Editions Gallimard - 2025
vendredi 27 février 2026 par Alice GrangerPour imprimer
Dans ce roman, Akira Mizubayashi met encore sur le métier un art plus fort que l’horreur absolue de la guerre. Celle dont encore cette fois il témoigne est la guerre d’invasion impériale sino-japonaise (1937-1945). Ren, un étudiant en peinture, qui s’était déjà échappé, alors qu’il était adolescent, de l’enfer impérial japonais empêchant toute liberté psychique dans un ailleurs inespéré, la France et l’Europe, pour aller étudier une peinture libre et très différente, est arraché à l’avenir artistique dont il rêve et envoyé dans l’enfer de la guerre, en Mandchourie, en 1945. Les défaites de l’armée japonaise contre les Chinois ayant entraîné une hécatombe, les étudiants, qui jusque-là avaient un traitement de faveur, n’échappent plus au terrifiant enrôlement.
Ils sont trois jeunes Japonais qui se rencontrent dans un centre de tri postal, où ils font un travail d’étudiant. Ren ( prénom qui signifie « lotus ») étudiant aux Beaux-Arts, une jeune fille un peu plus jeune que lui, Yuki (prénom qui signifie « neige » en japonais) qui étudie aussi la peinture, mais dans un Institut d’études culturelles et artistiques (pas aux Beaux-Arts, qui au Japon à cette époque impériale ne sont pas permis à une fille…), un Institut qui s’inspire de l’esprit humaniste de la Renaissance française. Yuki et Ren ont tous les deux étudié le français à l’Athénée français. Le troisième est Bin, (prénom qui signifie en japonais « agilité »). A la suite d’un accident il est boiteux (on ne sait pas si l’incendie qui a ravagé sa maison et l’a rendu boiteux parce qu’il a sauté par la fenêtre pour s’échapper a été volontaire ou pas, afin d’échapper à l’enrôlement dans l’armée pour cause de handicap). Il est élève à l’Ecole nationale de musique, où il est apprenti-violoniste. Il sait qu’aux Beaux-Arts, il n’y a pas de filles, mais à l’école de musique il y a autant de filles que de garçons. Ils forment tout de suite un trio. Dès le début, Bin le boiteux, dont le choix de la musique fut lié à son handicap l’empêchant de faire autre chose, Bin l’apprenti-violoniste qui deviendra un musicien à la carrière internationale, sent Ren comme un frère d’élection. Il est celui qui est déjà allé « ailleurs », en Europe, s’est échappé, en a l’expérience, en témoigne, en vibre. Un premier soir, après le travail, Yuki quitte ses deux camarades pour aller de son côté, et Bin, vêtu d’un uniforme d’étudiant tout usé, au visage pâle d’un convalescent, se confie à l’artiste peintre qu’il vient de rencontrer. Ce qui l’attire chez lui est une douceur et une compatibilité d’humeur venant de leur commune détestation de la guerre qui fait ravage. Il parle de l’accident qui l’a rendu boiteux, et du fait que lui, il n’ira jamais à la guerre. Ren lui raconte qu’il est né à Hiroshima, dans une famille de paysans, et qu’il s’est intéressé au dessin tout petit. A dix-huit ans, il est allé à Tokyo pour étudier à l’Ecole nationale des Arts plastiques, puis, ayant découvert que le peintre japonais Yuzo Saeki avait séjourné plusieurs fois à Paris pour s’immerger dans la vie française, il s’est embarqué dans un paquebot pour vivre à Paris (1942-1943). Puis il est revenu à Tokyo, se promettant de revenir à Paris après la fin de la guerre à la fois en Europe et au Japon. Ren, en rentrant ce soir-là chez lui, où l’attend Hanna, sa chienne confidente, lui dit qu’il a rencontré quelqu’un de très bien.
Ren et Bin sont tous les deux intéressés par Yuki. Ren l’observe comme si elle était un modèle pour le dessin qu’il esquisse, et Bin la regarde aussi, mais comme s’il feignait de ne pas la regarder. Parce qu’il est boiteux, s’efface-t-il devant Ren son frère d’élection, artiste peintre qui est déjà, comme le peintre japonais Saeki, immergé dans la culture et l’art français ? Bin entend résonner en lui une « musique intérieure enchanteresse ». Il témoigne que ses parents, mélomanes, ont pensé que « je pourrais espérer gagner ma vie un jour avec mon violon, pouvoir m’en sortir tout seul grâce à la musique, sans dépendre d’eux ni de qui que ce soit ». Il fait donc résonner aux oreilles de ses deux amis une vie solitaire en virtuose international du violon, en se réappropriant ainsi un corps indemne, par l’art, surmontant le handicap de la boiterie, en jouant des cordes de ses sens comme celles d’un violon. Il avait tremblé, lorsqu’il avait prononcé les mots « de qui que ce soit », et Yuki avait compris, sans doute, que la musique racontait l’amour impossible à cause du handicap physique, la douleur vibrant avec les cordes de l’instrument de musique. Ren avait dessiné des croquis, tandis que Bin parlait.
Ren, Bin et Yuki marchent ensemble, alors que de plus en plus d’étudiants, notamment ceux des Beaux-Arts, sont envoyés au front, et ne reviennent plus. Ren a l’impression qu’aucune lueur d’espoir ne pointe devant lui. Ce sera bientôt son tour. Alors, il vit dans une peur étouffée. Yuki brise un silence chargé d’angoisse lourde, et demande aux deux garçons à quoi ils travaillent en ce moment. Bin, agité, répond que, comme beaucoup de ses camarades, il s’intéresse beaucoup à la musique de chambre, par exemple le domaine des quatuors à cordes, qui est pour lui le cœur de la musique qu’il veut comprendre, pratiquer et vivre, le projet de toute une vie. Il projette donc d’aller en Europe, en Allemagne, en France, en Italie, cette région du monde qui est le berceau de la musique qu’il aime, et il espère y aller, lorsque la guerre sera terminée « et que les hommes et les femmes des pays actuellement en conflit auraient retrouvé la foi en leur commune dignité d’êtres humains, au-delà des frontières géographiques, de toute différence culturelle ». Il travaille, avec des amis, dit-il, au « Deuxième Quatuor opus 13 de Mendelssohn ». Ren dit à Bin que travailler un quatuor c’est le faire avec des amis, et que c’est une chance, alors qu’un peintre est complètement seul devant sa toile. Yuki, vivant ces instants avec Ren et Bin, se dit que ce moment paisible et heureux ne sera peut-être plus jamais possible. Ren chuchote alors avec grande émotion : « Que la lumière éclaire le monde ! » Il évoque la clarté qui inonde les tableaux de Monet, Pissarro, Sisley, Renoir, Van Gogh, Cézanne, qui est absente ici, au Japon, en ce temps de guerre à la fois d’invasion impériale et Deuxième Guerre mondiale.
