Giuliano Da Empoli
Marie Semelin
Saghi Farahmandpour
Julien Gracq
Agnès Desarthe
Jean-Pierre Otte
Akira Mizubayashi
Pauline Peyrade
Fatou Diome
Elisabeth von Arnim

25 ans !

Accueil > LITTERATURE > Les certitudes - Marie Semelin

Les certitudes - Marie Semelin

Editions JC Lattès - 2025

mercredi 17 juin 2026 par Alice Granger

Pour imprimer


Marie Semelin a commencé sa carrière de journaliste en tant que grand reporter au Moyen-Orient, couvrant les conflits et les tremblements géopolitiques. On a envie d’imaginer, avec ce premier roman, que c’est son personnage, Madame Simone, qui l’aura formée à faire du vrai journalisme, c’est-à-dire à partir de l’humain, écoutant de leur bouche l’histoire si tragique et prise dans un terrifiant et sanglant engrenage. Ce premier roman nous fait imaginer un journalisme très différent, où la vérité arrive à se faire entendre tandis que l’on découvre que, peut-être, l’histoire aurait pu être si différente, s’il n’y avait pas eu, au commencement, la discrimination biologique séparant des Juifs Ashkénazes des « Juifs primitifs » Sépharades, orientaux. C’est pour cela que j’ai voulu suivre au plus près, longuement et au pas à pas le fil du roman, qui en tout cas, mène à deux frères qui ignoraient l’existence l’un de l’autre, l’un peintre Palestinien qui vit en Cisjordanie, et l’autre à Jérusalem qui est Juif Sépharade. Donc, comme à une fraternisation qui aurait échappé à la discrimination et son horrible exploitation.
Dès le début du roman, nous comprenons que ce bébé, à Jérusalem, en 1967, l’hiver d’après la guerre, qu’une mère abandonne afin qu’il soit, dit-elle, sauvé – mais comment ? puisqu’elle l’abandonne à sa famille, ses parents et sa sœur – est ce qui travaille le livre, et que celui-ci s’achèvera avec lui et la surprise de découvrir un frère dans l’ennemi donc au moins à travers eux deux une réconciliation fraternelle impossible ailleurs, comme il avait commencé par cette dernière fois où il avait cherché le sein de sa mère. 1967, c’est l’année de la guerre des Six-Jours, où l’Égypte perdit la bande de Gaza, où la Syrie fut amputée du plateau du Golan, et la Jordanie de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est. La porte de Mandelbaum fut ouverte, Israël prit le contrôle de la vieille ville de Jérusalem. Dès le début du roman, nous pouvons imaginer que nous retrouverons cet enfant, devenu adulte, après l’attaque du 7 octobre 2023, parce qu’une vieille femme au chignon blanc qui vit à Paris, deux jours plus tard, le 9 octobre, va à la bibliothèque du Centre Pompidou, pour lire la presse à propos de cet attentat terroriste. Elle recherche des articles en deux langues, l’arabe et l’hébreu, et nous comprenons non seulement qu’elle les parle, mais aussi qu’elle veut écouter les deux côtés, et donc nous avons un indice, jadis peut-être, alors que Jérusalem était coupée en deux, allait-elle en secret d’un côté à l’autre ?
Cette vieille dame, c’est Madame Simone. Une jeune journaliste pigiste, trop pauvre pour se loger, tombe sur son annonce : « Loue chambre prix modeste contre menus services ». La jeune journaliste préfère cohabiter avec une vieille dame de soixante-dix ans qu’avec une jeune qui ne respecterait pas son espace vital. Tout de suite, elles semblent se reconnaître, puisqu’elles sont toutes les deux très difficiles à domestiquer. La journaliste lui dit toujours « d’accord » », la vieille dame l’appelle « mon coquelicot » puis utilise un mot arabe, « warde », signifiant une rose, et elle comprend que ce sont des mots d’amour. Nous sentons qu’elles s’accordent mystérieusement. La journaliste adore la regarder. Madame Simone est dans son fauteuil, la jeune fille se love sur le canapé et parfois elle glisse sa tête sur les genoux de la vieille dame, en s’imaginant être un chat ayant eu la chance de trouver une maison douillette. Elle respire sa chaleur, et son odeur de fleur d’oranger. Madame Simone parle, sans filtre, aux gens qu’elle ne connait pas. Pour elle on est tous des représentants de la race humaine, et c’est une bonne raison de nouer des liens avec ses semblables. Elle ne perd aucune occasion de « l’ouvrir », même dans le cabinet du docteur Habib où elle travaille, contre les « emmerdeuses ». La journaliste se dit que cette femme, jadis, elle avait dû partir de très loin. Bref, ce roman, nous sentons que son fil d’Ariane, c’est l’humain. Et qu’il traverse une histoire très difficile, nous nous doutons d’emblée qu’elle concerne celle du Proche-Orient, mais écoutée à travers l’humain, qui a vécu les choses terribles. La journaliste se dit, j’aime cette femme, elle la respire littéralement, chez elle ça sent le foyer.
Mais un soir, tout est noir dans l’appartement lorsqu’elle rentre. Madame Simone lui dit brusquement : « ‘warde’, je veux être enterrée à Jérusalem ». Là, on se dit en lisant, si Madame Simone a un tel attachement pour cette jeune fille, c’est parce qu’elle est journaliste, et que, donc, elle a un intérêt particulier pour les événements qui secouent le monde., et de plus, elle est encore pigiste, donc entièrement à former autrement. Alors, Madame Simone attire son intérêt vers la ville de Jérusalem, tandis que tout ce que sait la jeune fille c’est que cette ville est un truc de juif. Elle sait que la vieille dame est juive, mais que cela n’entre en ligne de compte dans aucune action de sa vie. Madame Simone a soixante-quinze ans, elle demande à la jeune journaliste d’accepter ses dernières volontés sans les comprendre, par cette phrase : « Je te confie cette volonté parce que tu vis dans mon cœur ». La jeune fille se dit, si cette décision est liée au fait qu’elle s’est mise à croire en Dieu, alors elle acceptera d’accomplir cette volonté. Mais il ne s’agit pas de ça. Alors, la jeune pigiste a l’impression que cet enterrement à Jérusalem sort des nuages. Certes, elle sait que Madame Simone est née au Maroc, alors pourquoi Jérusalem, où elle sera seule ? Soudain, elle pense au changement qui s’est opéré dans la vieille dame depuis le 7 octobre : elle est devenue plus fuyante, fébrile, travaille moins chez le docteur Habib, a des cernes le matin. Elle sent toujours l’eau de fleur d’oranger, elle a aussi une odeur de papier brûlé.
Les deux femmes ne reparleront plus de Jérusalem. La jeune fille se prépare d’ailleurs à emménager chez son amoureux, Victor. Elle est lucide : tout en ayant dit oui, l’homme, « une fois qu’on partage ses lèvres il se transforme en cocker à truffe molle, la pupille floue, la queue remuante… il ne voit pas dans mes yeux la terreur absolue de cette vérité qui m’écrase, si banale et pourtant si terrible, … les hommes sont affreusement faibles lorsqu’on les a dans la main ». Elle oublie Jérusalem parce qu’elle est entrée dans cette période de sidération où elle s’est dit qu’elle avait rencontré « quelqu’un ». Elle avait été la fille d’une mère folle, qui l’avait fait déménager plusieurs fois, disant que l’appartement était habité par des forces maléfiques. Alors, comme dans un réflexe de survie toujours en elle, elle se tient prête à faire sa malle. Elle est déjà prête pour aller à Jérusalem. De chez Victor, elle peut voir l’appartement de Madame Simone. Même si les deux femmes peuvent donc se voir aussi souvent qu’avant, tout a changé. Avec Madame Simone c’est fini, avec Victor la cohabitation commence avec son absence. Victor avait monté sa première affaire, mais il craint sans cesse de tout perdre, de redevenir un pauvre gars. Il travaille seul dans son restaurant. Son univers n’a rein à voir avec celui de la journaliste pigiste, mais peu à peu elle apprécie la beauté de ses rituels. Les gens fréquentant ce restaurant la trouvent mignonne et sympa, mais ils ont beaucoup de questions sur le journalisme : est-ce que les journalistes sont des menteurs, est-ce qu’ils fréquentent des stars ? Elle, pigiste n’ayant pas encore construit sa vie, se tait, se noyant dans la vie des autres. Nous pensons en lisant, en réalité, c’est Madame Simone qui est en train de lui ouvrir une perspective journalistique jusque-là inconnue et improbable, du côté du Proche-Orient, de Jérusalem, de là où en décembre 1967 elle avait abandonné son enfant. On se dit, le sens de la rencontre des deux femmes, qui finira par se détacher du roman, est celui de donner des mots au silence de l’abandon d’un fils par une mère, aux dommages humains collatéraux provoqués par les engrenages consécutifs à la création d’Israël.
La journaliste pigiste est en tout cas prête à jouer le rôle secrètement espéré par Madame Simone, son étrange logeuse, puisque son statut professionnel est très précaire : du jour au lendemain, elle se fait virer, le CDI dans ce milieu journalistique devenant un CDD, d’où un temps libre abyssal qui la fait dépérir, tandis que Victor la regarde avec inquiétude. Il lui propose d’être serveuse dans son restaurant, juste pour lui occuper l’esprit. C’est dans ce restaurant qu’elle se fait un ami, Abdel, un homme incapable d’arrêter un regard sur lui. C’est un taiseux, mais c’est pour ne pas s’expliquer sur son prénom arabe, alors qu’il ne l’est pas du tout, c’était juste que son géniteur, avec lequel sa mère n’avait passé qu’une seule nuit d’amour, était obsédé par le panarabisme, alors elle avait donné à son fils le prénom de Gama Abdel Nasser. Abdel aime écouter parler Madame Simone, lorsqu’elle vient au restaurant. La journaliste pigiste, un jour-là où Madame Simone est au restaurant, parle d’un entretien d’embauche à la suite d’une annonce, et la jeune fille sent bien que la vieille dame la voit « me péter la gueule ». Nous pensons : elle la voit très disponible, et ceci donnant un envol improbable à la journaliste en herbe qu’elle est, pour la mission secrète que la jeune fille ignore encore que Madame Simone a mise en elle en l’accueillant chez elle. D’ailleurs, le 7 octobre, elle était déjà au chômage… Ce jeudi-là, elle est en train de nettoyer une table au restaurant, il y a Madame Simone qui parle avec Abdel, soudain elle voit entrer Paul, son ex-boss, avec lequel elle avait flirté. Elle se précipite pour lui parler, a honte de son tablier de serveuse alors qu’elle est journaliste, c’est l’humiliation, et même, Victor lui a dit de s’occuper de leur commande, mais elle choisit la fuite. Sauf que c’est cette fuite qui n’a pas plu du tout à Madame Simone. C’est-à-dire d’accepter l’humiliation. Elle lui dit, plus tard : « C’est toi qui fais honte ». Madame Simone est morte trois semaines plus tard. En lui laissant ce message énigmatique : ne jamais avoir honte. C’est-à-dire, moi je n’ai jamais eu honte de ce qui, jadis, arriva, et qui avait fait si honte à ma famille que, pour sauver mon enfant, j’ai accepté de l’abandonner et de disparaître pour ne pas être pour lui l’objet visible de la honte.
Donc, nous en sommes, dans la lecture de ce roman, à ce mot, la honte, qui a l’air d’exploser entre les lignes afin de faire entendre que la honte est ailleurs, alors qu’elle, elle est une femme qui parle les deux langues, l’hébreu et l’arabe. Et nous devinons déjà que l’enfant abandonné est celui de la honte qui ne devrait pas avoir lieu d’être, que dans ses veines coule le sang venant des deux côtés.
