Yannick Haenel - Editions Gallimard - 2026
vendredi 18 septembre 2026 par Alice GrangerPour imprimer
Yannick Haenel, professeur de français pendant dix-sept ans, a toujours préféré la vulnérabilité au pouvoir, car celui-ci ne « s’ajuste pas au cœur des autres ». Il a été réveillé par l’assassinat de Samuel Paty. Longtemps, la passion de l’enseignement l’avait habité.
Même lorsqu’il n’y avait pas de problème, en tant que professeur il sentait souvent une menace entre les élèves et lui, et il n’arriva jamais à se débarrasser de ça. Il rêvait que « toutes les classes du monde étaient reliées et que les profs éprouvaient au même instant les mêmes difficultés, les mêmes frayeurs, les mêmes joies… qu’il y avait une communauté invisible d’enseignants et qu’à travers leur exposition continuelle aux regards des élèves, tous les profs faisaient une expérience semblable, celle d’une vulnérabilité de l’esprit qui rend possible la transmission ». Alors, il nous témoigne : le professeur s’adresse toujours en secret à un ou deux élèves sur lesquels il prend appui, dans le mystère de la sympathie, leur présence aide, encourage. Vérifiant que pour ceux-là au moins, la transmission avait un sens ? Un jour de pluie, la classe s’enlisait, il avait fermé le manuel, s’était assis au bureau, et il commença une déclaration tandis qu’immédiatement les élèves firent silence. Comme si cette suspension de cours trouvait un écho en chacun d’eux se demandant, à-quoi-bon ? D’abord, il fit comme s’il ignorait ce qu’ils attendaient de la vie, même s’ils attendaient quelque chose. Puis, il imagina que si, ils attendaient quelque chose, mais ce n’était pas du tout ce qui leur était donné au collège chaque jour. Alors, il sembla entendre ce qu’eux attendaient à travers la seule chose qui l’intéressait lui, le professeur de français, c’est-à-dire se sentir vivant, poétiquement vivant, et donc libre. C’est, poursuit-il dans son livre, ce qu’avaient trouvé les poètes comme Rimbaud, les musiciens, les artistes, des écrivains, leur secret. Soudain, ce jour-là, il fut témoin que les visages des élèves se levaient les uns après les autres, qu’ils l’écoutaient avec une grande attention. Parce que, leur dit-il, oui, on peut faire de sa vie « quelque chose d’absolu comme un morceau de musique, comme un album parfait, comme un poème », mais il faut s’en donner les moyens, à savoir « se vouer à plus grand que soi ». Alors, il témoigne : lui, il ne venait pas dans ce collège pour imposer ses règles, contrôler, juger, décider ce qui est bien ou mal, mettre des notes, mais pour « aller vers moi, pour me rapprocher de quelque chose qui m’arrivait depuis que j’étais prof, une expérience que je faisais avec la parole et qui me débordait comme le plaisir lui-même, un plaisir fou, presque incompréhensible, dont je sentais qu’il me menait à l’essentiel ». C’est-à-dire le « saut ardent dans le grand secret de vivre. Le saut dans l’élargissement de la vie. C’était ça la vraie chose, c’était le rendez-vous qu’il ne fallait pas rater avec la vie ». Ce qu’il fallait attendre et qu’il fallait apprendre, dit-il aux élèves, c’était que cette grande chose à vivre « était là à chaque instant tout en n’étant pas encore là : elle nous échappait », comme une musique inondant le cerveau, ou une illumination. Mais, dit-il, si vous n’avez rien attendu, si votre vie ne s’est pas tournée vers cette attente et vers cet accomplissement, jamais rien n’arrivera, sauf la répétition de l’ennui, une vie morte, éteinte, désertée par la musique, la poésie et donc par l’amour. Tournez-vous vers la « GRANDE CHOSE », fit-il résonner aux oreilles des élèves, et alors votre vie sera passionnante. Il voulait susciter leur faim, réveiller leur soif. Malgré les tourments, il a tout de suite adoré faire des cours, il se mettait à la place des élèves, voulait qu’ils se nourrissent de son cours, mais lorsque cela ne marchait aussi bien qu’il le voulait, il tombait dans « les ténèbres du découragement ». Et il luttait contre ses impatiences à lui. Il se demandait ce qui, en lui, l’obligeait à un tel « devoir ». Il aima tout de suite faire cours à ces adolescents, comme un coup de foudre, même s’ils étaient mous, sans enthousiasme, et parfois féroces. Il voulait partager avec eux son amour de la littérature, et souvent, ils s’en apercevaient.