Tandis que Bin s’éloigne, Ren, resté avec Yuki, se demande pourquoi elle a fait le choix de la peinture, alors même que les Beaux-Arts sont fermés aux filles. En présentant sa chienne à Yuki, Ren lui dit qu’il est touché par elle. Tandis qu’elle doit partir, la bouche de Yuki sourit « comme un bijou exposé au soleil du matin ». Hannah s’est tout de suite attachée à Yuki, et en reniflant, elle peut retrouver où elle habite. La chienne a conduit Ren jusqu’à la pâtisserie des parents de Yuki. Le soir jusqu’à très tard, il dessine furieusement des visages de femmes, des yeux de femmes, des mains de femmes, des corps de femmes, des ombres de femmes. Peu de temps après, Yuki le visite dans la chambre qu’il occupe chez sa tante, et elle remarque ces dessins sur les murs. Ren se sent dénudé par son regard. Alors, elle lui offre un de ses dessins : un portrait d’homme dessiné au fusain, dans lequel il se reconnaît. Il dit à Yuki que pendant ces journées entrecoupées de bruits de bombardement, dans cette société hypnotisée par la guerre conduite au nom du Prince suprême, il ne fait que dessiner et peindre, habité depuis des années par une colère sourde, parce que depuis longtemps, les humains ont perdu « la virginité du contact avec la nature, les paysages, les villes, les gens, tout ce qui nous entoure », alors que lui, que son œil et son oreille (il est fils de parents paysans, il ne faut pas l’oublier), « ont besoin de retrouver la fraicheur du monde dans son état premier », et c’est pour cela qu’il admire le travail des peintres français. Qui se sont « ouverts au monde tel qu’il s’offrait à leur œil nu ». Il aime leur respiration, la liberté de leur exploration de l’espace, du temps, de la lumière. Flâner au Louvre fut pour lui un bonheur. Ren confie à Yuki qu’il a senti que Bin trouvait la même chose dans la musique que lui dans la peinture, surtout celle du XVIIIe siècle européen de Mozart, Beethoven, c’est-à-dire dans cette « musique qui devenait plus libre en s’émancipant progressivement du pouvoir écrasant de la religion, en effaçant la frontière entre le sacré et le profane ».
En ce temps de guerre, Yuki poursuit son apprentissage du français, dessine, peint, pour s’absenter de la folie ambiante, de l’emballement collectif, pour ne pas sombrer dans le désespoir. Il y a d’un côté l’hécatombe provoquée à la fois au Japon et dans d’autres pays d’Asie par cette guerre d’invasion impériale, et de l’autre « des jours et des semaines illuminés pour les deux jeunes peintres parce qu’ils se retrouvaient dans leur commune passion pour l’art et pour une langue étrangère » qui leur indiquait un « ailleurs » où une autre vie serait possible. Mais en mai 1945, Ren reçoit le papier rouge si redouté, et doit partir à la guerre. Rentré à Tokyo, avant son départ, il veut voir Yuki, et la retrouve dans sa chambre au-dessus de la pâtisserie de sa mère, et ils lisent ensemble la lettre que Van Gogh avait écrite à son frère Théo, c’était un rituel entre eux, de lire la correspondance de ce peintre. Mais ce n’est pas à Yuki qu’il annonce en premier la terrible nouvelle, c’est à son double musical, Bin, qui, lui, « grâce » à son handicap (provoqué ?) est sûr de ne pas être enrôlé. Bin dit à Ren de revenir vite, de ne pas le laisser seul. Puis il retrouve Yuki, lui annonce son départ à la guerre – la chienne Hanna a tout compris, et ne lâche pas son maître – et lui prenant la main il lui demande de l’attendre. Elle ne sait comment répondre, cherchant les mots en accord avec la voix secrète de son cœur, et au moment où elle ouvre la bouche, Ren part, en gardant en mémoire « la sensation de froid de la main de Yuki dans la sienne ».