Madame Simone est morte, son cœur s’est simplement arrêté de battre. Le docteur Habib est officiellement la famille de celle qui n’en avait pas de connue. Personne ne sait rien sur ses dernières volontés. Puisque la jeune fille choisit de se taire, sur sa volonté d’être enterrée à Jérusalem. Elle s’est dit, non elle ne va pas se retrouver dans « un pays de mabouls dévoré par la guerre », mourant une deuxième fois. Ils décident de l’enterrer dans le quartier juif du cimetière de Pantin, publiant un communiqué de sa mort, tout en sachant que cette femme si solaire en réalité s’était fait si peu d’amis. Son absence est un gouffre pour la journaliste pigiste. Elle se glisse dans sa chambre, pour respirer encore son parfum d’eau de fleur d’oranger. Elle pense à sa vie à Paris. Partant en stop pour Paris, elle s’était fait violer par l’homme qui l’avait prise dans sa voiture, puis, à Paris, parlant facilement aux gens, elle sympathisa avec le docteur Habib, qui aimait aussi beaucoup parler aux gens. Il l’engagea comme secrétaire non pas parce que, comme lui, elle était juive venue du Maroc, mais parce que c’était un homme généreux. Il ignorait sa confession juive, et lorsqu’il l’apprit, il s’en fouta. Très poli, le docteur Habib l’appela Madame Simone. Ainsi, elle était passée de misérable à bourgeoise, tout en ne cessant jamais de sentir « sous la peau l’austérité de ceux nés avec rien ». Pudique, elle ne racontait rien. C’est pourquoi la journaliste pigiste se demanda pourquoi elle avait voulu une colocataire. Juste avant la cérémonie, le téléphone sonne, c’est le consistoire israélite qui appelle le docteur Habib, pour l’informer que Madame Simone doit être enterrée à Jérusalem, et qu’elle avait donné comme contact en France le nom de la journaliste. Habib est fou de rage, comme s’il voulait l’étrangler. Ainsi, elle savait ! Brusquement, ce mot, « honte », surgit, Habib lui dit « Qu’elle te colle à la peau, qu’elle te poursuive, qu’elle ne te laisse jamais ni repos ni répit… qu’elle te hante ». Elle a sali la mémoire, déshonoré son amie.
La journaliste pigiste reste longtemps à dormir, dans une inquiétante disponibilité, puisque son cœur est cassé, qu’elle n’a pas de travail, et qu’elle a perdu tous ses amis. Sa seule richesse, c’est Victor. Elle attend, mais ignore quoi. Un mois se passe, puis le téléphone sonne. L’homme parle français, s’appelle Omri Elfassi, il dit qu’il est de la famille de Madame Simone, que son corps a été exhumé et qu’il est désormais rapatrié à Jérusalem. Puis il lui dit qu’elle a hérité d’un appartement à Jaffa, qu’elle doit venir le plus vite possible. Voilà, la piste à suivre se dessine enfin. Celle que, secrètement, Madame Simone, peut-être, avait déjà en tête en accueillant une journaliste pigiste, donc n’ayant pas encore d’horizon, pour ce métier. Victor paie son billet d’avion.
Anna (c’est le prénom de la jeune journaliste) est dans l’avion, qui se pose « dans un tremblement de fin du monde ». Le couloir menant au contrôle des passeports est couvert de photos des otages du 7 octobre. Si elle était arrivé avant le 7 octobre, elle aurait croisé des voyageurs très différents venant en ce lieu pour d’infinies raisons, des seniors en voyages organisés par leur paroisse, des nonnes roumaine, grecques, ivoiriennes, des Africains catholiques, de jeunes Juifs du monde entier, des évangéliques venus jouer aux agriculteurs dans une colonie de Cisjordanie sur les traces du Messie, des curieux de la géopolitique, des échappés de Russie et d’Ukraine à l’origine juive très vague, les descendants de réfugiés palestiniens, et même des journalistes ayant convaincu leur rédaction de l’intérêt de venir en ce lieu faire un reportage. Mais le 7 octobre s’est produit, comme une secousse sur l’encéphalogramme, disant « combien c’est la merdre sur cette terre compliquée », et alors plus personne ne peut remarquer, comme elle le peut, que la lumière troue un nuage d’hiver, inondant la baie vitrée. Oui, le 7 octobre avait eu lieu, et tout entier pris dans la guerre, le pays « s’était replié dans la cuirasse de son essence et de ses habitués ». Anna n’est là qu’à cause de Madame Simone. Sinon, elle s’y sent incongrue. Deux hommes qui lui barrent le passage, avec leurs armes automatiques, ont dû sentir qu’elle détonnait, pense-t-elle. Quand elle leur dit qu’elle est ici pour tourisme, ces deux « cow-boys » la laissent passer. Il y a deux queues, celle indiquant « Passeport israéliens » et celle indiquant « Passeport étrangers ». Mais elle remarque des ultraorthodoxes qui, eux, grillent les queues, ce qui ici semble aller de soi, puisqu’ils ne travaillent pas et échappent au service militaire. Anna, européenne, n’est pas habituée à tous ces contrôles et interrogatoires. Elle doit nommer la personne qu’elle vient voir, Omri Elfassi. C’est compliqué pour elle de faire entendre l’étrange raison qui l’amène ici, qu’à l’origine il y a eu la rencontre avec Madame Simone. Puis c’est louche, avec son passeport, on voit qu’elle a voyagé au Liban, tout est suspect. Elle était allé au Liban avant l’explosion du port de Beyrouth, et avant le 7 octobre qui a rappelé au monde entier qu’Israël et le Liban sont des pays ennemis. Et que le bruit court d’une invasion prochaine du Liban. Elle a envie de dire au flic, vous savez en France on est nul en géographie. Enfin, on la laisse passer.
En taxi, elle arrive à Jaffa, au sud de Tel-Aviv, où se trouve l’appartement de Madame Simone, dont elle aurait hérité. Le chauffeur lui dit : « Avant ici, seulement artistes et Arabes. Maintenant, mieux ». Elle est saisie par la tranquillité, la sensation que la guerre est, ici où c’est mi-bohème mi-populaire, absente. Les constructions ont un air cossu mais sans charme, les drapeaux israéliens flottent aux fenêtres, elle ne peut imaginer que Madame Simone ait pu faire ce choix exempt de beauté. Elle ne se serait « jamais projetée dans ce béton ». Elle n’aurait pas aimé ce bâtiment qui « crie la gentrification à tous les étages ». Omri, l’homme qui l’avait, par cet appartement, attiré en Israël, a fait laisser les clefs sous le paillasson. Lui, il habite à Jérusalem. A l’intérieur, presque rien, tout sent le neuf, un mobilier basique, un appart en kit. Confirmation que Madame Simone n’a pas pu participer à « ça ». Elle est déçue, et surtout elle suffoque à cause de l’odeur industrielle qui se dégage de là. Mais si elle avance vraiment vers Jaffa, là il y a de vraies pierres, et une vue sur la vraie histoire, des constructions basses, vétustes, dans les tons ocres. Des magasins sans vitrines. La jeune journaliste se sent envahie d’une joie folle en même temps que par une vive panique, comme si elle était en suspension dans un espace inconnu. « C’est merveilleusement flippant ». Madame Simone a-t-elle habité ici ? Pourquoi ne lui a-t-elle jamais raconté ? Elle ignore le lien de la vieille dame et ici. Peut-être Omri le lui dira-t-il ?
Elle l’obtient au téléphone avec difficulté, il est étrangement peu pressé de la voir, en tout cas maintenant ce n’est pas possible. Elle ignore où Madame Simone est enterrée. Il devait lui envoyer l’adresse, mais rien. Le vide est gigantesque. Elle reste ainsi seule des jours, sur le canapé de cet appartement moche, comme si elle était redevenue à l’état sauvage.
Le silence d’Omri dure. Un type auquel elle demande où trouver un supermarché lui en indique un en précisant : « ça ne ferme jamais… c’est des Arabes, même à Kippour ils sont ouverts ». Devant ce magasin, les voitures peuvent vite s’embrouiller, les invectives fusent en arabe mélangé à de l’hébreu, dans un vocabulaire né de l’obligation de cohabiter. Pas loin, il y a une mosquée. La journaliste remarque le boss de la boulette frite, qui s’appelle Yehuda, et il lui précise que ce prénom signifie « Juif ». Sa famille est du Kurdistan irakien. Il parle cinq langues, hébreu, arabe, anglais, persan, araméen, et un peu le français, il est fier d’avoir un fils juge. Il est Juif, mais il a une tête arabe, pense la journaliste. Il y a un groupe auquel il ne parle pas, alors elle se dit, il doit y avoir un groupe qui parle l’hébreu et l’autre l’arabe. Lorsqu’elle le questionne, il dit, avant c’était différent, mais depuis que « des choses se sont passées », tout a changé.
Dans le roman, la journaliste pigiste qui arrive à Jérusalem après le 7 octobre raconte tout d’un point de vue humain, avec un regard naissant mais aussi celui d’un peintre, donc avec sensorialité. Par exemple, cette autoroute, c’est « moche, je peux pas vous dire. Pas un commerce, pas un jardin, juste des tours » d’au moins vingt étages, posées au milieu de rien, et elle se dit que c’est une nuisance à la santé mentale, qu’il faudrait attaquer les architectes, là, où dans d’autres banlieues de grandes villes. Car c’est un crime contre la beauté ! Mais aux abords de Jérusalem, c’est plus vert. Il y a des sapins, ça ressemble à l’Europe. Dans le bus, il y a une vieille dame voilée, qui cherche dans des ruines son village détruit en 1948, comme des centaines d’autres. Elle est une humaine qui rencontre d’autres humains, dans lesquels la souffrance est pour toujours installée. Malgré leur titre de propriété, personne ici ne peut récupérer quoi que ce soit, le village qui n’existe plus est devenu un parc national. Pourtant, la vieille dame reconnaît soudain un figuier de barbarie. Les murailles de la vieille ville de Jérusalem apparaissent. La journaliste pense à sa vision depuis la France. A travers son boulot de journaliste, c’étaient des images tourmentées, émeutes, tensions politiques, manifestations, prières, réunions d’urgence au parlement, et puis, par ailleurs, elle en avait une vision onirique, comme si c’était Constantinople, ou Babylone, n’existant pas réellement, un nom si fort qu’il écrasait tout. La vraie Jérusalem, où était-elle ? Elle flâne hors des remparts, se fiant au hasard. Alors, Jérusalem l’accueille avec générosité avec l’une des plus belles choses qu’il lui est donné de voir. Il y a des maisons, dissimulées par d’épais murs de pierres blanches, des bougainvilliers, des grilles ouvertes laissent voir des jardins, elle entend des oiseaux, elle croise un prête éthiopien. Une bâtisse ronde surgit parmi les oliviers, elle pense que c’est une église, mais il y a des chaussures sur le perron. Elle y entre pieds nus, et se sent accueilli par du familier, dans la pénombre, se disant, je suis au bon endroit. C’est bien une église, mais très déconcertante, avec des couleurs vives, vert, bleu, rose. Saint Samuel est assis sur un lion, il y a des tapis. Des prêtres chantent, c’est magnifique. En sortant, elle voit un prêtre, à part, qui lui fait signe. En fait, il veut juste savoir comment avoir un visa pour l’Europe. Un gars sur un vélo l’interpelle, lui demande si, avec cette église, elle a eu le choc esthétique, il pense qu’elle est une touriste, mais c’est très bizarre, plus aucun touriste ne vient par ici, les touristes n’ont pas le temps, ils ne savent même pas que cette beauté existe, ils sont si sûrs que hors des enceintes, il n’y a rien à voir. Elle lui dit, moi, j’ai laissé le hasard guider mes pas. Ce gars, c’est Noam, il habite Jérusalem, est agronome lorsqu’il n’est pas à l’armée. Il l’accompagne. Il aime sa ville, mais, dit-il, elle est si mal aimée, pas par les bonnes personnes. Elle s’aperçoit qu’il porte une kippa, mais que ce n’est pas gênant pour se promener avec une inconnue. Il est prévenant, porte son sac, enlève sa kippa. Ils sont proche de la vieille ville, de la porte de Damas, mais, dit-il, il faut l’éviter, car elle s’ouvre sur le cœur du quartier musulman. Il la guide vers la porte Neuve. Les ruelles sont adorables. Ils croisent des ultraorthodoxes, qui baissent la tête lorsqu’ils la croisent. Ils arrivent à la porte, très discrète dans l’enceinte. Noam est tellement beau. Il l’entraine dans un dédale de passages, ils montent un escalier, et là, depuis les toits, la lumière est éblouissante, et toute la vieille ville, vue d’en haut. Là, le dédale touche le ciel. Ici, il y a un clocher, là un minaret. Elle a l’impression de toucher vraiment Jérusalem. De haut, chaque maison semble avoir une vie propre. Noam l’entraîne de toits en toits, et enfin, il l’invite à un pique-nique sur un toit. Elle est en train de manger le même pain qu’aimait Madame Simone, elle est à Jérusalem comme, peut-être, elle aura vécu, est-ce qu’elle voulait partager avec elle, par-delà sa mort, la même expérience sensorielle de la ville, avec son regard neuf ? La journaliste voudrait lui dire, maintenant, « je suis face à Jérusalem… regarde-moi, je contemple cette ville que tu as choisie et je m’empare d’un bout de pain avec plaisir ». La journaliste voudrait tant la voir heureuse, puis se dit qu’elle est en train de pourrir dans une boite. Noam se confie. Il vient rarement dans la vieille ville, mais lorsqu’il vient, c’est là où ils sont, parce que son arrière-grand-père, né dans une petite ville de l’Empire russe qui est maintenant polonaise, dormait là, à l’étage en-dessous. Il était le seul de la famille à ne pas avoir été décimé par la Shoah, parce qu’il avait émigré à Jérusalem en 1929, pour faire partie d’un groupe armé juif. A ce moment-là, dit-il, les Arabes protestaient de la présence de plus en plus importante de migrants juifs venant en masse d’Europe. Ce grand-père devait surveiller cette zone. Si Noam est très fier de ce grand-père, aime en parler, c’est parce qu’il eut le courage de se battre contre deux ennemis, les Britanniques qui étaient à cette époque les administrateurs de la Palestine, et les Arabes, furieux des Juifs qui voulaient prendre leur pays. Son grand-père s’était battu pour que l’Etat d’Israël existe. Tandis qu’Anna doit aller au rendez-vous avec Omri, elle voudrait revoir Noam, mais il semble reculer, est très étrange, embarrassé, il l’avait emmené avec lui, et puis maintenant pourquoi ignorait-il sa beauté ?