Ce dont témoigne Yannick Haenel, c’est de la vie poétique, toujours au contact direct avec les choses, la beauté qui arrive par surprise, qu’il ne faut jamais cesser d’attendre, parce que l’être poétique est toujours impatient de nouveau, d’inconnu, et c’est pour cela que lorsque cette « grande chose » arrive, elle s’échappe déjà vers le nouveau, ses premiers pas sont toujours des derniers pas, comme l’Aleph. Des oiseaux pépiant dans les feuillages, le parfum du chèvrefeuille, l’orange vif de la terre battue, le parfum des buissons, des arbres, une lumière orangée entrant par la fenêtre, une chevelure de femme qui étincelle, le parfum des lilas. Il n’aime que le temps, le désir, les métamorphoses, il est incapable de nommer de vieilles pierres dans une vitrine.
Un être humain ne peut devenir un être poétique qu’après sa naissance, lorsque la séparation jette pour la première fois au contact direct des choses sans prix qui font vibrer les cordes des sens, ainsi commençant l’aventure de l’incarnation comme du sacré et du non renonçable, habité par la flamme, au rythme de la science des sensations chère à Fernando Pessoa, avec pour seule boussole la poésie comme le dit Pablo Neruda. Avant la naissance, le corps de la mère barre de cet accès direct. Or, à la fin de sa première année d’enseignement, dans un collège de banlieue parisienne, le jeune professeur de français dans lequel nous reconnaissons l’auteur participe à une fête avec les autres professeurs, avant de se quitter pour les vacances, dans la cour tout le monde est là, l’administration, le personnel de service, les professeurs. Un des profs remplit les gobelets de vin blanc, pour que tout le monde « se saoule la gueule », afin de noyer « l’année scolaire dans l’alcool… jusqu’à la lie », tellement l’année avait été dure. Une table est dressée pour les cadeaux de départ d’une professeure d’arts plastiques, Judith, une femme brillante, qui intimidait les hommes, et ennoblissait le collège. La première fois qu’il l’avait croisée dans les couloirs, le jeune prof de français, si poète, avait senti « frémir l’espace autour d’elle ». Il la chercha du regard longtemps, il ne la voyait nulle part, s’appliquant à se « saouler la gueule », mais pas encore ivre. Très tard, il la vit enfin à table avec un autre prof, dans la pénombre, son profil flottait, à ses yeux, dans « un éclat de miel », elle lui sembla être « une femme harmonieuse ». Il but encore et encore, rata l’ouverture des cadeaux par cette Judith, mais, sur la table, parmi les papiers chiffonnés qui entouraient les cadeaux, trônait « un stupéfiant vase antique », sa couleur sombre et rouge évoquant les céramiques gréco-romaines, le plus beau des cadeaux faits à Judith. On imagine tout de suite, en lisant, que la forme de ce vase justement antique symbolise un utérus qui fut fonctionnel, d’où, pour devenir un être poétique, un humain doit sortir pour toujours, comme le brisant et être sûr de ne jamais pouvoir y revenir. Le jeune professeur de français, qui n’avait rien mangé mais énormément bu, se mit à danser avec une collègue avec laquelle il avait noué une idylle durant l’année scolaire, mais, à un moment donné, il n’arrive plus à rattraper ses mains et, tournant sur lui-même comme une toupie, il s’écrasa sur la table, qu’il brise en deux, entraînant dans sa chute le vase, « qui se brisa en mille morceaux ». Voilà, le jeune poète qu’il était avait dit à ciel ouvert que, pour être vraiment vivant, il fallait briser le vase biologique maternel, non pas en retrouvant la mère à travers une femme revenir s’y noyer, par exemple en noyant une année scolaire où les professeurs n’ont pas pu réussir à transmettre à leurs élèves leurs leçons de vie vivantes, le lieu de la transmission que devrait être l’école, le collège, le lycée, n’ayant jamais pu se construire, par abandon de l’État, en lieu hospitalier, vivant, riche d’humus verbal nourricier. Et, écrit l’auteur, c’est « ici que commence réellement mon histoire ». Par la brisure du vase ? Qui jette au contact direct des choses sensibles gardant leurs réserves d’inconnu, de surprises ? Or, au contraire, c’est comme une descente en lui-même pour la période la plus obscure de sa vie, en ayant perdu le contrôle de celle-ci, en se réveillant le matin, après sa cuite au collège, ne reconnaissant plus rien autour de lui, comme si ces choses sensibles redevenaient barrées. En réalité, il est dans une chambre inconnue, de femme s’est-il dit, parce qu’au mur, il y a « un trompe-l’œil de Pompéi », et un homme n’aurait jamais mis ça au mur. Pompéi : comme s’il était ramené dans un temps mort, recouvert des cendres d’une éruption volcanique, une femme lui disant, ce vase-là est cassé, on ne peut y revenir. Il se souvient alors de pages du Zohar, qu’il aime lire, et se voit « abrité dans l’Arche pendant le Déluge ». C’est-à-dire que, cerné d’eau comme un fœtus après la noyade dans l’alcool, il sait qu’il « s’accroche » de lui-même dans une Arche intérieure où une femme inconnue l’a ramené, un retour amont pour lui dire que ce retour est impossible, parce qu’elle, elle est ailleurs. C’est seulement à la fin du livre que nous saurons qu’il retrouva Judith des années après, et que c’était dans sa chambre qu’il s’était réveillé après la soirée du vase brisé, alors qu’elle n’était plus là, et lui avait laissé un mot lui disant de partir en claquant la porte.