Pourquoi Ren, arrivé à la guerre, eut-il d’abord un traitement à part ? C’est-à-dire qu’il fut traité en peintre, et sa mission était d’accompagner les soldats sur les champs de bataille afin de peindre des tableaux de grands formats destinés à soutenir et remonter le moral des troupes. L’explication, c’est qu’en 1945, au Japon, la loi fondamentale de l’Empire est le shintoïsme d’Etat, établissant une hiérarchie rigoureuse, le bas de l’échelle étant occupé par les humbles sujets. Donc l’incorporation de chacun se faisait dans une structure discriminatoire de domination-soumission, et au sommet, il y avait l’Empereur. L’art avait un rôle à jouer aussi. La peinture militaire. La musique militaire. Ren devenait un artiste de guerre. Mais il ne pouvait pas obéir. Son premier tableau était le contraire de ce qu’on attendait de lui, c’est-à-dire exalter la vaillance des soldats : il peignit un ciel couvert de nuages noirs écrasant les hommes petits et maigres, et tout disait la souffrance sourde et l’inquiétude, le spectacle de la violence, la douleur, la misère. Le peintre était un témoin, il ne participait pas aux combats, mais il voyait la soumission des soldats à leurs supérieurs. Lui, il se demandait désespérément comment réussir à conduire au contraire ces soldats « vers une issue lumineuse » alors qu’ils avaient tant de mal à la concevoir. C’était son œil de peintre qui était horrifié, qui refusait d’occulter la vérité. En même temps, cet œil était captivé par cette réalité sanglante, dont avant il ne pouvait pas imaginer la teneur et l’intensité. Sur la deuxième toile, il voulut peindre cela, c’est-à-dire un soldat seul, blessé à mort, les yeux ouverts hagards sur le ciel gris, et en haut à droite du tableau, il a peint un œil mouillé de larmes, le sien regardant la désolation du monde. Son supérieur le sermonna, mais il ne renonça pas à ce qu’il voulait peindre. Il se mit à travailler jour et nuit, un feu intérieur brûlant le tenant éveillé, et au bout de cinq jours, beaucoup d’esquisses, avec des prés, des arbres, des collines, et une multitude de corps allongés, mutilés ou morts, l’œuvre est achevée. Enfin, habité par un feu intérieur intense et brûlant, éveillé au cœur de la nuit, il a peint un « immense pré ensoleillé, d’un vert vivifiant, avec de l’herbe courte et de petites fleurs sauvages jaunes et blanches », c’est-à-dire un paysage étrangement paisible, sauf qu’il est jonché de cadavres ensanglantés, de drapeaux déchirés et pleins de boue, de chevaux tués. Son supérieur, le sous-lieutenant, n’était pas content, ça n’allait pas du tout, et il renonça à faire travailler Ren comme artiste de guerre, mais pourtant, il tremblait lui aussi d’émotion devant l’œuvre, faisant revenir de sa jeunesse à lui une sorte de voix affaiblie, mais si sensible à l’œuvre de cet artiste qui résistait à ce qu’on voulait lui imposer. Il ne détruisit donc pas l’œuvre, ni les esquisses, et il les fit mettre à l’abri (en fait, il les garda lui-même dans ses affaires personnelles, et il les restitua à Yuki, après la mort de Ren). Tandis que Ren redevint un simple soldat, privé de pinceaux et de couleurs, intégré à un peloton de fantassins. Il ne pouvait s’habituer à ça, coups de fusil, incendies de chaumières, viol de femmes, brutalisation des enfants, et devant obéir aux ordres, tentant de tricher. Juin 1945, avec des camarades, ils sont cernés par les ennemis, tandis qu’ils cherchaient de la nourriture. Des grenades lancées par des mains invisibles explosèrent, puis le silence assourdissant. Les fantassins cherchèrent à fuir, c’était l’enfer, une pluie de torches brûlantes leur tombèrent dessus. Ren sentit que son visage brûlait, que son corps fondait dans une fournaise, qu’il était entièrement pris dans un monde rouge vif, ardent, incandescent, et autour tout était dévasté, carbonisé, en cendres (ça préfigure Hiroshima) : bref il se sentit prisonnier dans « une forêt de flammes et d’ombres », dans une chaleur accablante, suffocant. Soudain, dans sa main gauche, un œil tomba, en sang, puis la terre le souleva et le projeta en avant avec une force surnaturelle, puis il s’écrasa au sol. Il venait de s’enfoncer dans le néant.
C’est son double musical, Bin, qui lui avait réussi à dire non à la guerre, au prix d’un handicap, qu’il revoit en premier à l’hôpital, où il a l’air d’un « quasi-mort », ne regardant que de son œil droit bougeant un peu, mais aucun mot ne sortant de ses lèvres cousues. Enfin, il peut balbutier un « merci » à son ami Bin. Qui se met à lui raconter, comme un soliloque que, depuis son départ à l’armée, lui il a fait des démarches pour aller étudier la musique et le violon à Paris, ou Genève ou ailleurs. Il confie à Ren que c’est lui qui lui en avait donné l’idée, puisqu’il était allé à Paris, cet ailleurs libre, étudier la peinture. Bin lui dit combien leur rencontre a donc changé sa vie. Son choix de l’exil et d’aller préparer son avenir en Europe, ajoute-t-il, vient aussi de sa certitude de la chute imminente de l’Empire nippon, d’autant plus que l’Europe était cette contrée rêvée où était né le quatuor à cordes. Ren réussit à lui dire qu’il est heureux pour cet avenir radieux qui s’ouvre à lui, pour lequel il a joué un rôle vital, puis il fond en larmes. Son œil est comme une fontaine, mais tout rouge, injecté de sang. Lors d’une seconde visite, Bin lui parle de Yuki, qui est impatiente de le voir, mais Ren s’énerve violemment, dit que c’est impossible.
Bin dit à son ami que l’homme est le seul animal qui a inventé la guerre, et à avoir tué autant de ses congénères, mais en écoutant l’opus 13 de Mendelssohn ou le Treizième Quatuor opus 130 de Beethoven, on est touché par une indicible douceur, qui panse les plaies les plus douloureuses et désarme les démons les plus cruels, et alors, on peut se dire que la condition humaine peut aussi avoir le meilleur. Pour lui, La Cavatine est le sommet de ce meilleur de l’esprit humain. Si désespéré, dans son pays le Japon, en ce moment historique si monstrueux, « je me réconcilie avec l’humanité à l’écoute de ce morceau », et alors il a le courage de partir cheminer vers le meilleur. Ren, qui l’écoute, se met à crier dans un délire, au point qu’une de ses plaies s’ouvre et saigne : je t’envie ! Bin essaie de le calmer en lui disant qu’il reprendra ses pinceaux, mais il dit que jamais plus il ne pourra peindre, et il lui montre qu’il n’a plus de mains, et qu’il ne voit plus que d’un œil, dans son visage défiguré. A partir de là, Ren vit dans un état permanent de folie, revivant la scène de la conflagration généralisée. Il avait demandé à Yuki de l’attendre, mais maintenant il était devenu étranger à lui-même, tranché de artiste qu’il était.