Le roman se met du point de vue de cet humain qu’est Omri, qui vit à Jérusalem. Il est en avance, et observe les passantes, en imaginant comment sera Anna. Les femmes ont toute l’assurance du terrain connu. Elles portent la longue jupe des religieuses, puisque Jérusalem est devenue le « royaume des juifs pratiquants » et cela a fait disparaître les femmes en pantalons. Anna doit, pense-t-il, être vêtue autrement. Ce qui le trouble, c’est qu’elle porte le même prénom que sa fille, Hanna, à l’israélienne, prénom qui, en hébreu, signifie « grâce ». Omri, élevé par sa tante Yvonne, est heureux d’avoir une fille, tandis que, par une sorte de malédiction qui avait brisé le couple, sa femme avait été tuée dans un bus, lors de la deuxième Intifada, réveillant la douleur de n’avoir jamais connu sa mère. De garçon solitaire, il était devenu un homme solitaire. Il avait grandi avec des femmes seules, sa grand-mère, sa tante qui avait tout sacrifié pour l’élever, et de son côté, Madame Simone, sa mère dont il ignorait tout, était aussi une femme seule, après son choix d’abandonner Omri à son destin d’orphelin… pour le sauver. Il attend avec impatience la journaliste, parce qu’elle, elle a connu sa mère. Il se demande si elle est sa fille, ou sa petite-fille. Omri, élevé par sa tante si généreuse, imaginait que sa mère devait comme sa sœur être généreuse aussi. Il est immensément dérangé, à la perspective de rencontrer Anna. Surtout que c’était parce qu’elle n’avait pas voulu s’occuper de faire enterrer Madame Simone à Jérusalem que celle-ci avait dû être exhumée et rapatriée, pour que sa volonté soit quand même exhaussée. C’était le consistoire qui avait appris à Omri et Yvonne que Madame Simone avait vécu à Paris, et l’existence de cette Anna. Yvonne avait parlé à son neveu de l’amour du français de sa mère, qu’elle parlait dans son Maroc natal, et qu’elle avait continué à parler à Jérusalem. C’était donc en France qu’elle avait fui. Yvonne était douce, chaque fois qu’elle parlait de sa sœur Simone, mais ses paroles étaient pleines d’amertume, elle parlait d’elle comme d’une femme hautaine et égoïste, ne distinguant pas le mal du bien, et que ce n’était pas étonnant qu’elle ait abandonné son fils. Ce qu’il sait de son père, ce n’est presque rien, juste qu’il a la même fossette que lui sur son visage, il n’y avait rien d’autre à dire de lui, selon sa tante. Pourquoi cette zone d’ombre, sur ce père ?
D’abord, Omri reste silencieux, mais la journaliste sent une effervescence en lui. Pour elle, il est une chance, une porte entrouverte sur la vie de Madame Simone, dont elle a toujours voulu se nourrir. Elle veut aussi, avec lui, faire revivre son souvenir. Aurait-elle dû être plus curieuse, lors de leur cohabitation ? Puis, elle se dit que c’était de manière délibérée que la vieille dame ne lui avait presque rien dit d’elle, et alors, elle l’imaginait être sortie d’un nuage, a priori marocain, enfant de personne, inscrite dans aucune lignée, « suffisante à elle-même ». Elle est très surprise qu’Omri parle le français, elle n’a jamais entendu un Israélien parlant sa langue. C’est un homme très mesuré, austère, fébrile. Il veut voir des photos de sa mère. En la voyant, Omri se raidit, et veut s’en aller. Et lui dit qu’il n’y a jamais eu d’appartement, que la vieille dame n’avait rien acheté d’autre qu’une tombe, à Jérusalem. Il s’en va, elle n’a rien pu tirer de lui, elle est furieuse, et décide de le suivre, jusqu’au portail d’une vieille maison.
Alors, le roman revient en arrière, en 1955, lorsque les parents et leurs deux filles, Simone et Yvonne, sont arrivés en Israël, ont quitté le Maroc. Raffi, le père, sentant la misère, s’éreinte à porter des sacs de sable, de pierres, de ciment, courbant le dos et la tête, pour construire non pas leurs maisons à eux, les migrants juifs d’Afrique du Nord, mais pour les beaux quartiers des blancs. Ces blancs, ce sont des Juifs Ashkénazes qui viennent de débarquer, habitent des appartements neufs, sont beaucoup mieux payés. Les Juifs marocains sont beaucoup moins payés que les Polonais. Raffi se console en se disant qu’au moins, ils sont à Jérusalem, et non pas envoyés en bus dans le désert pour le peupler, avec « les noirs » c’est-à-dire les Irakiens, les Yéménites, les Marocains, les Turcs, et il y a tout à construire. Alors que les blancs sont, eux, envoyés à Haïfa, Ramle, Herzliya, où il y a déjà tout, des avenues, du travail, des écoles. Un Tunisien l’avait prévenu, lorsqu’il était arrivé, du deux poids deux mesures entre le Juifs Ashkénazes et les juifs Sépharades, et que des Juifs se font massacrer, depuis la déclaration d’indépendance, d’où la peur l’habitant tout de suite. Raffi a aussitôt maudit cette agence juive qui, à Fès au Maroc, lui avait dit qu’Eretz Israël les attendait, « ruisselante de lait et de miel », qu’ils devaient venir peupler « la terre ancestrale pour voir éclore ses bourgeons ». Avant d’arriver à Jérusalem, la famille sépharade marocaine avait dû vivre dans un camp de transit, à Marseille, sous une tente, pendant deux ans. Raffi se noie dans l’alcool, pense à ce premier fils, mort dans ce camp. Et se distrait en écoutant les musiciens et les mélodies qu’ils chantent, venues du Maroc. Alors, il peut se revoir à Fès, « prince de son royaume », dans son échoppe, avec sa famille, son quartier natal, où son nom, Elfassi, est respecté, compris. Là, à Jérusalem, il se sent s’effondrer. Mais au moins, ce qu’il a en lui, il ne peut pas le perdre. A la maison, il fait lire Simone, qui se débrouille déjà très bien en français et en arabe, grâce à lui. Il ne peut pas compter, pour elle, sur l’école, qui fonctionne à peine, et où les filles sont sur les mêmes bancs que les éleveurs de chèvres, que l’agence juive avait ramassé sur les montagnes de l’Atlas, des juifs ashkénazes bien moins instruits que lui, Raffi. Sa fille Yvonne aussi sait bien lire. En Israël, ils sont des juifs déchus, ils dorment comme des paysans et leurs animaux, sur le sol, il n’y a plus de cuisine, de salon, de souvenirs. Il n’a rien dit à sa vieille mère, restée au Maroc. Il pense au bigaradier, devant la maison du Maroc, et pour la retrouver, elle et son parfum, la fleur d’oranger – ce parfum de Madame Simone -, il ferme les yeux. Maintenant, à Jérusalem, il doit vivre dans la maison d’un autre, la famille qui y vivait, chassée, il imagine qu’elle vit maintenant au Liban ou en Jordanie, n’ayant plus rien, et Raffi pense à eux tout le temps. A ces Palestiniens chassés de leur maison, en 1948. L’Etat d’Israël, c’est dans ces maisons vidées de leurs habitants palestiniens qu’il a mis ces juifs sépharades d’Afrique du Nord. Ces maisons étaient immobiles depuis la guerre de 1948, seuls les chiens errants venaient manger les cadavres laissés, ainsi que les pilleurs qui revendaient les plateaux d’argent, les tableaux, les bijoux, les meubles, les armoires, les pianos, les livres, qui sont désormais « dans les sous-sols de la Bibliothèque nationale d’Israël ». Pour les Juifs du Maroc casés ici, il reste peu de choses, et ce peu, Raffi a peur d’y toucher, tellement il a peur de la mémoire des objets. Reste dans cette maison, étrangement, la photo de la famille palestinienne qui y a habité, que mystérieusement la famille de Raffi ne veut pas enlever. Rentrant ivre chez lui, le soir, il sait qu’il ne doit pas se faire arrêter, la police israélienne emmène adultes et enfants qui, dans la grande cellule, peuvent subir des sévices sexuels. Il doit faire attention aux tireurs de la frontière, frôler les murs, il habite près de la ligne de démarcation, dans un no man’s land militaire. Il a parfaitement compris que les « mizrahim », les Juifs sépharades, servent de remparts humains, avec au-dessus d’eux les tireurs d’Israël, et derrière le mur, les tireurs jordaniens qui gardent les quartiers palestiniens depuis 1948. Il sait qu’il peut mourir d’un tir aussi bien juif qu’arabe. Comme le Maroc de Fès lui manque ! A Jérusalem, il n’a pas le droit d’aller au mur des Lamentations, parce que pour lui, pourtant Juif, c’est en territoire ennemi. De cette Jérusalem à lui interdite, il a tant rêvé.
De l’hôtel qu’elle a trouvé, la jeune journaliste pigiste voit la porte de Damas, celle du quartier arabe, que Noam avait voulu éviter. Elle essaie de s’approprier la géographie de Jérusalem, tandis qu’elle est à la poursuite d’Omri. Elle se demande pourquoi, en fin de compte, il l’a fait venir, puisqu’il n’y a pas d’appartement. Comment le faire parler ?