Il est lucide, c’était en écrivant le récit de ce qui lui arrivait qu’il pouvait résister, s’accrocher, après cette première année d’enseignement : il était triste, repensant à la solitude des professeurs dans ces lieux d’enseignement où la qualité hospitalière et nourricière manque tant parce qu’elle n’a jamais été vraiment construite par l’État comme le droit absolu des élèves d’y être accueillis et nourris de leçons de vie vivante à travers toutes les leçons pour leur donner de l’éducation. Jetés dehors par leur naissance, cela devrait être un dû aux élèves assuré par l’État que d’être accueillis par ce lieu de l’hospitalité et de la transmission qu’est par excellence l’école, jusqu’au collège, le lycée, l’université. Les professeurs, riches de leçons de vie, incarnant des exemples prédécesseurs, le professeur de français se sentait être leur tête de proue, transmettant aux élèves, à travers les œuvres des écrivains et des poètes, comment être vivant poétiquement, comme un passage de flambeau. Sauf que ce lieu de la transmission, l’État ne l’assurait pas. Alors qu’il devrait être au cœur de l’intérêt général.
Yannick Haenel l’avait très tôt senti, lui qui était si fort habité par la vocation de l’enseignement, comme la nécessité intérieure d’accueillir les élèves par les mêmes leçons qui l’avaient accueilli lui en enfance, qui s’organisaient toutes autour des leçons de vie en poèmes enseignant sans cesse que la vie vivante est toujours au contact direct des choses sensibles sans prix arrivant par surprise comme la beauté gardant ses réserves d’inconnu, dans des paysages terrestres et des paysages humains. Il a senti tout de suite la dépression, la mélancolie, venir le noyer, car l’État, à propos de cette école, était en faillite. Alors, dès sa première année d’enseignement, il constate que tous les professeurs sont déprimés, renoncent, et que les élèves aussi expriment leur révolte contre ce manque d’accueil nourricier, pourtant leur droit le plus absolu, par leur violence, leur absence d’intérêt, la perturbation des cours.
Le jeune professeur de français, parce que la flamme l’habite envers et contre tout, ces années-là, garde le cap en tirant des leçons des échecs de cette première année d’enseignement, arrivant à cette noyade dans l’alcool. Cette leçon était celle du vase antique brisé. Il était jeté dehors, par rapport à une idée idyllique de l’enseignement, comme s’il avait imaginé entrer dans le monde de l’enseignement et pouvoir transmettre sa passion poétique à des élèves qui auraient été à son image tout de suite sensibles aux récits des poètes, des écrivains. Mais le réel a explosé à son visage, comme ce vase brisé. Comme une sorte de bizutage brutal du jeune professeur, quittant lui-même le monde adolescent en n’étant plus l’enseigné mais l’enseignant. Découvrant la réalité de ce monde de l’école, oublié d’en haut, littéralement le paysage abrupt peignant la sensation d’être jeté dehors brutalement, le vase utérin se brisant en faisant vivre une naissance traumatisante dans le réel.
Le jeune professeur de français se sent précipité dans une noyade mélancolique, perdant son amour-propre, faute de pouvoir transmettre la bonne nouvelle d’un dehors terrestre habité très hospitalier et nourricier. D’où si souvent dans l’écriture de Yannick Haenel l’apparition de cette baleine de Moby Dick de Melville. Comme si c’était une interprétation psychanalytique : il avait rêvé que le monde de l’enseignement l’accueillerait comme si c’était la métaphore d’un ventre choyant ses enfants. Et au contraire, la baleine l’avait noyé.
