Agnès Desarthe
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Françoise Urban-Menninger
Christos Chryssopoulos
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25 ans !

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qui se ressemble - Agnès Desarthe

Editions La resonnante - 2025

dimanche 5 avril 2026 par Alice Granger

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Agnès Desarthe commence pour nous peindre son père – le célèbre pédiatre et écrivain Aldo Naouri – lorsqu’il arrive en France pour la première fois, à Besançon, à dix-neuf ans, pour faire ses études de médecine. Il vient d’Algérie, il a l’air si mûr et fait plus vieux que son âge, il semble ne pas vouloir encombrer, il a un vocabulaire étrangement sophistiqué, bref il est si bien élevé. Et pourtant, ce n’est pas du tout un jeune de bonne famille, comme on pourrait le croire. Il est né en Libye quelques mois après la mort de son père, sa mère, sans argent, a réussi à se débrouiller, veuve à trente-deux ans, avec sept enfants. Son éducation, sa fille nous dit qu’il l’a trouvée ailleurs : les livres, les films, les autres, la rue, doué pour imiter. Pour la première fois, arrivé en France, il est seul ! Quelle joie ! Sans sa mère sur le dos, ses frères lui donnant des ordres, ses sœurs le collant. Arrivé jusque-là, a-t-il dû secrètement se dire, j’ai tout réussi.
Agnès Desarthe évoque son enfance : c’est une famille juive qui aime Kippour, va à la synagogue, mais du côté de sa mère, juive venue de Russie, avec cette grand-tante mariée à un catholique, on fait n’importe quoi, on ne respecte pas le jeûne. Sa mère, si elle le respecte, c’est pour maigrir. A la synagogue, c’est l’odeur de renfermé, du cuir, qui l’envoûte. Elle aime regarder les gens, elle espionne les garçons adolescents qui donnent aux filles le spectacle de leur sensualité. Dans le tipi, il y a le parfum d’une femme qui n’est pas forcément celui de sa mère, elle éprouve un doux sentiment de sécurité.
Son père, jadis à Besançon, au restaurant universitaire, alors même qu’il a depuis l’enfance une passion pour la perfection, ne se formalise pas s’il a confondu veau et porc, de toutes façons, les goûts sont si nouveaux. Il enchaîne les épreuves et c’est toujours la victoire. Ce qui l’étonne, c’est qu’autour de lui, il n’y a que des diplômés. D’où il vient, il était toujours le plus diplômé. Très vite, à la fac, une très jolie jeune fille blonde l’accoste. Vite, elle lui propose d’aller au ciné. Puis d’aller danser. Puis en France, déjà le premier baiser français.
Mais c’est surtout à la « matriarche », c’est-à-dire à sa grand-mère, qui ne parle que le judéo-arabe et à peine vingt mots en français, née en Libye, que ce livre est dédié, et c’est vraiment passionnant de voir son portrait si exotique se peindre en lisant. Le 6 octobre 1973, c’est soir de Kippour, et pourtant on allume la télé, après la synagogue. La petite fille qu’elle est entend le mot « guerre », pense à la guerre avec les Allemands, au père de sa mère mort à Auschwitz, à la déportation, et lorsqu’on lui dit que c’est avec les arabes, elle ne comprend pas, parce que, se dit-elle, les arabes c’est nous, c’est cette grand-mère si différente qu’elle n’a jamais pu comprendre, justement parce qu’elle parle arabe. Enfant, elle se sent coupable de ne pas se sentir proche d’elle. Très étrangement, ce n’est qu’en l’identifiant à une star, inaccessible elle aussi, qu’elle peut s’approcher d’elle, puisqu’une star appartient à son public. Il s’agit d’une diva égyptienne, et lorsque, très petite, elle regarde le film d’un de ses concerts, elle éprouve un plaisir étrange, celui d’une familiarité inconnue. Cette diva chante « Tu es ma vie », en ayant comme sa grand-mère un mouchoir à la main, et comme elle aussi des lunettes fumées, et elle parle aussi arabe. Sur scène, elle ne bouge presque pas, se tourne vers le ciel, agitent le mouchoir, elle semble une marionnette des guignols, ayant des jambes en plomb, pouvant tenir des heures, comme si elle n’avait pas de corps, où s’il était une bâtisse ou un phare. Sa voix est toujours égale, pleine, large, dense, agile et sévère, coupante, tantôt miel tantôt torrent, mercure, sang, une voix affranchie du souffle. On dirait, écrit Agnès Desarthe, qu’elle a respiré une fois pour toutes et que l’air n’est plus qu’au centre de la terre. La diva, pour la petite fille qu’elle était, ressemblait à sa grand-mère. La chanson dure tout le disque. Son père pose le 33 tours sur le platine avec beaucoup de doigté, et lorsque la diva commence à chanter, la petite fille et son frère et sa sœur l’imitent phonétiquement. Reproduisant à l’oreille. N’ayant aucune idée du sens des paroles. Son père dit à ses enfants que dans des chansons arabes, il est toujours question de regard, de la douleur, du manque, de la nuit, du chagrin, d’une personne qui se languit d’être aimée. Mais, perspicace, la petite fille est sûre que ce texte qui émeut jusqu’aux larmes son père est autre chose, moins banal et ordinaire.