Noam se pisse dessus, depuis l’armée. Il passe des nuits blanches sur le canapé parce qu’il ne veut pas que sa compagne sache. Ils sont nombreux, les cabossés de l’armée, ceux qui ne sont pas devenus des héros en étant morts aux combats, qui se retrouvent misérables, et nulle part où aller. Leur nombre explose, chaque famille a « son syndrome de stress post-traumatique », certains sont devenus bègues, d’autres ont des tics au visage, ou des crises de panique. Les vétérans américains aussi étaient devenus souvent énurétiques. Ce jour d’hiver et de guerre, croisant des cadavres, Noam ne supportait plus son « char de luxe » comme on le lui avait présenté, le bourdonnement de métal qui l’encerclait comme si la machine l’intégrait en elle le privait d’identité, d’âme, il rechargeait les munitions mécaniquement. Depuis dix jours ils étaient à quatre dans ce blindé, ne voyant le dehors que sur un écran, dormant en position assise, mangeant des conserves, urinant dans une bouteille, chiant dans des sacs, chacun ayant la chiasse à cause de la nourriture avariée. C’était au moment où l’armée voulait établir un corridor de six kilomètres pour séparer la bande de Gaza en deux, pour empêcher les déplacements nord-sud pour les Gazaouis, et pour que les forces israéliennes puissent acheminer ce qu’elles voulaient. Il fallait abattre systématiquement quiconque s’approchait de la zone, homme, femme, enfant, tous assimilés à des combattants. Tout sera détruit, les habitations, les hôpitaux, l’université, bien sûr la mosquée. Ils avaient fait des pauses dans des appartements palestiniens, où ils avaient fait péter les réservoirs d’eau dans les toilettes. Noam se demande s’il est vraiment devenu cet homme détestable. En dehors de l’armée, il travaille dans le bio, il adore ces graines vivantes, l’embryon qu’elle contient et qui a besoin d’oxygène, mais son pays est trop chaud, il aurait préféré un autre pays, avec de la verdure. Dans le tank, il n’y a pas de verdure, mais il n’y en a plus non plus là où la guerre a tout détruit. Noam est dévasté lorsqu’il voit les arbres déracinés. Il a aussi appris qu’un « char de luxe » n’était pas invincible, qu’un drone ne comptant presque rien à côté de la fortune que coûte ce tank peut le faire sauter. Il a peur, sent tout autour de lui des ennemis qui veulent le réduire en charpie, le torturer, l’échanger presque mort contre des prisonniers palestiniens. Il a appris que la seule solution, c’était d’être encore plus cruel, sans pitié, que c’était aux soldats israéliens de massacrer, devenir animal, sauvage, avec des crocs. Sauf que lui ne se sentait pas être ce lion, et ça l’a rendu fou. Le soir du 7 octobre, comprenant qu’il allait être mobilisé, il a été sous le choc, puis a rejoint son unité comme un automate, au début il était soulagé de ne pas être resté sans rien faire, devant l’apocalypse. Puis, il en a eu assez, et aussi, à chaque permission, de voir dans les médias des soldats aux dents blanchis, des reportages sur les éclopés, des fleurs pour les tués, de la pub sur le sport, les kilos de bouffe, les gens invitant les soldats et cherchant à les marier à leurs filles. Lui, il voulait juste pouvoir récupérer sa vie, il n’en pouvait plus d’entendre parler Bibi alors que son fils était bien au chaud à Miami. Au nord de Gaza, les Palestiniens qui sont restés sont supposés être des complices des terroristes du Hamas, sinon ils seraient partis, donc soit il faut les forcer à partir de cet endroit qui avait été cossu, ou les traquer. Ce qu’on leur dit, c’est que les terroristes se cachent derrière les femmes et les enfants, dans les hôpitaux qui sont aussi des planques d’armes. L’armée a dit à Noam qu’il n’y avait pas de guerre propre, qu’il n’y avait pas de choix, qu’il fallait donc tuer aussi les femmes et les enfants. Dans la ville de Gaza dévastée, il y a de nombreux blindés, et tout autour des chiens errants, des vaches, des poules, des moutons, et des bâtiments éventrés. Le renseignement militaire leur donne des infos, obtenus par intelligence artificielle, et des ordres pour des cibles. Par exemple qu’il faut faire sauter une ambulance. Dans une deuxième ambulance, qui n’a pas sauté, reste une petite fille de six ans qui est blessée. Tout autour d’elle, dans le véhicule, des morts. Mais elle voit encore des blindés qui tirent, des gens lui disent au téléphone qu’elle a réussi à prendre qu’ils vont venir l’aider, en fin de compte personne n’est venu, elle est morte lentement dans l’ambulance, de peur, de froid, de faim. Noam en permission retrouve sa femme, l‘eau chaude du robinet, il mange normalement, lit les infos qui disent que Bibi fait n’importe quoi, que les orthodoxes manifestent contre le service militaire, que les familles des otages bloquent l’autoroute, et la photo de la petite fille, retrouvée morte. La nausée lui vient. Et la peur au ventre. Les cris dans les tympans, les siens qui se mêlent à ceux de la petite fille, il a retrouvé à domicile la terreur, les images lancinantes l’empêchent de dormir, et puis ça commence, il se pisse dessus.
Anna, la journaliste pigiste, n’a pas envie de rentrer en France, pense qu’elle n’arrivera à rien avec Omri, mais aussi que sa vie à elle est faite de ratés. Elle se sent inutile. Sauf que, aux yeux d’Omri justement, parce qu’elle connait et a cohabité avec sa mère Madame Simone, elle compte. Parce qu’elle ravive soudain, puisqu’elle a été nommée par la vieille dame comme le contact en France pour qu’elle soit enterrée à Jérusalem, toute la douleur d’une famille qui est restée dans un équilibre précaire et blessé depuis cinquante-sept années, « amputée par le geste d’une femme : celui d’abandonner son enfant ». C’est la décision de Madame Simone, celle d’être enterrée à Jérusalem, qui a ravivé la blessure, voire ramené un fantôme qui avait patiemment attendu. La journaliste, juste parce que la vieille dame l’a nommée, se trouve au cœur d’une histoire douloureuse frappant une famille, totalement dépendante de la géopolitique monstrueuse de ce Proche-Orient. Comme si Madame Simone avait voulu que qu’Anna devienne vraiment journaliste en en faisant connaître enfin le véritable récit, en partant de l’humain. Parce qu’elle avait senti que si elle avait des difficultés pour devenir vraiment journaliste, c’était qu’elle n’avait pas encore pu commencer sur le terrain humain et géopolitique qui, seul, donnerait vraiment du sens au choix de sa profession. Puisque dans cette région restaient tant de bombes à retardement laissée par l’histoire. Puisqu’il y avait tellement de choses dont témoigner à partir des humains précipités dans cet enfer, cette apocalypse, ces traitements selon deux poids deux mesures qui avaient justement été à l’origine de l’abandon d’Omri bébé par sa mère.
Chez Omri, elle est accueillie par la fille de celui-ci, , qui a le même prénom qu’elle. Elle a toujours une arme avec elle. Elle essaie de convaincre son père de la recevoir, mais il refuse. La journaliste voit alors passer une silhouette qui ressemble tellement à Madame Simone. La fille d’Omri le confirme, c’est Yvonne, sa sœur. La fille d’Omri entraîne Anna dans les rues, impatiente qu’elle lui parle de sa grand-mère, cette inconnue. D’abord, la journaliste, est-elle sa petite fille ? Elle la rassure, non, elle-seule a des liens de sang avec Madame Simone. Puis la fille d’Omri veut savoir si elle a eu d’autres enfants. Non, pas d’autres enfants. Alors, c’est au tour de la journaliste de vouloir que cette fille lui parle de son père. Celle-ci raconte à quel point c’est dur pour un homme abandonné non seulement par son père mais aussi par sa mère. Il pensa qu’elle était morte, et là, apprendre qu’elle aura vécu si longtemps, loin de lui, qu’elle ne sera revenue que morte, ça l’a jeté en pleine agonie. Sa fille dit à quel point c’est dur, Israël, pour son père, mais aussi pour elle, qui est fille d’un enfant abandonné par sa mère, d’un « bébé que sa mère a choisi de laisser derrière elle ». Omri dort depuis toujours avec un peigne avec de petits personnages, restant de sa mère. C’était si bizarre, Madame Simone avait parlé de ce peigne à la journaliste pigiste, mais jamais de son fils. Alors, Anna se surprend à dire le contraire à la fille d’Omri, que oui, la grand-mère inconnue parlait tout le temps de son fils, elle ne s’était jamais mariée, elle n’avait jamais eu de famille. Comme si elle devait à sa petite-fille, et donc à Omri, la preuve qu’elle n’avait jamais cessé de penser, d’aimer, l’enfant qu’elle avait abandonné, au point de ne pas avoir vraiment vécu, séparée de lui pour une raison inconnue, en réalité géopolitique. Hanna est bouleversée. Comme si elle, et à travers elle son père, attendait une parole d’amour depuis si longtemps. Et c’était vrai que Madame Simone avait abandonné son enfant pour le sauver, cette vérité oxymorique très cruelle. Bien sûr, la fille veut savoir pourquoi cet abandon, et la journaliste ne connaît pas non plus la raison géopolitique monstrueuse, alors elle dit parce qu’elle était trop jeune, et pas mariée, que c’était un scandale. Et elle trouve aussi une raison à son désir d’être enterrée à Jérusalem, qui lui semble évidente : elle voulait enfin être auprès de son fils. Elle témoigne : c’est après le 7 octobre que Madame Simone a changé. Devant « les images insoutenables qui suivent les bombardements à Gaza », elle sanglote. Elle lui a montré une vidéo où la police israélienne charge un cortège funéraire dans un camp de réfugiés palestiniens. Elle est très secouée. La journaliste n’arrive pas à savoir où est enterrée Madame Simone. Comme si son fils, Omri, ne voulait pas partager avec elle.
A Paris, le docteur Habib trie les effets personnels de Madame Simone, et a la surprise de trouver des documents en hébreu et en arabe. Sur des relevés bancaires, il y a la trace d’un virement bancaire important, sans doute pour sa concession funéraire à Jérusalem. Sous le lit, une boite en fer, celle que la journaliste pigiste avait souvent vu Madame Simone ouvrir, contient des feuilles où sont recopiés des poèmes, crayonnées ou écrites avec des Bics de différentes couleurs, où il y a des dessins, des citations en français mais aussi en arabe. Il y a aussi un livre d’enfant, « Le petit Gilbert » (Omri l’a aussi), avec un passeport dedans. Dans les pages du livre, est glissée une page du journal Le Monde, du 30 janvier 1971. Le docteur Habib lit au téléphone, à la journaliste toujours à Jérusalem, ce que dit cet article. Il est question d’Arabes de Jérusalem, habitant les quartiers populeux de la ville, appartenant aux communautés orientales, que l’on nomme les « Sepharadim » qui se lancent dans l’action violente pour se révolter contre la société israélienne, qui les a relégués dans une vie marginale. Parce que ces quartiers fondés à l’époque de la grande immigration de 1950, restés tels quels, sans amélioration, sont devenus des bidonvilles, peuplés, donc, par les Juifs venus des pays musulmans. Parmi eux, des jeunes gens qui y sont nés et y ont grandi sont habités par un violent sentiment de colère et de révolte, parce qu’il n’y a pour eux aucune possibilité de sortir de là. Alors, ils en veulent à l’ordre établi par les Askenazim, les Juifs d’Occident, qui gouvernent, ainsi qu’aux Sepharadim auxquels les Askenazim ont offert des sinécures pour servir d’alibis. Ces jeunes gens, pour leur révolte, veulent utiliser les méthodes des Panthères noires des Etats-Unis. Ils ne peuvent accepter que les portes se referment pour eux, qu’ils soient considérés en hors-la-loi, ce traitement discriminatoire qui sépare les « bons Juifs » des « mauvais Juifs ». Le gouvernement israélien a sans doute vu venir le danger de la surpopulation de ces quartiers réservés aux Juifs des pays musulmans, qui pourrait s’étendre à d’autres villes. Ces Sepharadim ne comprennent pas que le pouvoir israélien s’intéresse par exemple au sort des Juifs Ashkénazes venus de Russie mais est indifférent lorsque des Juifs sépharades sont pendus en Irak, qu’aux Juifs d’Europe orientale soient données des maisons confortables, des emplois, de nombreux avantages, et à eux, rien. La presse israélienne parle d’éléments gauchistes à l’origine des « jeunes gens en colère » de Jérusalem. La journaliste pigiste découvre donc pour la première fois que Madame Simone avait une attention très forte pour le sort de ces Juifs Sépharades, maltraités à Jérusalem, en Israël. Ainsi, c’est son regard de journaliste que Madame Simone forme en la plongeant dans l’histoire vécue très douloureuse, au cœur de la discrimination sociale partageant les Juifs eux-mêmes en « élus » et en « non-élus ».