Yuki décide de venir le voir, accompagné de Bin. Ren entre dans une fureur immense en la voyant. Mais elle s’avance, en lui disant : quel bonheur de te revoir ! Leurs regards se croisent, lui avec son seul œil droit, pour ne plus jamais se quitter. La voix de Ren n’a pas changé ! La partie droite de son visage est intacte. Yuki n’a pas peur de la laideur. Elle sait que Ren est resté entièrement lui-même. Elle lui dit que certes il a perdu ses mains, mais il a gardé tout le reste de son corps, et avec ça, il peindra : avec ses pieds, sa bouche, sa tête, son intelligence, son imagination, sa force intacte d’insoumission. Un étrange sourire se peint sur son visage ravagé par les brûlures. Le délire aigu disparaît comme par enchantement. Yuki lui a redonné sa vie d’artiste, celle qui a l’expérience terrifiante traversée avec son corps - et cette intelligence du sacré et du renonçable d’une vie au contact direct des choses sensibles et de la nature comme il l’a découverte « ailleurs » en France et en Europe - des flammes et de l’enfer sombre de la guerre d’invasion impériale. Cependant, Ren ne veut pas « bousiller » la vie de Yuki en l’épousant, et il dit à Bin de l’épouser lui, puisqu’il est aussi amoureux d’elle. Le 6 août 45, la bombe atomique explose à Hiroshima, où Ren a sa famille, puis à Nagasaki : l’enfer sur terre, le pire dont les humains sont capables, comme aucun animal. Le 15 août, l’Empereur reconnaît qu’il a perdu la guerre. Une vie nouvelle va commencer. Ren sort de l’hôpital. Tandis que Bin part pour l’Europe, sa vie étant la musique, Ren, en même temps qu’il accepte le mariage avec Yuki, se dit que sa vie est la peinture, qu’il se débrouillera pour peindre à nouveau, peut-être avec des mains artificielles, ou avec la bouche, les pieds, tout son corps. La nuit de noces est aussi le retour à la peinture pour Ren. Grâce à Yuki, qui lui offre son corps nu pour toile la nuit de leurs noces. Il peint avec sa bouche sur cette toile couleur chair qui bouge avec la respiration, les couleurs, à commencer par le rouge, surgissant de partout, puis apparaît un tronc d’arbre, et ensuite un corps nu allongé sur un lit à la verticale, au-dessus un bâton comme une flûte magique, ensuite un œil rouge qui pleure du sang et erre, qui regarde le corps étendu sous lui, et un grand feu qui brûle les arbres qui l’encerclent comme une muraille. Il peint sur le corps de Yuki tandis que tout l’enfer rouge le brûle, lui arrache les mains, et tandis que pour cette nuit de noces il n’a plus de mains pour caresser ce corps, il peint avec sa bouche. Puis Yuki se lève, elle veut voir le tableau peint sur son corps, le trouve magnifique. Beaucoup plus tard, nous saurons qu’elle le photographie, pour peindre ensuite un tableau qui l’éternise. Cette nuit de noces où Ren redevient peintre grâce à Yuki fut une vraie nuit d’amour, un sommet de plaisir.
Dix-sept années plus tard, l’atelier de Ren, au Japon, est transformé en espace funéraire pour lui dire adieu. Il est mort dans son sommeil. Yuki, toutes ses années, avait mis en retrait son travail de peintre, en résonance, peut-être, avec le fait qu’étant une femme, elle n’avait pas pu faire les Beaux-Arts comme lui, qu’elle avait été pour cette raison « forcée » de se former autrement. L’accompagnant dans son retour époustouflant à la peinture, pour une œuvre peignant les couleurs monstrueuses du désastre, en « sacrifiant » son art à elle, on aurait dit qu’elle aussi s’était privé de ses mains, comme ayant à sa façon fait l’expérience mutilante de la guerre avec son corps-même (tandis que Bin, qui avait échappé à la guerre mais était boiteux, on aurait dit que, « sacrifiant » son amour pour Yuki, lui aussi faisait sa part de guerre avec son corps séparé d’elle, mais vibrant corps et âme par la musique). Tandis qu’une fille, Aya, était née rapidement, Ren s’était remis plus que jamais à la peinture, d’abord avec des mains artificielles puis sans, et ce fut une série de quinze tableaux qu’il nomma « La Forêt de flammes et d’ombres ». Yuki témoigne que c’était l’expérience atroce de la guerre qui l’avait fait devenir ce peintre dont l’œuvre n’avait plus rien à voir avec ce qu’il peignait avant la guerre, qui étaient des œuvres rappelant celles de grands maîtres français. Les quinze tableaux, monumentaux, peignaient l’enfer des bombardements, les paysages inimaginables après les bombes atomiques, les bois incendiés, les spectacles insoutenables de la dévastation du monde. Jamais personne n’avait exprimé la guerre avec autant de puissance, dans un effort surhumain pour rendre visible la destruction massive que les humains pouvaient commettre comme aucun animal n’aurait pu le faire. Il avait vite refusé les mains artificielles, et peint avec sa bouche, ses pieds, parfois sans pinceau, avec son nez, ses orteils. Yuki témoigne que son ami musicien, une sorte de jumeau en musique car cherchant comme lui à se réaliser par l’art et à échapper ainsi aux monstruosités d’ici-bas, l’avait aussi beaucoup aidé à remonter la pente. Puis, en rougissant, elle dit que c’est elle qui l’a fait revenir à la peinture, en s’offrant comme toile, et c’est avec ce premier tableau peint sur son corps nu qu’il avait fait déflagrer les couleurs, y mettant toute sa douleur et celle du monde. Il était même, ensuite, arrivé à écrire avec ses pieds.
Pendant ce temps, Bin était en Europe, où son destin radieux en musique se déploya. Il explora, en dehors du fait qu’il était chef d’orchestre, le domaine des quatuors à cordes. Il vivait dans cet « ailleurs » de paix et de droit pour les humains, que Ren lui avait ouvert par son témoignage de peintre, qui y « aura vécu » en fin d’adolescence. Un cadeau sans prix de cet ami double gémellaire.
Aya, la fille de Ren et Yuki, rencontre enfin Bin, dont son père lui avait tant parlé. Aya fait du violon… comme Bin. Comme si elle était sa fille autrement, à travers les paroles de son père racontant son jumeau en musique, pour lequel il avait eu une importance si décisive qu’il partit lui-aussi en Europe pour étudier et s’envoler dans un avenir grandiose. Pour Aya, Bin est l’Oncle. Yuki sent que Bin est enfin revenu près d’elle. L’ombre du peintre génial restant là. Pendant son séjour au Japon, Bin offre à Yuki un disque de la Cavatine, en lui disant que c’était « la plus belle chose qui existât au monde », l’Himalaya de la musique classique européenne. Ils sont trois à écouter, Aya est là. La voix qui s’élève des instruments de musique est capable de conjurer le démon de la violence, de calmer la douleur des blessés, d’apaiser la souffrance des morts, de semer dans les cœurs la paix. Yuki, dans cette musique, a aussi entendu « quelqu’un qui essaie d’étouffer des pleurs débordants ». Aya est tout autant bouleversée par la musique que par le fait qu’elle est témoin que sa mère est « secouée » par l’Oncle Bin.