C’est par l’écriture qu’il arrive à dire ce qui lui arriva. Le jour de cette fête, lorsqu’ivre mort, au rythme de cette danse avec Sabine, la femme avec laquelle il avait noué une idylle qui lui avait offert un refuge fragile au choc frontal avec la solitude infinie parce que l’abandon dans lequel l’État les laisse donne l’impression d’être jeté hors d’un dedans protecteur comme un ventre, il avait heurté la table où était ce vase, il avait eu le vif sentiment que c’était trop tard, que c’était toujours trop tard. Un jugement comme pour se dire à lui-même : c’est trop tard pour revenir dedans, parce que le vase utérin est bel est bien brisé ? Le récit de ce qui est perdu, se dit-il, doit se faire, s’écrire. Ce dévoilement de la vérité, écrit Yannick Haenel, doit être « un partage » puisqu’il est universel. Le récit de cette histoire a donc commencé à s’écrire dans sa tête ce matin-là, lorsqu’il se réveille seul dans cette chambre inconnue où l’a abandonné Judith, où « ma tête oscillait entre douleur et délice. J’étais entré dans un pays dont je n’ai pas compris d’emblée la nature, non que je craigne l’obscurité » », puisque si longtemps il s’est étendu auprès d’elle « comme auprès d’un animal dangereux », mais parce que « le déchiffrement exige du temps, c’est le sens même de l’écriture ». Alors, il arrive au jugement : « Le vase m’a choisi pour que je le brise ». Il aurait pu dire : si je suis si vivant, restant tellement au contact des choses sensibles, ayant sur elles un regard naissant qui s’emplit d’une joie intense lorsque le miracle de la beauté, dans les paysages, surgit, c’est parce que je suis un être poétique dont la science des sensation est la seule boussole, c’est que j’aurai depuis toujours déjà brisé ce vase, même s’il semble vouloir venir me reprendre, telle la baleine de Moby Dick, parce que la réalité de l’enseignement, en France, donne aux professeurs qu’il y a tout à reconstruire, d’où cette sensation de vase brisé, au choc frontal avec le réel.
Déjà, le lieu où il habite n’est pas très hospitalier, c’est la banlieue, qu’il quitte pour aller enseigner dans une autre banlieue : il se dit, « Tu vis dans la banlieue de l’être ». Ce matin d’après la brisure du vase, comme si l’état de régression faisait se sentir être jeté dehors, devant le tout à reconstruire autrement que la faillite de l’Etat à propos de ce lieu dû aux élèves et aussi à leur professeurs rendait urgent, il se laisse aller mélancoliquement, comme si, paradoxalement, son intelligence de la réalité lui donnait ce « calme qui m’enveloppait comme un sourire » et qu’il « sentait l’air et l’eau et le ciel entrer en moi », et qu’il « nageait parmi les algues sous-marines à la recherche d’un trésor oublié, comme lorsqu’on explore l’épave d’un navire » ou bien la mémoire d’une hospitalité biologique perdue. Descendant, comme une noyade – ce jugement sur sa première année d’enseignement – comme s’il était « descendu au plus secret des images naufragées », ce jugement faisant que même cette noyade, il l’aimait.
Il avait commencé sa vie de prof en prenant le RER, plus d’une heure et demie pour arriver de sa banlieue à une autre banlieue, où était le collège où il allait enseigner. Tout de suite, il eut une folle envie de déserter, même si, sur ce terrain pelé où était l’établissement, un merle sautillait sur l’absence de pelouse, et à cette idée, il se sentit joyeux. Il venait de réussir l’agrégation, après le CAPES, donc il n’allait pas tout gâcher en fuyant parce que ses débuts allaient se faire dans cet établissement « moche et le comité d’accueil, déplorable ». Le poète qu’il était avait tout de suite repris confiance, en sentant les rayons de soleil jouer dans les arbres, et un bout de jardin lui fit croire qu’il avait trouvé son lieu, sa place, et alors sa tête s’illumina « comme un bouquet de flammes ». Il avait toujours été un solitaire, et lorsqu’il sentait que tout allait mal, il