Ces articles de journaux datant de l’hiver et du printemps 1971, trouvés dans cette boite, permettent d’imaginer que, chaque matin, Madame Simone, avant d’aller travailler chez le docteur Habib, allait chez le marchand de journaux qui avait la presse étrangère, pour acheter Le Monde, plus un quotidien égyptien, et un libanais, pour y trouver les échos du monde arabe et ceux de la Palestine. Elle achetait aussi le « Haaretz », journal hébreu, mais elle lisait avec plus de difficulté cette langue, alors qu’elle lisait avec aisance l’arabe classique. Pour elle qui a grandi dans le ghetto marocain, c’est normal que l’hébreu soit « la langue du dehors ». On imagine Madame Simone cherchant dans les images publiées des visages connus parmi la révolte des Juifs orientaux, elle en reconnait un, dans la foule réunie pour rencontrer Golda Meir, il brandit une pancarte où est écrit : « Jusqu’à quand, à dix dans une pièce ? » Sa famille, participe-t-elle ? Non, sans doute. Madame Simone ne faisait pas confiance aux journalistes, qui parlaient des Juifs orientaux comme « des primitifs menaçants », alors qu’elle, elle savait que la vérité n’était pas celle-là. Peut-être avait-elle vu, en Anna, la possibilité de lui former le regard neuf autrement, afin qu’elle devienne une vraie journaliste, et rétablisse la vérité. C’est Myriam, une amie, qui avait le mieux informé Madame Simone, parce qu’appartenant à une communauté « mieux informée que les journaux des Aschkenazes ». C’était la seule personne qui savait qu’elle avait grandi « là-bas ». Madame Signone s’entraine à lire entre les lignes, et guette « les signes d’un revers de l’histoire ». Ce qu’elle espère ardemment, c’est qu’un jour, les Juifs d’Orient déchirent le voile qui couvre leurs yeux, et qu’ils réalisent, traversant la révolte même, à quel point il y a une similitude entre eux et les Arabes. Elle rêve « d’une alliance apolitique, d’une union organique, naturelle », d’une « entente humaine qui dirait que nous parlons la même langue, nous écoutons la même musique et nous formons, côte à côte, une grande communauté meurtrie par le déracinement ». Or, à cause de la situation au Proche-Orient, où les Juifs orientaux ont été appelés en Israël pour habiter les maisons des Palestiniens chassés de chez eux et pour servir de tampons entre les Israéliens Ashkénazes et les Palestiniens vivant dans des camps. Donc, personne « ne déteste plus les Arabes que les Juifs arabes, pour pas qu’on les confonde parce qu’ils ont la même tête ». Tandis que les Ashkénazes détestent les Sépharades qui détestent les Arabes, qui eux détestent les Juifs qui se détestent entre eux. Les Juifs blancs que Madame Simone a rencontré en France sont gentils, ils ne sont pas comme en Israël, mais peut-être est-ce parce que, en France, elle-même n’est plus la gamine malpropre d’avant, elle est éduquée. Heureusement, en France, comme elle s’appelle Simone, elle peut passer pour une catholique du Sud de la France, en tout cas elle ne dit jamais qu’elle est juive. Si elle dit qu’elle est née au Maroc, les gens pensent qu’elle fait partie « des Français charriés par le protectorat ». Jadis, à Jérusalem, Simone était souvent dans la lune, et puis son ventre avait commencé à grossir. Sa mère avait compris, l’avait mise à l’isolement, jusqu’à ce qu’elle donne le nom du responsable. Elle avait fini par craquer : « c’est un Arabe ». Sa mère s’était évanouie. Simone a reçu des raclées. Lorsque son père avait appris, ses yeux avaient rougi, il était dévasté. Il y a un conseil de famille. Elle eut honte devant eux. C’était son père qui parla, tandis qu’elle, elle était sûre qu’il allait la sauver. Il lui dit qu’elle restera ici jusqu’à la naissance de l’enfant, sans jamais sortir, et ensuite, si elle veut le garder, elle devra partir loin avec lui et oublier sa famille, qu’elle aille voir ceux qui l’ont mise dans cet état, et elle verra comment ils traitent ce genre de fille. Ou bien, si elle veut laisser une chance à cet enfant, elle doit le laisser à sa famille, mais elle, elle part, et jure de ne jamais rien dire de cette histoire. L’enfant grandira dans une famille juive, suivant la tradition, et si, bien sûr, ils auront honte de cet enfant bâtard, au moins personne ne saura à quel point, c’est-à-dire que c’est l’enfant d’un Arabe.
Peut-être est-ce dans ces pages laissées dans la boite que Simone veut réhabiliter cet Arabe, l’homme qu’elle a aimé pour toujours, le père de l’enfant qu’elle a abandonné ? Alors, nous entendons son récit sur Jérusalem, en 1955. Elle est une petite fille, sa robe se déchire aux barbelés, lorsqu’elle franchit « le passage », pour rejoindre un camarade, Olivier. Ils passent leur temps ensemble, savent les endroits où il y a des mines à contourner, et rejoignent leur grand arbre, ses racines familières. Emmenant son livre, les histoires de Gilbert, elle grimpe sur une branche. Son père, qu’elle admire, lui a appris à lire. Dans la vie d’avant, au Maroc, dit la mère, ce père était toujours comme cela, à lire, mais plus ensuite, lorsque son fils, David, était mort. Simone voudrait éterniser ces temps de lecture avec son père, mais il rentre tard et fatigué. Elle-même, le jour, travaille à trouver de la nourriture, va chercher de l’eau, telle une « fourmi orgueilleuse attachée à la survie du logis ». Entre voisins, tout se partage, la migration « leur met tout en partage, la misère, les denrées, les histoires », riant et pleurant ensemble. Mais Simone est aussi résistante, elle feint la gaucherie parce qu’elle ne pense qu’à s’évader, qu’à courir au rendez-vous, dans les allées de poussière du no man’s land, de la zone de tampon, à la recherche des jeux en cours, et d’Olivier. Très paradoxalement, abandonnés à leurs jeux par les adultes embourbés « dans le défi continuel de vivre », cette zone tampon est le royaume des enfants. Sur la plaine ravagée, ils croisent de loin des enfants Arabes, qui se sont échappés d’intérieurs grouillants eux aussi. Cette frontière dessinée grossièrement en 1948, devenant à cause des combats une zone hybride, ne devait pas servir pendant vingt ans de ligne d’armistice. Les deux camps, de chaque côté, ont placé leurs soldats et leurs déracinés. A l’ouest, le Musrara juif, il y a le flux de migrants orientaux, Juifs marocains, yéménites, irakiens, perses, yougoslaves, immensément dérangés de découvrir une terre si dure alors même qu’ils avaient été poussés à quitter leurs pays d’origine par les persécutions grandissantes, un rêve biblique ou bien les promesses sionistes d’un pays qui ne serait qu’à eux. A l’est, le Musrara arabe, palestiniens, qui étaient immensément dérangés par la perte, les massacres, stupéfaits de voir leurs maisons, leurs villages, leurs terres être pris par des organisation paramilitaires juives jusque-là clandestines. Ces Palestiniens voulaient croire que tout cela était temporaire, qu’ils pourront revenir dans leurs maisons, leurs villages, sur leurs terres. Ils peuvent encore voir les lieux perdus, mais de loin, puisqu’ils ne sont pas loin, empilés dans des camps, en montant en haut d’une bâtisse, voyant les nouveaux habitants étendre leur linge dans leurs maisons à eux, en ouvrir les volets. En quelque sorte, ces Palestiniens ont leurs visages collés à l’ennemi. Souvent, une famille juive se trouve nez à nez avec une famille arabe, et l’animosité ne fuse pas, ils s’ignorent simplement. Les enfants, d’un côté comme de l’autre, ont la consigne de faire attention. Mais, même si aller de l’autre côté est interdit, Simone et deux amis y sont allés une fois, dans ce territoire arabe sous autorité du Royaume hachémite de Jordanie. Ils franchissent le rempart, s’assoient sur le mur, discrètement, dans un coin d’ombre, se noient dans le décor éblouissant de cette Jérusalem qui tout à la fois ressemble à la leur, et est si différente, par exemple il y a de belles Ashkénazes. C’est sûr qu’ils ne vivent pas du même côté, même s’ils parlent une variation de langue arabe puisque ce sont des Juifs orientaux, ont la même couleur de peau qu‘eux, et que les enfants sont aussi déguenillés. Les Palestiniens aussi traversent, souvent de nuit, les frontières du nouvel Etat d’Israël, celles avec la Syrie, la Jordanie, le Liban, afin de ramener du sucre, des vêtements, du café , des médicaments, faisant de la contrebande, ou tentant de récupérer une partie des récoltes sur des champs qui étaient à eux, ou bien pour tenter de se réinstaller dans leurs maisons, au cas improbable où elles seraient encore libres (Darwich le poète en témoigne). La police elle-même fait la différence entre ces infiltrations silencieuses de la nuit et celles faites pour voler, tuer, les nouveaux maîtres du pays.