Aya, logiquement, part pour Paris, Yuki lui ayant parlé du parcours intellectuel de son père, de l’importance de son séjour à Paris, en Europe. Le parcours européen de son père avait suscité en elle l’attrait pour la langue française. Après le décès de sa propre mère, Yuki décide de la rejoindre. Elle a cinquante-six ans. Aya suit le trajet que son père fit en Europe occidentale. (Donc, c’est Ren qui leur « aura dessiné, peint », à tous, les paysages terrestres et les paysages humains de leur vie ailleurs, où il sera possible d’avoir une vie libre d’artiste et de poète). Aya n’oublie pas que c’était la musique qui avait aussi attiré l’Oncle Bin en Europe, le berceau de la musique pour lui. Aya était familière de cet « ailleurs » européen depuis l’enfance. Grâce à une rencontre avec une célèbre musicienne, elle peut faire beaucoup avancer sa formation musicale. Cette amie musicienne lui apprend que Bin a acquis une solide réputation de musicien. Aya va le voir à Genève, et celui-ci est ému de voir à quel point elle ressemble à Yuki. Il fait résonner aux oreilles d’Aya à quel point son père s’était obstiné dans la quête de SA peinture. Il souligne que venir en France avait été une sorte de nécessité intérieure, alors qu’à son époque on ne faisait pas de voyages à l’étranger. Il explique alors pourquoi à cette époque ces voyages ne se faisaient pas. Il s’agissait d’une fermeture mentale. C’était une époque sombre, fermée, l’esprit étant totalement dominé par un « impensé » dictant à chacun « la voie du sujet de l’Empereur ». Toute déviation était un scandale. Et donc personne n’avait de vie privée. Bin explique ainsi à Aya cette atmosphère liberticide irrespirable. Alors, Ren et Bin avaient rêvé « d’un pays infiniment lointain, inventeur d’idées invraisemblables de droits naturels et imprescriptibles de l’homme ». Tous les deux, ils étaient des jumeaux s’insoumettant. Et cette insoumission intérieure, c’est elle qui avait donné à Ren son énergie pour poursuivre obstinément sa peinture. Aya ensuite sillonne la France, en se demandant à chaque pas si son père avait marché là où elle marchait. Elle fait la connaissance d’un professeur de français, qui s’intéresse aussi autant à la peinture qu’à la musique, qui va devenir son mari. Puis elle va pouvoir s’intégrer à un orchestre, devenant une vraie musicienne.
Nous retrouvons alors Yuki à Paris. On dirait, dans le roman, qu’elle est en retard, par rapport à cet « ailleurs de l’art, de la liberté, des droits humains » où, dans le sillage de Ren, sont déjà allés Bin, Aya. A Paris, elle réalise combien, au Japon, mais en le refoulant, elle avait eu le désir de s’échapper, surtout aux côtés de Ren qui peignait avec tout son corps des cris de douleurs et de colère renfermées. Elle avait en elle ce malaise, ce décalage avec le sexe qui lui avait été biologiquement attribué à la naissance (et donc, elle n’était pas, en tant que fille, l’égale de l’homme par exemple pour l’art). C’est en prenant conscience de ce malaise en elle depuis longtemps qu’elle décide de venir à Paris, de cette migration. Accomplissant son désir d’ailleurs. Alors, à Paris, Yuki veut… peindre ! Enfin ! Jusque-là, elle n’avait pas abandonné la peinture, mais en tant que professeur dans un collège de Tokyo. Elle renait peintre à Paris. S’échappant du « sacrifice », qui était inhérent à une sorte de discrimination biologique tombant, au Japon, sur les femmes, concernant l’art. Elle se met à peindre, dans son propre atelier. Elle a aussi l’impression que Ren est toujours là pour lui donner une force prodigieuse, comme si les traumatismes affreux de la guerre étaient l’équivalent de la discrimination biologique de la femme japonaise en matière d’art. Ren de retour à la peinture alors qu’il n’avait plus de mains offre ses leçons surhumaines de vie plus forte que la mort à Yuki pour qu’elle revienne à la peinture comme jamais… à Paris, qui avait été si importante pour le peintre Ren. Elle s’immerge dans l’art, sous un autre ciel, dans une autre vie, devant soi. Observant comment les hommes et les femmes se rencontrent, se parlent, construisent leur relation, comment ils utilisent la langue pour nouer des liens. Elle n’avait jamais eu comme maintenant l’impression d’habiter cette langue, le français, et son goût pour la lecture en français se développe prodigieusement, comme si elle se trouvait dans cet ailleurs, cette contrée inconnue où était allé le premier Ren, qui en avait témoigné à Bin et Yuki lorsqu’ils se connurent, à leur boulot d’étudiant au tri postal.
C’est seulement maintenant, à Paris, que Yuki peut commencer à être officiellement peintre. Mais pour cela, elle a besoin de faire venir les quinze monumentaux tableaux que Ren avait peints pendant les dix-sept années de son retour à la vie où il avait combattu pour vivre alors que son corps était mutilé. Elle veut faire connaître son art, et peut grâce à une mécène ouvrir une galerie. Les quinze tableaux exposés, cette galerie devient « fantomatiquement éclairée » par une « Forêt de flammes et d’ombres ». En effet, Ren signait ses tableaux d’un idéogramme qui signifiait « lumière ». C’est-à-dire que ces œuvres donnent l’impression à ceux qui les regardent de se trouver eux-mêmes dans une forêt incendiée, le feu dévorant tous les arbres. Pourtant le peintre qui avait réussi à peindre cela était donc capable de s’en évader pour témoigner de sa force prodigieuse de s’insoumettre à la force impériale exigeant la soumission et le sacrifice de toute vie personnelle au peuple japonais, à cette époque de guerre d’invasion impériale. On se demande si Yuki peut faire sienne cette force inimaginable du peintre de s’insoumettre par l’art afin de s’insoumettre elle-même du diktat selon lequel une femme est exclue des Beaux-Arts. Heureusement, comme à Bin, Ren lui avait parlé de cet ailleurs, la France, où elle pouvait aller pour enfin s’insoumettre. En ayant, comme un cadeau qu’il lui a laissé, ses leçons incroyables d’insoumission par l’art plus fort que le sacrifice exigé pour lui par l’enrôlement dans l’armée. Et pour Yuki, plus fort que son sacrifice pour que Ren, le mort-vivant, revienne à la vie et à la peinture. L’art, pour lui, étant plus fort que la mutilation de son corps.