Cette grand-mère qui ne ressemble à aucune autre, la petite fille sait qu’elle est chef de famille, et que c’est exceptionnelle qu’une femme puisse l’être, surtout née en Libye. Elle règne de manière tyrannique sur la famille, elle est injuste et redoutée, mais surtout très seule, se méfiant de tous et de tout, n’attendant rien de bon, inspirant assez de terreur pour que ça ne devienne pas pire. Bien sûr, toujours ses sept enfants ont comploté dans son dos. C’est une femme d’une débrouillardise sans égale : arrivée en 1962 à Paris, illettrée, à plus de soixante ans, elle part à l’aventure dans Paris, se perd, entre dans des cafés, téléphone à sa belle-fille pour qu’elle vienne la chercher en voiture, l’exige de manière autoritaire, reprenant le dessus tandis que l’exil loin de son pays et de sa langue l’a infantilisée, alors que, en chef de famille, elle avait dû tellement apprendre à se débrouiller seule. La Libyenne qu’elle était avait déjà dû quitter la Lybie pour l’Algérie, en 1942, parce que grâce à son mari elle et sa famille avaient la nationalité française et que l’Algérie était un département français. Mais là, elle fut déjà une étrangère, une émigrée, avant de l’être encore plus en France. Agnès Desarthe se sentit, très tôt, descendante d’une juive arabe analphabète et pauvre, chassée de sa terre natale par la guerre mondiale, puis de son pays d’adoption par une guerre d’indépendance. Pour elle, cette grand-mère est arabe. Elle ne connait pas le mot « musulman », et elle pense aussi qu’un pied-noir est un juif, elle ignore qu’il peut être chrétien.
Cette grand-mère qui était « arabe » à ses yeux était totalement différente de l’autre grand-mère, venue d’Ukraine en 1930, qui parlait français, savait lire, portait des bijoux, était élégante, mais tellement moins exotique que la Libyenne. Autant la Libyenne, pour la nourriture, respectait les règles, autant l’autre rajoutait du porc dans les boulettes pour leur donner du goût. La Libyenne était juive parce que c’était pour toujours stockée dans sa mémoire, mais sa « culture » était arabe. L’autre grand-mère avait un style russe, langue qu’elle parlait. Et Auschwitz faisait qu’elle était beaucoup plus juive.