avait toujours su s’adresser au silence. Il était, cette première année, un stagiaire. Il avait le look, qu’il cultivait, d’un « croque-mort branché ». Les enseignants, au début des années quatre-vingt-dix, n’étaient pas formés, ils étaient « jetés en pâture à des élèves sans jamais avoir reçu le moindre conseil en matière pédagogique, psychologique ou sociale », et n’avaient aucune expérience d’une salle de classe. Le jeune professeur de vingt-deux ans sentait que sa vie était ouverte comme des aventures à vivre, ouvrant ses yeux neufs sur des lumières passionnantes, et impatient de « cette joie que procure la poésie ». Il rencontre sa tutrice, est fusillé, parce qu’il est que stagiaire, par un homme à chapeau. Il a du mal à respirer, sa timidité lui donne le vertige, la salle de profs où a lieu la première réunion se referme sur lui « comme les branches d’un rasoir », il se sent écrasé dans un angle, cerné de brouhaha. Bref, absence d’hospitalité, ou d’altérité, en entrant dans le réel du travail, qui confirme que l’enfance est finie, et que le monde est oxymorique, que vivre ensemble est difficile, que tout reste à faire, que l’enseignement est plongé dans les problèmes de société. Heureusement, dans sa poche, il a des feuilles d’arbres, qu’il fait craquer de sa main comme un biscuit. Et, par la fenêtre, il peut apercevoir un coin de verdure, qui adoucit sa sensation vertigineuse de désorientation. Vite, on lui parle du problème de « l’intégrité des personnes », à cause des élèves violents. Quant à son emploi du temps, six heures par semaine pour le stagiaire qu’il est, c’est comme s’il était entré dans un désert, telle une disparition d’amour-propre. Mais il se rattrape en se disant qu’il aura du temps pour lui. Des cauchemars : sa salle de classe restait verrouillée, comme si la serrure était rouillée, on s’était aperçu qu’il n’était pas un vrai prof. On lui dit qu’il est interdit de fumer dans l’établissement, c’était dur pour le fumeur qu’il était. On n’avait pas prévu de casier pour qu’il mette ses affaires. Bref, dès le premier jour, il sent que ses rêves de liberté se sont envolés. Tout de suite, une collègue lui dit qu’ici, ce n’est pas seulement le mal-être adolescent, c’est la guerre, la violence, le fusil à pompe, et ça peut péter à tout moment, alors il lui faudra savoir cadrer les débordements, ne pas tout laisser pourrir. Voilà, les élèves étaient accueillis par un regard sur eux les voyant violents. Se sentant être livré aux tourments d’emblée, dans la lumière de la fin de matinée, le poète en lui résiste en voyant apparaître, au fond du collège, « un petit renard au pelage clair », et ce fut pour lui un signe merveilleux. D’emblée, il rêva d’être délivré. Il tremblait de rage, ce monde l’avait piégé. L’enseignement, pour lequel il avait une vocation, lui apparut comme un métier absurde. A Rennes, où il était né, il disait que c’était sa vocation, même si c’était mal-payé. Et, depuis toujours, même dans la nuit la plus épaisse, il avait toujours senti en lui de l’aurore, une joie tenace, qui le protègerait.
Dans le couloir, on l’ignore, on le fait attendre, comme s’il était un enfant puni. Le principal lui dit qu’il n’aime pas beaucoup les intellectuels, et ce jeune prof, qui est déjà agrégé, lui semble en être un. Il le voit déjà passer l’année en arrêt maladie. Le jeune prof ne comprend pas son agressivité. Ici, lui dit-il d’un ton plein de discrimination envieuse, ce n’est pas la Sorbonne, tout le monde doit être agressif. A ce prof stagiaire qui habite justement la banlieue, il lui demande ce qu’un prof qui a l’agrégation connaît de la banlieue. Si ce principal bien sûr l’effraie, il ne peut s’empêcher d’avoir une étrange pitié pour lui, en même temps qu’il arrive à un jugement : ici ce sont les violents qui l’emportent, y compris ces paroles violentes au jeune prof stagiaire. On lui dit de ne jamais sourire, bref d’être hospitalier.