Yuki, à Paris, communie avec la même fascination qu’avait eu Ren pour ce pays de la liberté et des droits de l’homme. Bin vient la voir, et surtout voir l’œuvre de son ami Ren, communiant lui-aussi avec la force avec laquelle il avait pu par son art revenir à la vie, cette force lui ayant été donnée grâce à son séjour à Paris et en Europe où il avait découvert cet ailleurs. Cela faisait trente-cinq ans que Bin et Yuki n’avait jamais pu se toucher même les mains. On dirait que désormais, eux aussi, dans cet ailleurs où Ren avait témoigné qu’étaient la liberté et la vie nouvelle de l’art, ils pouvaient se retrouver « dans la sensualité de cette impression agréable, mais fugace ». Yuki témoigne : ces dix-sept années pendant lesquelles, de retour à la vie, Ren avait peint, ne furent pas un temps suspendu de vie plus forte que la mort dans le brasier, mais un temps arrêté définitivement, où « surgissent les fantômes ». Bin se sent écrasé par l’œuvre de son ami Ren, témoignant en vérité d’un temps arrêté, de cette horreur, d’être le peintre hors du commun de ce temps monstrueusement arrêté par la puissance impériale. Bin part.
L’hiver se passe, puis Bin envoie à Yuki une invitation au concert qu’il donne à Genève. Lorsqu’elle le revoit, elle trouve que le boiteux qu’il est depuis l’adolescence boite encore plus. C’est la première fois qu’elle écoute en concert sa musique, et en est très heureuse. Alors, Bin lui confie combien il s’était senti petit devant les quinze tableaux de Ren, peintes dans des conditions d’handicap qui auraient dû être insurmontables. Et il ajoute que sans Yuki, il n’aurait probablement pas pu. Yuki dit : oui, il se serait suicidé. Pourtant, poursuit-elle, elle s’était posé la question du choix entre le peintre et le musicien. Donc, elle dit à demi-mots son sacrifice, comme une sorte de réparation du fait que seuls les hommes allaient à la guerre, pas les femmes, ceci en phase avec le fait que les femmes, elles, n’avaient pas accès aux Beaux-Arts. Alors, grâce à elle, Ren avait pu peindre une œuvre picturale qui, en effet, représentait l’horreur et le feu, devenant celui d’Hiroshima, de la guerre, que seul celui qui l’avait vécue et en était revenu avec un corps mutilé pouvait peindre. Une brève idylle est alors possible entre Bin et Yuki. Tandis qu’ils semblent savoir que l’un et l’autre, en quelque sorte, se rapprochent de là où est parti pour toujours Ren. En effet, Bin est fatigué, épuisé, et Yuki commence à souffrir d’apnée du sommeil, et perd connaissance en plein concert. C’est la dernière nuit à Genève, avant le départ de Yuki pour Paris. Ils se disent l’un à l’autre que cela faisait longtemps qu’ils s’attendaient ! « Ils étaient comme deux enfants étendus sur l’herbe par une nuit d’été, en train d’admirer la Voix lactée ». Bref, ils étaient dans un tableau ressemblant à ces tableaux que le jeune Ren avait découvert dans cet ailleurs, où il était allé pour étudier la peinture européenne, pour échapper à la dictature impériale empêchant toute vie privée. De retour à Paris, Yuki se lance dans le projet de tableau qu’elle avait si impérieusement envie de peindre. Un mois après son retour de Genève, l’œuvre est arrivée à terme. Tandis que, cinq ou six fois, Bin et elle se revoient, ce n’est qu’un « miracle triste », parce que non seulement ils ont survécu à la mort alors que Ren non, mais surtout, parce que sur terre, les humains continuent à s’entretuer.
Finalement, c’est la petite fille de Ren et Yuki, Anouk, fille d’Aya la musicienne comme Bin son « Oncle », qui semble avoir la force de vivre avec joie son art, parce qu’elle, elle est née dans cet « ailleurs » de France. Elle a commencé le violon à cinq ans. A treize, sa mère Aya la confie à Bin, pour qu’il lui donne des leçons – comme une transmission de père à fille qu’Aya n’avait pas eu. Bin, justement, s’est mis en retrait de sa carrière prestigieuse, et peut prendre Anouk sous son aile. Comme s’il voyait en elle la réincarnation d’Aya qu’il aurait imaginée être sa fille si Yuki l’avait choisi lui et non pas Ren, parce c’était Ren qui avait dessiné cet ailleurs de France et d’Europe à Yuki et Bin, et sans ça, ils ne seraient pas tous là, à vivre leur art.
Bin suit l’évolution d’Anouk, comme si c’était elle qui, au nom des trois amis qui s’étaient jadis au Japon rencontrés au centre de tri de la poste, pouvait vivre en artiste, enfin, pleinement, dans cette vie ailleurs, en Europe, immergée sensoriellement dans sa musique. Cette Europe qu’avait découverte avec une si grande joie Ren. Un lieu où le lien direct était possible avec la nature. Où il y avait la liberté d’avoir une vie singulière. Qui avait été sa source d’inspiration et avait fait surgir sa force gigantesque d’insoumission, celle à l’œuvre dans son art peignant la vérité monstrueuse de « La forêts de flammes et d’ombres » des guerres qui enrôlaient les hommes. Elle est comme sa petite-fille, et il la suit jusqu’à ses quatre-vingt-dix ans, alors qu’il est un musicien à la retraite, et qu’il semble être un « ermite descendu provisoirement du sommet d’une haute montagne sacrée ». Il est droit comme un cyprès du Japon, mais s’entraîne toujours tous les matins, car la musique est sa voie, et sa journée commence par une immersion totale en elle. Ce jour-là, Anouk est venue lui jouer le Concerto de Sibelius, lorsqu’un coup de fil lui apprend la mort de Yuki sa grand-mère, trouvée inanimée au matin.