Simone a 7 ans, elle s’aventure sans crainte du noir dans ces ruelles étroites où elle se sent chez elle, même si pourtant elle tremble en entendant les chiens hurler sur les collines parce que son père lui a parlé de spectres. Mais c’est bien une ombre réelle, fugace, qu’elle a aperçue. Elle ne peut résister, elle penche la tête du côté où cette ombre a filé. Puis elle pousse un cri, en comprenant que cette ombre avait fait la même chose qu’elle, que c’était un enfant comme elle, mais de l’autre côté. Il a dû se perdre, se dit-elle, et avoir peur, c’est un garçon, mais par précaution, dorénavant, elle prendra un couteau. Vite, elle l’aperçoit de nouveau, et en même temps discerne des voix dont la tonalité lui est connue, c’est-à-dire arabe, lui rappelant le Maroc, elle le suit en longeant le mur de la bâtisse où elle vit, prend un sentier, tel un tunnel encadré par des murs aveugles, arrivent à une maison dont la seule ouverture est un vasistas grillagé, et à l’intérieur d’une pièce humide, les familles stockent beaucoup de choses emportées des maisons d’où elles avaient été expulsées. Il l’a vue, il est arable, elle en est sûre, et donc, il a peur. Ses vêtements sont aussi piteux que ceux de la petite fille, et d’infinis détails font que se produit en elle, en le voyant, une connaissance intime, comme celui d’un semblable, dont nous devinons que cela vibre avec son enfance dans un pays arabe, le Maroc. Elle n’arrête plus de penser à lui, trouve n’importe quel prétexte, comme aller chercher de l’eau, pour ressortir après le dîner, et donc pouvoir aller fureter vers le chemin, et tourner autour de la maison à pas délicats. Si elle ne le trouve d’abord nulle part, elle est sûr qu’il reviendra. Mais l’attente est longue. Longtemps après, c’est lui qui la trouve, exactement comme s’il était venu lui rendre visite. Elle sort le couteau, mais il la maîtrise et lui dit, « je suis gentil ». Elle remarque tout de suite sa fossette au menton, est surprise par ses boucles noires alors que d’habitude les garçons ont les cheveux ras, parce que, lui dira-t-il plus tard, cela fait plaisir à sa mère. Il lui dit en arabe, « c’est ma maison », et elle lui répond en arabe, « c’est ma maison aussi », et le garçon rit de stupeur et de ravissement parce qu’elle parle sa langue, et que pour lui, ce n’était pas prévu, il était persuadé que les Juifs avaient leurs mots à eux, leur langue à eux. Elle, elle parle aussi sa langue. Elle aussi rit. Il lui dit qu’il s’appelle Nabil Asfour, et elle lui dit qu’elle s’appelle Simone Elfassi Il se passe du temps, avant une nouvelle rencontre. Mais elle se rend compte qu’il a taillé une sorte de cavité dans le sentier. Elle pense, c’est ici qu’il me dit qu’il m’attend. Ils se revoient en fait dans le no man’s land, où il semble vagabonder, il l’aperçoit, reprend sa marche en semblant l’inviter à le suivre vers les restes d’une bâtisse, attendant qu’elle le rejoigne. Elle vole pour le rejoindre. Cela semble pour lui un rendez-vous prévu, et même attendu. Simone s’aperçoit que son arabe est différent de son arabe à elle judéo-marocain, elle le comprend mais surtout elle connaît très bien l’arabe classique, celui des livres. En réalité, elle écoute surtout la musique de sa voix. Il lui montre où il habite avec sa mère, sa sœur et deux frères, tassés dans la maison d’un lointain cousin, et elle sent en lui une tonne de douleur, qu’il voudrait déposer à ses pieds de petite fille, car il ne peut le faire avec personne d’autre, gardant pour lui ses déchirures d’enfant. Cette fille est hors de sa vie, et pourtant, miracle, elle l’écoute. Ils vivent là, lui raconte-t-il, et sa mère pleure des jours entiers, son père a été tué en 1948, dans leur maison, justement celle que Simone habite désormais. En 1948, Nabil vient de naître, il est dans les bras de sa mère ce jour de 1948 où ils sont chassés de la maison, elle est blessée, hurle de douleur, et alors il a compris qu’il avait désormais une autre maman, dont la douleur est incurable, elle sent le moisi. C’est lourd à porter, d’être seule avec les enfants, la sœur aînée s’est mariée et est partie au Liban. Désormais, ils ont dû vivre de la charité, alors qu’avant 1948, ils étaient riches, négociants d’épices et d’autres produits, son père gérait l’affaire. Ils n’ont plus rien. Nabil dit à Simone que quelque chose est resté dans la maison, une photo, celle que Simone effectivement avait remarquée, puisqu’elle habite désormais cette maison et elle est dans la pièce où vit une autre famille juive sépharade, et Nabil la voudrait, pour l’offrir à sa mère pour son anniversaire. Elle voudrait tant la récupérer, dans la fuite elle l’avait oubliée. Nabil pense que si à nouveau elle a cette photo, elle redeviendra comme avant, qu’elle se retrouvera elle-même. Mais, étant donnée la surpopulation dans cette maison, ce sera difficile pour Simone de la prendre. Elle s’organise, redouble de passion pour faire le ménage, rendant perplexe son père tandis que sa mère se réjouit. Un jour, elle dit à la famille qui vit dans cette pièce, « elle est bizarre, cette photo », et elle s’aperçoit que les gens n’avaient jamais fait attention à elle, en sont dérangés. Alors tout de suite Simone se propose pour l’enlever, la faire disparaître, elle se glisse dehors, la cache dans un buisson. Le lendemain, elle va à la rencontre de Nabil, la photo cachée sous ses vêtements. Prenant le risque énorme de se faire prendre. Elle la pose à l’endroit où ils ont l’habitude de s’assoir. Elle espère qu’il la trouvera. Le lendemain, elle trouve un bouquet de fleurs à la place. Le lieu devient celui de leurs rendez-vous. Après l’école, elle le rejoint, délaissant ses camarades juifs, ils se chantent des mélodies romantiques, par exemple égyptiennes, Simone adore une chanteuse égyptienne, Zohra El Fassia, qui chante « Tu es ma vie » avec une voix qui lui rappelle le Maroc de sa petite enfance. Peu à peu, leurs familles respectives sont sorties de la misère absolue, et Simone et Nabil peuvent se faire de petits cadeaux ( dans la société palestinienne qui essaie de se reconstruire, les hommes de la familles de Nabil peuvent travailler à reconstruire des dispensaires, avant la Nakba, ils étaient médecins, leurs cerveaux leur permettaient de réussir, difficilement, à se débrouiller, tandis que dans la famille de Simone, son père multiplie les chantiers, et sa mère fait des travaux de couture). Mais Simone rêve de pouvoir enseigner le français, son père lui offre « Les Misérables » pour ses quinze ans. Le monde des miséreux la fascine, Cosette bien sûr, les auberges, les brigands, la bohème des étudiants. Elle parle à Nabil de Victor Hugo, il aime entendre les sonorités du français, bientôt il reconnaît avec fierté des mots. Et vite, il sait lire le roman. Et bientôt aussi, il laisse le travail au dispensaire pour travailler dans une librairie. Il pense que son père aurait été fier. Les livres ne doivent pas délaisser les lieux de chagrin, bien au contraire. Simone et Nabil rêvent de se marier. Tout en sachant que ça ne peut pas « être », se cachant pour se voir.
Le passage entre les deux zones devient de plus en plus dangereux, surtout dans la zone de Musrara, à mesure que la brutalité gagne. Ils trouvent un refuge, à quarante minutes de marche. Ils ont froid. Nabil construit un tipi avec une couverture. Pour la première fois, ils font l’amour. Le printemps est revenu. Début juin, l’air est doux, Simone a dix-neuf ans, elle est joyeuse parce qu’elle est aimée. Nabil arrive, il n’est plus comme d’habitude. C’est la guerre.
Anna a reçu les papiers trouvés chez Simone, elle a besoin qu’ils soient traduits par quelqu’un qui connait à la fois l’hébreu et l’arabe, à l’hôtel elle cherche le gars de l’accueil, lui se dit-elle pourra faire cette traduction. C’est un homme très croyant, elle est très surprise qu’il ait les yeux bleus. Très vite il dit à Anna qu’en hébreu, ce sont des papiers de banque, puis que c’est pour une tombe. Ensuite il y a de la poésie. Viennent les papiers en arabe, manuscrits, à l’évidence Simone voulait que ce soit beau. Il dit, c’est la poésie du Mahmoud Darwich. Le Palestinien est perplexe : Simone, était-elle juive ou arabe ? La journaliste répond : Française. Puis, à propos d’une enveloppe, et de deux adresses différentes, il explique qu’il n’y a pas de courrier en Palestine, et donc que la lettre a dû être envoyée en France par quelqu’un habitant Ramallah. La journaliste veut y aller aussitôt. Il dit, c’est difficile, c’est la guerre, qui est partout. Personne ne se rend à Ramallah en ce moment. Les flux d’actualités se concentrent sur Gaza, où l’armée israélienne casse méthodiquement toute trace d’existence, et rien sur la Cisjordanie. A force de recherches, elle trouve un article disant que les États-Unis ont pris des sanctions contre « les colons extrémistes », d’autres articles parlent de descentes de l’armée dans les localités palestiniennes, des incursions des colons, mais l’accent est toujours mis sur les attaques au couteau ou à l’arme à feu de Palestiniens contre des Israéliens. La journaliste est de plus en plus angoissée, mais elle ne veut rien lâcher, puisque c’est une piste vers Simone, elle a peur mais veut aller à Ramallah, et pense à Noam, comme guide. Même si, officiellement, il est interdit aux Juifs israéliens d’aller dans les localités palestiniennes. D’anciens soldats qui y seraient quand même allés auraient changé de camp, choisissant de protéger des bergers palestiniens. Noam a deux passeports, il devrait pouvoir y aller avec son passeport hongrois, pense la journaliste, d’autant plus qu’ils viennent avec de bonnes intentions. D’abord, il refuse, dit qu’il est sorti vivant de Gaza et ne veut pas aller se faire lyncher à Ramallah. Mais elle lui dit que c’est pour la possibilité unique de voir le paysage en ne portant pas l’uniforme d’un soldat israélien, ils ne seront qu’un couple de touristes dingos, elle Française et lui Hongrois.
Dans les affaires de Madame Simone, il y a un vieil article, évoquant les Panthères noires, et cherchant sur Internet, elle apprend que ces trois visages de meneurs en noir et blanc sont nés au Maroc, tiennent des pancartes en hébreu « en guidant une foule qui leur ressemble », au milieu de Musrara, l’un d’entre eux attrape un cameraman, et l’emmène dans une pièce, pour qu’il voit comment ils vivent, cet intérieur surpeuplé, une floppée de bambins, une femme honteuse qui se cache, des matelas par terre. Ce qu’ils réclament, c’est l’égalité, c’est pour cela qu’ils ont emprunté leur nom aux Noirs-Américains, pour faire peur, ils veulent en finir avec les discriminations des Juifs Ashkénazes contre les Juifs Sépharades, avec les rues jonchées d’ordures, avec leurs domiciles invivables, sans eau courante, sans avenir, sans respect, se faisant sans cesse arrêter pour vagabondage. Alors que le « bon Israélien », « celui sur lequel Ben Gourion veut appuyer le nouveau pays d’Israël, il est discipliné, travailleur… il a la peau claire, ses enfants sont bien coiffés, sa mémoire officielle est celle de l’Europe et de la Shoah. Et il ne fait pas huit enfants à sa femme ». Pourtant, ces « dignes intellectuels du pays » sont bien contents d’avoir ici ces « juifs primitifs », nécessaires au « projet sioniste ». Ben Gourion lui-même dit : « Si nous n’avions pas amené ici sept cent mille Juifs en nous pinçant le nez, sept cent mille Arabes seraient inévitablement revenus sur leurs terres ». Les « Juifs primitifs », en occupant leurs maisons, les empêchent de revenir. Mais, dans les années soixante-dix, les Panthères noires de Jérusalem se rebellent, exigent leur part. Ce sera bientôt la guerre du Kippour. La guerre de 1967, quatre ans avant, avait fait tomber le mur de béton séparant Jérusalem et bouchant la vue du taudis où vivait Simone et sa famille, dans le quartier de Musrara. Pour la nation israélienne, ce fut une fierté, cette capitale conquise, Jérusalem unifiée. Sauf que les Juifs orientaux n’avaient pas eu le droit de faire partie de l’histoire ! Ainsi, cette terre n’était en vérité pas celle de tous les Juifs ! Ceux-ci se mobilisent, Golda Meir juge « qu’ils ne sont pas gentils » … La journaliste, Anna, voudrait retrouver une trace de cette histoire où les Juifs orientaux n’avaient pas leur place.