Agnès Desarthe fait admirablement bien résonner les récits de son père à propos du déracinement d’avec la terre natale libyenne, en 1942, alors qu’il a quatre ans, parce que la Lybie est italienne et qu’elle est alliée de l’Allemagne nazie détestant les juifs. Le petit garçon ignore ce que signifié le mot « réfugiés », ce que lui et sa famille sont devenus. Il est déjà exceptionnellement sage. Parce que le gouvernement de Vichy a suspendu le privilège de la nationalité française qui avait été accordé en 1870 aux juifs dans ces quatre départements liés à l’époque à l’Algérie département français, il n’eut pas le droit d’aller à l’école française. (La petite fille se demanda souvent pourquoi la nationalité française n’avait été accordée qu’aux juifs, et pas aux musulmans, pourquoi une faveur inéquitable, et elle pense à l’histoire de Caïn et Abel, c’est-à-dire que la préférence donnée à l’un entraine l’assassinat de l’autre, et donc le premier meurtre de l’humanité est un fratricide. La petite fille pense que c’est comme dans les familles, lorsque les parents font des comparaisons entre les enfants, provoquant des révoltes brutales s’ils en préfèrent un). Heureusement, des juifs avaient ouvert une école maternelle où l’on parlait français, et le petit garçon peut y aller. Il est incroyablement doué, apprend vite, et lui, le plus jeune de la famille, est le seul à savoir utiliser merveilleusement bien cette langue que sa mère ne parlera jamais. Il sait « s’accrocher » pour cette vie nouvelle devant lui, abrupte et inconnue. En 1943, l’école de la République accueille de nouveau les enfants des juifs redevenus français. Le garçon entend des mots nouveaux, comme « géographie », « buvard », qui n’ont pas de correspondance en langue arabe. Sa mère lui trouve un livre de géographie dans la cave où ils habitent, et lui, d’abord, ne peut parler de cette « chose » que par une périphrase. Pour lui, la France lointaine n’existe pas encore, c’est juste « pas là où il est ». Ce qu’il possède de cette France, c’est la langue, qui devrait lui ouvrir un autre univers, mais il se dit qu’il ne pourra pas y emmener sa mère, qui ne parle pas la langue, alors même qu’aux yeux du petit garçon, elle incarne celle qui a la solution à tout même lorsque tout a été perdu par la mort du père, par le déracinement d’avec la Libye. La France est d’abord pour lui le malheur de ne pouvoir y être accueilli que seul. Le petit garçon vivant désormais en Algérie a donc un rapport complexe avec la France, il entend dire qu’elle colonise l’Algérie, qu’elle prend des choses précieuses, tandis qu’il partage avec sa mère la langue arabe. Enfant, Agnès Desarthe avait demandé à son père quand il a pensé à la France comme à un endroit, et il avait répondu « jamais » tellement il ignorait le sens du mot « métropolitaine » mais aussi parce que lui, excellent élève partout, était médiocre en géographie. A son tour, la petite fille fut très mauvaise en géographie…
Lorsqu’elle entend parler des arabes qui attaquent la Terre Promise, la petite fille, elle ne comprend pas pourquoi des arabes attaquent des arabes, les soldats en voyant sa grand-mère parlant la même langue qu’eux verraient bien qu’elle aussi est arabe. Mais la petite fille a entendu le mot « guerre », et ainsi elle peut partager l’inquiétude généralisée avec sa famille, même en faisant partie des petits. Elle aussi semble, comme son père, avoir une maturité précoce.
Avec un rabbin venant à la maison, et tandis que son frère aîné prépare sa bar-mitsva, elle apprend l’hébreu sans raison, c’est comme porter les pulls de son frère lorsqu’ils sont trop petits pour lui. Il va au piano, elle va au piano. Juste l’habitude de marcher dans les pas de ce frère. Elle apprend que, comme Caïn tue son frère Abel, un frère peut tuer son frère, qu’on vient à peine de commencer l’histoire du monde qu’il y a déjà un meurtre. Elle voudrait être sourde à ça. Elle pense à Abel sacrifié, pauvre « maquignon martyr ».
Cette grand-mère libyenne a toujours cru au mauvais œil, c’était le véritable nord pour sa boussole intérieure, témoigne sa petite fille si observatrice. Elle a semblé être ce mauvais œil en critiquant sa coiffure, en lui disant qu’elle avait un visage asymétrique. Aussitôt, la jeune adolescente, se regardant dans le miroir, se voit défigurée. Sa grand-mère a donc des pouvoirs horribles. Alors, elle se rend compte que la diva égyptienne a aussi des pouvoirs. Elle joue, improvise, en fonction de la salle, elle surprend et déroute ses admirateurs, elle ne perdant jamais le fil, génialement, librement. Donnant l’impression de tenir chaque cœur en laisse. Leur imposant une tension, une attente, ayant une science des préliminaires comme personne. Comme la grand-mère libyenne, la diva égyptienne est très intelligente, mais certains l’appellent « la paysanne », et adolescente elle se déguise en garçon pour chanter, alors qu’au même âge la grand-mère se marie.