Incinération. Le cercueil où est Yuki glisse dans les flammes et les ombres. Bin rentre à Genève, Anouk l’accompagne. Elle lui propose un concert jouant un quatuor, pour Yuki. Ce sera dans l’espace culturel de Yuki, ce lieu qu’elle avait dédié à la peinture. Anouk est de retour et revient passer du temps dans ce lieu où elle a vécu avec Yuki. La chienne Hanna est là (en réalité plusieurs générations de chiennes avec le même prénom, se transmettant la même fidélité – olfactive sans doute, à travers les tableaux laissés qu’elle sent - à Yuki et à Ren, semblant toujours étrangement veiller sur les tableaux) et se tient de manière étrange devant une armoire, comme si elle disait de l’ouvrir. Anouk, en l’ouvrant, découvre beaucoup de toiles, mais deux qui semblent à part, bien enveloppées. Hanna la chienne les regarde fixement. Anouk connaît très bien l’œuvre picturale de sa grand-mère. Mais les deux tableaux qu’elle découvre sont assez différents. Sur le premier, il y a une étrange tête d’homme occupant presque tout le tableau, dont la couleur dominante est un rouge particulier, complexe, mélangé à du noir, du marron, du gris, du jaune soufre, du vert foncé. Et en haut, au milieu, il y a un œil incliné vers la droite qui se détache et pleure le sang. Cet œil descend comme un bâton ou une traînée de larmes. Le visage semble brûlé et recouvert de cendres, avec un nez déformé et une bouche fendue, un menton absent. Sur la gauche, il y a un arbre, pas encore touché par les flammes. Le tableau est signé d’un idéogramme qui signifie « neige ». Il a été peint par Yuki en 1946 (on saura ensuite que c’est le tableau qu’elle a réalisé à partir de la photographie qu’elle avait faite de l’œuvre que Ren avait peinte sur son corps nu lors de la nuit de noces). Le deuxième tableau est un corps de femme nue assis sur le bord d’un lit, le visage dissimulé par un épais brouillard, qui n’a ni yeux, ni bouche, ni nez, seuls apparaissent ses longs cheveux raides et noirs qui descendent jusqu’aux hanches. Sur ses cheveux, des traînées de blancs évoquent un voile de mariée. Dans son bras droit, elle tient un bâton, en fait c’est la touche… d’un violon dont on discerne la forme, se confondant avec le fond rouge-orange, comme si une menace de destruction par le feu planait sur ce violon. Brisé ? Fracturé ? Une fracture d’âme ? La peinture, en tout cas, s’offre comme la représentation d’un embrasement généralisé, inondant le haut du tableau de jaune, « comme si le soleil envoyait des rayons de lumière à travers la fenêtre grande ouverte ». Tout l’espace semble pris dans un incendie dévorant. Le titre de ce second tableau est « Musicien » ! Yuki l’a peint en 1980 (après une nuit avec Bin, comme de noces, aussi). Deux tableaux, deux hommes, deux nuits d’amour, Ren et Bin.
Inauguration musicale de l’espace Ren-Bin. Aménagement très rare de l’espace musical, un grand cercle et à l’intérieur un petit cercle. Les quinze tableaux de Ren recouvrent les trois murs. Le premier violon est Anouk. Qui, après avoir présenté les musiciens, invite Oncle Rin à la rejoindre. C’est un très vieil homme droit comme un cèdre du Japon, disant que le concert se déroulera sous une forme inédite et ne se reproduira plus de cette manière (Quatuor N° 13 opus 130 de Beethoven et Quatuor N° 2 opus 13 de Mendelssohn). Tout le monde retient son souffle, comme à la naissance de la musique. Le silence est profond, rempli d’une prodigieuse énergie, d’un élan inédit et se retenant pourtant encore. L’introduction est grave, pesante, et l’acoustique est celle d’une abbaye médiévale cistercienne, la musique pouvant se propager doucement puis s’élever majestueusement vers les ogives, et enfin remplir tout l’espace d’une sonorité onctueuse. Puis, de manière inhabituelle, Anouk reste seule. Alors Bin arrive, avec trois autres musiciens. Tandis qu’ils vont jouer la Cavatine de Beethoven, deux jeunes hommes arrivent aussi, avec chacun un des tableaux peints par Yuki, qu’Anouk avait trouvé dans l’armoire, grâce à la mémoire olfactive de la chienne Hanna. Le violon d’Anouk, jouant la Cavatine, donne l’impression de s’effondrer en larmes, comme Beethoven l’avait composé « dans les pleurs de la souffrance ». Puis se détache une phrase musicale d’une beauté indicible, qu’Anouk joue de manière angoissée. Aya, sa mère et fille de Yuki, sent que se ravive en elle, du fond de sa mémoire, une scène enfouie : elle est petite fille, avec sa mère et Oncle Bin, dans une grande salle, et ils écoutent le disque de la Cavatine, qui était un cadeau de Bin. A la fin, le violon d’Anouk sanglote. Puis les notes montent très haut, lentement, pour disparaître dans le plafond en ogives de la salle. Puis silence profond. Avant l’explosion en apothéose des applaudissements.