D’emblée, il comprend que rien « n’est plus ambigu, plus chatoyant, plus triste, plus allègre, plus intéressant, plus dérisoire » que la vie quotidienne d’un prof. Il se dit, la solitude des profs ne finit jamais, parce qu’eux non plus, pas plus que les élèves, ne sont vraiment accueillis, dans ce lieu de transmission qu’est un collège, de manière hospitalière, faisant valoir leur amour-propre et la flamme qui les habite. A moins que cet accueil très abrupt ne soit là pour lui signifier qu’il s’agit de « s’accrocher », toujours d’un sursaut de la vie plus forte que la mort, de sentir que la sensation de vulnérabilité est paradoxalement une force, « forçant » à apprendre à « s’accrocher » ? Et lui ne trouva-t-il pas comment s’accrocher par l’écriture ? Tout de suite, après sa nomination, il a été confronté à la galère de trouver un logement. Puis trouve un copain pour lui sous-louer son appartement, contre un petit travail à assumer. L’endroit lui a tout de suite plu, notamment les lauriers bordant le chemin, c’était une faveur que d’entrer dans un lieu lui semblant étrangement interdit. La lumière, dans ce loft, était aveuglante, la vue était imprenable, c’était une joie que d’enter pour la première fois dans son chez-soi. Bref, l’être poétique, en lui, est très vivant, apprécie la douceur du temps. Mais, bien qu’ayant la foi pour cette mission d’enseignement et de transmission, l’anxiété commence. Il ne sait comment commencer avec les élèves, pour que l’année prenne un bon départ. Il avait la sympathie facile, la froideur lui était étrangère, mais les collègues lui avaient dit de ne jamais sourire avec les élèves. Il ne fallait pas se faire aimer, mais transmettre, mais quoi ? Il lui semblait savoir, c’était des leçons de vie vivantes, à travers les leçons du programme. Après une nuit d’insomnie, il vit son inquiétude comme de la joie, car lutter, c’était ça la vie, il avait ainsi la preuve qu’il était en vie, qu’il « s’accrochait ». Dans le Zohar, qu’il adore lire, il lit qu’avant le monde, avait été créé le jardin d’Eden, et on se demande si ce n’est pas son jardin d’enfance. Il fait entrer les élèves dans la classe comme s’il les accueillait « chez moi ». Cet art de l’hospitalité, donc. Il écoute la classe, sent les élèves être dans une attention inattendue, en même temps que leurs efforts déforment leurs corps, ils sont calmes alors qu’il s’attendait à de la violence. Agréable surprise, les élèves sont absorbés, et il se dit qu’en effet, comme il l’a toujours pensé, il fallait « susciter leur faim, réveiller leur soif ». Il laissa filer un peu, ils rêvassaient, et lui se sentit être étrangement à sa place, celle qui n’existe nulle part, celle où il était là, avec eux, et se mit à sourire. Mais lorsqu’il leur propose de lire à haute voix le texte au programme, il se rend compte qu’il est allé trop vite, qu’ils n’y comprennent rien, mais il note quand même dans leurs voix un « murmure d’enfance » qui le touche. Puis il se fit piéger, en autorisant d’aller aux toilettes, et ceux qui y étaient allés n’étaient pas revenus. Tout lui sembla foutu. Alors, il pensa à leur lire un poème de Gérard de Nerval, « Le roi de Thulé », où il est question de « La coupe d’or au flot amer », plus il les fait lire chacun leur tour, et cela leur plut. A la fin, tous ont mémorisé le poème, « ils lisaient ». C’est la béatitude pour lui. Le bonheur. Il se sent lui-même être un enfant poète, une fulgurance resplendit en lui comme un soleil. Dans cette première année, il n’a jamais eu avec ces élèves « aucuns de ces problèmes majeurs qui pourrissent la vie des profs », couteaux, insultes, rackets.
Certains des profs, dont ce jeune prof de français, furent transféré dans des préfabriqués, dans une sorte de terrain vague, et ça « ressemblait à un jardin pauvre de banlieue », c’étaient même des cabanes en bois sentant l’humidité, le moisi, où il pleuvait, où les élèves grelottaient. Hospitalité niée. Une prof de physique-chimie devait enseigner sans un espace laboratoire. Pour se chauffer en hiver, des profs achetaient de petits radiateurs. Une des profs vivait toute l’année dans un camping, son argent servant à rembourser son emprunt pour faire ses études.
Après la brisure du vase, quelque chose de très obscur « se modifiait dans ma vie », comme s’il s’était jeté à lui-même un sort. Mais c’est les vacances d’été, il a le temps de « rencontrer ce feu qui allume chaque instant », il se dit qu’il va « aller vers moi, je vais enfin me préférer ». Sa solitude est une sorte d’ivresse. La nuit, c’est l’insomnie, et le vase n’en finit pas de tomber, un liquide huileux imprégnait toutes les plantes, les fleurs, du jardin. Il apprend que le vase avait été fabriqué dans les ateliers du Louvre, que l’original était dans le musée étrusque de Tarquinia. Il doit rembourser la somme considérable qu’il coûte, il n’ira pas en vacances en Italie. Surtout, il a le sentiment qu’en brisant le vase, c’est sa solitude qu’il a brisée. Pourquoi ? Parce que cela met sur le métier d’un combat sur le champ des mots, d’écriture, la question de la transmission, du récit à offrir à propos de comment une vie est vivante, libre, poétique, et que le choc frontal avec l’immense difficulté à transmettre à ceux qu’il faut bien accueillir, par une vraie hospitalité riche d’humus verbal nourricier, cela faisait se noyer, être emmené par la baleine, par la dépression ? Pendant l’année scolaire, s’écoutant lui-même, il passait de la joie à la détresse, sa vie s’était dédoublée, d’une part il y avait le jardin, et de l’autre la dureté du collège qui l’entraînait vers le pire, par instants il réussissait à rejoindre le lieu introuvable de la transmission possible. Cette première année, il était occupé à chercher « l’entrée du paradis » mais « les ténèbres s’amassaient autour de moi », et « je me consumais dans l’errance ». Se repassant désormais la scène du vase brisé, il avait l’impression qu’il n’avait pas été là, que ce n’était pas de sa faute. Fallait-il, pour qu’il se brise, qu’une femme soit d’accord, parce qu’elle-même aussi voulait vivre poétiquement, et donc ne soit pas ce vase ?