Celui qui avait toujours été le petit frère, qui avait perdu son père avant sa naissance, et un frère aîné qui s’était noyé, dont la mère était illettrée, à peine sorti de l’adolescence, en débarquant seul en France pour étudier, sent un sentiment incroyable de liberté, comme s’il écrivait une histoire où il était le personnage principal. Il porte un costume neuf à la mode, fait par un de ses frères, il fait très sérieux et plus vieux que son âge, il est très impatient, et il se sent comme un arbre, un platane, qui grandit. Ses racines ont-elles trouvé la terre hospitalière riche d’humus ? Qu’est-ce qui donne à ce jeune homme qui se déracine une nouvelle fois une telle foi en ses propres forces ? Sa mère, si débrouillarde, sans homme, ce qui était rarissime à cette époque ?
Et pourtant, il sait ses épreuves, il a été un petit garçon sentant chacune des variations d’humeur de sa mère, attentif à sa voix, son regard. Il a huit ans, la famille est plongée dans le chagrin après la noyade du frère aîné, la mère se lacère le visage. Chaoul n’avait jamais été un enfant comme les autres, il semblait porter un fardeau sur ses épaules, celui d’un devoir harassant mêlé de révolte, et faisait sentir qu’il désirait autre chose de la vie. Il était capable de lire une partition de piano sans connaître les notes, il utilisait une partie de l’argent qu’il gagnait pour des leçons de piano, tout en ayant toujours l’air de savoir que pour lui c’était trop tard. D’où la noyade, en allant se baigner alors qu’il ne savait pas nager. Une première fois, il avait déjà failli se noyer, avait été secouru, tout de suite après une femme en noir lisant les lignes de sa main lui avait dit, « tu vas mourir », et son petit frère s’est dit que lui-même et ses autres frères et sœurs avaient si souvent dit à Chaoul cette insulte « que tu meures ! » et se demande si elle avait pu avoir le pouvoir de le faire effectivement mourir. La mère libyenne croyait à ce genre de prédiction. Le garçon dernier-né voulait tellement ressembler à Chaoul. Et il n’apprendra jamais à nager, mais apprendra soigneusement à ses enfants à nager. Après cette mort, il veut apparaître très sérieux. Après cette noyade, il se demanda si sa mère pourrait mettre fin à ses jours, ou si, plus grave encore, elle cessera d’être immortelle à ses yeux, et alors ça s’inverserait, ce serait à lui de la protéger. Le petit garçon refoule son inquiétude, se demande si c’est lui qui a tué Chaoul, sent que sa mère ne sera plus jamais la même, mais lui, il veut continuer à se sentir comme un bébé incompréhensiblement en confiance, comme ayant foi en les capacités exceptionnelles au sursaut de sa mère. En effet, pour chasser la douleur intolérable, elle monte, au cœur de la nuit, sur le toit-terrasse de la maison, en Algérie, et avec un manche à balai elle frappe encore et encore une bassine. Plus tard, elle avait expliqué au dernier de ses enfants pourquoi Chaoul était mort : c’était parce que son père, aux derniers instants de sa vie, lui avait demandé un verre d’eau, et qu’il ne le lui avait pas apporté. « C’est pour ça que Chaoul est mort… Ce n’est pas à cause de toi ». Et elle-même dit parfois qu’il est aussi mort à cause de son impudeur à elle, parce que, en arrivant en Algérie, elle avait abandonné sa tenue vestimentaire orientale, mais souvent aussi elle évoque la malédiction, qui se faisait entendre, à l’endroit du garçon qui était très différent par rapport à ses frères et sœurs, et dont le prénom en hébreu signifiait « emprunté ».
La petite Agnès n’est témoin que cette grand-mère libyenne, ayant dû surmonter seule tant d’épreuves et de déracinements, est capable d’exprimer un désir, qu’à un concert de Johnny, où elles sont allées toutes les deux.