Vient ensuite la seconde partie du concert, où sera joué le Quatuor N°2 de Mendelssohn, que Bin dédie à Yuki. L’émotion l’envahit. Alors, il parle. Raconte la première rencontre avec Yuki et Ren l’étudiant des Beaux-Arts, alors que lui-même étudiait cette musique de Mendelssohn. C’est ce jour-là qu’il fut témoin de la naissance, chez Ren, d’un sentiment amoureux pour Yuki, alors que lui-même était aussi troublé à la fois par sa beauté sensuelle discrète, mais ne voulant pas se l’avouer ni surtout le dire à cette jeune étudiante, sûrement à cause de son infirmité. Ce qu’il veut faire résonner, c’est la contemporanéité de cette comédie amoureuse à trois et sa découverte du quatuor de Mendelssohn. Cette œuvre d’un adolescent de dix-sept ans peignant les agitations de son cœur l’aura obsédé toute sa vie. Mais… cette musique juvénile il ne l’aura jamais interprétée devant Yuki. Ni du vivant de Ren, mais pas non plus après sa mort. Cela aurait signifié lui révéler son sentiment. Or, avant tout, il avait pour elle une profonde admiration, parce qu’elle avait sauvé « un artiste génial du gouffre de l’anéantissement, du désastre calamiteux de la guerre abominable ». Son amour ne s’était jamais étiolé, au contraire, et il croyait qu’il s’était fortifié par cette admiration. Anouk est témoin, à travers ses paroles, de « la jeunesse sinistrée et révoltée de Bin et de ses grands-parents ». Alors, Bin se dit très heureux de jouer cette musique devant la fille et la petite-fille de Yuki, qu’il a accompagnées en musique, tandis qu’elles l’ont accompagné en vie. En jouant, il fait résonner des agitations du cœur, puis fait entendre une phrase musicale qui est d’une infinie élégance féminine, telle une apparition. Puis un violoncelle intervient soudain, comme pour faire sonner une déclaration, tout en faisant sentir un grand tourment. Avec son violon, Anouk traduit le cœur d’une jeune fille en émoi, très sensible à la déclaration fougueuse du jeune homme, ne sachant comment y répondre. Le discours musical avance comme la transposition de ce qui n’avait pas été possible entre Yuki et Bin. L’apparition de la jeune fille, à travers Anouk au violon, dégage une aura irrésistible, et une complainte amoureuse lancinante. Alors, Bin fait à nouveau retentir sa complainte à lui, en faisant entendre son amour réprimé et une mélancolie abyssale. Ses larmes tombent sur la table d’harmonie de son violon. Un séisme intérieur paralysant semble le laisser anéanti, les yeux hagards. Retour du silence. Bin reste immobile, il lui semble revoir, à travers les auditeurs, ceux qu’il avait connus soixante-dix ans avant, à Tokyo dévastée, incendiée, ruinée, Yuki et Ren. Il les voit réellement, Ren beau comme un athlète de la Grèce ancienne, et Yuki magnifique comme une fleur de laurier-rose. Bin, après ce choc émotionnel immense, semble avoir perdu la parole. Il meurt à Genève, à l’âge de cent ans. Ses dernières années, il s’était entouré des deux tableaux de Yuki retrouvés dans l’armoire. Le premier, nommé « Peintre ». Sur la note qu’elle avait laissée, elle avait expliqué qu’elle l’avait réalisé d’après la photo qu’elle avait prise de l’œuvre que Ren avait peinte sur son corps nu, lors de leur nuit de noces, le tableau de son retour à la peinture. Le deuxième tableau, nommé « Musicien », elle avait dit dans sa note qu’elle l’avait peint après la nuit passée avec Bin, à Genève. Elle précise que Bin est l’incarnation même de la Musique, et qu’elle aurait aimé être l’épouse de la Musique. Elle avait, par une autre note, fait don de ces deux tableaux à Bin, en témoignage de son amour et de sa vie. Elle le justifie en disant que « Bin est le seul être au monde qui comprenne ce glissement d’une langue à l’autre et les deux versants de mes exercices d’écriture, mes errances ». Dans son testament, Bin lègue tout à Anouk, sauf ces deux tableaux : il désire qu’ils rejoignent l’espace Ren-Bin, aux côtés de l’œuvre de Ren. Ainsi, c’est une reconnaissance que Yuki est, elle aussi, une peintre de talent, même étant une femme japonaise née au temps impérial et n’ayant pas accès aux Beaux-Arts. Il témoigne aussi, dans des notes, ce qu’elle, dans son tableau peint à partir de celui que Ren avait peint sur son corp-toile, elle a réussi à représenter : « les horreurs de la guerre subies par son époux qui lui ont coûté la privation de ses mains, la partie la plus essentielle pour un peintre ». En même temps, elle a voulu célébrer « la naissance d’un nouveau peintre qui, malgré la guerre, malgré les insoutenables blessures engendrées par la guerre, a décidé de vivre pour peindre ou de peindre pour vivre ». Le choix de Yuki d’accompagner Ren pour la vie et à vie fut un déchirement pour Bin. Pourtant, après-coup, il a l’impression qu’il a, lui aussi, passé toute sa vie avec Yuki, bien avant leur nuit en quelque sorte de noce, en 1980, à Genève. Il témoigne qu’il a l’impression d’avoir vécu deux fois : une fois éloigné de Yuki, et une deuxième fois près d’elle, tandis qu’elle lui a fait savoir qu’elle aurait aimé être l’épouse du musicien alors qu’elle était l’épouse du peintre. Maintenant, dit-il, lui le musicien, il est par ces deux tableaux peints par Yuki à côté du peintre Ren, à l’entrée de la salle que Yuki a voulu créer. Il y lit le message d’amour qu’elle lui adresse silencieusement. Cet espace Ren-Bin l’invite, dit-il, à une rêverie bien japonaise : la juxtaposition de leur deux prénoms, Ren-Bin, par leurs deux idéogrammes, signifient « pitié », « compassion », et Yuki en a été sûrement pleinement consciente. Voilà : la pitié, ce sentiment, dit-il qui est le premier pour l’homme en tant que vivant, le plus primitif et le plus profond, comme l’amour de soi, qui est au fondement de l’art. C’est ce sentiment qui vous pousse à souffrir avec et à la place d’autrui ». La musique, comme la peinture, réunissent les âmes, les ouvrent l’une l’autre, réveillent en elles l’empathie, une force d’identification singulière avec l’être souffrant, avec le mort, le plus souffrant de tous les souffrants. C’est ainsi qu’il résiste à la mort, la peinture de Ren en étant la preuve éclatante. Lorsque Bin joue un quatuor de Beethoven, il a le sentiment de s’adresser aux morts pour les rappeler à la vie. Il pense surtout à ceux qui ont souffert de cette guerre d’invasion impériale, qui « nous a torturés, nous et nos parents ». Pour Bin, toutes les musiques sont des sortes de requiem, dédiés aux absents, pour faire revenir leur lumineuse présence. « La Musique abolit les distances pour convoquer les fantômes ». Pensant, juste au moment de mourir, à celle qu’il aime, il rêve que s’il avait une deuxième vie, il serait doté de jambes qui ne boitent pas.
Alice Granger
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