Cet été-là, restant dans cette ville se nommant « Deuil » (la première année d’enseignement, telle une année de bizutage, peut-être lui fit-elle faire le deuil d’un enseignement dont il avait une idée rêvée ?), il lit, et il lui semble que dans cette lecture, « s’épanouissait une absence qui me faisait signe », puis que dans un texte « s’illuminait l’énigme du vase », qu’il était « retiré au sein du mystère », cherchant le sens de cette histoire, se vouant totalement au jardin. C’est-à-dire au contact direct avec les choses sensibles, la beauté, la lumière, les couleurs. A ces moments-là, il remplissait ses poches de feuilles d’arbres.
Allant surveiller le bac, avant les vacances, il rencontre une professeure, ils étaient en khâgne ensemble, à l’époque pétillante de vie. Maintenant, elle se noyait, appelait au secours, comme disant que, devenue enseignante, elle avait été sacrifiée, comme des dizaines d’autres professeurs, dans tous les lycées, sont en réalité déjà morts, les classes ne leur ayant laissé aucune chance, revivant sans cesse en enseignant l’instant de cette mise à mort. C’était redoutable, pour le jeune professeur, de croiser ces profs aux yeux vides qui erraient dans les couloirs. Plein d’espérance lorsqu’elle passa son concours pour enseigner, elle disait que maintenant elle était au fond d’un lac. Elle semblait tomber en elle-même, faute de pouvoir transmettre le récit de comment être vivant aux élèves, en commençant par construire pour eux les élèves et pour eux les professeurs un lieu de l’hospitalité qui soit apaisé, ne cassant ni les uns ni les autres.
L’été, restant à Deuil, le jeune professeur aussi, se promenant au bord d’une falaise, se voit tomber, se retient aux fougères, aux nymphéas, ne sait pas où aller, va nulle part, tombe au fond d’une grotte c’est-à-dire la vie à l’envers. Ce qui le sauve, c’est qu’il y a toujours en lui une lumière qui scintille dans le jardin, l’être poétique universel est toujours le plus fort, et donc à chaque instant, tandis qu’il sombre, il se sauve. Dans les feuillages, il voit un merle, il pense au Zohar, qui parle d’un merle bleu, qui est le seul « à connaître l’emplacement de l’arbre de vie ». Il sent qu’à Deuil-la-Barre, il n’est pas réellement perdu, il est « dans un labyrinthe dont l’origine m’était inconnue ». Il se met à lire Moby Dick, où Achab et Ismaël s’embarque à la poursuite de la baleine blanche. Il ne pouvait se concentrer, il s’écroulait, l’angoisse le cloua au lit. Puis, en ayant en tête le mot « félicité », il se lève, prend le RER, se disant que « Tout ça à cause du vase », et qu’il fallait en finir avec lui. Mais il s’agissait d’un vase du passé ! Dans la rue, une porte s’ouvre, une femme en surgit, et c’est comme dans un rêve, elle lui « évoque des temps si anciens » que son esprit s’évanouit. Il part à sa poursuite. En se disant, « le vase est intact », comme s’il recollait les morceaux, le pouvait, car cette femme si vivante qui lui avait échappé était une autre sorte de vase, peut-être, du dehors, non pas d’une vie à reculons, mais d’une vie poétique exactement en phase avec la sienne. Et effectivement, au Louvre, dans la galerie Campana où sont les Antiquités gréco-romaines, toutes les vitrines sont vides, il n’y a plus de vases, ceux du passé, les vitrines vides ouvertes étaient « comme des cages d’où les oiseaux se seraient envolés ». Il se dit, « ce qu’on a vécu exige qu’on ne se retourne jamais en arrière ». La vie poétique est toujours devant soi, impatiente d’inconnu, où s’envoler comme des oiseaux. Dans la salle d’attente d’une femme médecin, il entend des cris venant de son bureau, elle est menacée par un homme qui a un couteau, il la sauve. Il était monté chez cette médecin sur un coup de tête, et elle, les yeux rieurs, lui dit que c’était à son tour de lui sauver la vie, son visage est souriant comme un sourire dans un labyrinthe qui ouvre une issue là où il n’y en avait pas. Le sourire d’une femme devient pour lui un labyrinthe promettant l’issue. Médecin, elle est au courant que « la condition d’enseignant relevait du scandale », qu’il n’y avait aujourd’hui pas de métier plus difficile, les jeunes professeurs étaient abandonnés à la violence sociale, les ministères aggravaient les problèmes au lieu de les résoudre, alors disait-elle les professeurs étaient en train de mourir. La femme médecin lui donnait l’impression de sourire comme l’Epouse d’un couple étrusque qu’il avait vu sculpté. Avec cette rencontre, pour trouver une issue à son cauchemar de vase brisé, d’évidence le transfert opérait, même à travers la prescription d’un anxiolytique, puisqu’elle y avait ajouté ses paroles, et cela l’avait introduit au paradis, tout n’était pas perdu, si une femme du dehors le transportait ailleurs, dans le vase de cette parole qui l’accueillait.