Anna va, accompagnée par un adolescent imposé par le patron de son hôtel, vers le bus qui doit l’emmener, ainsi que Noam, à Ramallah. Une fille près de lui, en cet endroit où l’on ne se mélange pas, ce n’est pas un problème pour l’adolescent, puisqu’elle est étrangère, il la guide. De loin, Anna aperçoit Noam, il tranche d’avec les autres, d’avec les lycéens palestiniens, il a la peau trop claire, les cheveux trop longs, des habits d’un autre style qui évoque l’« invasion biblique de la Cisjordanie ». L’adolescent les laisse. Dans le bus, c’est la journaliste qui achète, en anglais, les billets, comme pour dire au chauffeur, représentant du peuple palestinien, que l’homme avec elle n’est pas israélien… Avant le 7 octobre, ce bus était bondé, désormais il est loin d’être plein. Ceux qui, dans ce bus, font l’aller-retour parce qu’ils vivent à Jérusalem sont nommés « Arabes d’Israël » ou « Palestiniens de 1948 ». Ils ne font pas l’armée, vivent dans des quartiers séparés, idem les écoles où vont leurs enfants, idem les transports, les commerces, les budgets municipaux, les amours, les mariages. Ceux qui vivent en Cisjordanie, depuis le 7 octobre, ont vu leur permis de prendre le bus retiré. Les Palestiniens de Cisjordanie ne peuvent désormais plus travailler dans l’État hébreu, le chômage est massif, alors les visiteurs arrivent avec beaucoup de provisions. Dans le bus, Noam est très stressé, sa jambe ne cesse de trembler. Anna fait très attention de ne pas prononcer son nom, car israélien, elle le nomme Alex. Il est très pâle, il vient de s’apercevoir que sa kippa dépasse de la poche de son jean. Sa peur a surgi, immémoriale. Au check-point, il va être fouillé. Anna le rassure, c’est un check-point israélien, mais il continue de suffoquer de panique. Anna ne sait comment le sortir de sa crise d’angoisse, il crie en anglais, puis en hébreu, le bus s’arrête, Noam s’enfuit, elle court après lui, il monte dans un taxi et disparaît, elle reste seule au milieu de Jérusalem Est, où ça craint. Le chauffeur du bus d’après est très étonné de sa présence dans ce quartier, où il n’y a que les diplomates, les personnels des ONG, et ne se déplacent pas en bus. Celui-ci roule entre les localités palestiniennes et les colonies. Les maisons israéliennes sont proprettes, alignées, toujours en hauteur, tandis que celles des Palestiniens sont des constructions ébouriffées. Le bus arrive au mur de séparation, une enfilade de ciment haut de huit mètres, barrant la vue. Le bus ralentit au check-point le plus connu du territoire palestinien, dédale de tours de contrôle, de blocs de béton, de vraies cages entourées de grillage. Des soldats bunkerisés sont dans des cubes vitrés pare-balles. Mais entrer en Cisjordanie n’est pas un problème, c’est d’en sortir qui en est un. Donc, la journaliste entre facilement. Arrivant à Ramallah, le bus passe à côté d’un camp de réfugiés, par exemple ceux de Jérusalem, de Jaffa, qui s’entassent là depuis soixante-treize ans.
Ici, les cœurs sont tristes, les Palestiniens sont retirés du monde. Ils ne sont pas encore morts, mais c’est l’impuissance, les colons ont les armes, ils sont les plus forts, ils pensent aux arrestations, à Gaza. Ils ne savent même plus quand a commencé cette histoire, 1948 ? 1967 ? 1936 ? 1917 ? Il y a juste une supérette qui garde un soupçon d’humanité. Bourdonnement de drones israéliens. Mais un peintre, Marwan, semble réussir à s’abstraire, par son art, d’un environnement aussi invivable. Ce jour-là, la teinte qui servira de base à son tableau est un vert enfantin, comme la peau des pastèques. Soudain, la sonnette retentit. A la porte, se tient une jeune femme, la journaliste, une blonde étrangère. Il sait immédiatement qu’elle vient pour Simone. Il n’avait pas imaginé qu’elle viendrait elle-même, il lui avait envoyé une lettre. Il aurait préféré que cette visite ait lieu lorsqu’il aurait terminé sa toile. Il est accablé d’une mélancolie soudaine. Il a quarante-cinq ans, mais est fatigué, et la mort est partout, on dirait qu’il s’est éclaboussé partout sur lui de peinture. Dans ses yeux, elle ne voit pas de menace, au contraire une quiétude déconcertante, millénaire. Elle lui montre la photo trouvée chez Simone, il sait qu’elle vient pour elle, il lui dit qu’elle n’est jamais venue à Ramallah. Ensuite, la journaliste apprend que Marwan est le fils de Nabil (donc un demi-frère d’Omri), et que celui-ci est mort. Alors, il ne veut plus parler, juste peindre, ce vert. Anna a l’étrange impression que cet homme l’apaise. Qu’il a quelque chose de magnétique. Lui ne sait que faire d’elle. Il se dit, elle est marrante cette fille, peut-être Simone l’était-elle aussi. L’important pour lui c’est de peindre, depuis qu’il est de retour de prison, de novembre 2015 à novembre 2017. La prison : à la merci de réveils nocturnes, de tabassages, de mises à l’isolement trois jours accroupi dans un cube, et l’immensité à attendre des visites. Maintenant c’est lui seul qui décide de sa vie. Il pense à la dernière fois où il s’est fait piéger dans la file d’un check-point, au soldat se pointant à la vitre, pâle, jeune, « des yeux bleus à se crever les nuits », demandant en anglais sa carte d’identité, lui demandant de baisser la musique, et d’où il vient. Il répond, de Ramallah, en pensant, et toi, d’où tu viens, de Russie, d’Ukraine, de Moldavie, de Biélorussie, es-tu vraiment Juif ou as-tu trafiqué tes papiers pour émigrer ? Le soldat soudain le frappe avec son arme, casse sa vitre, lui dit de faire demi-tour. Scène d’avant le 7 octobre. Il se dit, après le 7 octobre, il aurait pris carrément une balle. De retour chez lui, Marwan a décidé de ne plus en bouger, commandant ses repas à une voisine, descendant à la supérette. Ceux qui veulent le voir viennent à son domicile. Il s’était fait arrêter pour une histoire idiote. Un de ses étudiants, brillant, voulait les clés de son appart, pour se retrouver avec la femme qu’il aimait, dont sa famille ne voulait pas. Il a dit oui. Il doit voyager en Suisse pour une exposition, donc son appartement sera libre, l’oncle de cet étudiant construit des appartements pour les colons, c’est là où il y a du travail, dans cette localité israélienne, où il va pour déposer les clés. Mais la plaque d’immatriculation de sa voiture est verte, c’est-à-dire palestinienne, il ne peut pas entrer, l’israélienne est jaune. Il va à pied dans la localité, mais lorsqu’il se présente aux gardes, à l’entrée, il y a deux Palestiniens avec des couteaux. Les flics croient que c’est lui qui les a amenés, et il se fait embarquer, sans avoir pu rencontrer son étudiant, qui est sur le chantier. A l’interrogatoire, il n’a pas voulu dévoiler l’histoire de son étudiant avec cette femme qu’il voulait voir une dernière fois, de toute façon les Israéliens s’en foutent des histoires intimes. C’est ainsi que, pendant deux ans, sans inculpation ni procès, il été en prison. Un enfermement préventif à cause du risque sécuritaire... Lui le peintre connu mondialement n’était plus rien, c’est-à-dire un Arabe. Après sa détention, il avait pu récupérer son poste à l’Université de Bethléem, mais après l’épisode du check-point, il a démissionné. Son étudiant lui avait dit que la prison avait boosté sa cote de peintre, donc il n’avait plus besoin de salaire, et cet étudiant est devenu son assistant bénévole. Ses toiles sont vendues sur un site spécialisé. Tout se vend dès la mise en ligne. Il se dit, les « gens ont soif d’acheter du nationalisme » ! Il s’en fout de beaucoup gagner d’argent. Il lui suffit d’avoir un budget pour manger.
Ce qui manque vraiment à Marwan, c’est de ne plus voir Lina, celle qu’il aime. Depuis le début de la guerre déclenchée par le 7 octobre, elle coincée avec son mari à la maison, celui-ci a perdu son travail, ils survivent par les rares leçons de piano qu’elle donne. Elle ne sort quasiment plus, une fois il l’a croisée à la supérette. Il voit de temps à autre une Anglaise, pour elle coucher est normal, elle vient d’Europe, lorsqu’il la touche, il se contente de répéter, sur un corps différent, qui n’est pas celui de Lina. La journaliste française est toujours là, elle furète, veut savoir des choses sur Nabil son père, apprend qu’il est mort le lendemain du 7 octobre 2023, son cœur ayant lâché. Il sort un livre de la bibliothèque : « Les Misérables » de Victor Hugo. Il dit que la première fois que son père avait mentionné Simone, la femme qu’il avait tant aimée, c’était en lui présentant ce livre, il avait dix-sept ans. Anna se dit, « Il est là, l’homme qui sait ».
Une petite femme au chignon blanc était allée à la bibliothèque du centre Pompidou, le 9 octobre 2023, pour y lire la presse étrangère, par Internet, en hébreu et en arabe. Elle contacte les Instituts français d’Israël, des Territoires palestiniens, de Nazareth, de Jérusalem Est et Ouest, de Ramallah, de Gaza, de Beyrouth. Elle veut avoir des nouvelles d’un Palestinien, « Nabil Asfour ». Son Nabil. Elle dit qu’elle l’a vu pour la dernière fois le 5 juin 1967, à Jérusalem, pendant la guerre des Six-jours, qu’il est né comme elle en 1948, qu’il aimait comme elle la langue française. Elle veut savoir s’il est encore en vie. C’est l’attente, elle ignore qui va lire ses messages sur Internet, elle griffonne sur des feuilles, se traîne. L’attente la dévaste. Les réponses ne viennent pas. Au cabinet du docteur Habib, tous notent un changement chez elle. Mais elle prend soin de sa santé, marche. S’oriente vers le beau. En vérité, elle marche pour fuir l’attente, n’allant nulle part, se dit que sa coquetterie est menteuse, en cachant qu’elle est effondrée, si éloignée de Jérusalem, du refuge de pierres qu’elle partageait avec Nabil, de son rire, de l’enfant Omri qu’elle tint quelques heures sur sa poitrine. Son cœur est troué par l’abandon de l’enfant. Nabil n’avait jamais su, pour Omri, parce que, lorsqu’ils avaient entendu les avions, ils avaient couru chacun chez eux, de part de d’autre de la ligne de séparation, convaincus qu’ils allaient mourir, égorgés. Ils se cachèrent dans les caves, les Arabes promettant le pire, les armées de Nasser allaient les massacrer afin de rendre à la Palestine son honneur, la radio jordanienne diffusait en hébreu, les Jordaniens disant qu’ils avançaient. Mais un soldat vint leur dire qu’ils pouvaient sortir des caves, que Moshe Dayan, ministre de la défense faisait son entrée dans la vieille ville, Jérusalem était conquise, la joie, mystique, explosait, le peuple affluait vers le mur des Lamentations. Seule, Simone, d’abord bien sûre est heureuse, mais vite elle comprend que derrière le mur, Nabil n’est plus là, il a dû fuir avec sa famille. Puis elle constate que son ventre grossit. Simone revient en Israël en 1977, à Jérusalem elle demande sa route en arabe, l’homme à la peau foncée se vexe, c’est un slave, alors elle parle en hébreu, langue où elle se débrouille moins bien qu’en arabe et qu’elle n’a plus parlé depuis longtemps, retrouvant son accent la distinguant des Juifs Ashkénazes, à Musrara, elle ne reconnaît plus rien puisque le mur n’existe plus, et leur angle de pierre a disparu. Le quartier s’est embourgeoisé, est devenu agréable. Elle se demande si sa famille est restée là, tant de richesses, cela signifie que d’autres ont dû partir. Elle arrive avec des cadeaux, des livres pour son père, des jouets pour Omri mais aussi un livre en espérant qu’il aime la lecture, un foulard de soie pour sa mère, une robe pour sa sœur. C’est Yvonne qui ouvre. Retient un cri. Elle ne veut pas qu’on la voit, elle est bannie, lui crie dessus, dit que leur père est mort, que sa mère n’a plus souri, et qu’elle lui a tout volé parce qu’elle doit élever un fils qui n’est pas le sien, alors aucun homme ne veut d’elle. Omri, dit-elle, ne sait pas qu’elle existe, il croit que sa mère est morte, alors, Simone ne doit pas s’imaginer qu’elle peut le prendre, l’emmener, ce garçon est la seule joie qui reste à cette famille. Yvonne jette sa sœur dehors. Simone ne saura jamais qu’en vérité, son fils sait très bien son existence. Elle rentre dans la maison juste pour laisser les cadeaux, et sa photo dans un tricot, et ressort, va s’assoir sur un banc, guettant la sortie de l’école. Alors, elle le reconnait, son fils, parmi les enfants, parce qu’il a la même fossette que Nabil son père et ses oreilles décollées. Il rentre dans la maison, est très étonné des cadeaux, Simone se dit, au moins il sait que je suis « une autre » que celle dont on lui a parlé. Puis Simone part à la recherche de Nabil, elle n’arrive pas à le reconnaître parmi les figures arabes, puis elle se sent étrangère, puisque juive, et eux, ils vont le voir, la prendre pour une espionne. Mais elle s’accroche, va jusqu’aux quartiers mitoyens de Musrara, ne reconnaît plus rien, elle ne sait pas où vivent les Arabes, quelqu’un lui dit qu’après la Naska, la guerre de 67, ils sont tous partie à Ramallah. Tout autour, on la dévisage. Elle se prépare à prendre l’avion. Mais avant, pour se consoler, elle va à la plage, laisse la mer la prendre dans ses bras. Alors, elle pense qu’il lui reste Anna, la journaliste pigiste, qui est son cadeau de vieillesse, certes elle est impulsive et trop sûr d’elle, parce qu’elle a la conviction de connaître le monde. Elle voudrait lui parler, mais elle a peur de mal expliquer, et surtout qu’elle ne puisse pas, elle, s’en remettre. Son existence, désormais, lui paraît futile, juste un long tunnel. Assourdie par ses drames. Un jour, sur Internet, elle a trouvé une photo de son fils Omri, ce fut un choc. Elle voulut d’abord lui écrire, puis pensa qu’elle n’avait pas le droit de déranger sa vie. Ce qu’elle ignore, c’est que sa place à lui est tellement moins confortable que la sienne, qu’il ne peut pas guérir d’un abandon. Ce vide qui lui disait que sa mère n’avait pas voulu de lui. En vérité, c’était cette discrimination entre les Juifs orientaux, les Séfarades, et les Juifs Ashkénazes, qui était à l’origine de cet abandon de la part de sa mère, parce qu’il était l’enfant d’un amour interdit entre deux peuples devenus ennemis, entre une jeune fille juive sépharade et un jeune homme palestinien. Juifs sépharades et Palestiniens étaient des ennemis, alors même que leurs cultures étaient si proches, à cause de cette discrimination sociale tombant sur ces « Juifs primitifs » de la part des Juifs Ashkénazes. Qui avait fait que ces Juifs rabaissés, après avoir été attirés hors de leurs terres natales marocaines ou d’Afrique du Nord, en Israël parce terre biblique des Juifs, avaient été utilisés pour servir à vider de leurs maisons les Palestiniens, pour que s’accomplisse le projet d’obliger les Palestiniens, en leur rendant leur vie invivable dans des camps, à partir des terres où ils étaient nés, où ils avaient des titres de propriété valables. En apprenant l’acte terroriste du 7 octobre, Simone s’est dit qu’il n’y aurait plus jamais de possibilité de retour en arrière, que serait définitif l’engrenage du massacre et de la vengeance. Soudain il fait trop noir. Mais elle se raccroche encore à l’espoir de retrouver Nabil, pour lui dire enfin qu’elle a porté son enfant. Comme si Omri incarnait au contraire la possibilité d’une entente entre Israéliens et Palestiniens, justement parce qu’avait existé dans l’histoire commençante d’Israël la possibilité de liens fraternels entre les deux peuples qui auraient pu se tisser grâce à la proximité culturelle des Juifs Sépharades, orientaux, et des Arabes Palestiniens, mais cette possibilité ayant tout de suite été renversée par un projet de colonisation, impliquant de chasser le peuple né là.
