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Jacques Chardonne, le Montaigne du XXe siècle - Jean-Paul Dous,
mardi 28 avril 2026 par Didier Dantal

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Éditions L’Harmattan, coll. « Ouverture philosophique », 2026, 382 pp.

« Nous ne vivons pas, nous mourons » : cette phrase qui est signée Jacques Chardonne aurait pu aussi bien être écrite par Montaigne qui confondait les deux savoirs, vivre et mourir. Jean-Paul Dous consacre tout un ouvrage pétri d’une érudition remarquable au couple Montaigne/Chardonne, soulignant une parenté, un compagnonnage, voire une véritable filiation. Ce qui les rapproche, par-delà les siècles, c’est leur caractère unique et inclassable, presque marginal, dans cette littérature française qu’ils illustrent pourtant superbement. C’est une façon d’écrire à sa ressemblance, librement et sans souci des genres établis : l’essai pour Montaigne, la chronique (qui deviendra « Mélanges » ou « Propos comme ça ») pour Chardonne. « Si j’aime bien Montaigne, confie un jour ce dernier à Paul Morand, c’est qu’il croyait ne rien dire. »
On n’hésitera pas à parler en l’occurrence de liberté de penser. « Tout comme Montaigne, écrit Jean-Paul Dous, Chardonne réfléchit par lui-même sans se référer à aucun dogme, à aucune école de pensée. En ce sens il n’est pas du tout un idéologue, se méfiant tout comme son aîné périgourdin des pensées exclusives, des jugements systématiques, des idées arrêtées (...) »
Le lecteur est saisi, presque suffoqué, par le jeu des citations croisées qui révèle une convergence de vues qu’on n’imaginait pas aussi profonde. Chardonne : « Si le mot parvenir a eu jamais un sens, il n’en a aucun pour moi. » Avant lui, Montaigne : « Je ne prétends acquérir que la réputation d’avoir rien acquis. » Alors que pour l’auteur des Essais, « l’étonnement est le fondement de toute philosophie », Chardonne y voit le dernier mot de toute vie. On connaît la maxime chardonnienne selon laquelle « il faut poser le pied assez légèrement sur terre », qu’on peut lire dans Vivre à Madère. Il s’agit, comme nous l’apprenons ici, d’un écho direct de Montaigne et de sa manière primesautière d’aborder l’existence : « Il faut un peu légèrement et superficiellement couler en ce monde. Il faut glisser sur lui, non pas s’y enfoncer. »
Tout un chapitre est dédié au thème de l’amitié, un sentiment fondateur pour l’un comme pour l’autre. Ainsi Montaigne, cela est bien connu, conçoit-il son texte comme le tombeau de son ami mort, Étienne de La Boétie, dont il a intériorisé – pour ne pas dire complétement refaçonné − l’image. Chardonne quant à lui, dans Le Bonheur de Barbezieux, texte de l’amitié, évoque longuement son ami d’enfance, le futur écrivain Henri Fauconnier, qui lui survivra (contrairement à La Boétie), mais qui finira par s’éloigner. Reste la fascination pérenne pour celui dont l’influence va nourrir tout un pan non négligeable de la sagesse chardonnienne. « Cette tension d’un ami toujours vivant sans être là, synthétise Jean-Paul Dous, qui est quelque part mais qu’il ne voit plus, tout en continuant de pressentir sa présence, même s’il n’y a plus désir réciproque de se revoir physiquement, Chardonne va devoir (comme Montaigne) l’assumer comme une petite mort personnelle, la retranscrire dans ses écrits pour en dégager une leçon de vie. »

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