A la rentrée, le collège est forcé d’aller mendier des profs remplaçant au rectorat, des postes ont été supprimés, les emplois du temps sont saturés, les profs vont être forcés de compenser le manque d’effectifs, ils font des heures sup pour gagner en pouvoir d’achat, et en les regardant il se dit, « les profs sont en train de mourir » à cause du mépris dont ils sont l’objet, traités comme des bouche-trous, des animateurs, humiliés, forcés à la soumission, devant accepter l’inacceptable, impuissants à contester la hiérarchie. En ce début de deuxième année, il sent qu’il est en train de se noyer, et tremble de colère, découvrant qu’il est surchargé d’heures, comme si c’était la punition, à cause du vase. Cela se confirme : la classe où il est affecté est à l’écart, dans des préfabriqués, comme s’il était un pestiféré. Ne devrait-il pas s’enfuir ? Non, parce que là, il retrouve les fougères, et leur couleur de vide qu’il a toujours aimée, ce plomb indécis, il a même dû piétiner ces fougères pour ouvrir la porte d’une classe puant le moisi. Il se demande si Baudelaire avait été aussi pris pour une merde. Mais, heureusement, à nouveau il est assis sur « son » banc, il est accosté par des élèves qui, en le reconnaissant, ont le visage radieux : la joie le ravit, et alors il se sent dire « oui à ce qui ne s’arrête jamais de vivre », puisque c’est une vie qu’il a senti habiter ces élèves, comme si elle était devant soi. L’éternel retour de Nietzsche était celui des élèves. Et il se sentit pris de compassion pour eux, à cause d’un si grand manque d’hospitalité nourricière du collège pour les accueillir. Le jeune professeur retrouve aussi le jardin du collège, le petit bois, les noisetiers, le pommier, le merle, et c’est si précieux de vérifier qu’il est toujours au contact direct des choses sans prix, que la nature terrestre l’accueille sensoriellement. Il prend conscience que, par-delà les difficultés immenses, cette joie est toujours là, même s’il l’a perdue tant de fois dans l’ennui et la détresse, s’il s’est noyé dans une forme de désespoir. Dans le livre qu’il écrit, il cherche « quelque chose qui s’est caché au cœur des années », à cause de la répétition quotidienne des mêmes gestes, le retour infernal des semaines, le cycle des trimestres, l’usure des trajets, mais, pour désamorcer cette monotonie, cette promenade si répétitive, paradoxalement en se perdant, il rattrapait la vie, par les phrases, en écrivant. Il savait qu’il allait se consacrer à l’écriture. Il était de plus en plus habité par le « désir de vivre la littérature ». Comme une entrée en résistance ? En phase avec le désir « de pouvoir décamper au plus vite de chacun des collèges où j’étais affecté ».
Au cœur du naufrage, jamais la poésie ne manqua pourtant de lui ouvrir les yeux, comme dans « Le Cantique des Cantiques », des baisers sortaient de la bouche de cette poésie. Se disant, « Le temps du chant est arrivé ». Alors, même dans ces rentrées catastrophiques, il sentait que se passait en lui quelque chose « de neuf qui me destinait à vivre une aventure avec les voix, avec les paroles, avec le langage tout entier qui, lorsqu’on écrit, se déploie, à l’image d’un arbre gorgé de sève qui s’étire dans l’immensité ».
Alice Granger
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