La journaliste Anna pleure en écoutant Marwan. Il avait toujours entendu son père, Nabil, lui parler de Simone, de son amour pour les livres, qu’il partageait avec elle. C’était avec naturel qu’il disait qu’elle était juive, ce n’était pas un problème pour lui, elle était drôle, vivante, poète, courageuse. Nabil n’évoquait jamais à la maison Simone, c’était seulement dans la librairie qu’il tenait. Nabil s’était résigné au mariage, après dix ans de célibat. Sa femme s’est tout de suite aperçue qu’il ne l’aimait pas, que son cœur était resté sec mais ne s’est jamais plainte. Dans les heures suivant le 7 octobre 2023, Nabil resta assis devant la télé, regardant toutes les chaînes, israéliennes, libanaises, qataries, internationales. Sa femme aussi. Son fils Marwan voudrait parler à son père au téléphone, c’est impossible, il ne parle plus, aujourd’hui tout s’est arrêté. Il a compris maintenant, ce qui lui survivait vient de mourir. Il meurt le lendemain. La Cisjordanie est emmurée, la mère de Marwan n’ose plus sortir, c’est le début d’un long hiver. Gouffre paralysant de non-sens des vies palestiniennes. Il sent que la Palestine est morte, il rêve qu’elle retrouve les audaces d’une culture vivante, mais sait que cela n’arrivera plus. Il imagine parfois quel aurait été son destin si sa mère avait été Simone. Mais sa mère, qui a accepté que Nabil ait le cœur sec, compte aussi pour Marwan, parce qu’elle lui enseigne l’attention à la complexité, à devenir attentif à la beauté la plus infime. Lui-même n’est devenu sensible à cette beauté la plus infime qu’à l’âge adulte, et le lui doit. Ainsi, il n’a pas été abandonné à l’accablement paternel par perte de Simone. En même temps qu’il a été si curieux de cette Simone inconnue.
Alors, lorsqu’il apprend qu’une femme juive avait contacté l’Institut français, qui cherchait Nabil, son père, il a d’abord été triste pour son père, qui était mort, et soulagé pour sa mère, de ne plus avoir à souffrir. D’abord, il ne dit pas, dans son mail à cette femme juive de France, que Nabil est mort, il a peur qu’elle disparaisse aussitôt. Il aurait voulu qu’elle vienne, mais le 7 octobre a tout changé, presque plus de vols pour Israël, et il n’était plus possible d’entrer dans les Territoires palestiniens. Simone, ne sachant pas que Nabil était mort, se faisait pressente, voulait avoir ses coordonnées. Il raconte qu’il a perdu sa trace, mais en échange, il peut lui raconter le sort de la famille depuis 1967 où elle était partie : Nabil avait fui Jérusalem. Il n’avait jamais voulu l’oublier, il l’avait toujours aimée, ça, Marwan veut qu’elle le sache. C’est pour cela qu’après le 7 octobre il n’avait pas survécu. Tout cela, Marwan le raconte aussi maintenant à Anna, la journaliste. En échange, elle lui apprend que Nabil et Simone ont eu un fils, Omri, donc son demi-frère Juif puisque sa mère est juive. Il l’ignorait. Il habite Jérusalem, dit-elle.
Alors, Marwan, le Peintre palestinien, veut le connaître, ce frère juif. Il demande à sa copine Anglaise de l’emmener en voiture, ainsi que la journaliste. Mais comment est-ce possible, il faut un permis, pour entrer en Israël, quand on est Palestinien et qu’on habite en Cisjordanie. C’est maintenant qu’il veut aller à Jérusalem. Il va se mettre dans le coffre de la voiture pour passer le check-point, et les deux femmes blondes, l’Anglaise et Anna, seront dans la voiture. Sauf que les pneus sont crevés. Pas d’autre choix que d’aller à pied, dans la nuit, jusqu’au check-point, où il y a des taxis. Par miracle, une voiture arrive, ils s’engouffrent dedans, le chauffeur a peur, mais accepte de les conduire au check-point. A la station de taxi, outre que cela va coûter très cher Marwan sait que c’est une mission suicide. Il trouve un chauffeur de taxi qu’il réussit à tromper, disant qu’il travaille avec des Internationaux. Le chauffeur décide de passer par un check-point moins risqué, Anna joue la séduction de l’étrangère occidentale, en enlevant son pull, dévoilant un décolleté, mais elle a peur, et le chauffeur espère que ce ne sont pas des soldats russes, derniers Juifs arrivés dans le pays, qui doivent prouver leur loyauté, et n’ont pas peur de faire le sale boulot, surtout depuis le 7 octobre. A l’approche, ils mettent la radio israélienne, Anna babille, converse avec le chauffeur pour le détendre, mais elle a peur. Finalement, ça marche. Ils sont en route pour Jérusalem Est, et le quartier palestinien proche de Musrara. Marwan est sonné. Maintenant, lui et la journaliste sont de l’autre côté du mur, du côté d’Omri. Tandis qu’Anna arrive à la vieille maison de pierres, Marwan est loin derrière, le souffle coupé, comme s’il se noyait dans ce qu’il voit, dans ce qu’il respire, dans les belles maisons aux arches blanches, il écoute les murmures matinaux à l’intérieur. Dans la cour de la vieille maison, celle où vécut Simone et où vit son frère Juif, une maison qui fut celle de sa famille palestinienne et qui en fut chassée, il entend le bruissement des oiseaux, et plus bas, des volets bleus sont pour lui un ailleurs. Une rêverie lui saute littéralement à la gorge, parce que c’est un autre monde à lui inaccessible, où pour lui qui est peintre, il y aurait un espace pour le beau. Il imagine son père né ici, le père de son père, qui nourrit de son sang la poussière, il imagine Simone, sautillant avec un livre à la main. Dans ce cadre à lui si mensonger, il est dévasté. Anna le relève, ils ne doivent pas se faire remarquer.
Omri ouvre sa porte, en voyant Marwan il dit qu’il ne veut pas d’Arabe ici, mais Marwan ne répond pas, et fixe la fossette qu’il a au bas du menton, comme Nabil, et lui-même, la montrant à celui qui comprend qu’ils sont demi-frères, habitant la maison de leur père commun. Ils s’assoient, tous les trois silencieux, la journaliste pense à Simone ici, dans cette maison, regardant par la fenêtre pour tenter de voir l’ailleurs. Omri est sous le choc. Anna veut savoir où Simone est enterrée. Il lui griffonne l’adresse sur un papier, en hébreu. Elle est enterrée dans le côté arabe de la ville, du côté de Nabil. « Le cimetière du mont des Oliviers ». C’est loin. Elle passe à côté du cimetière musulman, puis le cimetière chrétien, puis la tombe de la Vierge Marie, puis au début du mont des Oliviers, derrière les arbres, il y une grand église orthodoxe. Elle poursuit, pensant ne jamais y arriver. Puis elle distingue une percée dans le mur d’enceinte, une grille avec une étoile de David, le paysage s’ouvre, la colline est parsemée de minuscules tombes. C’est là. Sur la colline, une brise caresse les tombes. Le paysage mortuaire est terriblement vaste, mais c’est bizarre de s’y sentir bien. En face le mont des Oliviers, derrière Jérusalem, sublime. Elle est là.
Mais là, ne dit-elle pas à la journaliste pigiste qu’elle avait accueillie chez elle, à Paris, qu’elle aura, en réussissant à la faire venir jusqu’ici, fait d’elle une vraie journaliste, écoutant l’histoire si douloureuse de la région, si piégée dans un engrenage, à travers les humains, et donc ce qui apparaît est si différent. Par exemple, la possibilité ratée d’un vrai partage des terres entre Israéliens et Palestiniens justement avec les Juifs Sépharades si proches culturellement, et parlant à la fois l’arabe et l’hébreu, qui pouvaient tisser entre eux des liens fraternels. En refermant le roman, on ne peut s’empêcher de se dire, quel gâchis d’humains ! L’histoire avait eu la possibilité de s’écrire sans la guerre, sans les armes, sans le sang, sur une terre de partage, mais la discrimination biologique divisant les Juifs eux-mêmes aura gâché cette chance.
D’autre part, tout en ayant permis à Anna de devenir une journaliste de qualité, alors que pigiste elle avait tout à apprendre, mettant l’humain au cœur de sa passion journalistique, Simone aura réussi autre chose : que la journaliste fasse se rencontrer deux frères qui s’ignoraient, qui, on le souhaite, pourront fraterniser, eux, un Juif Sépharade ayant du sang palestinien dans ses veines et un Arabe Palestinien, qui se sont retrouvés dans la maison de leur père Palestinien.
Alice Granger



Livres du même auteur
et autres lectures...

Copyright e-litterature.net
toute reproduction ne peut se faire sans l'autorisation de l'auteur de la Note ET lien avec Exigence: Littérature

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Se connecter
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.


©e-litterature.net - ACCUEIL