par rapport aux hommes. En ce sens, elle est devenue une excellente ambassadrice.
Alice Granger



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