Elle veut réussir à se sentir proche de cette grand-mère illettrée ne parlant qu’arabe à travers la diva égyptienne, venant d’un milieu paysan. Elle comprend que la seule chose qu’elle craint dans la vie, c’est de ne pas être à la hauteur de son art. Comme cette grand-mère, femme seule, sans doute voulait à tout prix l’être puisqu’elle était chef de famille, et même si elle n’était qu’une femme, une femme aussi pouvait l’être ? Comme par hasard, lorsqu’à seize ans elle part en tournée, celle qui n’est pas encore une diva s’habille en garçon. Son père avait rêvé qu’elle serait un garçon. Sa voix était grave. Son art rejetait le canon classique, c’était une langue vivante. Elle ne possédait rien, avait peu étudié, venait d’un milieu rural pauvre, mais par son art elle inspirait le respect absolu, et imposait à son égard la décence, pour garder la tête haute et nue, tout en semblant n’obéir à aucun dogme. Elle avait simplement épousé son art. La grand-mère libyenne dut aussi imposer le même respect, doit penser sa petite fille. La chanson qu’elle chante est un très long poème, « Tu es toute ma vie », qui dit « Tout ce que j’ai vu avant que mes yeux ne te voient n’importe pas / Une vie entière gâchée / Au compte de mes jours, pourquoi inscrire ces heures perdues », « Pourquoi n’ai-je pas connu ton amour plus tôt » : les mots sont en arabe, comment les traduire en français se demande la petite fille. La connaissance du vocabulaire ne suffit pas. De plus, la poésie est différente selon les pays, et en arabe, il y a la question de la pudeur, du regard, du mauvais œil, et on cherche une extase, une communion « entre le chant universel du poète oriental et les individus qui forment le public », et le chant de la diva vise l’adhésion entre l’auditeur et elle. Son inventivité veut être à la hauteur de ça. Alors, on se demande qu’est-ce qui scelle l’adhésion entre cette diva et cette grand-mère libyenne : en effet, cet amour qui est « ma vie » que fait vibrer la chanteuse égyptienne, c’est un époux mort lorsqu’elle avait trente-deux ans. Comme si « Tu es toute ma vie » en effet avait changé toute sa vie en manquant soudain, et la forçant à devenir une femme chef de famille, à réussir à se débrouiller comme elle n’avait jamais imaginer pouvoir le faire, une vie qui n’avait jamais été dessinée avant. La chanson, « Tu es toute ma vie », fait résonner un sens si différent, puisque le destin de cette femme d’exception bien qu’illettrée a été une vie inconnue qui s’ouvrit devant elle, où elle avait réussi à incarner une incroyable tête de proue pour sa famille, ses sept enfants.
Agnès Desarthe souligne les liens profonds que tisse l’usage de la même langue (l’arabe), et souligne combien la création de l’l’État d’Israël a fait oublier la fraternité entre juifs et arabes. Et pour la petite fille, cette guerre-là, elle est entre arabes et arabes, à cause de la langue commune. Elle a l’impression de perdre une partie de son identité, lorsqu’on la corrige, et qu’on lui dit que c’est une guerre entre juifs et arabes. On lui a expliqué que c’était pareil en Allemagne, des juifs allemands lisaient Goethe et Rilke, aimaient l’Allemagne, et ne comprenaient pas qu’on les expulse. Même, les juifs d’Allemagne, aristocratiques, se sentaient supérieurs aux autres juifs, déguenillés, chassés par exemple de Pologne par les pogroms. Jugés inférieurs parce qu’ils n’avaient pas de bonnes manières, ni de beaux habits, ni ne mangeaient dans de la belle vaisselle. La réalité, c’était que les juifs s’étaient éparpillés depuis des siècles partout sur la planète, avaient intégré les manières des pays où ils vivaient, donc c’était un peuple bigarré, réuni par un livre écrit dans une langue que peu d’entre eux parlaient. Comment, se demandait la petite fille, avoir des mœurs et des physiques aussi disparates, et être de la même famille. Or, elle retrouvait ça dans sa famille même, d’une part formée de juifs ashkénazes et d’autre part des juifs séfarades parlant arabe.
La petite fille a toujours senti une pesanteur spéciale dans sa famille. Elle se demandait ce qu’il y avait de si terrible. Pourquoi respectait-on cette « pesanteur » ? Celle de la tragédie ? Elle voudrait être libre, s’amuser toute la journée. Mais n’est-elle pas témoin, et le fait résonner dans son écriture, de ce que cette grand-mère libyenne illettrée et parlant arabe transmet, resté intact, c’est-à-dire du poids que lui a laissé sur ses épaules de femme cet époux et père en mourant si prématurément, inscrivant son manque, voire son largage d’amarres, en tant qu’homme à la hauteur pour assurer sa famille ? Et combien les membres de cette famille endeuillée ont eux-mêmes – les sept enfants puis seulement six puisque Chéoul comme si c’était trop lourd pour lui telle une malédiction a préféré dire non en se noyant - senti ce poids sur leurs épaules, leur mère le partageant avec eux, d’où ce dernier-né, le plus diplômé de la famille, qui est si sérieux, et deviendra comme par hasard pédiatre faisant résonner sa différence, s’intéressant toujours à la mère lorsqu’un enfant lui est confié pour des « problèmes ». Comme s’il avait entendu que jadis, cette mère ayant une telle pesanteur sur ses épaules, avait tellement voulu qu’un homme, en phase avec celui qui s’était dérobé en mourant, la partage. Et même, cette question de « pesanteur », elle l’avait transmise à chaque enfant comme la nécessité intérieure que chaque humain soit en capacité de « se prendre en charge » lui-même. Cette pesanteur étant arrivée totalement sur ses épaules, n’était-elle pas arrivée à ce jugement, non la mère ne l’est pas à vie comme on le fantasme, et elle, qui sembla être si tyrannique, si matriarche, ne fit-elle pas entendre à chacun de ces enfants, les précipitant dans la confrontation avec la nécessité d’une maturité précoce – et le « dernier-né » est celui dont la maturité est réellement la plus précoce – qu’il devait être à la hauteur pour se « prendre en charge lui-même, être aux commandes de sa vie, ne pas être une charge ?
Alors, ce « dernier-né, à l’école, rafle les prix d’excellence. Même si personne de sa famille ne vient assister à la remise des prix. Il se rachète d’être le dernier-né, donc celui le plus à charge. Il se sent être le seul de son espèce. C’est-à-dire déjà en capacité de se débrouiller de lui-même, de se dessiner la vie nouvelle devant soi, où ce sera lui qui prendra soin des enfants. Il sait observer, il veut tout comprendre. Il sent qu’une responsabilité très grande et spéciale lui incombe. Et qu’en aucun cas il ne doit causer du souci. Il est le premier de sa classe.
La diva égyptienne et la grand-mère libyenne sont presque des jumelles, elles sont nées presque en même temps, et elles ont toutes les deux bravé l’adversité. C’est en épousant un homme coureur, joueur, déjà malade, que cette grand-mère s’était mise sur les épaules cette pesanteur. De même la diva, grandissant dans un monde régi par les hommes, avait dû sans relâche travailler à se faire respecter, les rendant fous d’elle tout en les maintenant à distance. Toutes les deux font entendre qu’on ne peut pas compter sur les hommes. Le dernier-né des sept enfants a alors voulu prouver le contraire à sa mère, devenant le si célèbre pédiatre ne ressemblant à aucun autres.
Quel extraordinaire livre, qui raconte avec talent l’histoire d’une pesanteur qu’une mère l’ayant reçu totalement sur ses épaules – parce qu’elle et la diva savaient qu’on ne peut pas compter sur les hommes – et qu’elle avait réussi à transmettre au dernier-né de ses enfants qu’il fallait qu’un homme non pas le partage, mais qu’il entreprenne de faire entendre à chaque enfant qu’il accueillera dans son cabinet de pédiatre qu’il doit réussir à se prendre en charge lui-même, lui témoignant que lui-même a réussi à le faire.

Alice Granger



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